L'hiver s'en va... moi aussi !

 

Bien.

Il s'est passé pas mal de choses depuis mon retour le 2 décembre.

J'ai été très occupée.

Vérifier, trier, classer la paperasse accumulée. Heureusement mes parents assurent le secrétariat avec compétence lors de mes longues absences.

Puis la saison de boulot a vraiment commencé, j'ai enchaîné les semaines, courant de droite à gauche pour le reste avec le peu de temps disponible. Et puis faire du ski, encore du ski et toujours du ski (de fond).

Fin janvier le bel élan fut coupé par une suite de petits enquiquinements chronophages. Je me suis fait emboutir ma Renault 11, ma sœur m'a prêté une auto (que j'ai toujours). Avec, j'ai crevé sur un parking enneigé où le cric, au lieu de lever l'auto, descendait dans la glace... Puis le lendemain alors que je tentais de rattraper le temps perdu, je me suis fait prendre en photo en Suisse à 60 pour 50 km/h. Entre temps j'ai perdu une couronne dentaire qui a conduit à l'extraction d'une molaire puis je me suis tapé une infection (cause indépendante) et enfin j'ai couru les cabinets médicaux, ostéo et salle de radio pour un mal de genou gauche assez violent. Tout cela s'est terminé par une infiltration faite un samedi soir à 18 h 30. J'ai clôturé ma saison de boulot le 9 mars en clopinant légèrement mais maintenant au repos (relatif), l'amélioration devrait être significative.

Bon, quand même il y a aussi eu des choses plus jolies : mon livre « A pied dans le Caucase » a été sélectionné pour le prix littéraire du festival du film d'aventure de Lons le Saunier, mais n'a pas eu le prix. Il faut dire qu'il y avait du beau monde en face, un éditeur, un reporter journaliste, un écrivain...haut magistrat. Bref je me demande déjà comment mes bouquins arrivent à passer les sélections et pour le reste je ne me fais jamais d'illusion.

En parlant de bouquins, les trois premiers, édités chez Phébus et qui arrivaient à rupture de stock, ont été réimprimés. Et puis aussi j'ai revu des amis que je n'avais pas vus depuis très longtemps, avec qui j'ai fait beaucoup de ski de rando alpi il y a deux décennies ou d'autres avec qui j'étais à l'école primaire, maternelle même pour un d'entre eux, bref... partie de mes conscrits. Après avoir cru que je ne verrais plus ma Renault 11 et quelques coups de fil à l'expert et à mon assurance, il est avéré que je peux la garder en l'état. Un carrossier me la remettra en ordre avec un délai de trois mois, je ne la verrai donc à nouveau qu'en rentrant.

 

En rentrant ?

 

Euh oui, parce que plus les années passent plus elles passent vite c'est bien connu, donc il ne sert à rien d'attendre des jours meilleurs à regarder tourner les heures, il faut foncer !

 

Le premier élément de mon futur vélo que j'aie reçu ?  La selle !

 

J'ai commandé un cadre Surly Troll. Polyvalent, il me permettra de changer facilement de tailles de roues, de types de freins, de type de transmission au gré des voyages, des finances, des envies, des projets... Il me permettra de rouler sur le macadam mais aussi sur des pistes bien défoncées ou des single track. J'ai des projets plein la tête. Dessus, je vais mettre des composants que j'ai déjà en bonne partie, récupérés sur deux VTT qui dorment dans mon garage, dont un très vieux (mon premier) et un autre plus haut de gamme et plus récent que j'avais acquis d'occasion.

 

Une fois tous les composants rassemblés (cette semaine), je procéderai au montage (à l'heure qu'il est j'ai commencé), comme une grande, enfin... j'espère. Puis je verrai pour la bagagerie même si tout est quasi clair dans ma tête. Il faudra faire des essais. Il faut aussi contrôler tout mon matériel de camping, il y a des réparations à faire, des choses peut-être à changer. Et puis faire le tour de l'équipement vestimentaire car j'ai quasi tout mis à la poubelle à Buenos Aires avant de rentrer, tout était râpé !

 

Puis il y aura les formalités, impôts, transfert de courrier, assurance, carte bancaire, téléchargement de nouveaux livres dans la liseuse et de musique aussi, certaines choses sont déjà en cours.

 

Et je serai prête !

 

Pour aller où ?

 

Pas trop loin, comme un test de ce nouveau type de vélo. Eh oui, passer du vélo couché au vélo droit n'est pas sans appréhension... Vers l'Est, sans avion, sans visa. Juste ce qu'il me reste de passeport et de carte d'identité. Tout sera périmé en mars et mai l'an prochain. Ultimatum. Je pense rentrer pour les premières neiges. Une boucle, départ et arrivée dans le val d'Orbe. Chez moi. J'ai envie d'aller voir l'ex Yougoslavie d'un peu plus près mais aussi l'Ukraine, la Moldavie, Berlin, Amsterdam, Gand, Bruges et Anvers, la Transnitrie, le Kosovo, les Tatras... D'aller voir Buzludzha et les Spomenik de Tito, bref d'aller traîner à l'Est avant de rentrer par la Grèce et l'Italie.

 

Euh non, il n'y a pas d'itinéraire tracé sur cette carte, c'est juste ma zone d'action, mon terrain de jeu pour 2019. L'itinéraire se dessinera au gré des envies, de la météo, des rencontres que sais-je encore...

 

De chez moi à Kiev, capitale de l'Ukraine, il n'y a que 2300 km. Quand je vous dis que je ne pars pas loin, 25 heures de bagnole ! Ceci dit mon petit tour risque de faire beaucoup plus !

 

Je n'ai même pas eu le temps de trier les photos du précédent voyage et à ceux qui me demandent si je suis en train d'écrire un nouveau livre, je réponds simplement qu'actuellement la priorité est ailleurs : voir, sentir, toucher et entendre : VIVRE !

 

Départ prévu juste après le détartrage du 19 avril...

 

Six frontières en deux semaines.

 

J'ai pris l'habitude des départs mais il est quand même tellement plus agréable de démarrer directement de chez soi plutôt qu'à courir les aéroports après avoir emballé et démonté un vélo, d'avoir le souci jusqu'à récupération de la monture de la voir arriver en bon état...

 

En partant de chez soi à vélo, le voyage commence sur le pas de la porte, sans préoccupation, sans contrainte, sans frais. Liberté entière dès le premier mètre, dégagée de toute obligation. La poitrine ne serre pas, je suis contente de pouvoir repartir. Je serai vite rentrée : sept mois maximum. Je passe la première frontière au troisième kilomètre et entre en Suisse. Ça y est me voici à l'étranger, quel exotisme ! Les premiers kilomètres, connus par cœur pour être pratiqués régulièrement adoptent en ce jour particulier une autre saveur, une autre valeur, une autre couleur. J'y suis plus attentive, plus réceptive. Je quitte pour un temps mon pays si beau. Je le quitte souvent, longtemps, peut-être juste pour être bien consciente de la manière dont j'y suis attachée, à quel point il est calme et paisible, privilégié, et combien j'aime y revenir. Les taches de neige sont encore bien présentes dans les ubacs tandis que dans les adrets déjà la vie grouille. L'Orbe s'écoule et méandre, impassible et égal à lui-même. Eaux noires traversant les tourbières. Les troncs blancs des bouleaux ne sont pas encore cachés par le feuillage absent en ce début de printemps. Déjà le lac de Joux avant de basculer côté Léman où règne un autre climat. Ici les cultures sont déjà bien vertes. Pour me boucher l'horizon au loin : les Alpes encore toute enneigées. À Romainmotiers, un arrêt s'impose à l'abbaye. Mes parents m'accompagnent ce premier jour. Après être passée sous le premier pli du Jura et ses hauts sommets (Dent de Vaulion, Suchet), je remonte dormir entre Chasseron et Aiguillles de Baulmes à Sainte Croix chez Claire et Jérémy, des WS « warm shower ». Le voyage a vraiment commencé, paysages, visites, rencontres.

 

 

Peut-être pas assez fainéante malgré les légères courbatures de la veille, l'idée me prend d'aller passer en haut du Creux du Van. Je dois pousser ma monture dans la neige épaisse et fondante sur quelques centaines de mètres au sommet mais ma foi l'endroit est toujours aussi beau et cela faisait si longtemps que je n'y avais pas traîné mes guêtres. La descente sur le chemin caillouteux est laborieuse mais peu importe, j'ai le temps, et surtout pas envie de faire de la casse sur mon véhicule. Dans la soirée je remonte tout le vallon de la Sagne et plante mon bivouac sous les épicéas au milieu des piaillements des piafs. Je n'avais pas encore vraiment regardé à quelle heure le jour se couche mais à 20 h 30 il fait encore bien clair, mais déjà froid. J'en conclus que je peux rouler jusqu'à 18 h 30 si nécessaire.

 

Si le Creux du Van s'est laissé faire, il n'en fut pas de même pour le Chasseral. Après un début d'étape sur les toutes petites routes où s'égrainent les exploitations agricoles aux bâtiments superbes et typiques du Jura suisse, je viens buter contre la neige au pied de la petite station de ski alpin adossée au sommet tout proche. Descente donc vers Saint Imier, je n'ai guère le choix. Dans l'après-midi toutefois, je me permets l'ascension du Hazenmatt qui est je crois le dernier sommet significatif du Jura vers le nord. Il n'est pas très haut (1300 et des brouettes) mais là encore je devrai pousser ma monture. Pas de route d'accès, juste des pistes, et de la neige en haut... La vue est belle sur Soleure, les lacs de Neuchâtel et de Bienne, la perfection toute suisse des méandres de l'Aare. Les Alpes, comme tous ces derniers jours restent dans une brume légère et les contours ne sont pas nets. Pour une troisième journée elle est bien assez rude puisque je cumule 1500 mètres de positif. Je ne regrette pas mes 1700 km de ski de fond cet hiver pour mes cuisses et ma condition...

 

Mais le lendemain est plus dur encore. Les pentes sont aussi raides que les gens et les montées aussi rudes que la langue. Beurk. Et elles s'accumulent. Plusieurs fois dans la journée, entre des villages extrêmement propres (presque trop) à l'habitat toujours aussi cossu, je verrai des panneaux m'indiquant des pentes à 20 %. Dans les deux sens. Donc je pousse difficilement à la montée et suis arc-boutée sur les freins et ma monture dans les descentes pas vraiment reposantes que je négocie à 30 km/h max. En fin d'après-midi je parviens à Laufenburg où je laisse derrière moi la Suisse, passe le Rhin et entre en Allemagne. Moi qui voulais voir à quoi ressemble le nord du Jura, je n'ai pas été déçue. De la verdure, des pentes démoniaques, des villages avec une fontaine quasi devant chaque maison. Je plante mon troisième bivouac un peu plus haut près d'un ruisseau bienvenu pour faire un brin de lessive et une vraie toilette. Après 92 km et 2005 m en positif, ça fait du bien. À peine quitté le Jura, je suis dans la Forêt Noire et ce n'est pas dans les jours qui viennent que je vais reposer les jambes... Je remonte aussi sec, la première coupe est déjà par terre, c'est vrai que je suis à quelque chose comme quatre cent cinquante mètres d'altitude. Vallées encaissées avec des petits villages lovés au fond. Les cols sont à 1200 m et les fonds vers 600 m. Et comme son nom l'indique, le massif est boisé. Le Feldberg, point culminant à 1495 m, est encore recouvert de belles tâches de neige. De là-haut la vue s'étend loin sur le Jura, les Alpes, les Vosges, Bâle. Je vois aussi arriver de gros nuages noirs qui me font presser le pas. C'est dans la précipitation que je dégote un endroit où camper un peu avant Titisee, en contre-bas de la route passante. J'en ai le bruit mais à part ça je suis bien. Les averses se suivent et le vent me glace les os quand je dois sortir (faire à manger car je n'utilise pas mon réchaud essence dans ma tente). J'ai fait une étape courte, même pas 70 km, mais la dénivelée parle d'elle-même : 1815 m de positif avec des jambes douloureuses d'hier, et deux heures de randonnée pédestre. Je n'ai guère de contact avec la population, je ne suis pas en Amérique du Sud à vélo couché..., je suis un vulgaire quidam, les gens sont rares qui m'adressent la parole et quand c'est moi qui entame, ils ont l'air pressés.

 

L'Allemagne est parcourue de grands axes routiers bien assez chargés mais heureusement souvent longés par des pistes cyclables. La Forêt Noire n'échappe pas à la règle. Je passe à Triberg où il faudrait payer 4 euros pour voir des cascades. 4 euros pour voir de l'eau tomber, nan mais ça va pas la tête ? Si encore c'était Iguazu ! Et puis Triberg, c'est aussi la capitale des coucous. Ces trucs bien kitsch aujourd'hui passés de mode mais qu'on trouvait dans toutes les maisons. Le coucou vient d'ici, de la Forêt Noire. C'est ici aussi qu'on me répond que l'électricité ne va pas pour recharger les téléphones pendant que je casse la graine sur un banc et un peu plus loin qu'un glacier me dit qu'il pompe l'eau de la rivière et qu'elle n'est pas potable pour remplir ma gourde. Heureusement, à chaque fois cela me donne l'opportunité de tomber le coup d'après sur des personnes bienveillantes et souriantes, avec une grosse envie alors de faire un gros doigt tendu bien haut aux premiers. Les maisons colorées à colombage sont superbes et ça sent fort l'argent. C'est incroyable à quel point tout respire la richesse et l'opulence. Et pour terminer cette belle journée ensoleillée de plus de 100 km, je ne compte pas trop sur l'hospitalité des gens malgré la mauvaise météo annoncée et vais planter ma tente au beau milieu d'une immense sapinière à rendre jalouse celle de la forêt de Joux. Et on comprend pourquoi celle-ci s'appelle « Noire ». Côté vélo, tout va bien sauf quelques ajustements entre sous-vêtements et selle, qui ne s'accordent pas encore au mieux... J'ai repris mes habitudes de voyage, mon rythme, ma vitesse de croisière. Mes genoux dont les douleurs ne m'ont pas lâchée de l'hiver se portent à merveille, je peux de nouveau m'asseoir sur mes talons, m'accroupir, ce qui est fort utile quand on vit dans la nature ! Les bestioles les plus dangereuses du secteur sont les tiques et j'en retire deux de ma peau dont une sur un pied alors que je n'ai ôté ni chaussures ni chaussettes à aucun moment. A surveiller donc. Comme prévu la météo se dégrade et j'attends midi pour démarrer, replie ma tente dégoulinante et mon duvet humidifié par l'atmosphère.

 

Les rues de Calw sont balayées par un vent glacial, certes la place centrale et les rues adjacentes sont particulières et très riches avec toujours ces hautes maisons à colombage. De là, le soir arrivant, je m'inquiète de me loger, contacte par téléphone un ws dans le patelin suivant et bingo, me voici chaleureusement accueillie pour la nuit à Hirsau chez Bea et sa famille. Après manger, elle m'emmène à pied visiter les ruines du monastère qui devait être énorme. C'était en fait la capitale religieuse de la vieille Allemagne,la basilique comportait deux grandes tours dont une seule reste debout. Ayant servi de prison par la suite, les habitants de Calw n'ont pu en prendre les pierres pour construire leur maison. Le cloître est très grand par rapport à ceux d'autres abbayes que j'ai pu visiter. Bref, j'ai failli passer à côté sans rien soupçonner (ce qui n'aurait rien changé à ma vie, mais eut été dommage !). Une toute petite étape bien vallonnée et à la météo bien pourrie me mène à Baden Baden, où je suis cette fois-ci logée et nourrie par Tolbias et Barbara. Cette ville est pour moi la porte de sortie de la Forêt Noire. La ville réputée pour ses thermes et l'aristocratie de toute l'Europe et la Russie qui venait y flâner il y a quelques grosses décennies, est maintenant une cité vieillissante de 50 000 habitants qui se meurt, sans attrait particulier à part ses bains. Je retraverse le Rhin fond le train par un pont interdit aux vélos. Me revoici en France. Vosges du Nord. Terrain vallonné, météo capricieuse, averses orageuse de pluie, voire de grêle. Je dors une nuit sous ma tente plantée dans un manège pour chevaux dans un centre équestre.

 

Le lendemain je passe à Reishoffen, monte à la Petite Pïerre, traverse moult villages aux noms qui finissent tous pareils ou sont imprononçables et retrouve mes parents venus avec leur fourgon. Je roule avec ma maman et sans sacoche, toujours par les routes blanches, ou le long du canal des houillères de la Sarre. Nous remontons aussi la piste cyclable le long de la Moselle, jusqu'à Ars. Sur le chemin, quelques curiosités bien sûr, comme ce reste d'aqueduc romain impressionnant, datant de 19 siècles, construit sur des arches de grande hauteur qui enjambaient toute la vallée, plus d'un kilomètre de long, afin d'amener l'eau des Bouillons à côté de Gorze jusqu'à Metz. Je passe une belle soirée chez ma cousine à Labry, en profite pour faire une lessive. À Hattonchatel, mes parents me laissent et je monte, roule un moment sur la tranchée de Calonne, haut lieu de combats et de résistance contre l'avancée des troupes allemandes. La tranchée est maintenant une route forestière. Je redescends sur St Rémy, vois au passage la tombe d'Alain Fournier et plus loin celle de Maurice Genevoix. Les Eparges, Meuse, cimetières militaires, vestiges encore, nécropoles, tombes, trous dans le terrain, stigmatisé encore, plus d'un siècle plus tard, par les explosions. Avec quelques détours et une bonne bosse à Moulainville, j'arrive par le haut sur Verdun. Cimetière militaire encore, immense. Je suis hébergée par Didier et Florence. Lui connaît bien le Jura pour y avoir fait du ski avec mes collègues de la Boîte à Montagne... Et puis il y a eu Douaumont avec son immense nécropole, le mémorial, la tranchée des baïonnettes... Des milliers de petites croix blanches sur le gazon impeccable sous le ciel chargé de menaces ( liquides). Je passe par Montmédy et sa citadelle Vauban, par Avioth et sa cathédrale basilique. Ce sont de petits bourgs ou même de minuscules villages aux modestes maisons. Elles sont loin les immenses et fastueuses bâtisses du Jura suisse ou de la Forêt Noire. Peu de grosses voitures aussi. Pourtant le Luxembourg n'est pas loin.

 

La frontière belge est tout juste marquée, elle apparaît dans le paysage sous forme d'une rivière que je longe 5 kilomètres avant d'arriver à l'abbaye d'Orval, immense et importante, encore active. Les moines trappistes y fabriquent de la bière et du fromage. Je visite pendant une averse avant d'aller chez mes hôtes Thomas et Nathalie. Encore une toute belle soirée. Le lendemain au réveil c'est un peu la surprise : il neige ! À 200 m d'altitude un 4 mai, il neige ! Je pars tout de même lors d'une accalmie. Durant toute cette journée, le fil conducteur sera la Semois, rivière sauvage de l'Est belge. La route ne peut toujours la longer et il faut parfois monter haut pour mieux redescendre. Je suis surprise par le relief, n'avais pas imaginé trouver ce type de vallée encaissée et aussi sauvage en Belgique. On m'explique que je suis dans la seule zone hyper rurale du pays ! Je prends des giboulées de grêle, parviens parfois à me mettre à l'abri... pas toujours. Les villages sont jolis, en pierre, mais il faut avouer que cette météo gâche un peu le plaisir. Je passe à Chassepierre, à Bouillon (de là où était Godefroi...), Alle, et les autres. Je repasse même pour quelques kilomètres en France dans le ban de Alle. J'en suis à six passages de frontière depuis le départ. J'ai les pieds gelés depuis le matin, je ne pensais pas rencontrer un tel froid et n'ai pas de chaussettes correctes. J'arrive chez mes hôtes à Gedinne et suis bien contente d'y trouver une maison bien chauffée. Alice, Philippe et leurs filles sont extras, j'ai tout le confort et même plus. Ils iront, le lendemain matin, jusqu'à me sortir une caisse de chaussettes qu'ils ne mettent plus et me laissent choisir une paire. Mon choix penche pour des chaussettes en laine, qui me dit-on, viennent de l'armée belge. Le lendemain n'étant pas plus chaud, ça me change la vie d'avoir accepté leur offre.... en attendant des jours meilleurs !

 

Gedinne à Gouda.

 

Gedinne donc. Et je digère juste après ! La frontière est vite atteinte le lendemain, je rentre en France à nouveau par la pointe tout au nord des Ardennes. Givet. Où ? Le long de la Meuse par la piste cyclable. Sur le chemin je vois les deux tours fumantes de la centrale de Chooz, je pédale plus vite, jamais rassurants ces trucs là à proximité, comme si être à quelques kilomètres ou ne plus l'avoir dans mon champ de vision allait changer quelque chose... Pas beaucoup de navigation ce jour sur la Meuse qui méandre entre les petites montagnes dans une vallée plus ou moins encaissée. À Fumay la piste cyclable passe sous la montagne le long du canal pour couper une boucle, comme à Besançon. Je quitte la Meuse à Deville, où étaient fabriquées les cuisinières du même nom. Je monte sur le plateau, les villages sont morts, tout juste si je ne peine pas à faire remplir ma poche à eau en vue du bivouac. En pleine forêt, les chevreuils viennent me voir à dix mètres alors que je cuisine et déguerpissent en aboyant fort dès que je bouge le petit doigt. Dans la nuit, des sangliers viennent rôder autour de ma tente. Je ne suis pas surprise, j'avais vu que le terrain était retourné un peu plus loin et quelques grains de maïs éparpillés au sol, preuve que les chasseurs viennent nourrir en ce lieu... Allumer ma frontale dans ma tente suffit à les faire fuir définitivement, eux aussi en poussant de terribles grognements. Ahaha !

 

Le lendemain, toujours aussi maussade côté météo, je passe à la Folie et l'Alouette, traverse le Petit Gland qui se jette dans le Gland dans le département de l'Aisne à Saint Michel priez pour nous. Et un peu plus loin je coupe l'Oise. Puis vient le pays des Fagnes, Wallers, Moustiers-en-Fagnes, Eppe Sauvage. L'habitat est superbe, mélange de pierre bleue de la région et de briques. Pas un chat, pas une bagnole. Je longe le lac artificiel du Valjoly par le sentier aménagé. Le lac paraît sauvage au début mais j'arrive bien vite dans la station balnéaire touristique avec pédalos, gros complexes, locations etc... Tout est prêt pour l'été qui se fait attendre. C'est une retenue créée au départ pour réguler le niveau d'eau et maintenir un débit suffisant pour refroidir une centrale à charbon en aval aujourd'hui démantelée je crois. Ces infos, ce sont Samuel, Chantal et Jean-Pierre qui me les divulguent. Ils sont maraîchers bio depuis 30 ans, une petite exploitation. Ils font aussi du cidre... et de l'accueil de cyclos, de woofers... C'est chez eux que je goutte aux gaufres au Maroille, accompagnées d'une vrai bonne bière artisanale bio.. Ils écoulent leurs légumes sur deux gros marchés le week-end et quelques magasins bio de la région. Le reste du temps, ils travaillent du lever au coucher du soleil (quand il y en a), pour gagner de quoi vivre péniblement. Assez peu de mécanisation chez eux, ils sont restés « petits », vouloir faire plus gros obligerait à de gros investissements. Pour eux, le choix est vite fait. Des conditions de vie relativement difficiles, une grande ouverture d'esprit, une belle générosité.

 

Le 7 mai, continuant ma traversée du parc naturel régional de Scarpe-Escaut, j'arrive à cette rivière, dont le nom m'attire je ne sais pourquoi. Brel peut-être. Je longe cette voie d'eau navigable jusqu'à Tournai par le chemin de halage et passe donc encore et une dernière fois avant longtemps la frontière française. À Tournai, sous le soleil, je flâne trois heures en ville, regarde monter et descendre le pont à chaque passage de péniche, pousse jusqu'au Pont Des Trous, visite la cathédrale monumentale et la place centrale bordée de maisons typiques, puis m'installe chez Dominique et Catherine. Ils sont ébénistes restaurateurs, la maison est confortable. Trop peut-être puisque le lendemain alors que la pluie dégringole et malgré l'assurance d'une prochaine nuit au sec, je déclare forfait et me repose une journée, la première depuis le départ il y a 18 jours.En fait le soleil reviendra vite et j'aurais dix fois pu faire mon étape sans me faire mouiller.

 

Après une nuit chez Dennis et Marie à Haut Ittre, je fais demi-tour, rebrousse chemin sur une dizaine de kilomètres pour aller voir le plan incliné de Ronquières. C'est un ascenseur à bateaux qui permet à ceux ci de s'élever de 70 mètres sans écluse sur le canal Charleroi-Bruxelles. Les péniches rentrent dans un bac, la porte se ferme et le bac est tracté par des treuils, aidés d'un contrepoids de 5300 tonnes, sur 1500 m de longueur. C'était à voir. Je pédale ensuite dans la plaine et me dirige droit vers Waterloo avec sa butte au Lion. Le 18 juin 1815, l'armée des Alliés (Britanniques, Allemands, Néerlandais) aidée par les troupes prussiennes mettait à plat Napoléon 1er et ainsi s'achevait la période dite des Cent Jours. En effet, suite à cette défaite, Napoléon, sans aucun soutien politique, se voit obligé d'abdiquer quatre jours plus tard en rentrant à Paris.

 

Arrivée à Nethen, je suis accueillie par Jehanne, qui est une cyclote que je suis depuis un moment sur Facebook, et vice versa. Ça fait même un peu zarbi de se rencontrer pour de vrai, mais c'est super bien. En fait je crois qu'on avait déjà l'impression de se connaître un peu. Dans l'après-midi, elle m'emmène voir Leuven (Louvain mais en Flandres) et ses fameux béguinages, sa Grand Place, et son via-via aux fameux spaghettis bolo. Rencontre fort sympathique. Comme elle connaît la moitié de la Belgique, voire du monde, elle m'a dégoté un hébergement central à Bruxelles chez une amie à elle, Paola. J'avais aussi une réponse de WS dans le centre. « Plus près de la Grand Place que chez Paola, tu seras sur les genoux du Manneken Pis ». En effet, le clocher en pierre sculptée nous fait de l'ombre, la place est à une cinquantaine de mètres et il y a tout le nécessaire à se colmater l'estomac juste en bas dans la rue. Ma première demie-journée est occupée à flâner un peu au hasard des places et des monuments, des rues. L'ambiance de cette ville parmi les plus cosmopolites du monde est vraiment cool. Beaucoup de monde aux terrasses avec des quantités impressionnantes de verres de bière alignés, toutes de couleur différente. Certains bars offrent une carte de plusieurs centaines de bières. Le lendemain, après avoir cherché en vain la Reine Mathilde, je fais le « parcours BD », qui m'occupe plusieurs heures. Vive le smartphone pour la géolocalisation de toutes ces œuvres. Je termine par le meilleur : Gaston. Je mange des gaufres, de Liège ou de Bruxelles, des frites et des pitas grecques, ahah. Faire le tour de ces BD me permet de traverser et de voir un peu tous les quartiers. Dans celui des Arabes tout est fermé et pour cause : c'est ramadan. Je rentre claquée, fais quelques courses pour le lendemain et m'endors bien vite. La visite n'est cependant pas tout à fait terminée puisque le jour suivant je pars par l'Atomium, crée pour l'expo universelle de 1958, en mettant sur ma route encore une dizaine de BD. Je les aurai quasi toutes vues et n'en suis pas peu fière !

 

Et puis je file vers Gand où je reste éberluée par le nombre de tours, de clochers, de beffrois que le regard embrasse d'un seul coup. Gand a des airs de Venise avec ses canaux. Et puis il fait beau, les gens sont en terrasse, ils flânent, et moi aussi. Gand est charmante et les gens sont tous à vélos. J'affirme sans risque d'erreur qu'il y a plus de bicyclettes que de voitures. J'ai trouvé une justement nommée « rue des graffitis », cool. J'ai passé trois heures dans la petite ville, c'est trop peu évidemment, mais à vélo tout de même. Gand fait partie de ces villes où on pourrait faire dix fois la même photo. Les façades des maisons ressemblent à des contes de fée. Au soir, alors que je longe le canal Gand-Bruges par la piste cyclable, je plante le bivouac dans un mini-bois. Il n'y a que des mini-bois, la terre est cultivée partout, ou urbanisée, et plate aussi loin que je puisse voir.

 

Bruge est aussi sur ma route. Bruge c'est comme Gand mais en plus étriqué, voire étouffant. Des centaines de Japonais droit sortis de leurs bus déambulent en parlant trop fort. Les bateaux de croisière les débarquent à Knokke Heist, c'est à 20 km, et ils viennent prendre quelques selfis avant de continuer leur tour d'Europe en 10 jours. Mais que je suis lente : j'ai prévu 7,5 mois !

 

Et puis donc à peine plus au nord je suis venue buter sur la Mer du Nord. Knokke le Zoute. Je prends bien le vent du nord-est en pleine tronche. Je ne pense pas être maso mais comme je ne suis pas venue jusque là pour pédaler avec pour vue le talus enherbé, je pédale sur la digue ou alors côté mer. Et c'est beau. Je contourne le Zwin. Lors d'une forte tempête, la mer a ouvert une brèche dans la digue, et depuis, chaque marée amène de l'eau salée sur quelques centaines d'hectares. Les moutons broutent cette végétation salée entre les étangs saumâtres. Je rentre ensuite dans l'estuaire de l'Escaut. De tout ce temps où j'ai côtoyé l'Escaut (et ce n'est pas fini), elle n'a fait que grossir. À l'inverse, j'ai plutôt enfin tendance à légèrement rétrécir... Comme les mini-bois sont de plus en plus rares, je pose mon bivouac dans le seul sur la route entre l'embouchure du fleuve et Anvers, et je suis trop près derrière un immense port industriel avec des gros réservoirs d'hydrocarbures par dizaines, Terneuze. Pourtant je suis au cœur d'une réserve naturelle, au bord d'un étang joli joli avec un observatoire à zoziaux, mais les boules Quiès sont tout de même obligatoires (et pas à cause des piafs) car lorsque le vent est tombé, j'ai eu l'impression d'avoir posé mon lit sur la tarmac d'un aéroport international avec un décollage par minute. Ah, je ne suis plus en Belgique mais aux Pays-Bas, petite incursion, j'ai quitté la Flamandrie pour quelques dizaines de kilomètres. Neuvième passage de frontière.

 

J'utilise le système de points nœuds pour naviguer à vélo depuis plusieurs jours. C'est un réseau de pistes cyclables empruntant les voies vertes, les bords de rivières, les dessertes locales voire les chemins propres pour aller d'un point à un autre. Tous ces points sont numérotés sur une carte qu'on trouve sur le net. Je prépare donc mes étapes en notant les points par lesquels je veux passer et une fois sur le terrain je n'ai plus qu'à suivre le balisage sans me poser de question. Ce ne sont pas les chemins les plus courts mais c'est à la fois ludique et très agréable de ne pas côtoyer les autos. Le maillage est impressionnant et permet vraiment d'aller partout en Belgique et en Hollande. A l'entrée de Anvers, la piste vient buter contre l'Escaut, il y a un descenseur prévu pour les bicyclettes, puis un tunnel sous la rivière, un ascenseur à l'autre bout et paf, dans le centre historique de la ville, qui est piétonnier. Arrivée, visité et ressortie de Anvers sans voir une auto ou presque. Il est vraiment impressionnant de voir à quel point tout est fait pour les vélos, c'est sensationnel, sécurisant et hyper agréable.

 

Anvers, allez comme d'habitude, la Grand Place, la cathédrale, et la gare centrale. Je suis une parfaite touriste. Et pour camper, je trouve encore un mini bois et prends un sentier interdit pour planter ma tente à l'écart. Un mini bois aux abords d'une grande ville est forcément très emprunté par les cyclistes et les joggeurs, les familles etc... Tous ces gens sont tellement disciplinés qu'il n'y a qu'en me mettant dans un endroit interdit, en toute discrétion, que je suis assurée de ne voir personne. Je suis de nouveau en Belgique, dixième frontière. Ça ne durera pas...

 

Côté vélo ça se passe plutôt bien. Seul hic s'il en est : je pédale en cuissard vélo. Jamais aucune douleur pour l'instant et pas de souci avec mon Troll. Côté organisme, le rythme est pris, je mange beaucoup, me dépense de même, mes problèmes de genoux de l'hiver dernier ne sont bientôt plus qu'un mauvais souvenir, j'ai retrouvé mes amplitudes de mouvement sans douleur et ceci est vraiment rassurant. Vive le vélo et surtout le bivouac. Ouais car en bivouac c'est une vie de contorsionniste, ça fait bien travailler la souplesse... Côté matériel, ben, avec mon smartphone pour tout appareil photo, je suis limitée, pas de zoom notamment. Mais bon, je fais avec...

 

Bien, comme ce serait trop simple de rejoindre directement Amsterdam, je me suis mis en tête d'aller passer sur les grands ponts tout au nord, sur la mer, qui relient les différentes parties de la Zélande. Et c'est ce que j'ai fait. Sauf que ces grands ponts ne sont pas du tout spectaculaires. En fait, il n'y a pas de fond, donc ils sont quasi posés sur l'eau, en tout cas ils ont les jambes par terre, pas de haubanages ni de structure démentielle.

 

Ah oui, et je suis aux Pays-Bas, 11ème frontière. Mon bivouac est joli, tout près de la mer, dans la pinède, abritée du vent et des regards, dommage que ce soit infesté de tiques. J'en retire 5 qui ont tenté d'élire domicile dans ma peau, bande de muries. Et aujourd'hui, par temps gris et froid, et toujours avec un bon vent de face, je passe par les moulins de Kinderdjik, classés au patrimoine mondial par l'Unesco avant de traverser une nième rivière cette fois-ci avec un bac. Pas de mini-bois ce soir, toute la surface est soit en canaux, soit en cultures, soit urbanisée. Ca ne laisse pas bien des possibilités à un cyclo campeur fatigué... Je pose ma tente au fond d'un cimetière tout neuf, tout prêt à recevoir plein de monde. Les pelouses sont aussi bien taillées que les haies (qui me cachent des regards et du vent), j'ai même de l'eau et deux prises électriques, d'où cette mise à jour juste avant de rejoindre demain, si tout va bien, Gouda et Amsterdam.

 

 Gouda – Berlin.

 

Je passe à Gouda, voilà, quand on passe à Morbier on ne voit rien de spécial et sûrement pas du morbier. Et je file à Amsterdam en traversant des villages ou chaque maison est reliée à la route par un petit pont enjambant un canal. Angeline et son mari habitent vraiment au cœur de la capitale, au bord d'un canal. Il faut dire que c'est difficile de faire autrement. Je suis installée sous le toit dans une espèce de mini studio. Bref j'ai une piaule, une salle de bain et un frigo, un micro-onde, un peu de vaisselle... Je vis ma vie j'ai une clé de la maison. La machine à laver et le sèche linge me mettent tout en ordre dans les deux heures suivantes pendant que je casse la croûte et me douche. Ça, c'est fait !

 

Amsterdam. Déjà, c'est le plan de la ville qui attire l'attention, avec des canaux en arc de cercle comme des boulevards périphériques successifs et les autres, qui les coupent à angle droit. Un quadrillage relativement serré de voies d'eau. Entre, il y a les habitations. Ce sont toutes des maisons mitoyennes avec pignon sur rue, et toutes sont de hauteur, de couleur, et d'allure différente. Pas une n'est identique. Par contre, ce n'est pas super coloré, je trouve que d'un canal à l'autre tout se ressemble, le manque de soleil n'arrange pas. Les maisons sont tout en profondeur et en hauteur, à une époque les impôts payés étaient basés sur la largeur sur rue... et à l'arrière, il y a un jardin. La palissade ou la haie du fond fait la séparation avec la maison qui donne sur le canal voisin. Quand je demande à mes hôtes ce qu'il y a à voir ou à faire dans la ville, ils me disent que Amsterdam regorge de musées. Rembrandt, Van Gogh, le musée de la ville, le musée national, de la marine, ceci ou cela. Je n'aime pas les musées, je m'y ennuie à mourir. Et sinon ? Ben marcher, flâner. Ok, soit. Me voici partie en baskets, chemise et pantalon propres. Gare centrale monumentale, bâtiment en forme de coque de bateau pour le musée de la science Nemo, un port qui n'est pas celui que chantait Brel, des canaux, des canots, des vélos par milliers. Ici, tout le monde est à vélo, que tu sois en cuissard, en costard, en blouson noir, en talons, en tailleur, en jean's ou en survêtement casquette écouteurs, tu pédales. Petit, grand, vieux ou jeune, homme ou femme, pour faire des courses, aller au boulot, au sport ou te rendre à un rendez-vous galant avec ton bouquet de fleurs à la main, tu pédales. Les sacoches remplies de victuailles ou tes gosses devant et derrière ou dans la caisse du vélo cargo, tu pédales. Des milliers de vélos Gazelle, Batavus et autres, sur lesquels les Hollandais se tiennent bien droits, circulent dans tous les sens. Pas un ne porte un casque, les voitures ne font pas la loi dans ce pays. Des milliers de vélos de toutes les couleurs, toutes les formes, souvent dénués de tout superflu, des vélos dans leur plus simple appareil : un cadre, deux roues, un guidon, des pédales et une selle. Frein à rétropédalage, parfois v-brake. Des milliers de vélos accrochés à tout le mobilier urbain, aux barrières des ponts, aux garages à vélos. Des vélos entassés dans des parking souterrains pour vélos ! Une autre planète. Sur ma route il y a deux jours, la piste cyclable aboutissait à un escalier roulant descendant, puis il fallut traverser par un tunnel réservé, remonter de l'autre côté. La rivière était traversée... C'est un truc de dingue que la place des vélos dans la culture de ce pays. De tous temps et par tous les temps, aux Pays-Bas on pédale. Souvent aux carrefours, ce sont les deux roues qui sont prioritaires. Par contre si par malheur ou par erreur, le cyclo n'est pas à sa place alors bonjour l'agressivité et les coups de klaxon.

 

À part ça, Amsterdam... je lui ai préféré Bruxelles, Anvers, Bruges ou Gand. Mais bon, histoire de goût. Finalement, j'ai tout de même opté pour la visite d'un musée, un petit, un rigolo, un excitant (sans mauvais jeu de mot), le moins cher : le musée du sexe ! En plein centre-ville, désuet. Je suis passée devant la maison Anne Franck, me frayant un chemin dans l'interminable file de Japonais qui attendent pour y entrer. À tous les coins de rue dans cette ville, ça sent la beuh, en vente libre, parfum de glace, cake et autres, tout se trouve en version cannabis ou champignons. Dans toutes les rues aussi sont collés les McDo, Burger King et Starbeurk et autres ! Heineken est partout, évidemment, elle est d'ici. Quasi tout le monde déambule avec un truc de merde à grignoter ou une cannette alu à la main. Des centaines de « coffe shop », la consommation n'est pas en crise. Touristique à mort, Amsterdam est loin de m'envoûter. Après m'être assurée d'avoir à peu près fait le tour des bâtiments remarquables et jolis endroits, je termine la journée sur le même thème qu'elle a commencé, je vais faire un tour dans le district rouge, le quartier des professionnelles du sexe, qui apparaissent aguicheuses derrière des vitrines éclairées d'un néon rouge. Marchandise. C'est le seul mot qui me vient à l'idée, seul quartier encore vivant après la nuit tombée, tout le reste a été déserté depuis longtemps.

 

Je reprends la route par Edam et autres très jolis villages de pêcheurs. Les ports sont chouettes, les canaux charmants, dommage que le ciel soit si gris et si bas, l'atmosphère aussi peu limpide, sinon, j'aurais pris quelques photos... Je monte le long de la côte jusqu'à Enkhuizen. Rien ne sert d'aller plus haut puisque le grand pont vers Le Helder qui me permettrait de continuer vers l'Est est fermé aux cyclistes pour cause de travaux sur la piste cyclable. Je prends donc la grande digue de 28 km qui traverse la mer jusqu'à Lelystad, la ville du Batavia, célèbre bateau du temps des conquêtes. La piste cyclable est là aussi en travaux et fermée mais je crois que j'ai de la chance... et un peu de culot. Je suis passée, j'étais de bonne foi. Je campe dans un mini-bois sous des houppiers si fournis qu'ils laissent tout juste passer la lumière du jour, je suis à l'abri du vent. Ces arbres sont magnifiques, de grands feuillus très hauts. Ma tente est installée sur un lit de feuilles mortes bien doux et au matin elle est sèche, pas de rosée sous une telle frondaison.

 

Pas grand chose à signaler sur la route jusqu'à Brême à part de belles maisons aux toits de chaume remarquablement bien faits, plus ou moins récents donc plus ou moins clairs. Après une nuit encore aux Pays-Bas, je traverse une frontière invisible sur le terrain et entre en Allemagne pour la seconde fois depuis mon départ. Le soleil daigne enfin se montrer un peu, le pays est toujours aussi plat, les pistes cyclables parfois bien tape-cul. L'itinéraire que je trace sur mymaps est approximatif car mapsme me fait passer par des minuscules routes voire des chemins et à la fin de la journée je ne saurais retracer exactement mon trajet. C'est déjà un défi que de retenir les noms des villages que je traverse. J'arrive à Brême en fin de matinée. Mon hôte et une amie m'emmènent manger au restaurant là où était avant le port, immense. Aujourd'hui c'est un quartier en pleine mutation, dévolu aux résidences et aux affaires. Le centre-ville est relativement vite vu. Ingrid qui m'accueille chez elle est originaire d'ici et prof de français, la visite guidée est donc efficace !

 

J'aurais pu aller à Hambourg dans la journée suivante, en direct, mais la météo s'annonçant clémente, j'ai décidé d'aller voir le long de la Weser comment c'est. Donc je descends cette rivière jusqu'à ce qu'elle se jette en mer du Nord à Bremenhaven. Je n'ai pas vu souvent la rivière, plus souvent le talus de la digue qui la sépare des terres. La traversée de la Weser se fait par un bac. Je longe ensuite la côte avec un bon vent dans le dos jusqu'à Fribourg/Elbe où je reprends un bac qui me fait traverser la très large Elbe, là aussi à son embouchure. L'Elbe est un des grands fleuves d'Europe et prend sa source en Tchéquie, arrose notamment Hambourg, second plus grand port d'Europe et seconde plus grande ville d'Allemagne. J'y arrive le jour des élections européennes et de la fête des mères, sous un ciel qui parfois crachine. Cependant je parviens à passer le restant de la journée à arpenter le centre et surtout l'ancien port et ses canaux prisonniers de hauts bâtiments en brique rouge qui servaient autrefois d'entrepôts sans me faire mouiller. Depuis le balcon du Elbphilarmonie, la vue sur l'immense port et la ville donne péniblement une idée de l'ampleur de l'un comme de l'autre. Je loge tout près de l'Alster, le lac au centre de Hambourg et à peine rentrée chez mon hôte super gentil et attentionné, il se met à pleuvoir dru. Hambourg est une ville particulière à cause de ses grands bâtiments austères, hauts et très droits, on est loin des maisons dansantes de Amsterdam ou des couleurs de la Belgique.

 

Il a plu toute la nuit mais au matin le ciel est dégagé. Je repasse donc par le centre et l'ancien port avant de quitter la ville, en remontant l'Elbe jusqu'à Lauenberg/Elbe. En fait j'ai beaucoup longé la digue, il n'y a que sur la fin que j'avais vraiment vue sur le fleuve. Puis j'ai quitté la rivière pour longer le canal Elbe/Lubeck jusqu'à Molln. Plus de la moitié de mon étape se fait sur des pistes bien roulantes. J'ai changé de paysages aujourd'hui. Ce n'est plus tout plat, c'est très vert, il y a des forêts et des lacs en quantité. D'ailleurs j'ai planté ma tente au bord de l'un d'eux.

 

J'ignorais que l'Allemagne avait aussi sa région des 1000 étangs, ou des 1000 lacs. Et pourtant, en ce 28 mai, je ne fais qu'aller d'un lac à l'autre. Entre ces étendues d'eau douce bordées le plus souvent de forêts et de roselières, je traverse une campagne occupée de terrains cultivés en céréales qui ondulent au gré du vent et prennent des teintes irisées. À Schwerin, je découvre un château magnifique qui se mire dans l'eau et de là où je pose mon bivouac sur les rives du lac de Dobbertin, j'ai la vue, également inattendue, sur un énorme monastère de briques rouge, toujours. Cela fait également deux jours que je trouve les gens plus ouverts, plus cools, moins strictes, plus souriants, comme le ciel qui enfin laisse échapper un peu de ciel bleu. Il fait toujours frais mais au moins les couleurs sont là. Je suis bien contente d'avoir fait le choix de passer par cette région, croissant de lune vert sur la carte du nord de l'Allemagne, troué de toutes ces flaques d'eau. J'ai également renoué avec un peu de relief, ce qui n'est pas pour me déplaire. La taille des villages est inversement proportionnelle à celle des tracteurs que j'y croise, je suis dans une des zones les moins peuplées du pays.

 

Le lendemain je continue à relier les lacs par des pistes cyclables en forêt, souvent non revêtues mais roulantes, un régal. Mon vélo vert se comporte à merveille dans ce terrain, souple comme une anguille, il est aussi confortable qu'un VTT suspendu, je me régale. Une seule fois je me retrouve par terre, en voulant éviter la collision avec un chevreuil ! Certains lacs sont plus touristiques que d'autres et je traverse l'un d'eux en bateau pour éviter 30 km de contournement. Ces lacs sont en partie reliés entre eux par des canaux, et je crois que le tout permet d'aller rejoindre l'Elbe. Pour le troisième soir consécutif, je pose mon bivouac au bord de l'eau dans les moustiques, et je ne comprends pas comment je fais pour ramasser encore et toujours des tiques. La fermeture éclair de ma toile intérieure de tente a rendu l'âme, je pense définitivement, j'ai donc passé une partie de la journée à voir avec Vaude d'une part, et avec mon hôte à venir à Berlin pour la réception éventuelle d'un colis. L'affaire devra être résolue d'une manière ou d'une autre pendant ma présence dans la capitale allemande. Inch'allah !

 

La météo annoncée il y a quelques jours était une fois de plus trop alarmiste et finalement les journées sont ensoleillées et de moins en moins froides, je parviens maintenant à rouler en tee-shirt. Week-end de l'Ascension, horreur, des blaireaux et grandes gueules ont envahi par centaines des lieux charmants, les transformant tout à coup en endroits infréquentables. Les Berlinois sont lâchés et sont venus envahir le havre de paix qu'est cette région paisible dans une Allemagne surpeuplée. Je croise des groupes de jeunes à vélo dont l'un tire toujours une carriole avec la sono hurlante et les munitions liquides. Cette fois-ci pas question de poser ma tente sur une aire aménagée, je me noie en forêt, sans chemin ni sentier d'accès à un endroit où la piste cyclable s'éloigne de la route. Une clairière pleine de moustiques (comme partout) et dont le sol est tapissé de mousse bien sèche m'accueille pour la nuit. Je vois les cimes se balancer loin en haut et entends le vent dans les arbres, la température est idéale pour moi, c'est à dire chemise manches longues et pantalon (à cause des suceurs de sang). Le centre ville de Berlin où je suis attendue demain n'est plus qu'à 50 km.

 

J'avais colmaté comme j'avais pu les interstices dus à ma fermeture éclair défaillante mais dans la nuit ils ont fini par trouver le chemin et les minuscules insectes se sont rassasiés sur mon visage qui est tout bouffi au matin. Paupières gonflées, joues enflées, une tête à faire peur. Je serai bien contente d'avoir une nouvelle résidence secondaire dans quelques jours, je vous en ferai la présentation dans le prochain post. L'arrivée au centre-ville de Berlin est un jeu d'enfant, je suis accueillie par l'Ukrainien Ivan dans son magnifique appartement en cours d'aménagement à deux cents mètres du mur démonté en 1989 après 28 ans d'existence. Faire et défaire... Je me pose pour quelques jours. Mais en attendant mes impressions berlinoises, voici le nouveau dicton allemand : Pâques à Bois d'Amont, Berlin à l'Ascension.

 

Initiales BB. Berlin-Bratislava.

 

Tout ce que je connais de Berlin avant d'y mettre les pieds se résume à peu de choses : mon père y a été à 14 ans en train, seul, pour voir son correspondant juste avant la construction du mur en 1961, évidemment sans savoir qu'il y aurait ce mur quelques semaines plus tard. Berlin Est, Berlin Ouest, 28 ans, Guerre Froide, des gens, des familles, des amis séparés en l'espace d'une nuit. Fuites. Chute du mur en 1989 et déplacement peu après de la capitale de Bonn à Berlin. Vraiment pas grand chose, je me sens bien ignorante.

 

J'arrive sur mon vélo vert exactement par la Bernauer Strasse, rue qui séparait l'Est de l'Ouest et où un tronçon de mur est resté, mémorial d'un kilomètre de long, couloir de la mort, explications, musées, le tout gratuit. Je loge juste à côté, quelques centaines de mètres. Partout dans la ville sur l'ancien tracé du mur il y a cette ligne de pavés de 42 km de long. Le mur de la honte. Je ne vais pas vous refaire l'histoire, Wikipédia sera plus précis et plus complet. Aujourd'hui par endroits, le mur est resté debout. Ce sont des lieux touristiques. On trouve donc la portion de Bernauer Strasse, très documentée, mais aussi East Side Gallery le long de la rivière Sprée, où 1,5 km de mur ont été peints des deux côtés par différents artistes dans les années 90, haut-lieu du street art berlinois. Il y a aussi Charly Check point ou des soldats américains fantoches font payer 4 dollars le selfie avec eux. Oui oui, dollars, éh, ancienne zone américaine ! On trouve aussi dans les rues devant certaines maisons qui étaient habitées par des Juifs des pavés dorés gravés d'un nom, d'une date, de quelques mots qui sont malheureusement souvent « déporté à Auswitz ». J'ai vu aussi et bien évidemment la porte de Brandebourg, symbole à elle seule, et le labyrinthe du Mémorial de l'Holocauste, suis montée dans la coupole du Reischtag, ai flâné dans l'immense jardin Tiergarten de 200 hectares, me suis perdue dans les quartiers incontournables du graff et du street art que sont Kreuzberg et Friedrichshain, ai longé la rivière Sprée sous une chaleur caniculaire, vu la cathédrale, la place Alexander et les autres principaux monuments de cette ville si différente des autres cités allemandes. En effet ici, on se demande où sont les Allemands. L'impression est qu'il y a de tout sauf des Allemands, d'ailleurs mon hôte Ivan est Ukrainien, ne parle pas un mot de la langue de Goethe. J'ai croisé Marx et Hengel au coin d'un parc, j'ai mangé des Kebab et des pizzas, bu quelques bières. Le dernier jour, j'ai visité quelques parties souterraines de la ville, guidée par une association. Bunker, abri civil antinucléaire, ancien tunnel : 2,5 heures très denses pour mieux se rendre compte et encore une fois que la folie des hommes de pouvoir met partout et toujours à mal le peuple innocent et inoffensif, que quelques têtes avides de puissance décident pour des millions d'autres qui ne font que subir.

 

Berlin l'enchanteresse... Il y en a pour tous les goûts. Comme à mon habitude je n'ai pas visité les intérieurs, aucun musée. Aux quartiers guindés et stricts j'ai forcément préféré les déjantés, bien que je ne sois pas descendue dans les boîtes souterraines la nuit qui envoient des décibels et pas que, du vendredi soir au lundi matin non stop. J'aime le déjanté gentil, moins le déjanté trash.

 

Accessoirement j'ai commandé et reçu une nouvelle tente, en ai renvoyé une vieille en France, et ce fut un excellent prétexte pour rester deux jours de plus que les deux déjà prévus en attendant qu'elle soit livrée. J'en ai profité pour préparer la suite, mon itinéraire pour les prochaines semaines se dessine précisément jusqu'à Bratislava, un peu plus grossièrement jusqu'à mon entrée en Transnitrie depuis l'Ukraine. J'entrerai bientôt dans des pays où il me faudra autre chose que des euros et où je ne comprendrai plus rien. Rien du tout. J'ai fait la coupe de voyage d'été par mes propres soins à la tondeuse, yeah, peaufinée par Ivan qui a ôté les quelques mèches qui m'avaient échappé là où je ne pouvais pas voir.

 

Et puis j'ai repris la route. Après quatre jours et demi en mode touriste, j'ai rebasculé sur le mode cycliste avec ma tête de punk à chien. J'ai relongé des lacs encore, traversé des forêts, de plus en plus de pinèdes qui dégagent tout ce qu'elles peuvent de senteurs sous l'effet d'une chaleur caniculaire soudaine, sur des rubans d'asphalte d'un mètre cinquante de largeur. J'ai bivouaqué dans ma nouvelle tente qui nécessite plus de superficie au sol et plus de temps de montage que l'ancienne mais qui est plus spacieuse, plus légère, et permet plusieurs configurations suivant le climat.

Et puis j'ai passé une frontière sans la voir autrement que sur la carte. Sur le terrain, rien, même pas un petit panneau à prendre en photo. Je suis en Pologne. Pas longtemps. 8, peut-être 10 kilomètres et je passe encore une ligne imaginaire, je suis en Tchéquie. Ce sont les plaques d'immatriculation qui me renseignent. Le relief a changé soudainement, après des semaines à faire des centaines de kilomètres sans en faire un seul en vertical et en cumulé, me voici de nouveau sur le petit plateau, arc-boutée sur les pédales, à dégouliner sous la chaleur. Dans la première bourgade digne de ce nom : Frytland, je retrouve des maisons aux pignons colorés et variés, le carillon sonne 15 heures pendant 10 minutes et la banque consent à me changer 30 euros. Il y a aussi un beau château, perché sur une colline. La Tchéquie est la Suisse de l'Europe de l'Est. Pas pour ses glaciers ni son chocolat, non, mais peut-être pour ce que disait Coluche de l'Helvétie : « Tout ce qui n'est pas interdit est obligatoire », et puis tout est payant aussi. Tu veux te garer pour aller marcher dans la nature ? Le parking est là, pas ailleurs, et le parcmètre là, ou le gars dans sa guitoune ici, et pour l'accès au sentier, tu dois prendre un ticket ! Nan mais ça va pas non ! Bon, la vie y est beaucoup moins chère, surtout les produits de première nécessité. J'ai changé trop d'argent.

 

Avec mon vélo bien chargé mais vent en poupe au plat, 30 km/h, j'ai rattrapé une cycliste, vélo et chaussures high tech, mollets dessinés qui vont avec. Je lui ai dit bonjour dans sa langue et suis restée derrière. Elle s'est retournée, consternation sur sa tronche, j'imagine dans sa tête : « putain, une touriste chargée ! », ne m'a pas répondu, j'ai vu la chaîne descendre d'un pignon, elle s'est mise en danseuse et a appuyé. Je m'arrête dans une épicerie minuscule, demande à la dame si elle a un coca frais. Pendant qu'elle va le chercher derrière, je me dit qu'il faut que je remette un peu d'eau dans mon bidon. Je vais à mon vélo, choppe la gourde, et lui demande poliment si je peux avoir un peu d'eau. Non ! Je lui montre l'évier derrière elle, elle me montre le frigo avec ses bouteilles en plastique à vendre. J'ai remballé ma gourde, elle a remballé son coca. J'adore les Tchèques !

 

Bref, j'ai tracé un chemin qui passe dans et sur les montagnes, qui longe la frontière et fait des incursions en Pologne. J'ai vu des ancolies, des céraistes et des lupins au bord de la route et ça m'a fait du bien. J'ai eu des longues montées, des cols, et de belles descentes, toujours sur de petites routes et ça m'a fait du bien aussi ! La cohabitation avec les automobilistes ne se passent pas trop mal, quand je ne suis pas contente je gueule. Comme en Allemagne, il est interdit de camper sauvage, mais en Allemagne le fait d'être vue parfois n'avait aucune conséquence. Ici je n'en sais rien, mais je n'irai pas plus dans leurs campings. Alors je me planque encore mieux. Le pays est petit et sera vite traversé.

 

Lors d'une incursion de 75 km en Pologne, j'ai recroisé la route par laquelle nous étions rentrés de Russie avec Michel après notre folle épopée en Asie, j'ai longé la même rivière quelques kilomètres, dans l'autre sens, et cette fois-ci j'étais sur une petite route de l'autre côté, pas sur la principale. J'avais chaud, il y a 8 ans, j'avais froid ! Et alors que je demande de l'eau à des particuliers pour mon bivouac, voilà que je suis invitée spontanément pour les 4 heures. Boissons fraîches et pâtisseries maison. C'est la première fois du voyage. Et on m'envoie planter ma tente à un endroit au bord de l'eau où il y a toujours du monde, c'est gratuit. Ahah, merci de l'info, donc un endroit où je n'irai pas même si je dis ok.

 

Dès le lendemain j'ai repassé la frontière pour faire un bout en Tchéquie. J'essaie de rester dans les montagnes sans trop faire de détours, je reste dans les zones peu peuplées et verdoyantes, si possible ombragées. Depuis quelques jours, ma main droite me fait des caprices, je n'ai plus du tout de force dans les doigts, peine à faire mes lacets, à prendre des pièces dans mon porte monnaie, à écrire à la main... La situation est handicapante et me préoccupe. J'essaie de changer de position sur le guidon, les fourmillements ont quasi disparus mais maintenant ce sont ces doigts qui ne répondent plus. Les heures de conduite pourtant ne m'infligent aucune douleur. Je quitte la Tchéquie par une journée caniculaire, par un chemin de bois quelque part dans les montagnes après une belle montée interdite aux autos. Me voici en Slovaquie, où je n'ai encore jamais mis les pieds. La frontière Tchéco-slovaque est matérialisée par des bornes sur le terrain, j'en suis surprise car le divorce entre ces deux nations ne date que de 1993. Il ne me reste plus qu'à me laisser glisser vers le sud jusqu'à la capitale, Bratislava.

 

J'avais prévu d'y faire une arrivée triomphale sur la berge du Danube. C'était sans compter Mapsme qui pour la première fois m'envoie dans une voie sans issue, mais vraiment sans issue. Demi-tour donc et comme je refuse de refaire un détour de 15 km (euh, j'ai déjà 100 km dans les jambes et il en reste 25 mini), je me retrouve sur la Nationale 2 pour faire finalement une entrée par des 4 voies, des échangeurs, zones commerciales et industrielles, banlieues tristes même sous le soleil. Je verrai le Danube le lendemain...

 

Dès mon arrivée dans la capitale je fais ouvrir un dossier médical à mon assistance santé et me dirige vers un toubib. On me dit d'aller dans un hôpital, où l'on m'envoie vers un neurologue qui, après diagnostic me renvoie à l'hôpital. Deux pathologies détectées : le nerf du canal carpien qui est comprimé, et même problème plus haut au niveau du coude. Ce qui provoque la défaillance de mes doigts. Il me faut trouver un autre réglage pour mon guidon, et soigner à la fois l'inflammation et les nerfs endommagés. Je ressors avec mes médocs comme une petite vieille et suis tout juste limite de me faire mes petites cases avec mes doses à chaque repas ! B6, B12, Magnésium, Voltaren fort, gel pour masser ! Si je ne me fais pas trop de souci sur l'efficacité de ce traitement, je suis dans le doute quant à la position de mon guidon, de mes poignées pourtant ergonomiques, de l'inclinaison de mes cornes... Le travail du lendemain.

 

Le centre-ville de Bratislava est très vite visité. Grand comme un mouchoir de poche, j'en ai vite fait le tour. Le Danube n'est même pas bleu, mais il est large tout de même. Le petit centre historique est sympa, quelques bâtiments tout juste remarquables, une église, une porte, deux rues, deux statues et deux places, le château pour la vue sur la ville et le fleuve. Assez peu de touristes, ils sont tous à Vienne qui n'est qu'à 60 km. Le reste de la ville est comme une énorme banlieue. C'est réducteur comme vision, je sais, il y a aussi quelques musées.

 

En Slovaquie je paie en euro et la langue, même si je n'en comprends pas une bribe, est assez jolie à entendre, moins dure que ce qui tombait dans mes écoutilles depuis un moment. Je loge chez Peter, qui va bientôt partir vers la France à vélo en suivant plus ou moins l'Eurovélo 6. Quant à moi, je vais remonter au nord du pays, dans les montagnes et les parcs nationaux en espérant une petite dizaine de degrés en moins et du vent en poupe ! Mon itinéraire est prêt, comme toujours pas le plus simple ni le plus court. Depuis Berlin où j'étais à 1074 km de chez moi j'ai fait 1010 km, et je suis maintenant à 1089 km de mon petit village au frais par la route. Cherchez l'erreur ah ah ! Une nouvelle contrainte va venir compliquer mes bivouacs : les ours. Et s'il y a une chose qui peut me faire fréquenter les campings officiels, c'est peut-être celle-là !

 

Slovaquie.

 

C'est donc avec une main droite affaiblie, des doigts en partie inopérants, des cachetons à avaler et un gros doute que je quitte Bratislava où l'appartement de Peter et ses colocataires me fut bien précieux pour me reposer à l'abri de cette chaleur caniculaire. La première journée me mène jusqu'aux environs de Nitra, dans la plaine. Le soir, chez Jozef et Erika, je goûte au plat national : poulet fromage accompagné de légumes assez fortement assaisonnés. Le lendemain je rentre dans les montagnes et vais dormir en hauteur au lac Pocuvaldo. On pourrait croire à un lac naturel, comme pour ses petits voisins mais il n'en est rien. Pas très loin il y a Banska Stavnica. Banska signifie « mine ». On y trouvait de l'argent et de l'or. Et il fallait de l'eau. Pour se prémunir d'une éventuelle sécheresse, des réserves avaient été crées : ces lacs, petites flaques lovées dans un écrin de verdure. Le camping n'est pas encore ouvert, trop tôt pour la saison, donc je peux y planter ma tente gratuitement. J'y suis seule, en forêt, et passe la nuit à croire que j'entends des ours tout près alors que les gens n'arrêtent pas de me dire que ça ne risque rien.

 

Banska Stravnica, que je traverse le lendemain, est classée au patrimoine mondial de l'Unesco. En effet ces cités minières étaient fort riches et le patrimoine architectural bâti à cette époque a traversé les décennies. Je suis ensuite accueillie chez Jan, Evit et leurs trois garçons à Banska Bystrica. Nous visitons à pied le centre-ville et toutes les particularités me sont expliquées en détails par Evit qui est originaire d'ici. Je suis dans les montagnes et ce n'est que le début. Je passe des vrais cols, avec des vraies pentes, bénéficie de vraies descentes, et éponge de vrais orages. Je joue au chat et à la souris, ne gagne pas toujours. Dans un village où je m'abrite in-extremis sous un garage particulier, la dame qui me voit par la fenêtre me convie à entrer. Ce n'est pas de refus car les rafales sont tellement fortes que même sous le toit, j'étais trempée. À Martin, j'achète une nouvelle chaîne et remplace la vieille qui est complètement morte depuis un moment. Je m'enfonce dans le massif des Tatras qui fait frontière avec la Pologne et ai bien de la chance d'arriver chez Pavul et Suzana juste avant la pluie encore. Encore une belle soirée chez ces gens hors du commun, qui habitent loin de tout dans un petit coin de paradis dans une maison en bois au beau milieu de la forêt.

 

Les parcs nationaux se suivent et se touchent, de Mala Fatra je passe à celui de Tatransky (Tatras). Il y a les Basses Tatras et les Hautes Tatras, où subsistent quelques traces de neige sur les plus hauts sommets que je vois depuis la route et la vallée. Malheureusement, la météo continuant à être plus que capricieuse, je ne profite guère. En route je rejoins trois jeunes hommes polonais qui font le tour des Tatras. C'est un circuit classique en quatre jours. Ce sont de gais lurons qui ne se prennent pas la tête, improvisent beaucoup et sont là pour vivre l'inattendu. Ah ah, je fais partie de l'inattendu.. Je reste avec eux la journée. Bivouac au bord du lac de Lipovsky où le bain post-étape est vraiment le bienvenu. En bons Polonais deux d'entre eux ne rechignent pas à se rendre jusqu'au prochain village et revenir (17 km aller retour) juste pour aller acheter quelques bouteilles de vin dégueulasse pendant que le troisième tente de monter les tentes sous la pluie qui se repointe. Le lendemain, toujours avec eux, nous trouvons refuge à la mi-journée et après seulement 40 km, dans des chalets en construction pendant que tombe la pluie et que les éclairs fendent le ciel. Toute cette partie de mon itinéraire devrait être magnifique, les sommets sont entourés de nuages noirs en permanence.

 

Ma main reprend peu à peu ses fonctions mais après une semaine de traitement c'est encore loin d'être du 100%. J'ai décidé de rester avec mes joyeux compagnons jusqu'à ce que nos chemins se séparent, nous ne sommes pas du tout sur le même rythme, ni à vélo, ni de vie, mais il me plaît d'avoir leur compagnie. Les trois parlent anglais. Nous bivouaquons la nuit d'après sous le balcon d'un restaurant désaffecté et glauque à l'arrière d'un hôtel luxueux qui ne nous donne pas l'autorisation mais nous dit en quelques sortes qu'ils ne nous ont pas vus. C'est que nous sommes dans le PN des Tatras et normalement, toute tente est interdite (Est ce par précaution à cause des ours ??). Le lendemain un des trois loupe un croisement et part plein pot en descente. Le temps qu'il réponde au téléphone, les kilomètres ont défilé et nous l'attendons une heure avant de reprendre notre route. Peu après nos chemins se séparent, eux vont vers la Pologne et le Nord, je vais au sud.

A partir de ce point, il faut que je me méfie encore d'un autre danger, en plus des ours : les gipsis. Les Romanichels quoi, les manouches, qui vivent en camp, soit aux abords des villages soi carrément en grosse communauté. Il me faut éviter ces grosses communautés et ne pas m'arrêter ni aller traîner dans leurs quartiers, c'est du moins ce que les gens me disent. Ils sont reconnaissables de loin, bidonvilles. Ces gens ont le teint très foncé, les enfants sont en général assez sales, les femmes parfois aussi. Jusque là, quand j'ai eu à traverser leur quartier parce qu'il est sur la route principale, les gamins m'ont fait signe et saluée avec un grand sourire, pourvu que ça dure. Le risque est de me faire intimidée et dévalisée. Je me renseignerai au fur et à mesure mais en fait, plus j'avance plus on me dit que ces gens sont inoffensifs. Qui croire ?

 

Mes tours de pédale me mènent dans un autre parc national :: Slovenky Raj, ou « le paradis slovaque ». J'y arrive sous la pluie après un col en pleine forêt et la première maison est un restaurant/ranch. J'y demande un coin pour planter ma tente à l'abri de la pluie. On m'accorde cette faveur, j'ai même des toilettes, l'électricité, des sourires, bref, je suis bien et pense être en sécurité par rapport aux ours. Je dors donc sur mes deux oreilles et me rends toutefois compte le lendemain matin que le local à poubelles est solidement grillagé et fermé avec des targettes. Quand j'en demande la raison, on me dit « les ours ». Il y a des loups aussi, mais les petits agneaux et les chèvres restent dehors la nuit et à part un petit et vieux border, il n'y a pas de chien de garde. Dans le PN Slovenky Raj se trouve une énorme grotte glacière classée au patrimoine mondial de l'Unesco, je suis passée devant, ne suis pas entrée. J'ai traversé le parc par une minuscule route très agréable et ai posé mon vélo chez des particuliers à une des entrées du parc où il y a plein de départs de randos. Il faut payer pour aller marcher, 1,5 euros pour une journée, mais au moins ils distribuent une carte sommaire. En fait il y a des gorges à remonter, plusieurs, très étroites, très sombres, très humides, c'est quasi de la randonnée aquatique, et c'est très équipé : échelles, câbles... Très sauvage et aussi fréquenté par les plantigrades. J'ai passé la journée à marcher, monter et redescendre (les gorges sont toutes à sens unique, on ne peut que les monter, il faut redescendre par d'autres chemins). Et quand je suis passée récupérer mon vélo et mes affaires, relavée de ma journée, j'ai demandé à dormir dans le garage, puis ai finalement planté ma tente dehors quand le père est rentré et m'a assuré qu'il n'y a pas d'ours ici. Un peu plus haut oui, à quelques kilomètres oui aussi, mais pas là.

 

La Slovaquie regorge de sites classés par l'Unesco. Le lendemain je visite ainsi la petite ville de Levoca et passe par Spissky Podhradie et son château en ruines, spectaculaire et immense, perché sur une colline que l'on voit à des kilomètres à la ronde. Les Slovaques sont bien gentils en général, et relavée encore après une étape contre le vent, je trouve à planter ma tente sur la pelouse d'une famille. Je ne serai pas invitée ni douchée mais on m'amène de l'eau gazeuse, du gâteau maison, des fruits du jardin, du pain et de la confiture... Le lendemain après une étape sous le cagnard encore qui me voit passer par le joli bourg de Bardejov classé par l'Unesco, je réitère et plante ma tente sur la pelouse de particuliers dans un minuscule village. Plus je vais vers l'Est et plus les gens sont pauvres... et gentils. Ici j'aurai même une douche, donc rinçage de ma tenue de vélo.

 

Pour ma dernière étape en Slovaquie, je longe de plus ou moins loin la frontière polonaise, par une route blanche sur la carte, qui épouse bien le terrain dans de superbes paysages bien vallonnés et très verts, mélange de forêts et de champs que je m'étonne de voir non fauchés. Il faut dire que la densité de population dans le secteur est extrêmement faible, je croise un minuscule village tous les 8 km. C'est très tranquille. La journée est caniculaire encore, plus de 35°C, j'arrive dégoulinante de transpiration à Snina, dernière ville slovaque avant la frontière. Une route que je pensais surchargée de poids lourds et que j'appréhendais mais qui est tout à fait déserte me mène jusqu'à la frontière de l'Europe.

 

Frontière, la première de ce périple où je dois sortir mon passeport. Elle est matérialisée sur le terrain par un double grillage avec deux mètres de no man's land entre les deux. Les Slovaques sont détendus, l'Ukrainienne de service adorable. Elle parle un anglais parfait et s'intéresse plus à mon vélo et mes périples (qui apparaissent au fil des pages de mon livret grenat) qu'à la ligne qu'elle est sensée m'autoriser à passer. Elle m'indique la banque d'état, planquée un peu plus loin et que rien n'indique afin que je fasse du change à un taux avantageux, et m'apprends, à ma demande, les quelques mots de politesse à savoir obligatoirement dans tout pays où l'on met les pieds. Bref, super sympa. Le tampon donne droit à 90 jours. Le meilleur quand même c'est que j'avais peur de ne pas avoir assez de place sur mon passeport pour terminer mon séjour américain l'an dernier, et voilà qu'elle a abattu le tampon à moitié à cheval sur un vieux tampon à moitié effacé du Pérou en 2012, donc j'ai toujours mes deux pages libres... Je vais être obligée d'aller ailleurs encore pour finir de remplir ce passeport avant mai 2020...

 

J'ai bien aimé la Slovaquie, c'était tranquille et joli, avec des gens calmes, souriants, et des conducteurs respectueux pour la plupart.

 

Premiers constats ukrainiens : la route est défoncée, raccommodée, tape-cul de manière indécente et en fait infecte, les bagnoles sont déglinguées, claquent et gémissent et grincent et menacent de se disloquer dans les trous du macadam, fument noir et mauvais, les gens sont dehors et les chiens en liberté. Je crois que ce pays va me plaire. Je ne comprends plus rien, il faut que je me réhabitue au cyrillique et vite fait afin de pouvoir au moins faire la transcription. Les denrées alimentaires ne coûtent que dalle. J'ai acheté de l'amidon de pomme de terre en pensant que c'était de la purée déshydratée...

 

Je suis installée chez Alissa à Dubrynychi, elle n'est pas là et je ne la verrai pas. Elle est cyclo et surtout guide en cyclisme. Ce que je fais à pied ou en raquettes, elle le fait à vélo : accompagner des clients sur des séjours. Elle est en Roumanie. Une volontaire russe de Sochi tient son « bed and bike » en son absence. Une grange aménagée : en bas des tables, un coin cuisine et une salle de bain moderne. Dehors une douche froide au jet, une douche chaude ballon chauffé au soleil et cerisier à point dont les branches vont jusque dans la douche de sorte que je peux manger des cerises directement sur l'arbre à pleines dents tout en me rafraîchissant sous l'eau froide du jet. A l'étage supérieur des matelas disposés sur un plancher. Déco faite d'objets usuels et tenues vestimentaires traditionnelles brodées. Wifi à tous les étages. Alissa est Warm Shower et met un lit gratuit à dispo des cylos de passage. Je serai bien ici pour préparer la suite, me reposer, faire une lessive... et mettre ce site à jour !

 

D'ailleurs la suite est simple :rester quelques jours encore dans les montagnes en passant par les parcs nationaux quand c'est possible puis croiser le Dniestr et aller à Kiev. A l'heure où je vous écris, je sais que j'aurai un endroit connecté où dormir et me laver à Snyatin dans cinq ou six jours. De Kiev, je compte descendre le long du Dniepr, passer par Odessa pour aller rentrer en Transnitrie puis Moldavie.

 

Je retrouve peu à peu des forces dans les doigts de ma main droite mais certains gestes me sont encore impossibles. Mon annulaire et mon auriculaire ne peuvent toujours pas atteindre l'extension, de même que je ne peux écarter mes doigts comme à gauche. Le traitement pour le nerf continue et ma main fonctionne toutefois beaucoup mieux qu'à Bratislava... Affaire à suivre !

 

Faut-il aller à Tchernobyl ?

 

12 km que je suis en Ukraine et hop, un jour de repos. Est ce bien raisonnable ? Il faut dire que mes jours ne sont pas trop comptés, j'ai droit à 90 dans ce pays. Je repars fraîche et avec les idées claires pour la suite. Toute ma garde robe est propre, bref tout est en ordre pour continuer. Me voici donc partie le cœur léger sur ces routes défoncées où je me tape le cul sur la selle, où il faut faire attention en permanence, mais où les voitures sont rares. Je me régale sauf quand ça secoue vraiment de trop. Ca monte et ça descend, je passe des cols sans vraiment les sentir, les jambes tournent bien, la température est idéale, les paysages variés et très beaux. De la vraie campagne. Des champs avec des fleurs, des forêts, des épiceries aussi minuscules que les villages où tout le monde est dehors, des petits tracteurs et surtout beaucoup de charrettes tirées par des chevaux et des tas de foin faits à la main. Des collines vertes et arrondies, des stations thermales où tout à coup se dresse un hôtel de luxe pour les curistes, des sources au bord de la route ou des puits où les gens viennent remplir leurs bonbonnes, des petites stations de ski en altitude... Un régal. Je plante mon bivouac dans une pâture avec vue. Autour de moi il y a du thym serpolet, du trèfle, du lotier corniculé et dans la soirée viendront deux bergères avec huit vaches, histoire de les faire brouter une heure. Si le terrain était quasi partout privé en Slovaquie, je me prends à imaginer qu'ici il appartient peut-être encore à l'état... Peut-être. La bergère me baragouine je ne sais quoi pendant une demie heure, je ne comprends rien sauf qu'elle me trouve bien là et bien courageuse d'aller à Kiev à vélo toute seule !

 

Le lendemain un choix s'offre à moi : piste au plus court ou route mais avec quasi 40 km de plus. J'ai pris la seconde option qui n'était probablement pas la bonne car le macadam était si défoncé que j'ai du parfois mettre pied à terre. J'eus préféré de la piste, mais on me l'annonçait caillouteuse. Bref. Me voici à longer la frontière roumaine le long de la rivière Tysa sur quelques dizaines de kilomètres absolument infects tant ça secoue. L'employé d'une station-service me propose de camper derrière et de prendre une douche, mais je vais plus loin et m'écarte de la route. Le lendemain matin, le 30 juin, au km 2, tout mon chargement arrière tombe dans un trou du macadam. Plus de peur que de mal, ce sont juste deux tiges du porte bagages qui sont sorties de leur logement. Le routier qui se trouve là sort promptement sa caisse à outils et me trouve la clé Torx adéquate pour refixer le tout. Rien de perdu, rien de cassé, rien de tordu, ouf ! J'ai des sections de belle route tout de même, notamment aux abords de stations thermales ou de ski, bref, dans les endroits bondés de touristes. Peu avant mon bivouac ce jour là, je fais le plein d'eau a une source marquée sur mapsme mais en ouvrant le robinet pour prendre ma douche une fois un endroit de bivouac trouvé après bien assez de difficultés, je me rends compte qu'elle est soufrée... Super pour la cuisson des pâtes ! Je ne prends quasi pas de photos, juste pour alimenter ce site, mon smartphone ne me permet pas de zoomer et une image sur deux est à effacer. J'en ai pris mon parti, ce voyage n'aura pas d'image, je photographie avec mes yeux les scènes d'antan que je vois en abondance chaque jour. Mais d'antan, ici, c'est aujourd'hui. Dimanche, sortie de l'office, j'ai l'impression d'avoir fait un bond en arrière vers un temps que je n'ai même pas connu. La tenue stricte des femmes, petits talons, robe bien droite avec une ceinture, et fichu sur la tête. Certains hommes ont des tuniques brodées superbes. Les églises (orthodoxes) ont des bulbes tous plus reluisants les unes que les autres. J'en vois des bleues, des vertes, des dorées, des entièrement en bois. Que cette région est belle ! Pas de grisaille post soviétique pour le moment.

 

Après quatre jours à sillonner les Carpates ukrainiennes, je débarque à Sniatyn où les deux seuls WS m'ont acceptée les deux. Je me rends compte qu'ils sont cousins et Mikhail me dit que je serai beaucoup mieux installée chez Sergyi. En effet, après les kilomètres de trous et de goudron fondu, j'arrive dans une maison spacieuse chez une famille absolument adorable. Ils s'apprêtaient à partir au lac voisin, j'ai juste le temps de prendre une douche et une collation que nous voici repartis. Du coup, je reste un jour de plus car je n'ai rien eu le temps de faire et que j'ai besoin de ce jour de repos. Autant le prendre là où c'est confortable. La voisine, prof de français, viendra me rendre visite, m'offre un œuf en bois emblème du pays, et Katia, 6 ans, me tend un dessin en guise de cadeau au moment de mon départ.

 

Je pensais trouver des routes plates, droites et sans ombre comme me l'avais annoncé mon WS ukrainien de Berlin mais il faut bien avouer qu'après les Carpates, j'ai eu les casse-pattes. Le réseau routier ne s'arrange pas, les petites routes sont souvent meilleures que les axes plus importants car moins abîmées et plus récentes, mais ça reste infect. Quitte à choisir, je préfère de l'infect tranquille qu'à de l'infect avec du trafic. Je traverse le Dniestr, fleuve dont j'espère pouvoir reparler plus tard dans mon voyage, et cumule des dénivelées positives infernales, parfois plus de 1500 m à la journée sachant que je monte jamais plus de quelques dizaines de mètres à la fois. Je me demande où je vais trouver l'énergie, mais bon, elle est là et c'est une bonne chose. Je trouve sans difficulté des endroits de bivouac, pas une barrière dans ce pays, et les gens sont sympathiques. Motivée par une douche chaude et un lit à Vinnytsa, je me fends en quatre pour y arriver. Mon hôte me fait attendre plus d'une heure devant une épicerie, viens me chercher à vélo dans un short jaune année 1962 sur son beau vélo et je débarque dans ce qui n'est pas grand chose de plus qu'une cabane de jardin (une datcha) qui appartient à son ami Serge qui y vit toute l'année. Un réchaud pour cuisinière, l'eau du puits, la douche au broc dans la serre envahie par la friche, pas de connexion, un sofa pour dormir, et le dîner pris sous un appentis de tôles pendant que l'orage se déchaîne. Ceci dit Lovodimir et Serge se mettent en quatre pour moi et leur précipitation à devancer mes moindres souhaits fait plaisir, ils sont aux petits soins à en être comiques. Bordel, une cycliste française, une femme à la maison ! Il faut la soigner ! Ni l'un ni l'autre ne parlent anglais mais nous arrivons à communiquer tout de même. Cela restera je pense un grand moment de ce voyage. Le maillot et le tee-shirt que je rince reprennent une rincée alors qu'ils sont sensés sécher. Le même jour lors de ma pause déjeuner sur un banc devant une épicerie de village, un habitant bien pauvrement vêtu m'a offert une large tranche de pastèque bienvenue. Le lendemain matin, après un petit-déjeuner viande de porc, carottes et riz (ce qu'on pourrait appeler un Plov en Russie ou Asie centrale) Lovodimir revenu exprès m'accompagne un bout de chemin. Le tout se termine par une interview qu'il a soigneusement préparée pour sa chaîne Youtube.

 

Beaucoup de véhicules roulent au gaz (russe), et se divisent en deux catégories : ceux qui ont peu d'argent possèdent de vieilles Lada, et ceux qui ont de la tune ont des japonaises, des allemandes voire des françaises. Je vois beaucoup de Duster. Les arrêts de bus perdus dans la campagne sont superbement ornés de mosaïques, ils me procurent un peu de confort lors de mes pauses pique-nique. Les gens sont plutôt réservés et c'est à moi d'aller vers eux pour engager la conversation, mais dès lors, ils se montrent très sympathiques.

 

Les paysages traversés sont jolis, des haies d'arbres de haute tige assez larges donnent l'impression d'être dans la forêt mais juste de l'autre côté, ce ne sont que milliers d'hectares de cultures. Des champs blonds, l'or de l'Ukraine, le blé. Des champs verts de patates, betteraves, maïs, des champs verts et jaunes de tournesols. Des milliers d'hectares entrecoupés de ces haies qui donnent du contraste. J'ai de la chance avec la météo car alors qu'il serait normal d'avoir plus de 30, 35 voire 40 degrés, j'ai un 25 avec un vent aussi frais que les nuits. Les habitants ont tous de magnifiques jardins potager et les tomates et fruits achetés directement aux producteurs sur le bord de la route sont absolument délicieux. Côté organisme, je souffre grave du derrière sur ces routes de malheur malgré le cuissard plus le short par dessus. Nouveau revêtement en vogue : le bon gros pavé qui te transforme l'arrière-train en compote, qui te nique tout en fait, la mécanique de ton vélo et la tienne. J'ai du marcher parfois. Ou le pavé qui a été plus ou moins recouvert par du goudron mais auquel il manque 2 cm pour que les pierres ne dépassent plus, les trous, nids de poule, raccommodages à gogo et mal faits qui transforme la route en quelque chose de bien pire qu'une piste.

 

La terre appartient à l'état qui la loue aux énormes exploitants agricoles. A certains endroits je vois les grosses moissonneuses Klaas tourner dans les champs. Pas une barrière nulle part dans ce pays et cela me facilite grandement la tâche pour m'échapper de la route quand vient l'heure du bivouac, je peux me poser quasi partout. Les seules contraintes sont celles que je me fixe (abri des regards, écart de la route, en forêt pour la fraîcheur, l'ombre le matin et le soir, plat). J'arrive à Fastiv chez Sasha et suis là encore traitée comme une princesse. Une invitée ici, c'est pas rien. On me fait visiter le jardin, autour de la maison mais aussi celui qui est au bout de la rue, un peu comme ce qui était chez nous les jardins municipaux. Sasha, sa tante chez qui il vit et sa cousine travaillent les 3 à Kiev qui n'est plus qu'à 80 km. Ils se déplacent en train. Je suis la première cycliste qu'ils reçoivent, Sasha n'est lui-même ni cycliste ni voyageur. Comme la plupart du temps dans ce pays j'ai l'impression, ils ne sont pas riches, ils ne sont pas pauvres non plus, la maison est simple mais confortable et bien équipée. Pas de véhicule, un grand jardin, et finalement des vies probablement plus saines que les nôtres.

 

Arriver à vélo dans les grandes villes et à fortiori les capitales nécessite, avant de parvenir au centre, de traverser des banlieues qui donnent généralement de bonnes indications sur l'état de précarité d'une certaine partie de la population. En traversant la périphérie de Kiev, j'ai eu l'impression de me trouver dans un village. Toujours des maisons simples avec des jardins, des rues non revêtues et des gens au regard appelant la confiance. Alexi me confirme la chose : il n'y a pas vraiment de quartier malfamé à Kiev et la sécurité y est totale jour et nuit. Je pourrais installer ma tente dans un parc public me dit-il, sans pour autant être ennuyée, peut-être juste la police me demanderait-elle d'aller ailleurs, et encore... Je n'ai pas vu un seul mendiant ni un seul SDF à Kiev. Ce pays est étonnant et contre tous les préjugés qu'on pourrait en avoir. De plus et contre toute attente, Kiev est vraiment une capitale qui vaut le coup d'oeil, la nature environnante aussi offre des attraits. Pas de grisaille post soviétique, pas de friche industrielle fumante, je ne retrouve absolument pas le passage de l'URSS dans l'architecture de la ville. C'est coloré, les chauffeurs ne klaxonnent pas, c'est aéré, les avenues sont larges, certaines parties sont piétonnes, plusieurs édifices sont classés par l'Unesco et il y a des choses à voir à chaque coin de rue. Je ne m'attendais pas à autant d'atouts. D'ici, je pourrais faire une excursion à Tchernobyl qui est devenue une destination touristique prisée. On peut visiter l'ancien site repris par la végétation, et la ville fantôme de Pripyat etc... L'excursion coûte cher, 150 dollars, et à vélo ce ne sont pas moins de 390 km aller retour. Je ne suis pas certaine de vouloir visiter les ruines de cette arme de destruction massive. C'était en 1986, j'avais 16 ans et je m'en souviens. A Kiev je suis logée par Alexi, Géorgien d'origine venu s'installer en Ukraine par amour (pour sa femme Annia ah ah, pas pour le pays). Tout le monde a du travail me dit-il et ce pays est confortable. En trois ans sur leurs (gros) salaires, ils ont économisé assez pour se permettre d'acheter un appartement au 15ème étage d'un bâtiment moderne dans un quartier moderne dans l'Est de la ville. La ligne bleue du métro vient jusque là. Je suis là aussi chouchoutée et le premier soir, après déjà mes 80 km de vélo plus visite d'une partie de la ville l'après-midi, nous retournons passer la soirée dans le centre, prendre un dessert dans une pâtisserie renommée et faire un tour de grande roue au bord du fleuve. Le lendemain je poursuis ma visite et me déplace en métro. C'set fou le nombre d'églises qu'il y a dans cette ville ! J'ai voulu visiter un musée, celui qui se situe sous la jupe de l'immense statue de la Mère Patrie, musée qui retrace les incessants combats entre ce pays et la Russie. Rien en anglais, je suis ressortie.

 

Une partie du pays est toujours en guerre contre la Russie : le Donbass, à l'Est, et il est dangereux d'aller s'y balader en ce moment. La Russie continue à vouloir mettre la main sur des territoires qui ne lui appartiennent pas. La Crimée est occupée, l'Abhazie est occupée, l'Ossétie est occupée et à l'image de tous ces secteurs, le Donbass est occupé. Il y a un mur interminable ici à Kiev, où sont affichées les photos des Ukrainiens morts au combat depuis 2014. Des photos s'ajoutent sans cesse, par tranches de six mois. Les Ukrainiens n'aiment pas les Russes, et pour cause, alors j'évite de dégoiser les quelques mots que je connais en russe, préfère m'abstenir pour ne pas les froisser. Par contre, chez Alex et Annia, ils parlent russe car lui ne parle pas ukrainien. Beaucoup de gens parlent russe à Kiev.

 

Voila, j'ai arpenté cette ville pendant deux journées et soirées bien remplies. Je vais poursuivre un peu le long du Dniepr vers le sud jusque dans les environs de Krementchouk, puis je couperai je pense vers Mikholaiev pour aller à Odessa en espérant de pas trop mauvaises routes et des gens toujours aussi sympathiques.

 

D'une Ukraine à l'autre.

 

J'ai hésité vraiment à aller visiter Tchernobyl et Prypiat, la ville de 50 000 habitants aujourd'hui fantôme et envahie par la végétation car évacuée suite aux funestes événements d'avril 1986. Et puis il faut s'inscrire quatre jours à l'avance sinon le prix double. Il faut en fait l'autorisation du gouvernement. Je n'ai pas envie de payer cher, ni envie d'attendre encore quatre jours bien que mes hôtes m'y encouragent. Afin que je ne reste pas sur ma faim, Alexander me met le documentaire de 5 heures à la télé, tout en anglais et je le visionne le lendemain, tranquillement installée dans le canapé, sans frais ni fatigue ni risque ! Ah ah, parce qu'elles sont sympas les agences : au début elles te mettent toutes qu'il n'y a absolument aucun risque patati patata et ensuite elles te disent qu'il ne faut pas partir avec n'importe laquelle parce que certaines ne prennent pas toutes les précautions nécessaires, et tu vois aussi qu'avant de sortir de la zone tu dois passer au détecteur, que la visite doit être faite en pantalon, manches longues et bonnes chaussures... Bon, le document visionné est historique, c'est une reconstitution minutieuse de la catastrophe, avec le côté humain, le côté technique, le côté politique. Je suis restée scotchée 5 heures devant l'écran sans décoller, j'ai appris énormément, plus que lors d'une visite, j'ai vu mieux que si j'y étais et après avoir visionné le doc, je n'avais plus du tout envie d'aller sur le site : trop triste. C'est une histoire incroyable que celle de la plus grosse catastrophe nucléaire civile. Et encore, si des hommes, sachant qu'ils n'avaient aucune chance de survivre, n'étaient pas intervenus pour « limiter » la catastrophe a ce qu'elle a été, c'est la moitié de la planète qui aurait subi les conséquences. Impressionnée aussi par le fait de savoir que la faute incombe à un homme, carriériste et autoritaire..., interpellée par les moyens mis en œuvre dans les jours, semaines et mois suivants pour éviter toute sur-catastrophe. Et choquée par l'apparence et la vitesse à laquelle sont apparues les plaies sur les personnes directement soumises aux radiations. Horrible.

 

Après tout ça je reprends la route, je ne suis pas au mieux de ma forme, cela fait deux jours que j'ai un mal de tête tenace et quand la route me secoue, j'ai un plomb qui se déplace dans mon crâne et vient en percuter les parois. Ça fait mal. Petite étape (73 km tout de même) avant que je ne me pose en surplomb au bord du Dniepr à 13 heures. Le fleuve est très large, plusieurs kilomètres et ici ce n'est rien encore. Il est majestueux, sauvage, forme des îlots et abrite des roselières, il méandre, il se sépare et se retrouve. Il est impressionnant et je suis bien contente d'avoir pris la décision de le longer un moment. Des oiseaux élégants aux ailes comme un concorde mais multicolores, virevoltent et nichent dans les falaises de terre sur lesquelles je suis perchée. La météo est très mitigée, il faisait 13 ce matin à Kiev, j'ai roulé en manches longues. Éclaircies dans un ciel majoritairement nuageux, quelques minuscules averses. La sieste fait du bien. Je longe le fleuve de plus ou moins loin (aussi près que je puisse) jusqu'à Svitlovodsk un peu avant Kremenchouk. J'ai de la belle route et de la route pourrie, des pavés, des trous, bref l'habituel panachage ukrainien. Quand ce sont des sections pavées, souvent, les autos ont tracé dans les champs une route parallèle en terre battue qui est un soulagement. Je me suis posée aussi une fois au bord du Dniepr là où il est quasi le plus large. Il forme en effet un réservoir de 30 km de large par 72 de long et parfois il y a de petites plages. Une petite mer intérieure. De mon bivouac, je ne vois pas l'autre bord. Ils appellent ça « La mer de Kremenchouk »! À part ça je continue à me goinfrer de tomates et de cerises cueillies au bord de la route. Et je vois maintenant des abricots, pareil, à portée de main ! Depuis Kiev, les gens parlent russe.

 

Mon passage à Svitlovodsk est un enchantement. Je suis attendue par Mikhail à l'entrée de la ville. C'est un WS qui est en Pologne mais qui m'a donné les contacts de ses amis... Mikhail vit avec sa femme Diana et leur fils Andrey dans une barre qui fleure bon l'ambiance post soviétique dans cette ville quelque peu décrépie. Il y avait des industries. Avant. Mais tout a périclité ces dernières années et du coup c'est un peu limite glauque. La ville est située à l'extrémité sud du grand lac, qui est artificiel. L'eau est verte, chargée en algues fines, fléau pour l'environnement, due à la photosynthèse, en été, de toute la matière organique contenue dans le fleuve avec l'ajout (pollution) de substances azotées. On ne peut pas s'y baigner, et c'est bien dommage. Après installation rapide, petite douche et repas, nous partons visiter la ville où ce qui était un parc est devenu une friche et où les bâtiments administratifs menacent ruine. Nous en faisons un sujet de plaisanterie. Ils me font goûter la boisson nationale, le Kvas, à base de pain et de levure, le tout fermenté, ma foi, ça se boit bien, et nous marchons jusqu'à l'écluse et la centrale hydroélectrique qui clôturent le lac. C'est Staline qui avait décidé de créer six réservoirs sur le cours du Dniepr, il entendait ainsi pouvoir arrêter un éventuel envahisseur en faisant sauter les digues et en inondant toute la terre. Celui de Kremenchouk atteint au plus profond 16 mètres seulement, plus profond que la mer d'Azov me dit-on. Le grand-père de Diana, que je rencontrerai dans la soirée, habitait un des villages qui a été englouti. Nous poursuivons la soirée chez les parents de Diana où nous attendent barbecue, tomates et concombres du jardin, vin maison, vodka maison, sirop maison, gâteau maison, melon du jardin, bref, un régal. Ils me bombardent de questions, Mikhail traduit et le grand-père de 89 ans mais très alerte pousse la chansonnette que tout le monde reprend. Il faut que je connaisse, disent-ils, les traditions ukrainiennes ! Le lendemain au moment de partir, Diana me tend un sac avec des tomates, concombres, un poivron et une verrine de confiture exquise de la part de sa maman...

 

J'ai donc quitté le Dniepr, j'ai quitté aussi même les axes moyens, il faut zoomer fort sur la carte pour visualiser les chemins qui seront les miens jusqu'à Mikolaiv dans le sud du pays. Je crains les pavés, j'en ai, mais j'ai aussi de la terre battue, ce qui me réjouit. Je me limite à 90 kilomètres journaliers histoire de tenter comme je peux, et en plus de la pommade, de cicatriser les plaies que j'ai au derrière. De grande haies séparent toujours les parcelles de culture de dizaines d'hectares. Les tournesols qui ravagent les sols, soja, maïs, blé. La terre n'a aucun répit, jamais. Je ne vois pas une seule parcelle qui se repose. Les seuls arbres sont ces haies de chênes souvent qui m'offrent tout ce dont j'ai besoin pour camper. J'y plante mon bivouac en plein milieu, à l'ombre le soir et le matin, au frais. J'ai énormément de chance avec les températures, les Ukrainiens se plaignent que ce n'est pas l'été, pour moi c'est juste idéal, 20 à 25 la journée, 15 la nuit, c'est bonheur. Il devrait faire beaucoup plus chaud, ce qui est pris est pris.

 

Avant d'arriver à Mykolaiv, ville de 500 000 habitants, j'ai un tronçon de route absolument incroyable, des baignoires d'un mètre de profond, sans exagérer. À vélo ça ne passe pas trop mal, ça ne secoue pas, c'est ludique, je vais beaucoup plus vite que les autos et les camions, je suis sur une nationale. Mykolaiv, ville fondée au bord du Doug Méridional par Potemkine, était une des plus industrielles de l'Ukraine. Trois entreprises y construisaient des navires, la plus grosse employait directement 16 000 personnes et en faisait vivre 50 000. Tout a périclité avec l'éclatement du bloc soviétique, et c'est donc une ville un peu glauque aujourd'hui. Elle fut momentanément occupée par les Turcs, puis interdite aux étrangers longtemps. Site stratégique. Dans un méandre du fleuve, elle fut comme Odessa, le siège de massacres sur la population juive pendant la seconde guerre mondiale. Les Juifs de Pologne avaient été cantonnés ici, les Russes leur avait donné un toit et un lopin de terre, quelques animaux. Plus tard, ceux de Mykoaiv étaient transférés à Odessa afin d 'être massacrés.

 

Je suis logée chez Andrey et Natasha, à 7 km du centre-ville. Andrey a un atelier de réparation vélos où j'installe ma bâche et mon matelas, c'est son hobby, mais il télé-travaille avec les Américains en horaires US, donc la nuit devant son écran. Je nettoie mon vélo à fond, démonte et vérifie toute la transmission, les freins, démonte et regraisse les pédales qui ont souffert, coupe la partie des cornes de mon guidon que je n'utilise pas à la disqueuse afin de récupérer les grips ergonomiques que je mets sur la partie que j'utilise. Mon vélo brille à nouveau et la chaîne n'a pris aucun allongement depuis que je l'ai changée il y a bientôt 3000 km. J'ai passé il y a deux jours les 7000 km. J'ai de longues discussions avec Andrey sur l'histoire de son pays, le temps soviétique, les kolkhozes, quand tout le monde avait un travail, un toit et à manger en abondance, et tout était si peu cher. Tout le monde déplore aujourd'hui cette incommensurable corruption qui ruine le pays, vole les habitants et qui laisse tomber en ruine les infrastructures. Je reste une journée entière à Mykolaiv, Andrey me fait visiter à vélo les friches industrielles abandonnées et les parties portuaires délabrées. 35 km à tourner dans cette grande ville pour ne voir que des trous dans les murs, dans le macadam, des trottoirs éventrés, un tramway de seconde main récupéré en Slovaquie, de la poussière en été, de la boue en hiver, rien.

 

Je dois revenir un peu sur l'histoire de ce territoire. L'Ukraine actuelle était pour moitié territoire polonais et pour autre moitié territoire russe. C'est pour cette simple raison qu'avant Kiev j'entendais parler ukrainien, langue qui s'apparente au polonais et que depuis Kiev les gens parlent russe. Puis il y a eu des « arrangements » entre Russes et Polonais et c'est devenu une république soviétique. L'Ukraine en tant que telle n'existe que depuis la fin de l'Union Soviétique. Dans la partie russe, il y avait la Crimée et le Dombass, territoires en guerre. C'est pour cette raison également que je ne vois cette architecture communiste reconnaissable entre mille que depuis Kiev. Avant, j'étais en Pologne en quelque sorte. D'une Ukraine à l'autre... Ici, les marchés à même la rue où la personne qui a la chance de posséder trois vaches vient vendre le lait dans des bouteilles Coca Cola en plastique de deux litres pour subvenir à ses besoins. Andrey m'explique que dans les années noires, les années 90, il n'y avait pas de magasins, il n'y avait plus rien. Encore aujourd'hui, les gens vivent comme ils peuvent. Je retrouve les conduites de gaz qui longent les rues ou les traversent accrochées à un support dont on se demande qui tient l'autre et se déplacer que ce soit à vélo, en auto ou à pied demande une vigilance accrue, les pièges sont partout. Les plus gros bateaux du yacht club sont comme ceux des pécheurs du lac des Rousses. La zone au bord du port de plaisance où se regardent deux rafiots minables, où viennent se promener les familles, prendre un verre ou se faire un resto est désuète pour ne pas dire ridicule. De toute façon, les gens n'ont ici guère de temps à consacrer aux loisirs.

 

Je pars le lendemain pour une ville encore plus grande : Odessa, tristement célèbre pour ses massacres de Juifs, mais aussi pour le cuirassé Potemkine (du nom de celui qui est aussi le fondateur de Mikolaiv). Le macadam est correct mais le trafic est lourd, je m'échappe dès que je peux et file tout droit vers la Mer Noire. Avant de l'atteindre, je vois un salar de plusieurs kilomètres carrés, c'est un bras de mer « asséché », tout blanc étincelant. Puis très vite me voici sur une plage bondée et surchauffée. Je n'y suis pas restée deux minutes, ni une. J'ai fait demi-tour, je veux trouver un endroit tranquille pour poser mon bivouac. J'aime voir la mer mais n'aime pas les plages, même désertes, ni les foules. Je préfère les côtes rocheuses et déchiquetées, je préfère voir la mer d'en haut. Discrétion, calme, ombre matin et soir, vue sur la mer, terrain plat, pas de moustiques sont mes exigences, rien que ça. Et je trouve et c'est bonnard, je domine la mer d'une centaine de mètres, je suis au bord de la falaise, il y a des arbres et depuis ma tente je vois les super tankers qui glissent. Je suis au point le plus septentrional de cette mer, sur l'autre rive, au sud, se trouve la Turquie. Des bungalows abandonnés et ouverts à tous vents sont à moitié dans le vide. La falaise s'est érodée avec les années et de grosses fissures dans la terre indiquent que certaines parties ne demandent qu'à tomber. Je ne vois personne de la soirée, un vrai bel emplacement de bivouac. De jour je ne voyais pas grand chose mais de nuit, toute la mer s'est illuminée partout, c'est fou le nombre d'installations et de bateaux qui stationnant dans les parages.

 

Cela fait plusieurs jours que la température monte gentiment et cette fois ci, il fait chaud, alors j'ai un peu moins de ressort. Je fais mon possible pour éviter le grand axe, je fais des détours. A l'entrée d'Odessa, je passe par le chemin qui longe les plages bondées. Bondées. Je ne me baigne pas, il y a trop de monde, il fait trop chaud, je ne me sens pas à ma place. Je passe donc mon chemin et vais au centre d'Odessa, trouve facilement les fameux escaliers qui permettent de descendre directement du centre-ville au port. Le théâtre est probablement le monument le plus imposant de la ville, quelques statues, beaucoup de parcs et d'espaces verts. Le tout domine le port industriel où les grues s'agitent. Je traîne un moment puis me rends chez mon hôte, Ruslan, grand voyageur, à 8 km du centre. Odessa est un centre névralgique, c'est la troisième plus grande ville d'Ukraine.

 

De l'Ukraine à la Roumanie en passant par la Transnitrie et la Moldavie.

 

D'odessa, j'ai cherché à longer la côte jusqu'à l'embouchure du Dniestr. Depuis un moment je parle du Dniestr et du Dniepr, ce n'est pas une approximation dans l'orthographe mais bien deux fleuves différents. Le premier coupe l'Ukraine suivant un axe nord-sud, le second descend aussi mais il rentre ensuite en Moldavie, forme frontière entre la Moldavie et la Transnitrie puis est de nouveau ukrainien avant de se jeter dans la mer Noire. En restant donc à l'Est du Dniestr, je rentre directement d'Ukraine en Transnitrie. Il n'y a pas si longtemps que j'ai entendu parler de ce territoire coincé entre Moldavie et Ukraine, ce territoire reconnu seulement par la Moldavie et la Russie, ce bout de terre tampon entre deux grands empires en quelques sortes : l'Europe et la Russie. C'est un non-pays, un pays fantoche. J'y suis entrée et ressortie le même jour, le traversant toutefois dans toute sa largeur et même plus. J'avais pourtant obtenu trois jours au lieu des 8 heures habituelles de la part du douanier en lui disant juste que je dormirais une nuit à Tiraspol. Il m'a demandé le nom de mon hôtel, j'ai répondu que j'irais au camping Red Star (l'étoile rouge ) mais évidemment je ne le ferai pas !

 

Je n'ai pas vu bien de la différence avec l'Ukraine et pour cause, la véritable frontière, celle qui n'est pas physique, se situe entre la Moldavie et la Transnitrie. La Moldavie est résolument tournée vers l'Europe, elle est consumériste, les gens veulent gagner de l'argent. C'est d'ailleurs pour cette raison que la population est en déclin, ils vont tous bosser ailleurs et finissent par s'installer. Beaucoup de Moldaves ont saisi l'opportunité de pouvoir se faire faire un passeport roumain (la Moldavie a été roumaine à un moment de l'histoire), ce qui les fait citoyens européens et leur facilite la vie. La Transnitrie est sous contrôle russe. Je m'attendais à voir des bidasses mais il n'en est rien, tout est invisible mais c'est tout de même Poutine qui tire les ficelles dans ce grand spectacle de Guignol. J'ai traversé un non-pays... C'est fun non ? Je me suis rendue à la capitale : Tiraspol. Même pas de quoi prendre une seule photo, rien, petite bourgade provinciale d'ex URSS. Mais tout de même la Transnitrie a son gouvernement, son armée, sa monnaie : le rouble de Transnitrie, et ses pièces sont en matériaux composites, pas en métal. On peut être citoyen de Transnitrie mais ils ont dans les faits tous un passeport moldave, sinon roumain, sinon russe. La foire à guignol vous dis-je, mais le jour où il y aura une étincelle dans ce petit théâtre, il se pourrait que les répercutions se fassent sentir très loin...

 

J'ai volontairement laissé de côté le grand axe qui m'aurait emmenée dans la capitale sans traverser un seul village mais je n'ai rien vu de spécial dans ces villages. Les maisons et propriétés sont séparées de la rue par une barrière métallique en général, peinte en couleur vive et je ne vois rien de ce qui se cache derrière. Un buste de Lénine devant le bâtiment gris de l'administration communale à chaque fois. C'est tout. Alors pourquoi les touristes qui viennent en Moldavie font-ils une excursion d'une journée en Transnitrie ? Pour le fun justement, celui de visiter un pays qui n'existe pas. On me dit qu'en Transnitrie les règles sont strictes, la police assez bien représentée et que les policiers ont bien assez de pouvoir : les puissants ! L'électricité qui vient de de chez le grand frère ressort deux fois plus cher, les Moldaves trinquent. Idem pour le gaz. Il faudrait fouiller un peu.

 

J'ai vu la forteresse de Tighina qui domine le Dniestr et ai dormi dans une petite forêt juste après être entrée en Moldavie. Et puis j'ai filé à Chisinau où je suis logée par Radu. Ancien alcoolique, ancien drogué, possesseur de plusieurs « masters », Radu trouve maintenant son compte dans la méditation. Il est vegan et engagé actif dans plusieurs associations assez novatrices pour la Moldavie, dans l'éducation à l'environnement. Et comme beaucoup, il rêve de partir ailleurs, au Pérou par exemple, et de s'y installer, loin de l'industrialisation, du bruit et de la consommation. La population moldave est en déclin constant, et c'est peut-être pour ça que les villages que je traverse me donnent l'impression d'être morts. Je suis montée jusqu'au nord, à Soroca, voire la forteresse encore. Mais en fait ces jalons sur ma route ne sont qu'un prétexte pour bâtir un itinéraire qui me fasse sillonner le pays en tentant d'en ressentir l'esprit, de voir et d'entendre. Hors les premiers jours je me suis ennuyée. Des champs de tournesols à perte de vue sur un terrain bien assez vallonné et sous une chaleur écrasante. Des grands axes routiers, vides, desquels j'ai du mal à sortir. C'est ça ou les pistes poussiéreuses. Des bivouacs pas toujours simples à trouver par manque de forêt. C'est qu'il me faut impérativement de l'ombre le soir et le matin et si possible un endroit qui n'a pas pris le soleil de la journée, d'où nécessité du couvert forestier. Il faut que je parvienne à Ungheni pour enfin trouver un peu d'attrait. Dans cette ville, j'arrive à me faufiler sur des chemins dans la broussaille pour aller voir le pont Eiffel, ferroviaire seulement et qui enjambe la rivière qui forme frontière avec la Roumanie. Il est fermé, on ne peut le voir, il est gardé par des gens en arme qui ne veulent rien savoir, j'ai bien fait d'aller le voir d'en bas. Et puis j'ai longé cette frontière tout le long, avec des dizaines de kilomètres de piste caillouteuse/sableuse/poussiéreuse où ils roulent comme des tarés. J'ai poussé à pied dans les côtes et me suis cramponnée sur les freins dans les descentes. Heureusement les très nombreux puits me permettent de régulièrement rincer mon tee shirt et de me ravitailler en eau bien fraîche. Dans chaque village je trouve une épicerie et je croise les gens sur des charrettes tirées par des chevaux. Ils ont le sourire et ont de bonnes têtes. Les paysages sont moins monotones, les marchés plutôt sympathiques, comme les gens depuis le début.

 

Et puis je suis arrivée à la frontière sans être assez à l'Est pour être en Gagaouzie, je sors de Moldavie, j'entre en Roumanie et il y a des Carrefour Market partout. Je fais encore un pas vers l'Ouest. À Galati, il me faut faire trois fois le tour de la ville pour trouver à changer quelques euros en Leu, la monnaie roumaine. Je suis logée par Gabriel et Florence et les discussions vont bon train, étalés comme on peut autour de la carte du pays dépliée sur le lit. Une lessive fait du bien, une vraie douche aussi bien que j'aie amélioré ma technique en bivouac. Et un bon poulet avec de la verdure n'est pas de refus. Le lendemain je traverse le Danube en bateau pour aller faire un tour dans son delta, début de mon itinéraire et de mes découvertes roumaines.

 

Roumanie. 12 ème pays de ce petit tour d'Europe.

 

J'ai retrouvé l'alphabet latin (c'était déjà le cas en Moldavie) et cette langue roumaine me semble avoir pas mal de similitudes avec la mienne.Mêmes racines latines. Merci se dit merci, bonjour se dit « Bona », rien de très compliqué. S'il vous plaît se dit « Teroq ». Excusez l'orthographe, pour moi tout n'est que phonétique. Bien, alors pour commencer il a fallu que je m'équipe d'un écarteur de danger parce que je trouvais que certains chauffards passaient bien assez près. Le petite coup de klaxon qu'ils donnent avant de doubler a l'air de leur donner le droit de me foutre au talus ou de passer à cinquante centimètres comme des bombes. Mais je ne peux rien faire de plus, je suis à ma place. Alors moi aussi j'ai une technique : quand je vois une auto arriver dans le rétro, je me mets à un mètre du bord, et me rabats au dernier moment, ce qui a normalement pour effet de les faire se méfier, s'écarter, ralentir, voire les deux ! J'ai ramassé sur le bord de la chaussée une de ces balises blanches en plastique avec le réflecteur rouge au bout, qui signale le bord de la route notamment la nuit et l'ai mise en travers sur mon sac à dos à l'arrière, qui dépasse amplement. C'est à priori très efficace.

 

Bien, de Galati où j'ai traversé le Danube sur un bac, me voici partie dans le delta, enfin... en limite du delta. Celui-ci est une réserve de biosphère. Le Danube se divise en trois bras principaux. Celui du nord forme frontière avec l'Ukraine un moment, et entre celui du nord et celui du sud, aucune route, aucun village, que de la nature : la réserve de biosphère où pullulent notamment les oiseaux. C'est une immense zone humide de marécages, de forêts, de roselières, de marais que ce triangle assez énorme. J'ai hésité à prendre une excursion de quelques heures, et puis on m'a expliqué que les bateaux de touristes allaient sur un des bras puis revenaient. De chaque côté il y a de la végétation... Bref, pour voir quelque chose d'intéressant, il faut mettre quelques centaines d'euros et y rester plus de trois heures. Par exemple sillonner le delta en kayak sur 5 jours pour ne pas faire de bruit, vraiment profiter (des moustiques aussi) de la nature et voir les oiseaux sans leur envoyer les gaz d'échappement des moteurs diesel et les décibels qui vont avec. Ou en pédalant sur certaines digues et prendre des tronçons de bateau entre. Je suis allée jusqu'au plus loin possible avec mon vélo, et j'ai atterri dans un village bien touristique. Partout des pancartes vantant les mérites, bien sûr des « resort », centres de vacances pour clients aisés, et des excursions sur le fleuve. Juste à côté de ça, souvent à peine 100 mètres, en sortant du macadam, il y a les décharges sauvages de ces mêmes établissements qui font leur fric sur la réserve de biosphère. Murighiol, dernier village accessible par la route, lieu de villégiature, campings-cars venant de toute l'Europe, du monde aux terrasses... j'ai fui, je ne voulais pas ça en venant ici. J'ai passé mon chemin, continué ma route. Qu'ai-je vu du delta ? Pas grand chose. Par endroits, quand la route prenait de la hauteur, je n'en ai même pas vu la largeur tant c'est grand. Aux abords du delta, en dehors de la réserve, j'ai vu des lacs par dizaines. Un tour dans le delta ne vaut qu'en étant bien accompagné, et avec de bonnes notions d'ornithologie. À mon avis. La région entre le delta et Constanta est belle. Des lacs je l'ai dit, des lagunes, des oiseaux . La zone est relativement peu peuplée, et trop peu boisée à mon goût. J'ai fait un soir plus de 20 kilomètres sans apercevoir l'ombre d'un bosquet, me suis finalement contentée de l'abri des regards et du vent. J'y suis restée deux nuits, regardant le lendemain les éclairs zébrer le ciel, les bourrasques plus ou moins violentes secouer ma tente et les trombes d'eau la marteler de manière assourdissante. Bon test pour ma nouvelle tente qui n'avait encore guère pris l'eau. À quelques dizaines de mètres il y a une plantation de jeunes fruitiers et des canons à air comprimé qui font une détonation toutes les trente secondes pour, je suppose, éloigner les oiseaux... La nuit ça s'arrête, ouf.

 

Constanta, ville touristique sur la Mer Noire , gros port industriel aussi. Donc je suis entrée par le nord, c'est là que sont les terminaux pétroliers et autres réjouissances dont mes yeux raffolent. Ensuite il y a les complexes hôteliers qui bouchent la vue sur la plage bondée et la mer... bleue. Au bout de tout ça, la ville, et le centre historique qui forme une espèce de péninsule assez jolie, avec un peu d'architecture, des rues piétonnes en pente qui descendent jusqu'à la mer où une promenade et des parcs permettent de flâner. J'y ai pique-niqué, vers 15 heures, tout près du casino déglingué, délabré, qui est sur toutes les cartes postales. Puis je suis sortie de la ville, ai rincé mon maillot au lavabo d'une station-service avant de le renfiler pour qu'il sèche sur la bête et suis allée mettre ma tente dans le premier petit bois tranquille. Il y a certains petits bois bien occupés en journée, avec des dames qui attendent en petite tenue au bord de la route.

 

Le lendemain, quelle n'est pas ma surprise de croiser au moins sept cyclos, dont deux couples de Français. On me donne l'explication : je suis sur l'Eurovélo 6, l'autoroute des cyclos par excellence. Ben ça donne pas envie. Le premier couple était bien sympa, le gars du second couple de Français m'a abordé directement en me demandant « Ah toi tu la fais dans l'autre sens ? », « euh, bonjour, je fais quoi ?, Ah ! Euh, ben non en fait ». Je lui aurais bien dis que son eurovélo 6 j'en n'ai rien à battre, que les itinéraires balisés, les petits campings proprets et tout, c'est pas pour moi, mais j'avais pas envie de rentrer dans ce que je sentais tourner au débat. Je quitterai l'Eurovélo 6 très vite. Je n'ai aucune prétention mais je crois que je ne me reconnais pas en tant que vacancière à vélo, hébergement tous les soirs, resto etc... Je ne fais pas partie de cette masse de consommateurs, à vélo ou non. Je ne critique rien, chacun fait comme il l'entend mais je ne me sens pas à ma place quand je discute avec ces gens, je me sens comment dire... en décalage, forcément. Toujours est-il qu'au terme de cette petite étape, je débarque vers 13 heures chez Georges, agriculteur bio très engagé aussi en politique, qui pratique entres autres Couch Surfing, Warm Shower, Woofing et autres. Résultat : il y a pas mal de monde autour de la table quand le monstrueux plat de polenta arrive sur la table avec une salade de tomates qui poussent à 10 mètres, concombres, yaourt maison, pain maison, limonade maison, miel. Que de l'excellent. J'ai mangé la plus grosse tomate que j'aie vu de ma vie, je pense qu'elle faisait à elle seule pas loin d' 1,5 kg. Quel délice ! Je n'irai toutefois pas jusqu'à dire que je n'en ai fait qu'une bouchée ! Il y a donc des cyclos, des woofers, des expat qui tâtent de la Roumanie avant de rejoindre leur poste à Bucarest, une belle bande. Le but est de donner un coup de main au jardin, à la cuisine ou aux cochons en échange du gîte et du couvert. Et le couvert est pas dégueu.

 

Le jour suivant après enfin du terrain vallonné et un peu de forêt par endroits, je viens frôler la frontière bulgare (4 mètres) mais monte direct sur le bac qui me fait traverser une nouvelle fois le Danube. De l'autre côté, c'est toujours des champs de tournesols, de maïs et de la terre labourée. J'en ai un peu ma claque des tournesols, ça fait des semaines que ça dure, depuis l'Ukraine. Et puis il y a des petits monastères actifs encore tous les dix kilomètres. Je file sur Bucarest, la capitale, où je suis attendue le 7 août. Je pose une nouvelle fois ma tente dans un sous-bois et le même spectacle s'offre à mes yeux ; des monceaux de détritus plastiques. Dans les villages que je traverse, les gens répondent à mon salut, les commerçants (et les autres) sont ma foi forts sympathiques, dommage qu'ils soient aussi débiles dès qu'ils ont un volant entre les mains ! Gloire et puissance, virilité que sais-je, frétillement dans les parties, vas savoir ! Cependant avec mon poteau en guise d'écarteur de dangers, je ne me fais pas trop peur.

 

Bucarest. Un jour et demi de visite sous une chaleur à tomber. C'est une belle ville, avec des bâtiments imposants, des églises partout et des statues encore plus. C'est très aéré, il a de vrais jolis et grands parcs, de beaux espaces de nature et de fraîcheur. Le Parlement est une bâtisse énorme, le centre historique est envahi par les boutiques et restos à touristes mais assez agréable. Des musées, des galerie d'art, un Arc de Triomphe, la statue du Général de Gaulle etc... Je suis accueillie par George et Ana pour qui je suis la première cyclo, pas très loin du centre et au calme. Ils sont jeunes, sportifs et très sympathiques. Je décline l'invitation le premier soir à un concert, j'ai besoin de me reposer, cette chaleur me met un peu en bas. Le second soir, ils m'offrent le resto. Ils connaissent toutes les routes et les chemins du pays, de manière assez incroyable pour leur jeunesse. Ils bougent beaucoup. Lui est ingénieur en nouvelles technologies, elle est architecte à son compte. George me donne de bons conseils pour la suite et mon itinéraire évolue donc encore, le nombre de kilomètres augmente et la déniv positive explose. Du beau à venir.

 

Une petite journée après Bucarest et me voici déjà dans l'aire de répartition des ours. Il y en a, paraît-il, 6000 dans les Carpates roumaines. Caucescu avait fait installer des élevages, pour faire des lâchers et se réservait alors la chasse privée (lui et ses amis) des plantigrades. Maintenant protégés, leur nombre a explosé. Ils ne sont à priori pas très dangereux, très habitués à l'homme mais je prends dès le premier soir l'habitude de cuisiner à cinquante mètres de ma tente et de suspendre mon sac de nourriture dans un arbre à distance également. Retrouver du vrai relief et des paysages montagneux me fait le plus grand bien. Des vraies forêts, des vrais cols, des vraies montagnes... Mes jambes tournent super bien, et je sens tout juste passer le premier col qui me permet de basculer vers Brasov. En route, je fais le détour pour voir le château de Peles, magnifique. Brasov est une jolie bourgade à la limite de la Transylvanie, le centre historique ne manque pas de charme, sur une colline de la ville se dresse une citadelle et des cabines permettent de monter sur la montagne qui surplombe la ville. Je flâne dans la vieille ville un moment avant de reprendre la route vers Bran. C'est un village, très réputé, très touristique, Disneyland, avec des hectomètres d'étalages remplis de babioles dont personne n'a besoin mais qui se vendent. À Bran, il y a, d'après la légende, le château de Dracula. Donc j'ai vu le château du comte, malheureusement avec une lumière dégueulasse donc vous n'aurez pas de belle photo de ce beau château médiéval. Je prends le risque, le soir même, de planter mon bivouac à quelques kilomètres seulement de la demeure du vampire.

 

En Roumanie, les Carpates forment comme une couronne de montagnes seulement ouverte au nord-ouest. La Transylvanie est la région qui se trouve à l'intérieur de cette couronne. Je croyais que ça allait être plat, mais il n'en est rien. Les bosses sont moins hautes, c'est tout, mais il y en a plus. Je peux enfin m'échapper des grands axes et me retrouve même à traverser des villages reliés aux autres par de la piste, villages où je vois des gens en tenue traditionnelle (c'est dimanche, peut-être en est-ce la raison), où les familles se déplacent en charrette tirées par de superbes chevaux, avec le poulain qui suit en trottinant, et où devant chaque maison la pompe permet d'avoir de l'eau potable. Les paysages sont superbes, verts, pâtures et forêts. Je peine tant à trouver un bivouac que je me retrouve à Sighisoara après 127 km. Je téléphone au WS qui habite ici, qui est en vacances à 200 km de là et pour une semaine encore mais qui m'explique comment sauter par dessus le portail, trouver la clé et m'installer. Si ça c'est pas beau... Du coup, bonne vraie douche, petite lessive à la main, recharge de mes appareils.

 

Sighisoara est un gros village ou une toute petite ville, dont tout le centre est classé au patrimoine mondial de l'Unesco. On y trouve des remparts, des tours de guets, des portes, une monumentale tour de l'horloge, des églises, une place superbe, des ruelles aux pavés inégaux dans des rues en pente, des maisons colorées, un escalier couvert, j'en passe et des meilleures. J'ai eu la bonne idée (ou intuition) d'y aller tranquille à pied et heureusement. Le vélo n'est pas adapté à ce genre de terrain... Je pars en début d'après-midi sous une chaleur accablante. Cinquante km plus loin, je tombe sur deux Suisses qui font 200 km par jour, je pédale 12 bornes avec eux puis m'arrête car c'est dans ce village que je suis attendue par une famille adorable. Je suis en plein cœur de cette minorité hongroise qui peuple le centre de la Roumanie. Le père de famille est ébéniste, la chambre que l'on me met à dispo est meublée dans la pure tradition et les portails des maisons sont imposants, en bois sculpté, superbes. Et dire que sans ce WS qui m'accueille au pied levé à cause de ma peur des ours je serais passée sans rien savoir ni voir de tout ça ! Les bourgades traversées sont toutes jolies, c'est gai. J'avance bien, j'apprends et je rallonge sans arrêt l'itinéraire prévu au fil de mes rencontres avec les gens et leurs bons conseils..

 

Le lendemain est encore un enchantement, je passe un premier col, descends vers Gheorgheni, passe un second col et descends dans les gorges du Bicaz, spectaculaires. Des falaises très hautes et surplombantes encadrent la route étroite et sinueuse. Le lac Rosu est si noir de monde que je n'y pose même pas pied à terre. C'est très touristique, mais on sait pourquoi. C'est une des quatre routes mythiques de ce pays. Je dors à Piatra Neamt chez un voyageur. Ensuite sur ma route il y a le monastère de Neamt, coloré, important, classé par l'Unesco, la partie moldave de la Roumanie (la Bucovine) en regorge. Il fallait tout de même que j'en voie quelques uns. Au terme de cette étape longue (133 km) et montagneuse (1310 m de positif), je vais dormir dans la famille d'Alex, des agriculteurs. 12 vaches, ils traient à la main et fabriquent du fromage qu'ils vendent par là autour. Ils ont un jardin potager, des poules, du maïs et sont quasi autonomes en nourriture. Alex a 21 ans, il a deux frères, jumeaux de 6 ans. Pour ici c'est déjà une ferme respectable. Ce n'est pas l'opulence et les menus doivent souvent se répéter mais ils ont de quoi vivre, une auto, bref, des vies simples et saines, des vies de gros labeur tout de même, sans jamais un jour de repos. On me sert une grosse boule de polenta avec du fromage frais à l'intérieur, une salade de concombres avec oignons et ciboulette. C'est un bon moment que je passe dans cette famille. Alex est venu en VTT m'accueillir à 10 km, au début de la piste que je poursuis le lendemain sans avoir encore ce qui m'attendait comme galère... Prochain épisode !

 

Bon, le texte n'est pas au bon endroit à côté des images correspondantes, parce que je n'ai pas de photo du delta et ce n'est pas pour ça qu'il ne faut pas en parler, et puis dans la galerie il y a tout comme d'habitude et avec les commentaires. Voilà !

 

Roumanie toujours.

 

D'ailleurs il n'y a que de la piste au programme le lendemain, et il pleut et je suis dans la montagne et ma pédale gauche bloque complètement et après un premier démontage sous la flotte ça recommence deux km plus loin. Je termine la montée de ce col à pied en poussant ma monture et fais une partie de la descente sur la piste boueuse sur une jambe. Je m'arrête aux premières maisons, c'est un château de chasse qui appartenait à la famille royale, les bâtiments sont superbes. Je n'ai pas le loisir de les prendre en photo car les gens n'y sont pas très sympathiques. Ils me laissent toutefois 5 minutes sous un avant-toit de toile pour regarder mieux ma pédale. Je repars et tombe sur le monastère du secteur. Et là, le padre m'ouvre son atelier ma foi plus que bien fourni, tracteur tondeuse, déneigeuse, tous les outils, huile, graisse et m'aide à démonter, regarde, tente en vain de démonter une pédale sur un vieux vélo qui ne sert plus pour que je puisse aller jusqu'à la ville suivante le lendemain. Essayez juste de m'imaginer en train de bricoler avec ce prêtre orthodoxe d'un mètre quatre vingt quinze en longue robe noire, avec sa barbe aussi longue que ses cheveux... après ma pédale de vélo ! Oui le lendemain parce qu'il me propose de rester dormir ici, et on m'offre une douche chaude, un lit dans une chambre où je peux brancher l'ordi sur les hauts-parleurs grâce à la petite prise jack qui traîne, yeh ! Musique, pas la même qu'à l'office dans la petite et très vieille église en bois, superbe. Blasphème, du Thiéfaine au monastère ! Et on me gave, liqueur de cerise, sanglier, pommes de terre, riz et légumes entourés d'une feuille de choux cuits à la vapeur, salade tomates du jardin et concombres, et assortiment de pâtisseries, eau de vie... Je refuse le vin et la bière qu'on me propose. Le lendemain est jour de célébration au monastère qui fête son protecteur d'été, saint Constantin. Il y a du monde à l'office le soir, toutes les femmes ont un foulard et les hommes prennent le temps de décrotter leurs souliers avant d'entrer. Le padre tourne le dos aux fidèles, l'intérieur est en boiseries peintes, noircies par le temps. Le padre Arsène vit seul dans cet immense monastère très récent (20 ans) qui a été construit autour et afin de préserver cette église de 1646 classée à l'Unesco. Les chambres y sont très confortables, fourneau, table, une salle de bain pour deux chambres. Je n'ai fait que 52 km et en ai bien bavé mais c'est une bien belle journée tout de même.

 

Bien, évidemment le lendemain au bout d'un kilomètre tout est bloqué à nouveau, à noter que les conditions n'ont pas changé, crachin et boue. Je démonte, desserre complètement les écrous et repars. Pas bien réfléchi sur ce coup là. 500 m plus loin je suis de nouveau en train de bricoler, cette fois-ci j'abandonne les billes d'un côté dans l'herbe ainsi qu'un écrou, laisse le contre écrou, je n'aurai plus de problème jusqu'à...

 

Reghin, pas de magasin de vélo. L'affaire est classée, j'ai fait 40 km, je vais bien encore en faire 30. J'arrive à Targu Mures. Pouah la blague, 16 août, tout est fermé, jour férié. Ma chance inouïe fait que je trouve sans vraiment chercher longtemps un atelier de réparation vélos. Ils ne vendent pas de neuf mais par contre c'est un vrai atelier « haut de gamme ». D'abord ils ont toutes les pièces qu'il me faut en stock, parce que j'en profite pour changer la transmission qui est morte. Donc cassette, chaîne, pédales, contrôle des plaquettes frein, nettoyage complet. Mon vélo sort de cet atelier moins de deux heures plus tard comme neuf, la classe, voici une bonne chose de faite. J'ai sorti la carte bancaire, mais avec plaisir. Pendant que mon vélo était dans la salle d'opération, j'ai trouvé de quoi me loger à Sibiu, à 120 km, donc demain soir. J'avance encore un bon bout avant de poser mon bivouac dans une forêt de chênes. La nuit est mauvaise, je ne sais pas ce qui m'arrive mais je vomis, chose qui ne m'arrive à peu près qu'une fois tous les 10 ans. Le lendemain matin je semble aller bien mais une fois sur le vélo c'est une autre paire de manches et j'arrive à Sibiu après 75 km et 600 m positifs avec soulagement. L'après-midi je vais toutefois visiter le centre ville, joli, et me couche tôt.

 

C'est que la suite s'annonce ardue. Je pars en effet pour la Transfagarasan, la seconde de mes routes mythiques de ce pays, je dois monter à plus de 2000 m en 25 km en gros, en partant de bas. Bonne pente. J'aurais préféré avoir les intestins en bon état pour cette journée. Je pose un premier bivouac à la limite de la forêt versant nord, où je ne devrais pas trop craindre les ours, un dimanche soir, avec toujours des bulles dans les intestins. Ceci me permet de monter un lundi matin donc sans trafic et à la fraîche. Euh, ça, c'était dans mes rêves, parce que c'est tellement touristique que tant que c'est les vacances, il y a du monde, certes moins qu'un week-end. La pente est plutôt régulière, je découvre les fameux lacets à la sortie de la forêt, le beau temps est là, les conditions sont bonnes. À 12 heures je suis en haut, ai fait le tour du petit lac à pied et suis montée au belvédère. L'endroit est blindé, noir de monde, des gros porcs qui balancent tout dans les talus, qui laissent les moteurs tourner, je n'ai absolument pas envie de camper là, et puis il est si tôt... 84 km avec quelques remontées me séparent de mon prochain logeur, je le contacte, il pense que c'est faisable, alors j'y fonce. Il m'annonce alors qu'il a rendez-vous chez le garagiste à 17 heures, donc soit j'arrive avant soit ce sera 18 h 30. J'ai appuyé sur les pédales, tout en gérant mon effort et en m'arrêtant manger, j'ai croisé un ours, et à 17 heures pétantes mon doigt se posait sur la sonnette à Curtea de Arges. 111 km, 1720 de positif, belle journée. Le lendemain demande encore des efforts avec des parties en piste où je dois marcher à côté de ma monture que ce soit en montée ou en descente, grosse caillasse et sable, hum... j'adore. La seconde partie de la journée est un régal à tous niveaux et je suis le soir à Voineasa.

 

Le jour suivant est encore une journée très montagneuse, je démarre de 650 m, monte à 1580, redescends à 1350, et termine ma journée à 2050 m, au premier col de la Transalpina, troisième route mythique.Mon compteur en profite un joli 10 000 tout rond, pile poil au ssommet. Il n'est pas tard mais l'endroit est rêvé pour camper, donc le reste se fera le jour suivant. Je suis bien au delà de la limite sylvestre donc n'ai normalement rien à craindre des ours, et quel calme, pour une fois... En effet j'ai posé ma tente loin des groupes électrogènes des bouis-bouis vendeurs de souvenirs et petite restauration du col, espèce de bidonville improvisé pour la saison, mon regard porte loin, je n'entends pas les motos non plus. La nuit est bien fraîche à cette altitude et ça fait carrément du bien. Le lendemain, je démarre en tee shirt et en short, c'est dire ce qui m'attend comme température 1800 mètres plus bas, dans la plaine à Targu Jiu, que j'atteins après de bien belles montagnes russes qui achèvent mes jambes. Heureusement j'ai ensuite 40 km de plat pour me reposer, sous le cagnard tout de même. Le programme montagne n'est pas terminé, à partir de Baia de Arama, il faut remonter avant de plonger vers la station thermale de Baila Herculane après de jolies gorges très encaissées. Je me disais bien que ça puait dans le coin... c'est l'odeur du soufre des sources ! Au bord de la route, avachis dans des pliants, des veaux de mer exhibent leur bedaine tandis que les gosses piaillent dans la rivière avec leur bouée et que les parents boivent de la bière et bouffent de la merde avec leur bouée aussi. Intégrée. Je ne m'arrête pas, ces endroits me font de plus en plus fuir, je vais prendre mon pique nique sur un banc du quai de la gare, c'est le seul endroit où il y a des bancs à l'ombre et au calme.

 

De là je dois rejoindre Resita par la dernière route « trans » de Roumanie, la Transemenic. Mais pour aller au pied de ce haut col, je dois suivre pendant 55 km un axe européen. Il faut savoir qu'en Roumanie il n'y a pas d'autoroutes, donc les nationales absorbent le trafic comme elles peuvent. Sauf qu'elles ne sont pas très larges et complètement dépourvues d'accotement ou voie d'arrêt d'urgence. J'ai été obligée de la prendre 15,3 km cette route et j'ai vite bifurqué dès que j'ai pu. Je n'irai pas à Resita par la Transemenic, tant pis, c'est la vie, la vie justement. Rester sur cet axe où les poids lourds se succèdent dans les deux sens aurait pu me la faire perdre. Je ne perds peut-être pas grand chose au change car je suis sur une route tranquille dans une très belle campagne roumaine. Je traverse des minuscules patelins où les gens font signe, les fontaines et sources au bord de la route me permettent de boire autant que je veux l'eau fraîche tout droit sortie de la terre. Les foins sont sur les piquets de 5 mètres, tout est prêt pour affronter l'hiver. Je vois les gens dans les champs vaquer à leur occupation de petite culture, petit élevage. Tout est petit, quelques vaches, quelques arpents, juste de quoi vivre. Je croise des carrioles tirées toujours par de superbes chevaux, les chiens errent comme dans tout le pays. Et le soleil cogne. Avec cette succession d'étapes montagneuses et longues, mes jambes commencent à me demander du repos.

 

J'en prends une journée à Resita, ancienne importante cité minière au passé glorieux. Il paraîtrait que des bouts de Tour Eiffel sortent des usines métallurgiques d'ici. Je suis logée par Adrian et sa maman Lydia. Adorables les deux. Je suis bichonnée. Depuis la fenêtre du cinquième étage de la tour du plus pur style Ceaucescu, je vois le convoyeur en ruines qui enjambe la ville et la vallée sur ses hauts piliers. Convoyeur de minerai. Il fonctionnait jusqu'à 23 heures me dit Lydia. Le jour de repos est occupé à préparer la suite du voyage après être allés se baigner, à vélo, dans un lac très profond, une ancienne mine à ciel ouvert dont un jour les ouvriers ont percé la nappe phréatique, ce qui a inondé la mine, remplit le trou. Adrian et Lydia sont des encyclopédies vivantes et des gens passionnés d'histoire. Ils me racontent la révolution de 1989, quand en dix jours, du 15 au 25 décembre 1989, le pays est passé du calme à l'exécution de son chef. J'ai le détail jour par jour mais aussi celui des années précédentes, pendant lesquelles peu à peu le peuple est affamé parce que tous les biens produits sont exportés dans l'unique but de supprimer la dette. Ceaucescu a tenu son pari, en 1989 la Roumanie n'a plus un leu de dette extérieure mais la population crève de faim, et est à cran. Lydia me montre des bons de rationnement. Par personne et par mois : 5 œufs, un litre d'huile, un kilo de sucre, un kilo de farine, 150 gr de beurre. Par personne et par mois ! Pour le reste il faut faire la queue pendant des heures et encore ne pas être certains d'avoir quelque chose au bout. De temps en temps une personne mieux vêtue double la file, entre et ressort avec des cabas bien remplis... Adrian me raconte comment, étant alors gamin, il parvenait à passer deux fois en plaidant coupable d'avoir oublié son carton... Des fois ça marchait. Ils me racontent la peur engendrée par la milice, les disparitions de personnes soupçonnées d'avoir fait un pas de côté ou mal répondu, pfttt, évaporées. Les années noires, les années de misère et de terreur. Ils me racontent le début des événements à Timisoara quand un groupuscule veut protéger un prêtre à qui s'en prend le régime, l'explosion tout à coup de ce peuple qui tout entier descend dans les rues dans toutes les villes du pays en brandissant des slogans et revendications qui ont changé en 24 heures, la prise du palais présidentiel, la fuite de Ceaucescu, vite rattrapé, le retournement de vestes des seconds couteaux du parti, le procès fantoche du 24 faits par eux à leur chef qui bien sûr était au courant de tout, donc dangereux pour eux, et finalement son exécution le jour de Noël. Ce fut la dernière exécution du pays, la peine de mort fut abolie dans la foulée. Ils me racontent l'après révolution, les trois mois qui ont suivi, puis les Roumains qui achètent à bas prix les appartements qui appartenaient avant au parti. Je suis dans l'un de ces appartements, la cage d'escalier n'a pas changé, l'ascenseur non plus. On monte par l'escalier. Pendant un jour et demi, je suis bombardée d'informations et chacune de mes questions provoque l'explication de tout un pan d'histoire, soit de la ville soit du pays. Lydia était professeur de chimie, son mari était professeur d'histoire. Adrian est kiné entre deux postes à l'étranger, il parle au moins 6 ou 7 langues de manière plus que correcte, dont le français. C'est d'ailleurs dans ma propre langue que j'ai droit à toutes ces explications passionnées.

 

Et puis je remonte sur mon vélo et m'en vais à Timisoara, siège de cette révolution éclair, mais aussi ville classée à l'Unesco pour son centre historique. J'y arrive en début d'après midi après 100 km très vite expédiés et après avoir pris mes quartiers chez Valerain et Alexandra, je pars visiter le centre, à deux pas. L'après-midi n'y suffit pas, je carressais l'espoir de repartir dès le lendemain matin mais un autre warm shower qui m'avait répondu positivement aussi m'invite à prendre un verre, puis deux. L'heure tourne et je n'ai vu que les choses accessibles mais rien de ce qui se cache au fond des cours. Je me vois obligée de rester une journée de plus, comme prévu initialement...

 

Je vais quitter cette Roumanie qui ne m'a réservé que des bonnes surprises. À part la conduite quelque peu insensée de certains chauffeurs et les tas d'ordures partout le long des routes mais aussi dans les bois, partout..., rien que du bon dans ce pays qui suivant les endroits vit encore comme il y a cinquante ans ou au contraire fait preuve d'une grande modernité. Ce pays où se côtoient les centres commerciaux dernier cri et les ruines d'une industrie communiste. Ce pays où les gens racontent avec le sourire les années noires, viennent au contact, en français, ou en allemand. Ce pays aux influences moldaves, hongroises, allemandes et autres suivant la région. Ce pays qui possède de beaux paysages variés, un patrimoine architectural et culturel riche. Pays aux mille monastères. Ce pays où on peut camper partout. J'ai beaucoup aimé la Roumanie, y ai été très bien accueillie et m'y suis sentie très en sécurité (même sur la route avec mon écarteur de danger improvisé). Il n'y a plus qu'à espérer que ce sera de même dans l'ex Yougoslavie où je me dirige maintenant...

 

 

L'écheveau emmêlé de l'ex-Yougoslavie.

 

Voilà, je quitte la Roumanie où je suis restée 4 semaines et où j'ai pédalé 2400 km. Le tampon serbe s'abat sur mon passeport, je vais vers l'ouest mais quitte l'Union Européenne. Je change de la monnaie, ici on paie en dinars et j'en ai une liasse. Pour l'équivalent de 43 euros qui faisaient grosso modo 210 leis roumains, j'obtiens 5016 dinars de Serbie. On me dit que la vie est moins chère ici qu'en Roumanie, donc je vais faire un bout de chemin avec cette somme ! Le paysage est absolument plat depuis ce matin. Cultures de maïs principalement, ou alors juste des champs de terre labourée. Peu d'arbres, pas assez pour m'abriter du vent qui vient de côté, trop chaud.

 

Premières impressions serbes : peu de trafic et heureusement car ce sont les mêmes chauffeurs qu'en Roumanie, routes velours même les toutes petites en blanc sur la carte, propreté, sourires et réponses à mes saluts. Pelouses tondues autour de maisons propres. J'ai appris les mots de politesse à la frontière, je suis parée. Je m'arrête pique-niquer dans une station-service où il y a une petite pièce climatisée et le wifi. On me donne l'autorisation d'y déballer mes sandwiches. L'employée vient discuter un peu, en anglais, et m'apporte par la suite une bouteille d'eau minérale froide. Comme ça, cadeau ! C'est de bonne augure, la première impression est souvent la bonne... Je pose mon bivouac très tôt dans l'après-midi, j'ai fait 100 bornes, je ne veux pas me tuer et suis attendue demain dans 100 km encore et pas avant 17 heures donc rien ne sert d'en faire trop aujourd'hui. Je suis sur une digue à l'herbe rase tondue par les moutons et ombragée par de grands arbres. L'endroit est calme mais pas vraiment discret, je ne mettrai pas les boules Quies. Il y a un troupeau de moutons pas loin, en liberté, ce qui signifie présence humaine. En effet le lendemain le berger édenté vient me serrer la main et taper la causette cinq minutes pendant que ses 200 bêtes me passent sous le nez.

 

Lors de cette journée principalement plate je vois mes premiers Spomeniks en faisant quelques détours. Alors que sont donc ces Spomeniks ? Les fameux Spomeniks de Tito. L'étymologie est claire : monument à la mémoire de … Ce sont des monuments aux morts, souvent de la seconde guerre mondiale, élevés sous le règne de Tito et ici nommés : monuments de la lutte contre le fascisme. Certains ressemblent juste à nos monuments aux morts à nous, ceux qu'on a dans tous les villages mais d'autres sont de véritables curiosités, ou œuvres d'art. Il y en a dans tous les styles et j'ai tracé mon itinéraire en ex-Yougoslavie en mettant volontairement sur ma route quelques-uns des plus spectaculaires d'entre eux. Ils ne sont pas toujours faciles d'accès et ça ne va pas encore contribuer à me faire faire une ligne droite, mais bon... j'ai l'habitude. Donc je vois mes premiers Spomeniks. Ah oui, j'ai trouvé un site très bien fait sur le net : www.spomenikdatabase.org, qui comme son nom l'indique est un joli répertoire avec carte interactive, photos et explications pour les plus importants.

 

Je passe à Novi Sad, qui est la seconde ville du pays après Belgrade, baignée par le Danube. Le centre historique m'occupe deux heures, mais je n'y reste pas, je fais encore 25 km sur l'Eurovélo 6 le long du fleuve que je traverse alors sur un bac pour arriver chez mes hôtes à Banostor. J'y suis bien installée, bien nourrie. Ah ah, c'est pas peu dire. Les discussions vont bon train mais il me semble que Pavul n'est pas toujours très objectif dans ses propos alors j'opine du chef et me tais. C'est vrai que c'est compliqué, la Yougoslavie a éclaté en 5 pays, dont 2 sont à l'euro : la Slovénie et le Monténégro (avant c'était Serbie-Monténégro), un autre fait aussi partie de l'UE mais paie en Kunas : la Croatie et les deux derniers : la Bosnie et la Serbie ont réussi à se scinder en deux, Kosovo pour la Serbie tandis que la Bosnie se divise en deux entités : la République serbe de Bosnie avec pour capitale Banja Luka, et la fédération de Bosnie et Herzégovine, Bosnie au nord, Herzégovine au sud. Comme dira le guide que j'ai au free walk tour de Mostar, ils lâchent beaucoup d'argent pour payer toute cette administration. Et encore la Macédoine là dedans, qui vient de changer de nom pour s'appeler Macédoine du Nord (pour la différencier avec la région de la Grèce...) Croatie et Slovénie sont catholiques, Serbes sont orthodoxes, Bosniaques sont musulmans... La Fédération de Bosnie et Herzégovine est soutenue par l'Arabie Saoudite. Bref, si pour le moment rien ne bouge dans cette région d'Europe, c'est pas gagné pour autant. Croatie, Bosnie et Serbie ne sont pas les meilleures amies du monde, loin s'en faut. Le Dinar vaut en Serbie et c'est le Mark en Bosnie. Bonjour la gymnastique. Et des dialectes... (Sur la photo ci contre c'est Banja Luka)

 

La Bosnie a une ouverture de 20 kilomètres sur la mer à travers la Croatie. Cette particularité remonte à plus loin dans l'histoire. Il y avait Venise, les Ottomans et Dubrovnik. Cette dernière avait passé un accord avec les Ottomans (Bosniaques), elle laissait un accès à la mer mais si Venise attaquait alors les Ottomans devraient défendre Dubrovnik.

 

Le lendemain, en passant la frontière serbo-croate je me rends compte que le dinar serbe ne doit pas sortir du pays, je ne peux donc l'échanger contre quoi que ce soit. J'ai demandé à quelques Serbes mais ils n'avaient jamais la bonne somme pour l'échange, que des grosses coupures. Bien, ce n'est pas trop grave car je dois normalement revenir en Serbie après la Bosnie. Je continue à visiter des Spomeniks, et par une route bien au nord de celle de la vallée de la Save, me rends jusqu'à celui de Podgoric. Un objectif en soi. Sur cette route, pendant des dizaines de kilomètres je n'ai eu que quelques véhicules, le bitume est velours et ce fut un enchantement. Il me semble d'autre part que les Croates sont un peu plus civilisés quant à leur comportement au volant avec les cyclistes. Je bivouaque dans les forêts. Je ne crains plus les ours mais comme c'est rarement parfait, il faut que je me méfie toujours de quelque chose, maintenant des... mines. Donc je ne mets pas les pieds où le sol n'a pas été foulé, par les gens les tracteurs ou les sangliers... bref je me gaffe quand même.

 

Très vite je quitte la Croatie pour entrer en Bosnie (en fait en république serbe de Bosnie) au niveau de Jasenovac, c'est à dire au nord-ouest. Côté croate il y a cet immense Spomenik que je voulais voir : la fleur de pierre. L'édifice est en béton et au moins aussi imposant que celui de Podgaric. Mon premier achat en Marks, des tomates au bord de la route directement au jardinier m'est en fait offert. De Jasenovac, j'avais prévu aller au parc national de Kozara. Tout en haut de la montagne, il y a à voir encore un autre style de mémorial mais je me suis dégonflée : le mauvais temps annoncé m'a fait filer direct vers Banja Luka où je serai logée au sec. Les orages mettent plus longtemps que prévu à éclater mais les heures de pluie qui suivent ne me font pas regretter ma décision. Je loge chez Bérengère, une française installée en Bosnie depuis une quinzaine d'années, qui accompagne entre autres boulots des tours à vélo en Bosnie pour la Fédé Française de cyclotourisme. Je la croise alors qu'elle s'en va justement pour dix jours et me laisse les clés de son logement où doit arriver demain un autre cyclo français en route pour Singapour. Je suis honnêtement déçue par Banja Luka, mais la ville est récente, reconstruite après un tremblement de terre qui l'avait mise par terre en 1969. Pas d'architecture, la mosquée, quelques églises, des bars, des restos, un grand marché couvert, des alignées de boutiques et des centres commerciaux. En haut sur la colline, à 5 km,est érigé le Spomenik, 24 x 13 m en calcaire blanc et sculpté de fresques représentant de diverses manières la lutte contre le fascisme. La pierre vient de l'île de Brac, par laquelle nous étions passés avec Michel en 2008 dans le sud de la Croatie. Jour de repos forcé, pluie continuelle. Mais Hugo est arrivé et la discussion va bon train.

 

Nous repartons ensemble le lendemain mais pour 10 kilomètres seulement car il prend direct vers Sarajevo tandis que je vais d'abord plus au sud vers Mostar. La route longe des gorges encaissées superbes, bordées de falaises à pics. Tunnels, ponts, la rivière méandre parfois avec exagération et cela donne un paysage très plaisant à parcourir à vélo. Je suis sur un axe principal mais les Bosniaques, comme les Croates, se comportent plutôt bien au volant avec les cyclistes. J'ai toutefois toujours mon écarteur de danger et l'aurai je pense, jusqu'au bout du voyage. En cours de journée je passe la frontière invisible sur le terrain entre la République serbe de Bosnie et la fédération de Bosnie et Herzégovine. Le lendemain je passe de Bosnie en Herzégovine. Oui, c'est assez compliqué et tenter de démêler cet écheveau nécessite une petite gymnastique cérébrale. Tout ça dans un territoire qui tient dans un mouchoir de poche. Le ciel est resté couvert, avec des éclaircies passagères, la température est restée fraîche et cela aussi était agréable. Ces deux journées jusqu'à Mostar sont très belles. Je suis attendue ici par Zoé, une française enseignante installée depuis 2 semaines seulement dans ce pays. Mostar n'est pas un lieu anodin dans l'histoire de l'Ex-Yougoslavie. On en a assez entendu parler. Il y a qu'ici les trois communautés serbes, Croates et Bosniaques se côtoient. Au départ, ce sont les Slovènes qui ont voulu leur indépendance et ont organisé un référundum, puis ont pris leur envol, alors les Croates et les Bosniaques ont voulu faire de même mais les Serbes n'ont pas laissé faire et ont envoyé l'armée. Ce fut la guerre. D'un côté du boulevard de Mostar les Musulmans bosniaques, de l'autre côté les Croates catholiques, et l'armée serbe qui tire dans le tas. J'ai pris une visite de Mostar, le guide nous montre des photos avant et après. C'est triste. Les murs des maisons sont criblés, c'est encore très visible par endroits et certains bâtiments n'ont pas encore été restaurés, des banques, centres commerciaux, grands hôtels. Cependant, le mot Bank a souvent remplacé l'étoile aux frontons rénovés. La capitalisme a poussé dehors le socialisme (ici, ils ne parlent pas de communisme), comme souvent et partout, les financiers mènent le monde au détriment du peuple.

 

Et le fameux pont, vieux de 400 ans, avec à l'époque où il fut construit la plus grande arche de pierre au monde, 41 mètres. Bien évidemment, un pont aussi vieux a toute une histoire, lieu de passage pour les marchands du sud vers le nord et vice versa, il était à péage, gardé le jour et fermé la nuit. Pour cette raison stratégique, il fut le seul pont de la ville pendant 400 ans, il y en a aujourd'hui 4, dont le pont Tito, le premier qui a sauté pendant la guerre, en 1992, et le premier reconstruit par la suite. Le vieux pont a été détruit en 1993, a été reconstruit en 2004, et réouvert en 2005. La Neretva et ses eaux turquoises passent dessous à grande vitesse. Aujourd'hui à Mostar la ségrégation est plus marquée qu'avant la guerre, il y a beaucoup moins de mariages mixtes par exemple. La vieille ville est musulmane. Je suis aussi allée voir le mémorial de la seconde guerre mondiale, un grand complexe sur la pente d'une colline, pas très entretenu, pas évoqué par les tours organisés et pourtant sujet brûlant aussi pour les habitants des différentes communautés. Voilà, comme en Asie centrale en vallée de Ferghana, on peut être ici Serbe citoyen croate, ou Bosniaque citoyen croate, et avec un peu de chance Bosniaque citoyen bosnian...

 

Comme à chaque fois, il faudrait rester plus longtemps et prendre le temps de lire ou de discuter plus. Les anciens ne savent toujours pas si Tito était un président ou un dictateur, mais ce qu'ils s'accordent à penser est que la situation était meilleure en ce temps là qu'aujourd'hui, en terme d'emploi, de logement, d'égalité... de beaucoup de choses. C'est déjà le discours que m'avait tenu Mariana, une jeune diplômée croate avec qui j'avais travaillé en accompagnement en Dalmatie durant l'été 2005.

 

Dans la ville, les décès de la veille sont affichés, on peut savoir au premier coup d'oeil de quel culte était la personne. Ce jour, deux musulmans, une catholique et une autre avec pour petit signe distinctif la rose du socialisme à l'endroit même où les autres affichent la croix ou le croissant vert... La non-religion en étendard jusqu'à la fin, au même titre que les autres affichent leur obédience. Beaucoup de graffs dans les décombres des bâtiments de la ville qui n'ont pas encore été restaurés ou vendus.

 

La météo avait annoncé des orages, aussi, je n'avais pas trop de scrupules à consacrer une journée à ce symbole fort de l'ex Yougoslavie, mais il n'a pas fait une goutte, c'eut été une magnifique journée pour avancer. Demain et toute la semaine qui vient par contre, je risque bien de me faire saucer trop souvent. J'aviserai au moment venu... N'ayant pas trouvé d'hôte pour l'instant à Sarajevo, je n'ai aucune obligation. Mon chemin pour aller dans la capitale du pays ne sera pas direct, une fois de plus...

 

 

Bosnie, Serbie, Kosovo.

 

Je repars de Mostar après le premier orage du matin. Situation encourageante, enfin... presque. Je ne me pose pas de question, je mets la veste de pluie à portée de main, la veste sac poubelle également, emballe le sac à dos et le sac de devant. Je suis parée... Après 6 km de plat descendant les choses sérieuses commencent : 30 km de montée. Je passe un col avec un gros vent de face à 1100 m.. Les paysages ont changé, sont dénudés, plus secs, le calcaire est roi et les herbes folles s'agitent entre les rochers blancs. Le regard porte loin, le vent me gêne et j'en bave mais le côté sauvage du paysage compense ma peine et la silhouette d'une forteresse se découpe sur l'éperon rocheux d'en face. Dans mon rétroviseur le ciel est très noir et les grondements emplissent la vallée de Mostar où manifestement ça dégringole. Le ciel au dessus et devant moi reste lumineux, plutôt ensoleillé, la température est idéale. Après une petite descente et Nevesinje je remonte une belle vallée où la circulation est anecdotique, jusqu'à Gacko. Depuis 10 km les nuages noirs ont envahi le ciel et les coups de tonnerre se rapprochent, j'appuie fort, prends de l'eau au passage dans la bourgade, sors alors que ça monte de nouveau et m'installe juste à la sortie dans un bois accueillant à 1115 m d'altitude. Je pose ma tente sur un minuscule promontoire à l'herbe rase tondue par les vaches, entouré de pins qui me protégeront du vent s'il faut. Et je ne suis pas inondable. Et je ne suis pas visible de la route, et pas accessible en auto. Le temps de monter mon camp et les premières gouttes arrivent. Rien de bien violent mais il est toujours meilleur d'être à l'abri. De toute façon, avec 91 km et 1280 m de positif pour seulement 300 de négatif, à 14 h 30 ma journée était faite. Je suis surtout contente d'avoir eu finalement une très belle journée, d'être passée complètement entre les gouttes (parfois la route était trempée) en ce jour annoncé très arrosé (25 mm sur 9 heures). Je ne suis qu'à quelques kilomètres de la frontière monténégrine, que je ne passerai pas.

 

Quand j'ouvre l'oeil le lendemain matin après une nuit sèche, le ciel n'est pas très beau mais c'est encore là où je vais que c'est le mieux, donc je ne traîne pas. Je passe une bosse, redescends, repasse une bosse, redescends, ça n'arrête pas, le relief est très tourmenté mais c'est très beau, ça va souvent de paire. Je passe à l'énorme Spomenik de Tjentiste dans le parc national de Sutjeska. Et encore une fois j'ai de la chance avec les orages, je me réfugie en fin d'après-midi dans une maison abandonnée complètement marquée par les éclats d'obus, séparée de la route par 50 mètres de friche. Les fenêtres et portes ont été ôtées soigneusement, le matériel électrique également. L'étage est cadenassé. Le rez fera mon affaire, je suis à l'abri pour voir passer l'orage, … et la nuit.

 

Je suis alors tout près de Sarajevo et y fais donc une entrée de bonne heure le jour suivant. Je pose mon vélo en sécurité, mets les baskets et pars visiter la vieille ville. Comme par un fait exprès, je suis à 10 heures pétantes devant la cathédrale et c'est de là précisément que part le « Free walking tour » donc je me joins à la visite, que j'abandonne en cours de route, lâchement, une fois les données historiques expliquées. La partie la plus vieille de la ville est celle qui occupe la partie la plus haute du fond de vallée. Pas les coteaux, mais bien le fond. C'est le caravansérail et la partie ottomane. Ensuite viennent les parties catholiques, orthodoxes, austro-hongroises, la ville nouvelle... plus on descend la vallée plus la ville est récente. Évidemment, ne pouvant s'étendre vers l'amont car bloquée par des gorges profondes, son expansion n'a pu se faire que vers l'aval. Les styles se mélangent ici autant que les cultures et les religions. Juifs, orthodoxes, musulmans, catholiques. On y trouve donc des mosquées à côté de synagogues et cela vaut d'être noté, et la cathédrale avec sur son esplanade la statue du pape Jipé 2 est à un pâté de maisons. C'est aussi ici qu'on trouve les musulmans les plus blancs de la terre ! Le guide, jeune, est encore un fervent fan de Tito qui, nous dit-il, n'a fait qu'une seule grosse erreur : celle de mourir. Comme beaucoup de monde décidément, il regrette le temps où tout le monde avait un travail, des soins et une éducation gratuites, où après 5 ans de travail, un logement était octroyé. Personne ici ne parle de dictateur ni de communisme, on parle de Tito comme d'un bienfaiteur et de socialisme... Aujourd'hui, les hommes que je vois attablés aux terrasses à siroter des cafés ou des bières en refaisant le monde avec leurs potes sont en fait des hommes sans emploi, le taux en est très élevé. La dictature c'est la Bosnie dans laquelle nous vivons aujourd'hui, nous dit notre guide. Je me perds quelques heures dans les ruelles, me croyant par moments à Istanbul, voire en Perse, ou dans une petite ville provinciale de France. Je quitte la ville en milieu d'après-midi pour aller camper avant le prochain col. C'est qu'aucun couch surfer ou warm shower n'a répondu et je ne veux pas casser mon petit défi de ne jamais payer pour dormir, d'où le bivouac d'hier juste avant la ville et celui qui vient juste après !

 

Le jour suivant est encore un enchantement par les paysages dans lesquels j'évolue. Cols élevés, campagnes très jolies, petits villages comme retirés de la marche du temps, et les gorges profondes et spectaculaires de la rivière Drina que je longe jusqu'à Visegrad. J'ai dû traverser plusieurs dizaines de tunnels, plus ou moins longs, plus ou moins éclairés, mais la circulation est éparse donc ce fut fort agréable. À Visegrad, sinistre lieu de la guerre civile 1992-1995, le pont à arches multiples constitue le principal point d'intérêt, il est classé au patrimoine mondial de l'Unesco. Pour moi c'est aussi un peu la porte de sortie de Bosnie puisque 20 km plus loin j'entre de nouveau en Serbie et bivouaque encore une fois en altitude au sommet d'un col. Et la Bosnie c'était bien.

 

Quelques vallonnements plus loin et je découvre le complexe mémorial de Kadinjaca dans une épingle formant col. Une petite visite s'impose avant de plonger à 250 mètres puis de remonter à plus de 1150, pour redescendre à 800 et remonter à 1150 encore. Mais c'est toujours aussi beau et la météo est juste parfaite, et annoncée comme telle pour plusieurs jours encore. Je campe alors dans une propriété privée, une toute petite maison secondaire entretenue mais pas occupée ce jour. Il y a une table et des bancs de pique-nique sous un bouquet de bouleaux, une cacabane, et ma vue est belle. Je suis vue et revue mais tout le monde s'en tape, les gens font signe, discutent éventuellement quelques minutes puis s'en vont.

 

12 septembre, je commence par une grande descente qui parfois remonte, passe en coup de vent à Valjevo et poursuis ma route jusqu'au Spomenik de Kosmaj, pour lequel j'ai fait ce détour. Il est au sommet d'un col encore. En cours de montée je prends de l'eau à un superbe petit monastère comme il y en a plein dans ce pays. Je visite le Spomenik, il faut grimper la colline dans la forêt à pied, encore du béton brut mais à la dimension impressionnante, puis je récupère mon vélo et chope une petite route en face, toujours au col. Il y a des tables et aires de pique-nique tout le long mais pas une n'est à plat, je poursuis donc un peu et parviens à des antennes de télécommunication puis à une colossale tour d'observation en bois, que bien sûr je gravis. De là-haut la vue s'étend très loin mais je vois surtout que de gros nuages noirs arrivent vitesse grand Vé. La base de la tour doit bien faire un are, abrité, mon bivouac est tout trouvé, je monte ma tente sur le béton à l'abri. Toute la nuit des visiteurs se succéderont, venant voir les lumières d'en haut. Tant qu'il faisait jour je n'ai vu personne et pensais être tranquille. Je pense que dans le noir, certains n'ont même pas vu ma tente. Personne ne m'a ennuyée.

 

Un passage chez Svetana et Andrej à Kragucevac me permet un lavage de cheveux, une lessive, une recharge de mon électronique et préparation de la suite. Évidemment toute discussion avec un habitant provoque des changements d'itinéraires et donc je revois mes plans avec bonheur et décide de passer voir les méandres de la rivière Uvac. J'avais bien vu des photos sur le net mais ne savais pas trop où était cette rivière, maintenant je sais. Ce détour va me coûter cher en dénivelée, pas trop en distance. J'accumule les grands cols, parfois deux dans la même journée, allant jusqu'à 2000 m de positif sur 75 km sans pour autant dormir plus haut que la veille. Ce sont des journées qui calment bien, pas besoin de berceuse une fois la nuit tombée, à 19 heures ! Ceci dit toute cette région de Serbie est très belle, à la fois montagneuse et campagnarde, les fonds sont à 250 ou 300 m et les cols à 1300-1400 m, de quoi sérieusement s'amuser. Pour accéder au belvédère des fameux méandres je devrai en plus me taper 6,5 km de piste infecte, à pousser le vélo jusqu'à trouver un coin où je pourrai camper au retour. Je cache alors mon véhicule et son chargement dans les taillis et poursuis en baskets. Ce n'est pas le canyon du Colorado mais ma foi ça vaut largement les bassins du Doubs.

 

Le jour suivant après un col et une descente bien pourrie où je ne peux même pas me laisser aller, j'arrive à Novi Pazar, dernière grosse bourgade avant la frontière avec le Kosovo. Eh bien cette ville pourrait s'appeler Novi Bazar parce que c'est un beau bordel. Les routes d'accès sont étroites et en piteux état, les rues dans la ville sont congestionnées, les femmes voilées de noir au volant de Bmw ou autres Mercdes (pas les petits modèles) rivalisent de hargne au klaxon et au volant avec leurs congénères masculins pas plus tolérants. Bref, j'ai pas vraiment aimé l'ambiance. Je suis tout de même allée au centre, ai arpenté la rue piétonne pour y découvrir des alignées de bars et restaurants, bref, rien de très original. La ville est au fond d'une cuvette, il fait chaud et je suis fatiguée. Il y a à quelques kilomètres des monastères classés par l'Unesco, je n'ai pas fait le détour. Et j'ai du passer à côté de la vieille ville sans la voir. Les minarets des mosquées sont ici très effilés et très hauts et tous les styles sont mélangés dans la rue, du jean's déchiré basket au grand manteau et foulard islamique. Je passe encore un col et bascule dans une vallée dont le fond est occupé par un lac, les coteaux sont raides mais je finis par trouver un chemin pas trop en pente qui part à l'équerre dans une épingle et vais planter ma tente dans une pâture à vaches non occupée avec un petit ruisseau qui la traverse. Il y a une ferme juste au dessus, les gamins m'ont fait signe en allant chercher les quatre vaches, je n'entends pas la route mais le bruit des cloches et les aboiements des bâtards de clébards. La frontière du Kosovo est à 8 km, j'ai changé mes derniers dinars serbes contre des Euros et ai bu le reliquat. Le Kosovo est à l'euro.

 

Je n'ai pas entendu le type arriver alors que j'étais en train de déjeuner. Marcher dans l'herbe rase ne fait pas de bruit. Quand je me suis retournée il était à quelques mètres, tous sourires, curieux. Un des paysans du coin. Plus tard alors que je chargeais mon vélo, un autre, plus jeune a traversé le champ avec ses vaches en les dirigeant du mieux qu'il pouvait pour qu'elles ne viennent pas vers moi.

 

Frontière. Je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait un poste serbe mais si, sauf qu'elle n'a pas tamponné mon passeport. À l'entrée au Kosovo l'employé en a mis un. Un de plus. Me voici donc au Kosovo, partie ou non de la Serbie ? Je longe un lac de barrage pendant plusieurs kilomètres sans village puis arrive à Zubin potok. Il y a un hélico qui survole depuis la frontière, ça durera quasi toute la journée. Tous les prix sont indiqués en dinars serbes, je suis surprise, je peux cependant payer en euros et on me rend la monnaie en euros, le taux de change ne m'est guère avantageux mais il faut que je mange. On me dit que je peux aller faire du change à tel endroit. Mais le Kosovo n'est pas à l'euro ? Euh, si ! D'accord. Bon, en fait il faudra que je fasse encore quelques dizaines de kilomètres pour voir les prix en euros. Côté itinéraire, je me suis dégonflée, j'ai capitulé au pied du premier col quand j'ai vu la rampe à 20%. Depuis Kragucevac mes jambes me crient leur douleur tous les jours, j'accumule de la fatigue musculaire. La rampe a eu raison de ma motivation ! J'ai fait demi-tour et suis passée par la route principale quasi déserte qui file vers Pristina, la capitale.

 

Alors en terme de capitale il ne faudrait pas se méprendre, Pristina est une ville de taille moyenne qui est devenue capitale du Kosovo parce que c'en est la plus grosse bourgade, mais ce n'est qu'une petite ville de province sans grand chose à y faire ou y voir. Donc j'ai fait l'impasse, j'ai contourné, par les zones industrielles plus ou moins en activité, par les endroits poussiéreux qui jouxtent toujours les agglomérations, par les décharges, les centrales, les terminaux ferroviaires désaffectés. Parce que tout de même ça n'a pas l'air d'être la joie au Kosovo, les visages des gens me paraissent moins souriants de ce côté là de la frontière et je vois énormément de maisons en construction, jamais finies ou alors à moitié détruites. J'ai surtout l'impression qu'il y a beaucoup trop de maisons pour ce qu'il y a de gens à loger, comme s'il manquait une partie de la population... Une bonne partie du parc automobile est bien pourri, plus à la campagne qu'en ville, comme souvent, mais il y a quand même de grosses BMW et autres Mercedes. Beaucoup de poussière en ce jour trop chaud pour moi, l'été n'est pas terminé ici et l'eau de ma douche (au bidon de vélo) ce soir était bien brune. Les plaques d'immatriculation arborent un RKS au lieu du RSB en Serbie. Deux fois j'ai demandé à remplir ma gourde dans des restaurants chicos. La première fois on m'a mis des glaçons avec, la seconde fois c'était de l'eau très très froide. Cool. Et puis au moment de faire mes pleins dans une carrosserie/casse/ferraillerie où ça puait bien l'huile, la graisse et le cambouis, ils m'ont filé l'eau de la bonbonne. Je trouve que les gens à qui je m'adresse me regardent zarbi. Ils trouvent probablement étrange cette femme qui voyage toute seule, à vélo, au Kosovo. Que sais-je ? La barrière de la langue empêche d'en savoir plus, malheureusement. Ils sont intrigués c'est évident. Je pose ma tente à l'écart de la grande route, dans des champs entrecoupés de petits bois. En fait je me mets sous les arbres, c'est plus discret, je n'aurai pas de rosée, je suis plus au frais. Deux gamins à vélo m'ont vue et sont restés avec des yeux et la bouche bien en rond à me regarder de loin, et à s'interroger. Pour finir je leur ai fait signe de venir. Le plus grand s'est approché, il tremblait comme une feuille. Je lui ai expliqué ma raison d'être ici. Il m'a demandé si j'avais besoin d'aide. Plus tard dans la soirée alors qu'il fait déjà nuit depuis un moment, ils sont revenus me dire que je suis la bienvenue pour aller dormir à leur maison, que ce sont leurs parents qui les envoient. Je décline. Tout démonter, tout recharger sur le vélo et assurer la soirée alors que je n'aspire qu'à dormir au frais me rebute. J'aime camper comme ça sous les arbres, à la fraîche, les absides ouvertes. La lune est énorme en ce moment, les nuits sont claires. J'insiste bien pour qu'ils remercient leurs parents, que c'est très gentil... ils me demandent si j'ai tout ce dont j'ai besoin puis s'en vont, probablement déçus. C'est la première invitation spontanée de ce voyage comme de bien entendu à l'endroit le plus meurtri que je traverse.

 

Le Kosovo n'est pas bien grand et comme je file en ligne droite j'arrive bien vite à l'autre bout. Un jour et demi. C'est le même foutoir dans tous les bourgs que je traverse, l'Orient. Mais ici l'Orient et la décrépitude. Et je ne peux pas vraiment dire que je constate une activité débordante à reconstruire. Cependant je ne fais que passer et mes impressions sont peut-être fausses... Un coup de tampon à la sortie du Kosovo et rien à l'entrée en Macédoine, dernier des pays de l ex Yougoslavie, mais un des premiers à avoir obtenu son independance avec la Croatie et la Slovenie.

 

Du Kosovo à l'Olympe

 

J'aimerais revenir un peu sur le Kosovo que j'ai traversé très rapidement. Il faut savoir que même si officiellement la guerre est terminée, la situation n'est pas très saine. Le territoire est en fait peuplé d'Albanais et de Serbes qui ne peuvent pas se voir. Les deux pays revendiquent le territoire du Kosovo et pendant la guerre en 1999, une grosse partie de la population est partie, soit en Albanie, soit en Serbie, soit ailleurs encore. Et il ne faut donc pas s'étonner si maintenant il y a toutes ces maisons vides, abandonnées, et plein de trucs fermés. Les gens ne sont plus là et sur ceux qui sont restés, un certain nombre s'est fait massacrer. À Mitrovice, un côté de la rivière est Serbe, l'autre Albanais et les tensions sont constantes. D'ailleurs un hélico a tourné toute la journée dans les parages. Quand je demande à Tomy, chez qui je loge à Skopje, comment ça s'est passé de ce côté-ci de la frontière en Macédoine pendant la guerre du Kosovo, ça le fait marrer. La frontière est si proche, 20 km. Sa mère l'a envoyé 3 mois en vacances chez sa grand-mère dans le sud, comme tous les gamins qui y avaient de la famille. C'était le début des jeux vidéos me dit-il, on a passé un été merveilleux. Quant à son père, il a entendu dire que tous les propriétaires de Jeep allaient être réquisitionnés par l'armée serbe pour faire du transport de soldats alors il est allé planquer la Jeep et a laissé passer l'orage en Albanie. Il y avait quand même bien une crainte que ça déborde... Je lui demande quelle est la religion ici en Macédoine, il me dit « orthodoxe », mais je vois au moins autant de mosquées que d'églises, il me répond que les musulmans sont de plus en plus nombreux, « Les Orthodoxes font deux gosses, les Musulmans en font sept ». Il me semble me souvenir qu'en 2008 quand nous étions passés avec Michel dans ce pays en route pour l'Iran, la proportion était moitié/moitié.

 

Bien, donc une fois passée la frontière et quitté ce Kosovo un peu glauque, je prends la route interdite aux vélos jusqu'à Skopje, capitale de la Macédoine. Je n'ai aucune autre possibilité. C'est le moment choisi par mon casque pour rendre l'âme. C'est vrai qu'une fois sortie du Kosovo, plus besoin de casque bleu... Il était déjà bien malade et rescotché, maintenant il est mort.

 

Je n'ai jamais vu une ville qui contienne autant de statues au mètre carré que Skopje. C'est impressionnant. Ah ah, Tomy me dit qu'elles sont toutes là, qu'il n'y en a pas dans le reste du pays, c'était plus simple. Des grandes, des petites, des fontaines monumentales, des bâtiments administratifs blancs le long de la rivière Vardar tellement asséchée qu'on voit bien que les bateaux restaurants sont sur un socle en béton. D'un côté de ce filet d'eau la ville moderne, les centres commerciaux, les grands hôtels et de l'autre côté le vieux bazar, la mosquée, les rues pavées, les terrasses. Le tour est vite fait. J'achète un casque, blanc avec de fines arabesques argentées pour me souvenir que je l'ai acheté à la frontière de l'Orient !

 

Direction la Grèce, je vise le poste frontière le plus à l'Est de la Macédoine et mets encore quelques Spomeniks sur ma route, les derniers. La route longe plus ou moins la rivière Vardar. Un petit détour par Kadavarci me fait monter sur les collines plantées de vignes, et je croise des petits camions benne emplis jusqu'à déborder des grappes cueillies du jour. C'est les vendanges, ici comme ailleurs. Un coup noir un coup blanc. Sinon, des cultures de choux à profusion.Le vent me pousse fort sur cette route parallèle à l'autoroute et souvent déserte. Le détour par Kadavarci est motivé par un spomenik et après une nuit au bord de la rivière, je vois mon dernier de la série au nord de la ville de Gevgelija qui fait frontière avec la Grèce. Mais ce serait trop simple de passer là alors que je peux passer par une petite route, plus à l'Est, qui me fera voir deux superbes lacs. Celui de Dojran est à cheval sur les deux pays et la Bulgarie n'est pas bien loin, juste de l'autre côté de cette chaîne de montagnes qui paraît infranchissable tant elle est abrupte.

 

La frontière est vite passée. Je sors d'ex-Yougoslavie, je rentre en Union Européenne. Terminés les changes de monnaie tous les trois jours, je ressors mes euros qui pour certains ont fait dans mes sacoches les 12680 km et les 154 jours de voyage. Et puis j'aurai maintenant de la 4G sur mon tél sur mon forfait ce qui m'évitera de courir après les « Free wifi » pour me connecter et contacter mes futurs hôtes. Cette frontière me donne vraiment l'impression d'être maintenant sur le retour parce que je retrouve mes repères quant aux deux points cités précédemment et cela suffit pour avoir le sentiment d'être tout près. Il reste un peu de distance à faire surtout que je ne compte toujours pas rouler droit.

 

Et en ce 21 septembre 2019, pour la première fois j'ai utilisé ma bombe à piment rouge. Un chien de troupeau me refusait le passage sur une petite route. Poils de l'échine au garde-à-vous, tous crocs dehors, il me tournait autour en gueulant. Descendue de mon vélo, il n'approchait pas plus mais ne me laissait pas avancer. Une giclée sur le blair lui a fait comprendre son erreur. Il n'a pas couiné, il n'a rien compris, il s'est mis à se frotter la truffe avec sa patte et à éternuer. Et je suis passée tranquillement. C'est d'une efficacité redoutable et c'est inoffensif. Je pose mon bivouac au bord du lac de Kerkini, les nuits sont maintenant plus fraîches et les rosées importantes.

 

Je rejoins la mer Egée bien à l'Est de Thessalonique. La route littorale n'est pas vraiment au bord, elle joue à saute-moutons par dessus les collines boisées et descend de temps en temps effleurer le rivage où sont nichés des villages ou de petites plages. C'est de toute beauté, l'eau est de la couleur comme la Méditerranée et ses consoeurs Adriatique et Egée savent en offrir. Quelques cyprès, des forêts de chênes, des pins qui dégagent leur odeur caractéristique sous le soleil. Je descends vers le sud, et au sud de Thessalonique il y a cette espèce de trident, trois pointes tournées vers le sud. A l'extrémité de la plus orientale se dresse le mont Athos. Il constitue une cité monastique unique au monde, une « république théocratique ». Les vingt monastères orthodoxes disposent depuis 1926 d'un statut d'autonomie administrative au sein de la Grèce. Le lieu est consacré à la Vierge Marie mais les femelles de toutes espèces y sont interdites depuis 1060 , sauf les poules et les chattes. Mouahaha! Oui, ça me fait marrer, et alors ? Selon la mythologie grecque, Athos est le « chef » des Géants dans la bataille avec les Olympiens. Depuis la Thrace Athos a jeté un énorme rocher sur Poséidon, Dieu de la mer et « chef » des Olympiens, mais le rocher est tombé dans la mer, donnant la montagne de cette forme pyramidale qui porte son nom. Aujourd'hui, 2000 moines et laïcs vivent sur la montagne sacrée. Les hommes peuvent visiter ce lieu, cela reste un parcours du combattant, bus, bateau, bus, autorisation spéciale et seuls dix hommes non orthodoxes par jour sont acceptés...

Bien, donc moi je suis allée sur la pointe médiane pour voir le mont Athos par dessus l'eau et cette route spectaculaire qui fait le tour de la presqu'île m'a bien lessivée par ses montagnes russes incessantes et bien pesées. Le second jour cependant je n'ai pas eu de chance, il fait un jour gris sur dix, et je suis dedans donc la mer turquoise est grise, comme le sable blond, comme le ciel, l'eau, les nuages, la route... Tout. Je roule quand même car il ne fait pas froid et la pluie n'est pas forte. Il s'arrête de pleuvoir en début d'après-midi mais j'ai fini ma journée. Je me pose sous les pins au bord de l'eau, ne suis pas du tout discrète mais tout le monde s'en fout il est autorisé de camper partout en Grèce, je me baigne et la nuit sera tranquille, bien que très arrosée. Le lendemain matin il pleut encore un peu, je replie la tente mouillée, et je vais jusque chez Ariana et Vasilios où je recharge les batteries et fais une lessive de ma garde robe. Je suis alors à 20 km de Thessalonique que je visite au passage le lendemain. Thessalonique, c'est quelques îlots de vieilles briques rouges classées par l'Unesco au milieu du béton. Des églises principalement, avec des coupoles, petites. Il y a aussi l'Agora Romaine, la Tour Blanche, Alexandre le Grand... La sortie de cette ville d'un million et demi d'habitants m'est pénible, poussière, camions, zones industrielles, carte de mon navigateur pas vraiment à jour dans les échangeurs, puis route le long de l'autoroute, puis piste dans les champs de coton qui me collent dans la tête une chanson de Goldman... Le ciel devient orageux et des nuées d'insectes rendent l'atmosphère opaque, rentrent dans mon tee-shirt, mon casque, mes yeux, ma bouche... Sortie de ce passage de plus d'une heure, je prends de l'eau et me pose en bordure d'un terrain de foot de village. Évidemment j'aurai droit à l'entraînement, mais ils éteindront les projecteurs en partant, ouf... Et avec les Grecs il ne faut pas rigoler à propos de la Macédoine. C'est une région du pays ok, mais pour eux le pays de Macédoine du nord devrait faire partie de la Grèce, point.

 

Devant moi se dessine alors de plus en plus nettement une grande montagne, mythique qui plus est. Par dessus les champs d'oliviers, de coton, de grenadiers ou de kiwis je vois le Mont Olympe, culminant à 2918 m, et pour ainsi dire au bord de la mer. Je ne peux tout de même pas passer à côté sans y monter faire un tour. Il y a longtemps que c'était prévu, je me suis renseignée. Savoir où camper, où laisser le vélo, comment faire, par où, bref, je suis au top renseignée et c'est donc sereine que je rejoins le dernier village : Litochoro. Courses faites pour deux jours pleins, je passe au centre d'info du parc national histoire de faire confirmer que je pourrai planter ma tente au bout de la route et qu'on y trouve de l'eau de source. La nana me propose même de laisser une partie de mes affaires mais je ne suis pas friande de ce genre de plan qui m'oblige à repasser pendant les horaires d'ouverture... entre autres raisons. Et je monte tranquille (c'est trop raide pour prétendre vouloir aller vite, et j'aurai besoin de jambes en état demain !) jusqu'à Prionia. Le parking est blindé et en pente forte, je ne vois pas trop où mettre ma tente, je demande au restau qui m'indique un endroit tip top, plat, dallé, propre, bref nickel. Bon j'ai le départ du sentier juste sous le mur de soutènement donc le bruit du passage des randonneurs et le claquement des bâtons de marche sur les pierres, mais ils ne me voient pas. Bonne première journée d'ascension avec donc 80 km au compteur, 1500 m de positif pour seulement 450 de négatif et le tout à plus de 16 km/h de moyenne tranquille, ça va plutôt bien. Exceptionnellement je m'offre une grosse bière bien méritée.

 

Je ne m'affole pas trop le lendemain, me lève en même temps que le jour, déjeune comme d'habitude, cadenasse toutes mes sacoches et sacs après le vélo et le vélo après une barrière en bois juste en face du bar, bien en vue. Je ne me fais pas trop de souci. Il est 8 h 06 et 1100 mètres à ma montre. La montée jusqu'au refuge A est facile, sur un sentier sans difficulté technique et en moins de deux heures j'y suis, 2100, sans essoufflement aucun. Ensuite la pente s'est relevée, le terrain est devenu un peu plus technique et juste sous l'antécime Skala c'est carrément raide. Là, je commence à me dire que ça va tirer méchant dans les jambes demain. À Skala démarre le terrain vraiment rocheux qui permet l'accès au trône de Zeus. Et ça ne rigole pas, c'est de la vraie varappe, bien exposée, bien assez pour moi. Je ne suis pas super à l'aise dans ces pentes où la moindre erreur est fatale tant il y a de gaz en dessous et parfois des deux côtés. C'est équipé pour poser une main courante mais tout le monde passe comme ça et il n'y a que moi qui ai un casque, ce qui me semble loin d'être inutile. En effet certains passages sont des cheminées ou carrément des bouts de face où il y a du monde à tous les étages. C'est exposé en chutes de pierres, mais aussi en chute tout court. Beaucoup de monde s'arrête à Skala. Et ça monte et ça descend dans ces rochers, et ça n'en finit pas. Il faut une heure de crapahut comme ça pour rallier Skala à Mytikas, le point culminant à 2918 m. Je vois enfin l'intégralité de l'itinéraire, il me reste un ressaut à descendre puis un goulet à remonter, une vingtaine de mètres de déniv, et je serai au sommet. Sauf que le ressaut je ne l'ai pas senti bien. Du gaz devant, à gauche, à droite, aucun droit à l'erreur, je n'arrive même pas en me penchant un peu à voir où je peux poser les pieds plus bas. J'ai fait demi-tour. À une encablure du sommet mythique de l'Olympe j'ai fait demi-tour. Je n'ai pas voulu prendre le risque, je crois que j'en avais assez de serrer les fesses dans ce rocher avec la mer 2900 mètres plus bas. Je ne sais pas si je suis déçue car je ne me pose pas la question, mais ce que je sais c'est que ce soir je suis vivante et entière. Revenue à Skala, je suis allée vers Skollo, un sommet à 2907 m, puis suis descendue par un itinéraire bucolique et plus long qui m'a offert des vues sur d'autres versants, d'autres vallées, bref d'autres ailleurs. Et c'était beau et j'étais enfin seule. Puis j'ai rejoint l'itinéraire conventionnel et suis redescendue bivouaquer au même endroit qu'hier. 2000 m de positif, autant en négatif. Pour une reprise de la rando pédestre après plus de 5 mois à pédaler, ça calme. Bière, étirements, je mets toutes les chances de mon côté pour que mes jambes fonctionnent demain. Et au sommet je n'ai vu aucun Dieu, l'Olympe n'est qu'un vulgaire tas de cailloux, ah ah, le plus haut de la Grèce. Et c'était beau. Lorsque je suis arrivée en bas, un hélico tournait dans la montagne, ce matin c'était un drone. Et maintenant je vais voir les Météores par les routes de montagne.

 

Météores, Delphes, Athènes, Corinthe, Epidaure, Monemvasia, Mani

(De quoi se faire mal aux jambes)

 

Mon itinéraire après l'Olympe passe par les Météores. Pour les rallier je choisis les petites routes tranquilles qui montent et qui descendent, posées sur le terrain sans pont ni tunnel, qui contournent tous les thaweggs, tombent dans les vallées voire les ravins pour mieux remonter en face, en lacets ou droit dans le pentu. Mes courbatures dantesques suite à ma folie sur l'Olympe me permettent tout de même de cumuler encore des dénivelées positives de 1600, 1700, 1350 les jours suivants. J'ai mal aux mollets, je ne peux me mettre en danseuse et ne peux marcher normalement mais je n'ai aucune difficulté à monter bien sagement assise sur ma selle.

 

Donc les Météores, m'y voilà. J'y arrive par une petite route qui plonge littéralement sur ce petit massif surprenant sous tous rapports. Ses formes, sa roche, sa dimension, tout étonne. Il est totalement différent de tout ce qu'il y a autour. On se retrouve soudain avec des murs et des parois très hautes et très lisses avec sur leur sommet ces monastères au nombre de sept je crois, accessibles le plus souvent seulement par des escaliers taillés dans la roche. Certains sont petits, d'autres beaucoup plus gros. La route qui fait le tour de tout le massif ne doit guère dépasser les 15 kilomètres et ce site est mondialement connu ! Bien sûr chaque monastère est classé par l'Unesco. Bien, donc j'y suis arrivée par en haut. J'avais dormi la veille dans la montagne sur une petite éminence et j'ai cru m'envoler toute la nuit avec ma tente en guise de parapente. Mais bon, je voyais toutes les lumières des routes et des villes en contrebas, tout ce gaspillage d'énergie. J'avais décidé d'aller visiter l'intérieur d'un ou deux de ces monastères mais quand j'ai vu les files de bus et 60 fois plus de Japonais en descendre et s'engouffrer dans les lieux sacrés, j'ai abandonné l'idée et me suis contentée des extérieurs, mais je suis tout de même allée les voir tous, ce qui demande quelques efforts.

 

Ensuite j'ai pris la route pour visiter le dème de Delphes où je suis arrivée deux ou trois jours plus tard après des étapes toujours physiques et plusieurs cols à passer. J'ai pu voir le temple d'Athéna avec le soleil mais à partir du moment où je suis entrée dans le site archéologique du temple d'Apollon, il s'est mis à pleuvoir. Pas embêtée avec les contre-jours pour les photos ! J'ai là aussi fait le tour et me suis enfilée trempée comme une soupe dans le musée afin de sécher. Pendant ce temps mon vélo et mes affaires sont sous la flotte à l'entrée... Et mon ordi recharge à la caisse ! Je suis toujours aussi peu friande des musées quoique celui-ci m'ait impressionnée par la qualité des statues de marbre sorties du site par les fouilleurs français dans les années 1890., mais les musées c'est pratique pour attendre la fin de la pluie. Une fois les orages passés j'ai récupéré mon matériel et suis allée camper sous le soleil revenu en plein. Le ciel est bleu et je suis verte ! Il aura plu deux heures trente cette semaine...

 

Allez, je poursuis et plonge sur le golfe de Corinthe avant de remonter aussi sec et sous un ciel qui chiale par intermittence j'approche d'Athènes. Difficilement car les orages m'obligent à faire des pauses de plus de deux heures parfois et le vent de face de folie me plante à 18 km/h dans les descentes debout sur les pédales. Et je suis bien contente de savoir qu'à Athènes je serai logée, je suis attendue, c'est bon pour la motivation. Les Grecs ont plutôt un bon comportement avec les cyclistes, je n'ai vraiment pas à me plaindre. Les plus gros axes ont des accotements, la voirie est en très bon état général, et sur les petites routes, ils sont cools. J'ai toujours mon écarteur de danger mais je crois que je pourrais m'en passer. Ils sont aimables et souriants, c'est un pays facile. Le fait de pouvoir camper partout facilite les choses, rien n'est clôturé. Pendant ces premiers jours en Grèce, je relis l'Iliade et l'Odyssée... histoire de me mettre dans le jus. Il faudra que j'enchaîne avec les légendes de la Grèce Antique.

 

Mon dernier bivouac avant la capitale est un des plus cradingues du voyage. J'ai demandé à planter ma tente sous un hangar ouvert super propre mais le type m'a envoyée dans une cabane au pied de la colline en face. « Tu peux entrer dans la maison, la porte est ouverte ». Les écuries d'Augias, c'est de circonstance. Il y avait un balai, heureusement. Je suis restée car il pleuvait, au moins j'étais à l'abri, j'ai monté ma toile intérieure sur ma bâche après avoir dégagé le plus gros des crottes de souris entassées depuis des décennies et ai suspendu mon sac de bouffe à un crochet pour la nuit. Porte ouverte à cause de l'odeur, j'ai bien dormi.

 

Le lendemain j'atteins Athènes après une étape heureusement assez facile de 131 km. 20 km d'agglomération avant d'arriver au centre où je loge 3 nuits chez Spiros. Ce n'est pas dans un quartier favorisé, la population est très métissée mais la proximité du centre est un atout majeur. Pas besoin de prendre les transports en commun, je fais tout à pied. Pendant deux jours j'ai donc arpenté la capitale grecque. Et si certains lieux en ce voyage manquaient un peu de vieille pierre, pas de souci, il y a de quoi se rattraper ici. Partout dans la ville, des sites fouillés, des fondations, d'anciennes installations, en plus ou moins bon état. Et puis l'Acropole bien sûr, sur la colline qui surplombe la ville. J'ai pas fait dans la dentelle, j'ai pris le billet qui donne droit à la visite de sept sites (ce n'était pas nécessaire car les plus petits sites on les voit tous bien depuis la rue mais bon...), et je les ai visités les sept. Je suis aussi allée voir le stade, immense. J'ai grimpé sur la colline des Muses pour prendre de la hauteur, respirer un peu. Quelques collines émergent comme ça dans la ville, des minuscules îlots de verdure dans un océan de béton. Ce qui impressionne c'est la superficie de cette ville, c'est E-NORME. De tous les côtés on n'en voit pas la fin, à part là où il y a la grande bleue. Et puis Athènes, c'est sale. Il y a des détritus partout, les rues ne sont pas larges, c'est assez étouffant à part le centre vraiment où c'est un chouillas plus aéré. Et puis c'est la ville des graffs par excellence. Jusqu'à trois mètres de haut, tout est peinturluré, partout, dans tous les quartiers sauf celui des ambassades. À part quelques fresques ou jolis dessins, pas grand chose de remarquable vu la quantité. Surtout des gribouillis. C'est une ville sympa, vivante. Je devais y arriver par le parc national au nord mais Spiros m'a déconseillé cet itinéraire car j'aurais du passer dans les banlieues pas trop fréquentables sans risque de se faire caillasser ou dévaliser... Voilà, j'ai bien aimé cette ville.

 

Je suis alors partie vers le Péloponnèse. C'est cette presqu'île devenue île quand a été percé le canal de Corinthe. Je suis descendue jusque dans le port du Pirée, puis j'ai pris un bateau, 10 mn de repos, pour l'île de Salamina que j'ai ensuite traversée à vélo avant de réembarquer pour me faire ramener sur le continent. Cette solution m'évite le contournement de toute la baie et une bonne partie des complexes d'hydrocarbures, raffineries et gazs de la sortie d'Athènes. J'en aurai quelques-uns tout de même, deux ou trois, c'est assez. Donc direction le canal de Corinthe que je passe pile quand mon compteur affiche 14 000 km. Le canal, une tranchée de 6343 m de long par 25,6 de large, 79 de profond et 8 sous le niveau de l'eau, creusé à la fin du 19ème S, travaux dirigés par les Hongrois. Le canal évite alors le dangereux contournement du Péloponnèse. Avant le canal, certains équipages tiraient leur bateau sur une espèce de chemin empierré dont deux minuscules tronçons restent visibles tout au nord, le Diolkos. Je passe le canal sur le pont routier par un jour sans soleil et file en direction du site archéologique d'Epidaure. C'est là qu'exerçait Asklépios, Dieu de la Médecine, celui à qui on doit le serpent pour les pharmacies et les toubibs. Mais à Épidaure si effectivement on devine au sol l'empreinte des anciens bâtiments, thermes, fontaines, dortoirs etc, c'est surtout le théâtre qui est remarquable. 12 000 places, rien que ça.

 

Après Épidaure que je visite quasi à l'ouverture avant l'arrivée massive des bus de touristes de partout, je vais voir Nauplie ou Nafplio (c'est la même chose). Cité fortifiée de toute part, au bord de la mer, elle a gardé un joli centre ville aujourd'hui très touristique et commercial. Ruelles dallées, petites pelouses proprettes, petit port aménagé en promenade et fort sur un îlot en mer à quelques encablures. Sur la colline au premier étage un fort et au sommet une vraie forteresse dont les murs descendent sur l'éperon rocheux dominant Nauplie. Je fais le tour de la baie et longe alors la mer un moment. La côte est magnifique, elle est très difficile à vélo avec des montagnes russes tuantes à répétition mais ça vaut le coup. Et puis entre deux jours couverts, le rayon de soleil met enfin du contraste dans les couleurs du paysage. Le lendemain est couvert à nouveau, la route quitte le bord de mer et monte dans la montagne. En 70 km, j'ai du voir une vingtaine de véhicules et deux villages minuscules. Quelle tranquillité. Mais pour passer de la mer à la mer et sur le même versant encore, j'ai du monter à plus de 1000 m d'altitude et me taper 1700 m de dénivelée positive. Le Péloponnèse vu d'en haut. Des arbustes piquants, des chèvres un peu, un relief torturé et compliqué, et des couleurs qui commencent à virer en cette mi octobre. C'était dur mais c'était authentique. Tout ça pour aller jeter un œil à cette autre ville forteresse sur son bout de rocher en mer : Monemvasia.

 

J'y suis le lendemain assez tôt. Le ciel est couvert toujours donc il faut oublier les belles façades éclatantes de blancheur sur mer turquoise. Je me console en me disant qu'au moins je ne serai pas enquiquinée par les contre-jours... Je prends mon temps pour visiter la ville basse, la ville haute et la citadelle. C'est assez étonnant, de nulle part sur terre on ne voit tout ça. La ville basse est entièrement entourée encore aujourd'hui de fortifications imposantes, adossée à la falaise en haut de laquelle se situe la ville haute qui est aujourd'hui un site archéologique. Il reste des ruines, en bon état tout de même. Bref, Monemvasia vaut le coup d'oeil. En redescendant je constate que mon vélo a été déplacé, je ne sais pourquoi car il ne pouvait pas gêner. Mais il y avait le gros câble antivol, ils n'ont pas soulevé ma monture mais ils l'ont roulée. Le câble fait trois tours autour de la cassette et du dérailleur, celui qui a déplacé avait manifestement envie de tout casser. Je termine après au moins dix minutes de tout désentortiller tout ça, les mains pleines de cambouis pour avoir empoigné le dérailleur à pleine pogne et je ne sais pas par quel miracle il n'y a aucune casse. Ouf.

 

De Monemvasia, il a fallu refaire de la montagne, encore et toujours, les cols et les montagnes russes le long du littoral se succèdent à un méchant rythme et je capitule au bout de 64 km pour me poser une fois de plus dans une plantation d'oliviers avec vue sur la mer... et les montagnes du lendemain. Je suis alors entrée dans la région du Magne ou Mani en grec. Après avoir traversé quelques dizaines de kilomètres de plantations superbes d'oliviers, d'orangers, de citronniers, de grenadiers entre autres, je suis de nouveau en bord de mer, à son niveau ou beaucoup plus haut dans le coteau. Je veux faire le tour de cette péninsule au sud de Kalamata car tout au sud il y a ces villages à l'habitat très particulier en forme de tours défensives. Ils sont pendus sur les versants raides, avec des vues époustouflantes sur le littoral torturé. Les routes sont beaucoup moins lisses qu'ailleurs, les rampes à 15% sont monnaie courante, il passe une auto tourtes les demies heures et il ne faut pas trop compter me ravitailler en cours de route bien qu'en général il y ait un troquet ouvert dans chaque village. Certains de ces villages ont été complètement désertés mais aujourd'hui ce sont les Allemands qui les achètent parfois en entier avant de retaper les maisons et de les revendre une par une, à d'autres Allemands... Qu'importe, cette région vaut vraiment le détour, très loin du tourisme de masse qui commence toutefois à s'essouffler en cette mi-octobre. Gythio, Vathia, Aeropoli et tous les petits villages entre sont un enchantement, je me crois parfois en Svanétie en Georgie sauf qu'ici en fond d'écran il y a la mer enfin turquoise. Villages de pêcheurs, la vie va calme et paisible, pas d'affolement, pas de stress. Les minuscules épiceries font office de bar, de poste... de tout et les hommes aux terrasses entre deux travaux discutent les nouvelles du jour.

 

Un soir j'ai entrepris de changer mes plaquettes de frein à l'avant car il ne reste pas bien de la matière sur le support. Je n'avais jamais fait ça, ce n'est pas sorcier sauf que bien sur ce n'est pas allé comme voulu, que les neuves ne sont pas parfaitement identiques aux vieilles, que j'ai du bricoler et que ça m'a pris plusieurs heures. La lune pleine ne suffisait pas à m'éclairer, elle faisait pourtant ce qu'elle pouvait, de plus en plus haut dans le ciel. J'ai terminé tard à la frontale avant de cuisiner tout de même mes 200 gr de pâtes avant de passer enfin à la position horizontale tant méritée.

 

J'ai accumulé des kilomètres et des dénivelées dantesques depuis Athènes, faisant en moyenne 100 km et 1500 m de déniv positif par jour, le tout sous une chaleur tout juste tenable en milieu de journée. Je dégouline en permanence mais heureusement les nuits sont correctes, autour de 20 degrés et je ne récupère pas trop mal. Cependant, la dernière étape pour arriver à Kalamata, réputée pour ses olives, a eu raison de mon entre-jambes. Après 124 km et 1750 m en positif, j'arrive chez Elisa et la promesse d'une bonne douche complètement irritée. Transpiration et frottement durant des heures et des heures ne font pas bon ménage. Un jour de convalescence s'impose. Et puis j'avoue, cela faisait un mois que je n'avais pas dormi dans un lit, avec une chambre à moi, dans une maison propre et confortable et ça fait du bien ! Et cette pause non prévue me permet de faire cette mise à jour, de rescotcher mes godasses de vélo qui commencent à montrer des signes de fatigue, de faire une bonne lessive et de faire un check de mon vélo avant de reprendre la route demain. Je suis passée au point le plus méridional de ce périple au sud du Mani vers Vathia, il ne me reste qu'à remonter au nord, quasi toujours au nord et les prochaines nouvelles devraient vous parvenir d'Italie.

 

Cap au nord !

 

Bien, donc je reprends la route après cette pause bienfaisante d'une journée à ne rien faire de physique à Kalamata. Direction les gorges de Loussios. La route pour les atteindre ne déchire pas trop par contre une fois dedans, la valse des rampes à 15%, parfois longues, les bouts de piste, la chaleur, tout est revenu d'un coup, paf. C'est vrai que les gorges sont belles même s'il faut bien avouer que c'est loin d'être le Verdon mais les villages suspendus dans les coteaux et les monastères troglodytes ne sont pas dégueu. Je dors ce soir là après une nouvelle et nième journée à plus de 1700 m de positif et 100 bornes dans une maison dont la construction a visiblement été abandonnée, au moins à l'étage. Le lendemain est fait du même bois, je pensais avoir une journée facile, le terrain bien descendant jusqu'à Ancient Olympie, mais les routes si pentues et si étroites ne permettent pas de descendre à plus de 20 km/h et je ne parle pas des montées : les passer sur le vélo n'est déjà pas mal.

 

Ancient Olympie. Comme à Epidavros, je tente le coup de demander un billet moitié tarif. Et ça marche ici aussi ! Je change de souliers et hop, me voici dans cet endroit mythique qui a vu naître les Jeux Olympiques de l'Antiquité. Les restes sont assez conséquents, ça vaut le coup et le billet est également valable pour le musée du site archéologique où sont en général rapatriées les statues et objets trouvés sur le site, ainsi que le musée de l'histoire des Jeux Olympiques de l'Antiquité. Autrement dit, tout cela m'a occupée plusieurs heures et en sortant je n'ai que le temps de faire quelques courses, trouver de l'eau et un coin pour monter ma tente.

 

La nuit est désastreuse, diarrhée carabinée inexpliquée. Je passe ma nuit à entrer et sortir de ma tente, puis à 4 heures du matin à faire la lessive de mon drap sac. Le résultat est que j'utilise toute ma réserve d'eau et n'ai même pas de quoi déjeuner au matin, ni rincer cette lessive. Donc une halte s'impose au premier robinet sur la route, pour remplir les bidons mais aussi rincer mon linge cette fois-ci propre. Heureusement que j'ai toujours un peu de lessive avec moi et cette très précieuse cuvette pliante que j'utilise quasi tous les jours pour me doucher.Je remballe le tout dans un sac plastique bien étanche. Ma tente est trempée, mon drap sac est trempé, mon gant, ma serviette, ma cuvette. Et la journée est difficile. Le relief est toujours aussi tuant, je m'accroche mentalement à cette idée de traverser le grand pont de Patras le soir-même. En effet, 24 km de zones urbanisées le précèdent, par contre à la sortie je ne devrais pas avoir trop de souci pour trouver un endroit. Je quitte le Péloponnèse et remets le pied sur le continent à 16 heures pétantes après 3,5 km de pont. Quelques minutes plus tard un endroit est trouvé. C'est bien sûr quand la nuit arrive que tous les chiens du voisinage, jusque là silencieux, se mettent à japper et que les réverbères s'allument, dont un juste au dessus de ma toile. Bordel ! Tout a séché, j'ai les lumières de Patras en face, je suis en retrait de 25 mètres de la mer. Il y a pire quand même, et j'ai de l'eau courante au robinet avec un bout de tuyau, j'ai pu me laver à grandes eaux...

 

Ce Péloponnèse que je viens donc de quitter m'a fait bien mal aux jambes. Je ne suis certes pas passée par les endroits les plus aisés mais cette île mérite qu'on s'y attarde un peu. J'ai du faire des choix, je ne suis pas allée à Mycènes, pas vu non plus les sites archéologiques de Mistra et de Corinthe, pas vu Pylos, mais j'en ai vu l'intérieur et la côte, j'en ai vu surtout la faible densité de population, les villages suspendus, dans le temps comme dans le terrain, j'ai croisé des petites vieilles vêtues de noir de la tête aux pieds et j'ai vu les hommes aux terrasses des cafés, les prêtres orthodoxes avec leur grande barbe, les petites églises nichées aux endroits les plus improbables, les couleurs intenses du rivage, les forteresses nombreuses, les ruelles pavées ou en escaliers. Raisins, oranges, citrons, olives, grenades et kiwis sur le bord des routes, tomates succulentes toujours. Bref c'est comme souvent voire toujours, si on veut voir les choses il faut se donner un peu de mal et rien n'arrive tout cuit dans le bec.

 

L'objectif est maintenant de rejoindre Igoumenitsa au nord, presque à la frontière avec l'Albanie pour y prendre un bateau pour l'Italie. Je ne fais plus de détour touristique. Suivre la côte tout le long m'est impossible car il y a le détroit de la lagune de Treveza à traverser. Pour ce faire il y a un tunnel sous la mer, interdit aux vélos, et pas de bateau. Je dois donc rester à l'Est de cette baie quasi fermée. Sur ma route il y a des lacs et des petits bourgs, rien de très particulier. Des sites archéologiques de moindre importance sont régulièrement indiqués, je me baigne de temps en temps, l'eau est bonne et toujours aussi belle. Une étape de plat est la bienvenue, sauf que j'ai du vent de face qui me scotche à 14 km/h au plat et encore en forçant bien. Déprimant, rageant. Je me pose, vide un demi glacé cul sec, me baigne et me pose juste après. Le lendemain, au terme d'une étape courte en distance mais encore bien montagneuse, j'atteins enfin le port d'Igoumenitsa. Le billet est pris dans la foulée, mon bateau part à minuit pour Brindisi, le plus au sud que je puisse trouver, dans les Pouilles au sud de Bari. 9 heures de traversée, aurai-je besoin du sac à beurk ?

 

Cela fait exactement un mois que je suis entrée en Grèce. Un mois bien rempli, intense et dense. La Grèce : le pays où tu n'en fais pas si t'es à vélo ! La vie va plus tranquille que dans les pays d'Europe occidentale et une palme à décerner aux automobilistes. J'ai très rarement levé le bras en guise de contestation contre un mauvais comportement. Le trafic est plus que fluide un peu partout et les chauffeurs respectueux, ça fait rudement plaisir. Puisse l'Italie être du même bois. C'est un chouette pays à parcourir à vélo, et puis l'éternel été... Nous sommes le 20 octobre, il fait toujours autour des 28-30 degrés, trop chaud pour moi, et autour de 20 degrés la nuit. Je guette la météo italienne, dix jours de beau annoncés encore...

 

Bien, la mer fut d'huile, pas une ride et donc pas besoin de sac à beurk. J'avais pris avec moi mon matelas et mon sac de couchage, j'ai ainsi pu m'installer confortablement dans un coin tranquille de la salle des fauteuils numérotés et pioncer. L'arrivée à Brindisi s'est faite au moment du lever du soleil et les couleurs étaient belles sur ce joli port. J'ai décidé de longer la côte et de faire le tour du talon de la botte, le sud des Pouilles, je ne visite donc pas Brindisi, ni Lecce mais traverse une très belle réserve naturelle sans voiture, puis une zone militaire interdite ni vue ni connue. La route, très tranquille en cette morte saison où 9/10 des installations et commerces en tout genre ont porte close, suit la côte superbe. L'étape est plate et le vent faible, ça me va bien comme ça après cette nuit amputée de plusieurs heures. Roca, joli, puis Otrente, le point le plus à l'Est de ce pays, juste sous le Monténégro. Le sud de l'Italie est à la même latitude que le nord de la Grèce. J'ai pris une heure de décalage horaire, il fait maintenant nuit noire à 18 h 15. Cela me fait du bien aussi de revenir dans un pays où je comprends l'alphabet et les gens, racines latines obligent. Et le fait d'entamer la dernière partie de ce périple est bonne pour ma motivation à l'heure où mon planning pour l'hiver est déjà quasiment déterminé. Les choses qui arrivent poussent gentiment les précédentes à la porte.

 

La route qui fait le tour du talon de la botte donne souvent la vue sur la mer, tantôt en balcon, tantôt au raz de l'eau. Je passe le phare du sud et commence à remonter en m'arrêtant dans les endroits les plus remarquables. Les plages sont une invitation à la baignade mais il faut que j'avance. Sur ces plages de sable sont étalés quelques couples de retraités et quand la côte est rocheuse, ce sont d'autres retraités, qui pêchent installés sur leur pliant. Je vois Gallipoli et Tarente au passage. Ce sont des villes dont le centre historique pourrait s'appeler « médina », et bâties sur des îles. Les ruelles à l'intérieur sont si étroites et les bâtiments si hauts que jamais les rayons du soleil n'atteignent le sol. Il y fait frais et je me crois en Espagne ou même en Tunisie. À Gallipoli on entre et ressort par le même pont, bordé de fortifications. À Tarente, on entre par un pont et sort à l'autre bout par un autre pont. Tout le long du rivage, toujours ces tours en pierre et ces petites constructions rondes typiques. Certaines maisons, comme les murs, sont en pierre sèche, magnifiques ouvrages. À Tarente, où je chatouille de mes roues la plante du pied italien, je quitte la mer le temps de traverser vers l'Adriatique. Je suis revenue à la latitude de Brindisi et me dirige droit vers Alborebello.

 

Avant d'arriver dans ce village je vois déjà dans la campagne ces maisons rondes aux toits pointus. Comme chez les Stroumpfs ! Beaucoup ont le mur circulaire blanc tandis que le toit est en pierre, mais d'autres sont totalement en pierre. Certaines sont isolées au milieu des champs, d'autres, agglomérées par deux ou trois forment une maison d'habitation plus grande. C'est assez particulier et cela devait bien maintenir le frais en plein été. A Alborebello, il y en a des centaines, dont certaines sont ouvertes librement au public afin de voir l'intérieur. Une pièce sous chaque chapeau pointu. J'ai déambulé quelques temps avant de reprendre ma route vers Bari, que j'ai passé en rase motte pour aller camper à peine plus loin entre la mer, la nationale, l'autoroute, la voie ferrée et l'aéroport. J'ai dormi comme une masse. Je longe la côte, plate, avec un bon vent latéral. Jolis villages fortifiés, petits ports paisibles mais tout de même le moindre village est une petite ville...

 

À Margharita de Savoie, je suivais des autos, j'en avais derrière, j'en avais en face. Comme souvent, dans ces centre-ville italiens, la rue était recouverte de ces grosses dalles inégales de calcaire usé par le passage répété des voitures depuis des décennies. C'est lisse, très lisse. C'était un peu en dévers et soudain ce fut mouillé, non par la pluie mais probablement par le commerçant qui avait nettoyé devant sa devanture. Je n'ai rien pu faire, je me suis vautrée. Mon short et ma cuisse ont récuré le pavé sur trois mètres de long, le support de mon rétro a cassé net, mon coude a laissé un peu de peau et de sang en Italie, mon poignet … mon poignet a cogné. L'intérieur de mon mollet opposé a tout de suite accusé le coup en montrant un hématome. J'ai mis du temps à me relever. Du coup dix Italiens sont descendus de leur bagnole ou des trottoirs pour m'aider à me relever, mon vélo et moi, et débarrasser la chaussée afin que le trafic puisse reprendre son cours normal. On m'a proposé de m'emmener voir un docteur. La première réponse qui m'est venue à l'esprit fut « Je ne suis pas footballeur » mais je me suis abstenue... Il me semblait qu'il n'y avait que le choc au coude, j'ai remercié et ai repris la route. Le soir même je me faisais piquer par une guêpe, dans le dos la salope !

 

Bien, j'emballe mon poignet le lendemain matin. Après réflexion je change mon parcours et monte au village Monte San Angelo classé à l'Unesco et qui me nargue là haut, 800 m plus haut, accroché dans le versant. Au lieu de faire le tour de l'ergot de la patte ou de l'éperon de la botte, je vais couper et monter donc dans le parc national Gargano. Maisons blanches mitoyennes par dizaines construites en escaliers le long de rues elles-mêmes en escaliers... Monte San Angelo est envahi de touristes descendus de bus 60 places mais le paysage est beau vu d'en haut. Je rejoins ensuite San Severo où je suis hébergée, nourrie, blanchie par l'asso Caritas, catholique. Je prendrai le repas du soir au réfectoire avec une vingtaine d'hommes. Pourquoi pas de femmes ? La question demeure. Mon poignet me fait moins souffrir.

 

La journée suivante est pur bonheur. Température idéale, pas de vent, matinée ennuyeuse mais ensuite, que du bon. Beau relief sans rien de trop raide, petits villages posés sur des bosses et tous fortifiés, gens sympas.. Tout nickel. Et quand je prends de l'eau chez un particulier pour mon bivouac, il me donne une verrine de confiture faite par sa maman. Je trouve 300 mètres plus loin, à l'écart de la route et invisible une maison inhabitée pourvue d'un grand avant-toit sur une dalle en béton propre. L'idéal, je n'aurai pas de rosée et pourrai replier demain mon matériel sec. J'ai quitté les Pouilles et suis entrée dans la région de Molise, petite, inconnue de moi, jolie, assez peu peuplée à première vue et avec un relief assez compliqué. Mon poignet est une histoire qui va rapidement être oubliée.

 

Cette région est vite traversée et j'entre dans les Abruzzes dont les sommets culminent à plus de 2200 mètres. Les hauteurs du massif font l'objet d'un parc national où les ours et les loups sont bien présents. Je passe par ce parc même s'il faut monter encore et toujours mais les couleurs automnales sont superbes en montagne, Barrea et son lac lové entre des sommets en feu ou pelés à son charme. C'est très joli et j'ai toujours la chance d'avoir le soleil. Il fait frais mais je me régale encore. A la maison du parc on me signifie l'interdiction de planter ma tente dans le parc. Je demande où dormir gratuitement alors ? La ranger passe deux coups de fil sans issue et m'envoie finalement au camping 4 km plus haut. J'y négocie sans mal la gratuité mais profiterai tout de même d'une prise pour recharger mon tel et d'une douche bien chaude. La nuit est glaciale, la tente est raide gelée au matin, toute blanche et le soleil mettra des heures à se pointer dans ce fond de vallée. Je remballe comme ça. Je continue à monter sur cette route déserte, sinueuse et magnifique, le paysage régale mes yeux qui transmettent à mon cerveau qui à son tour commande aux jambes de continuer. La motivation est bonne. Quelques kilomètres de montée et j'ôte les gants, le buff, la polaire, le pantalon. Je garde toutefois les chaussettes en laine de l'armée belge... Je passe le col à 1366 m et plonge à 700 m, passe à Avezzano, puis vais camper au bord d'un lac de barrage dans la région Latium. C'est celle de Rome que j'ai dépassé en latitude aujourd'hui. Il fait maintenant nuit noire à 17 h 15, je dois m'arrêter vers 16 heures si je veux monter mon camp, me laver et manger avant la nuit. J'avance bien. La pluie annoncée ne passera visiblement pas le relief, c'est pour ça aussi que je suis restée au centre du pays, et je continue à remonter dare-dare à raison d'une centaine de kilomètres par jour. Je ne peux guère faire plus avec ces jours de plus en plus courts sauf si je suis hébergée.

 

Je suis sous ma tente pour poster cette mise à jour, j'attends que le soleil se lève entre deux nuages pour sécher un peu ma tente. Je ne suis pas très pressée aujourd'hui, il fera meilleur cet après-midi que ce matin, je n'ai que 75 km à faire, suis attendue à Terni en Ombrie ce soir mais tard. Les rayons de soleil annoncés dans les 10 prochains jours sont rares, pluie, averses, pluie, averses. Les choses vont se compliquer, on ne peut pas dire que les Warm Shower italiens soient très réceptifs ni actifs, mon rythme risque de s'en trouver fort diminué. Le but sera de me maintenir dans des conditions acceptables pour pouvoir aller au bout. Et j'espère que le prochain post viendra de France.

 

Avancer malgré les intempéries.

 

J'atteins Terni rapidement au terme d'une étape facile qui est à marquer sur le calendrier. Mais il faut que j'attende ma logeuse qui ne rentrera finalement du travail qu'à 20 heures passées. J'ai un peu regretté de ne pas avoir continué mais bon, ça fait une journée de repos (80 km tout de même). J'en profite pour aller chez un vélociste faire mesurer l'usure de ma chaîne qui a déjà plus de 6000 km et ma foi, elle n'est qu'à 70% donc ira au bout du voyage. Tandis que j'attends Elena dans le hall de son immeuble, les gens qui passent ont diverses réactions à mon égard et la personne qui ne m'a même pas adressé un regard est sûrement celle qui a appelé la police. Donc j'ai eu droit à la visite de ces messieurs, je leur ai expliqué ma situation, je pense que cette histoire les a fait sourire, je leur ai même taxé une clope. Du coup celui qui ne fumait pas me dit que c'est dangereux de fumer, je lui réponds que c'est encore plus dangereux de faire du vélo sur les routes italiennes. De quoi je me mêle ? Mais enfin bon, quelqu'un a appelé la police, je suis bien en Europe de l'Ouest et sa psychose !

 

De Terni je prends la direction de Sienne que j'atteins deux jours plus tard. Je visite rapidement la ville, trop vite, mais les jours sont si courts que je ne peux pas m'attarder plus. 1 h 30 de visite là où il en faudrait au moins le double. Pas un rayon de soleil, ciel nuageux mais je m'estime heureuse, je n'ai encore pas pris d'eau à part sous la tente, et si peu. Tous les jours les prévisions pour les jours à venir sont très mauvaises et le jour J, c'est sec. Je ne sais pas jusqu'à quand ça va durer mais pendant ce temps j'avance. Sienne, de jolies places, de très hauts murs, des rues en pente bien sûr, et pavées, des terrasses, des babioles, des touristes, un patrimoine très riche, un centre historique piéton plus grand qu'un mouchoir de poche et sa fameuse place en forme de coquille Saint Jacques et le Duomo. Il aurait toutefois fallu un rayon de soleil pour mettre en valeur tous ces trésors. Je quitte la ville deux heures avant la nuit, fais le plein d'eau, passe encore quelques rampes et trouve un emplacement pour dormir dans un bosquet. J'ai le bruit de l'autoroute de l'autre côté de la vallée, boules Quies conseillées. Ces deux journées depuis Terni ont été épuisantes par les rampes, les montagnes russes incessantes à monter et descendre des collines toscanes. Jamais je ne suis montée très haut ni longtemps mais c'est un relief à répétition, des buttes sur lesquelles il faut grimper pour descendre de l'autre côté. Je cumule chaque jour plus de 1200 m en positif sans jamais en faire plus de 100 d'un coup, et souvent même pas plus de 20, debout sur les pédales. Les rampes sont raides, je passe parfois limite sur le vélo. La campagne est belle, les vignes ont viré de couleur et sont rouille, certaines portent encore des grappes noires et flétries pour les vendanges tardives, la terre se repose, proprement labourée.

 

Le jour suivant je petit-déjeune sous la tente, il s'est mis à pleuvoir juste au moment du réveil, mais ce soir je sais que je serai au sec donc la motivation est là. Ce sont encore des reliefs, des villages perchés fortifiés magnifiques classés à l'Unesco, des vignes esthétiques. Mais le ciel pleure, tout gris, et le plafond est bien bas. Je reste en short, il ne fait pas froid, et sur une veste très légère manches longues je mets mon sac poubelle dans les descentes pour ne pas attraper froid sans pour autant mouiller ma veste de pluie sous laquelle j'étoufferais. L'habillement n'est jamais simple à gérer quand le terrain n'est pas régulier et qu'il pleut. Il ne faut pas prendre froid quand ça descend, ne pas étouffer quand ça monte, tenter de mouiller le moins de vêtements possible car ce n'est jamais simple à sécher... J'arrive chez Nunzia à Ponsecco, 25 km avant Pise en début d'après-midi. Contre toute attente la fin de journée n'est pas si pluvieuse et je me dis que j'aurais pu aller plus loin. Ceci dit, j'ai fait mes 80 km et 1300 de déniv, la journée est faite et ce qui tombe dans la nuit me fait dire que j'ai pris une sage décision. Le lendemain je reste à ne rien faire, il pleut. Cela aurait été possible de bouger bien sûr mais je préfère attendre un jour et me donner une chance d'avoir un rayon de soleil à Pise. D'ailleurs je ne fais pas RIEN puisque je trouve de quoi me loger toutes les nuits jusqu'à Cagnes Sur Mer, chez des amis, de la famille, des warm showers ou des amis et famille d'amis d'amis...

 

Mon vœux est exaucé. Juste un rayon de soleil à Pise au bon moment, car il pleut juste avant que je ne parte et je termine mon étape dans la tourmente mais j'ai eu un bon éclairage juste quand il fallait ! Je pensais qu'il n'y avait que la tour à voir mais c'est tout un complexe cathédrale et autre, le tout en marbre magnifique, la pierre de la région. Ça jette ! Et j'ai trouvé du charme au centre-ville piétonnier, assez étendu, avec ses vieux bâtiments d'architecture assez hétérogêne et de couleurs différentes. J'ai rencontré deux cyclos français en route pour Oman qui ont dormi il y a deux nuits là où je vais... J'ai ensuite rejoint le bord de la mer que j'avais quittée il y a plus d'une semaine. C'est maintenant la Méditerranée. Du vent, de la pluie, et la mer qui se prend pour l'océan avec de grosses vagues, et quelques rayons de soleil pour faire des éclairages de ouf. Des arcs en ciel en veux tu en voilà ! J'arrive chez Sara trempée mais ce fût globalement une bonne journée, totalement plate. La haie le long de la piste cyclable me protégeait bien du vent, journée facile. Sara ne rentrera que dans trois heures, je sais où trouver la clé de la maison, et je dois m'installer et me doucher. Cette confiance toujours me touche, on se s'est jamais vues bien sûr, juste deux échanges sur whatsapp, la magie du réseau Warm Shower (WS). C'est soirée pizza, nous nous attelons ensemble à la confection, puis Tiramisu. Dans la nuit les éléments se déchaînent de plus belle, Sara m'a prévenue qu'elle ne peut pas m'accueillir une nuit de plus, je dois partir quoi qu'il en soit.

 

Jusqu'à 10 heures ce n'est qu'une succession d'orages violents, avec des trombes d'eau et des rafales qui me feront traverser la route. Heureusement, comme annoncé ça se calme, puis s'arrête. Ça reprendra dans l'après midi, je profite donc de cette courte fenêtre météo pour faire sans m'arrêter les 52 km et 800 m de déniv positive (3 heures tout rond) pour aller chez Emiliana et Danilo où je suis attendue. Je quitte la Toscane, entre en Ligurie. Je passe dans le gros port de La Spezia, militaire, de croisière et commercial, bateaux en tous genres accostés... Puis j'entre dans le parc national des Cinque Terre. La mer, les falaises, les coteaux forestiers hyper pentus et quelques villages colorés à outrance pendus, perchés ou lovés au fond de minuscules criques. Voilà un peu à quoi se résument les Cinque Terre. La zone est devenue parc national en 2001. Depuis, le tourisme a littéralement explosé, les prix dans les épiceries des villages ont été multipliés par trois, on ne circule qu'au coude à coude l'été dans la rue, et les bus qui embarquent les 4000 personnes débarquées des immenses bateaux viennent s'ajouter aux autres pour former un convoi quasi continu et des embouteillages sur la route panoramique étroite que j'emprunte, à cette saison, en semaine et par ce temps complètement déserte. Je n'ai vraiment vu que quelques autos. La route est en balcon, descend parfois à 150 m d'altitude pour remonter à plus de 450 m par des pentes souvent très raides. Des oliviers, des vignes et de la forêt garnissent les flancs de la montagne. Il me faudrait descendre chaque fois au niveau de la mer pour pénétrer dans les villages. Avec ce temps de chien, je m'en passe et n'aspire qu'à une chose : arriver à destination.

 

Je suis installée alors dans un studio confortable avec vue sur la mer et sans avoir fait aucun détour, c'est royal. Je domine le village de Vernazza et la mer de 460 m, mais comme les autres, n'y descendrai pas. Le spectacle des nuages aux teintes diverses traversant le ciel comme des bolides m'occupe jusqu'après le coucher du soleil. À un moment le ciel était violet. Je suis invitée à manger avec mes hôtes (des amis d'un ami d'un ami, pas moins...). Spaghettis pesto miam, et anchois huile d'olive basilic et ail, miam miam. Emiliana et Danilo sont revenus ici à la retraite. Après une carrière dans les chemins de fer italien, il s'occupe maintenant de ses oliviers, ses quelques pieds de vigne, son jardin , ses poules, son chien et son chat. Le pesto est maison, ingrédients du jardin, l'huile d'olive maison est délicieuse, le vin maison, nouveau, pas mauvais du tout. Ils ne traitent rien et déplorent cette invasion touristique qui a tout changé. Pas en bien. Maintenant, ils vont faire leurs courses au supermarché à Levanto pour ne pas payer le prix « touriste ». Nous discutons plusieurs heures, j'apprends que la route en galeries que je voulais éventuellement emprunter le lendemain est fermée, endommagée par les pluies diluviennes de ces derniers jours. La personne chez qui je serai logée à Gênes me met également en garde par un message et cette prévoyance fait plaisir. Pour rejoindre mon studio depuis chez Emiliana et Danilo, je dois faire attention, il n'y a qu'une cinquantaine de mètres mais un pas de côté serait fatal. Le hameau abrite 5 personnes, toutes âgées.

 

Les conditions météo continuent à être déplorables voire dangereuses, le vent tempétueux et les chutes d'eau violentes et soudaines. Je tire mon épingle du jeu en regardant sans arrêt les prévisions météo pour faire au mieux et me félicite sans fausse modestie d'avoir passé du temps et sollicité les groupes, réseaux sociaux et amis pour m'assurer des nuits au sec. Les terrains imbibés et trop raides ne sont pas faits pour camper. J'avance ainsi sans me préoccuper du lieu où passer la nuit, je suis au sec tous les soirs et même si je me fais rincer en journée, ma foi comme on dit, je ne suis pas en sucre.

 

Le jour suivant je pédale jusqu'à Gênes. Je prends deux averses, me mets à l'abri in extremis et parviens à rester à peu près sèche. Quand je débarque dans cette grande ville congestionnée en permanence, la pluie se calme et je peux passer quelques heures à déambuler dans le centre et voir les principaux attraits bien touristiques et les palais avant de monter tout en haut de la ville chez mes hôtes. Depuis chez eux, la vue est simplement impressionnante sur la ville, le port, la mer. Polenta au repas, miam. J'avance donc sans trop subir le mauvais temps même s'il pleut tous les jours. Dans la nuit qui suit ce sont des trombes d'eau et des orages à répétition, et du gros temps annoncé pour le lendemain. En effet je pars et moins de cinq minutes après je dois m'abriter, orage violent. Quand je repars, il y a quinze centimètres d'eau dans certaines rues. Déjà en temps normal ce n'est pas une ville agréable à traverser mais alors là c'est infernal. C'est glissant et traître partout, les gens sont pressés, les Italiens sont juste ignobles au volant avec les cyclistes et je dois maintenir pendant des heures un niveau d'attention inimaginable pour ne pas me faire percuter. Plus loin, quand la pluie cesse et que j'ôte mon sac poubelle, en me retournant je vois une immense colonne d'eau sur la mer jusqu'au nuage. Une trombe, une vraie bonne grosse trombe. Je surveille qu'elle ne se dirige pas vers moi... Le reste de la journée est sec et j'abats 122 km pour aller dormir chez l'oncle d'un ami. Là aussi je dois monter en fin d'étape pour atteindre leur nid, et là encore toute la nuit les éléments se déchaînent... Le dernier orage frappe alors que je prends mon petit-déjeuner, la journée sera finalement plutôt belle. Après toujours la même bagarre avec les automobilistes stressés et non respectueux, je passe la frontière. Française la frontière. Me voici revenue dans mon pays. C'est le même binz de ce côté, il y a trop de monde, trop de densité, trop de rush, trop de bagnoles, c'est invivable. Je monte jusque chez mes amis Nathalie et Alain pas très loin du col d'Eze. La maison située sur la route de la corniche haute domine le village de Eze, je vois la baie d'Antibes, Saint Jean Cap Ferret, l'aéroport de Nice, et la mer. Mon itinéraire pour remonter chez moi depuis ici est préparé dans l'après-midi, la boucle est bientôt bouclée...

 

Retour au bercail.

 

À Eze chez mes amis je mange mon premier Mont d'Or chaud de la saison avec saucisse de Morteau, rien que ça ! Le lendemain matin, nous visitons deux trois endroits aux environs de La Turbie dont la Tête du Chien qui domine Monaco. Un bâtiment militaire en ruine envahi par la végétation et recouvert de magnifiques tags nous occupe un long moment. Ensuite nous montons un bout sur la route du col d'Agel en quête de roquette mais rentrons bredouille. La région est belle, dommage qu'elle soit si urbanisée, c'est infect. Je repars vers 15 heures pour me rendre à Cagnes sur Mer dans la famille chez Claude et Chantal. J'y suis reçue très bien encore et renoue avec la consommation d'alcool : deux apéros, du vin et du limoncello à gogo au restaurant en bas de chez eux. Il me faut éliminer tout ça sur le vélo le lendemain. Je pars par la Colle sur Loup, remonte toutes les magnifiques gorges de cette rivière, passe à 1190 m tout de même en grelottant malgré les chaussettes en laine, et finis par vraiment m'habiller. Je me réchauffe avant d'arriver à Comps sur Artuby. Personne sur cet itinéraire et de très beaux paysages même si le ciel reste vraiment gris et que la température ne monte pas d'un degré. Je fais remplir ma poche d'eau bouillante et vais me poser un peu plus loin sous une ruine avec un toit à l'écart de la route déserte. Je suis à l'abri de la pluie et de la rosée... À 970 m d'altitude il ne fait pas chaud. Les sommets aperçus en passant au dessus de Grenolières étaient blancs de neige.

 

Dès les premiers kilomètres le lendemain je suis dans les gorges du Verdon, enfin... sur le flanc. Rive gauche. Entre mon bivouac et Aiguile le premier village, 30 km, j'ai vu exactement deux véhicules. Et dire que l'été c'est blindé ! Les couleurs d'automne rendent les paysages très jolis sous ce ciel qui restera gris. C'est toujours aussi impressionnant et j'éprouve bien du plaisir à pédaler le nez au vent dans cet environnement somptueux malgré le froid. Le lac de Sainte Croix affiche son bleu incroyable, comme toujours. À partir de Moustiers Sainte Marie, les choses se sont un peu gâtées, il s'est mis à pleuviner. Oh pas fort mais c'est toujours trop. J'ai appelé une WS à Volonne car le gars qui peut m'héberger dans le même patelin ne rentre qu'à 18 heures, c'est tard quand il faut attendre dehors, surtout mouillée. Réponse positive, je peux aller chez eux et arriver à n'importe quelle heure, ils seront là et ça c'est cool et motivant. Il me reste plus de 60 km tout de même à abattre. Je passe les reliefs les uns après les autres avec patience et finis par arriver un chouillas avant 16 heures. C'est un couple de Suisses. Ils ont une maison ici pour l'été et une maison dans le sud de l'Espagne pour l'hiver, ils partent vendredi. Ils passent la soirée à me raconter leurs aventures en 4 x 4 en Afrique. De grands voyageurs tout de même. Après avoir raconté un tas d'anecdotes montrant que les Africains les ont toujours sorti de la mouise dans laquelle ils s'étaient mise, il commence à tenir des propos racistes et intolérants envers les migrants, envers les Français, envers tout le monde, même ses petits-enfants. Je me tais, pas la peine d'envenimer, et je vais bien vite me coucher. Le lendemain matin, je ne fais pas long feu non plus, je pars contre un vent de vallée qui vient bien du nord, là où je vais, avec un petit 4 degrés au thermomètre. Je compte passer le col de la Croix Haute et me poser juste après, dernier bivouac. Le vent violent toute la journée me sèche et je ne passe finalement pas le col ni ne campe. Pour la première fois lors de ce voyage je demande l'hospitalité spontanée et improvisée. Et je ne vise pas mal ! J'atterris dans une famille d'intermittents du spectacle, 3 enfants dont un est interne à Grenoble, sa chambre est libre. Le courant passe tout de suite avec ces gens et je partage un bon moment avec eux. Ça fait du bien de voir qu'il y a encore des gens « normaux », qui ne sont pas morts de trouille et repoussants dès qu'ils voient quelqu'un qu'ils ne connaissent pas !

 

Je passe le col dans le vent et le froid. La nuit a blanchi la montagne. La route jusqu'à l'entrée de Grenoble est globalement descendante mais je dois appuyer fort sur les pédales pour faire avancer mon équipage contre ce foutu zef. Le Mont Aiguille apparaît très furtivement entre deux nuages. Quand j'arrive à Echirolles chez Marie Christine il fait beau et mes pieds ont enfin retrouvé des sensations. Il est à peine 13 heures, après-midi relax. La météo annoncée pour le lendemain après-midi est pourrie, je n'ai pas envie de m'exposer ni de galérer. Je contacte Simon et Célia, qui s'étaient proposés pour m'héberger, nous nous mettons d'accord afin que je récupère les clefs de leur nid à son travail dès le matin et je vais m'installer chez eux à Voiron. Minuscule étape de 37 km mais c'est toujours ça que je n'aurai pas à faire le lendemain pour rejoindre Belley. J'arrive avant le mauvais temps, bien contente de ne pas subir la pluie qui est parfois mêlée de neige. J'avais rencontré Simon et Célia lors de mon périple en Amérique du sud en 2012, lorsque j'avais pédalé entre Lima et Santiago de Chile. Nous étions au même moment et dans la même auberge à Laguna Verde au pied du Licancabur (5960 m) en Bolivie, sommet que nous avions tous gravi le lendemain. À San Pedro de Atacama, nous étions de nouveau dans le même hébergement. Nous avons gardé le contact, ayant pas mal de points communs. Sept ans ont passé et je suis enchantée de les revoir.

Je remonte donc tranquillement vers le Jura, en jalonnant mon parcours de retrouvailles et en tentant tant bien que mal de pédaler lors des fenêtres météo favorables. Un deux trois, soleil ! Célia rentre super tard car il a neigé et des arbres sont tombés sur la voie ferrée, les routes sont bloquées, c'est la pagaille. Du coup la soirée se termine très tard. Le lendemain matin, il y a 20 cm de neige à Voiron, et plus encore un peu plus haut. Le soleil s'est montré le matin mais ensuite tout s'est rebouché et je pars après 10 h 30, bien emmitouflée, avec une visibilité réduite et une largeur de route réduite à cause de la neige. Je passe à 695 m et me gèle les pieds et les doigts dans la descente qui suit même si le soleil est bien présent sur ce versant. La traversée du Rhône marque une étape. Bernard, mon hôte de ce soir et père d'une bonne amie, vient à ma rencontre et nous finissons donc la route ensemble. Petite étape et heureusement. Depuis 3 jours un furoncle mal placé me fait souffrir le martyr, je ne sais plus comment me poser sur ma selle, passe un tiers du temps en danseuse. Je ne sais pas ce qui s'est passé dans la soirée mais Christine finit avec des ciseaux et la tondeuse dans la main pour me ratiboiser la tignasse. Je crois que nous avons pas mal ri ! Et dans la nuit j'attaque et occis mon furoncle à l'Opinel.

 

Avant dernière étape, je me rends à Genève chez Marieke, une ancienne cliente avec laquelle j'ai gardé le contact. Début d'étape le long du Rhône puis passage de reliefs avant de descendre sur la frontière qui contourne la ville suisse dont je vois le lac et le jet d'eau depuis un moment. Je trouve vite l'adresse et ensuite les heures passent beaucoup trop vite encore. La nuit est bien avancée quand je passe à la position horizontale. Je serai claquée demain, peu importe, il faut profiter, je me reposerai plus tard, toujours plus tard.

 

Le réveil est mis pour démarrer cette dernière étape assez tôt. Non pas parce que je suis impatiente de rentrer mais parce qu'en ce 17 novembre la météo est annoncée bien pourrie à partir de la fin de matinée. Pluie en bas, neige en haut... Je quitte Marieke devant les locaux de l'ONU, longe brièvement le Léman, prends déjà les premières gouttes en avance sur leur planning, me gèle les pieds, puis commence à monter très gentiment sur le pied du Jura dont les sommets sont tout blancs depuis plusieurs jours déjà. À Crassier je retrouve mes parents venus à ma rencontre. Les retrouvailles sont courtes, il faut que je termine au plus vite, je suis mouillée, j'enfile une paire de surchausses néoprène et attaque la dernière bonne grimpette, le dernier col, celui de la Givrine à 1235 m d'altitude, le plus facile, le plus court, le plus bas pour rentrer chez moi de l'autre côté du premier pli jurassien. Plus je monte plus il fait froid et bientôt la pluie se transforme en neige. Je ne me suis pas débarrassée de mes sacoches, je ne sais plus conduire un vélo non chargé ! Au col j'ôte la veste trempée et les gants fins, enfile des gants chauds et une bonne gore-tex sèche. La neige commence à prendre sur la route, c'est très glissant, savonnette, et je dois être très vigilante. Certains conducteurs très délicats ne s'écartent pas assez et m'envoient des gerbes de gadoue sur la jambe gauche, j'ai juste un collant... J'ai du mal à ouvrir les yeux à cause des flocons. Lunettes. La neige colle sur les verres, j'essuie régulièrement comme je peux, je connais la route par cœur mais bon... Passage de la douane à la Cure, j'irai au bout. Étant à peine redescendue, là où les roues des voitures passent il n'y a pas de neige, je fonce. Les Landes, le Noirmont, La Bourbe, le Gravier, voici le panneau d'entrée du village, le dernier de ce voyage !

 

Arrivée !

La boucle est bouclée !

Je rentre à temps. À une demie-heure près la route entre le col de la Givrine et ma tanière aurait été difficilement praticable avec les pneus que j'ai. Il neige juste pour mon retour.

 

Il y a 7 mois je partais d'ici par une belle journée ensoleillée. 7 mois de découvertes, 7 mois très bien remplis. 7 mois dehors, à respirer, à voir, à sentir.

 

J'éprouve une certaine satisfaction je dois l'avouer à ne jamais avoir mis mon vélo dans un autre véhicule (sauf bateau), à ne jamais avoir payé pour avoir de l'eau, laver mon linge ou dormir, et tout ceci en restant toujours dans des conditions de confort plus qu'acceptables. Je ne suis pas sortie de ma zone de confort. Côté vélo aucune crevaison, un changement de pédales mais c'est normal, je suis partie avec une vieille paire reconditionnée... Deux changements de chaîne, une cassette. Une casse de câble de dérailleur arrière. Autrement dit que des choses normales, mon Troll vert s'est bien comporté.

 

Dès le lendemain le soleil brille de 1000 feux sur la neige étincelante, les pistes sont tracées, je suis sur les skis de fond et à l'heure où j'écris ces lignes, tandis que je digère ce voyage, je skie tous les jours dans ces paysages que j'aime tant, d'abord avec mes parents avant les retrouvailles avec les amis, les collègues. Tout redémarre à 100 à l'heure et trois jours après être rentrée j'ai l'impression de n'être pas partie...

 

Côté chiffres :

212 jours de voyage, 211 nuits

114 nuits sous tente en bivouac sauvage

1 nuit dans le bateau

96 nuits hébergée (lit, canapé, mon matelas par terre..)

 

24 jours sans vélo

17433 kilomètres parcourus dans 19 pays.

933 h 17 mn de selle

142140 m de déniv positive, idem en négatif

 

1267 euros dépensés (hors achat tente en cours de route). Soit moins de 6 euros par jour comprenant la nourriture, les réparations ou entretiens vélo, les entrées de site, le bateau de Grèce à Italie et les bacs de traversée de rivière.