De Death Valley à Las Vegas : deux extrêmes.

 

Donc je pars de Baker, vent contraire et chargée comme une mule. Quatre jours de nourriture et 6 litres d'eau. Et pour le dessert ? Oui oui, c'est ça, pour le désert. Je ne m'affole pas, tout doux tout doux, je me ménage, essaie de faire tourner les jambes et de ne forcer en aucun cas. Difficile contre le vent, mais nécessaire si je ne veux pas me sécher. Un petit 13 à l'heure de moyenne en faux-plat descendant...

 

Premier après-midi, je voulais avancer d'au moins 25 km, j'en fais 42 et trouve un joli coin pour bivouaquer sous les seuls arbres que j'aie vu depuis Baker. Quatre Françaises en vacances se trouvent dans la première voiture à qui je fais signe. Une bouteille de deux litres et me voici de nouveau avec le plein pour le bivouac et de quoi aller à Shoshone à 50 km demain matin. La route est agréable, pas d'accotement mais peu de circulation. C'est paisible et c'est très, très grand. Sur le côté il y a des petites dunes et des montagnes. Décor minéral à outrance.

 

Shoshone, deux cols l'un derrière l'autre m'attendent avant de basculer sous le niveau de la mer dans Death Valley elle-même. Je passe la limite du parc national. Juste sous le panneau « Death Valley » il y a une dépouille de coyote éventré et nauséabond, pour planter le décor je pense. Non, je déconne, mais quand même au Visitor Center à Shoshone, sur l'affiche qui présente la faune du parc national, il y a, par ordre alphabétique : coyotes, crotales, scorpions et veuve-noires. Hum... va falloir faire attention où poser les pieds quand je sortirai de la route. Je monte mollo dans la chaleur au premier col à plus de 1000 m, plonge, puis atteins le second à 600 m et des brouettes et je plonge, je plonge, je plonge. La température, à l'inverse, monte, monte, monte. Et puis il y a eu le palier, net, franc, paf de frais le vent devient chaud, je suis passée sous une barre fatidique et à partir de ce moment là, je me dis que je passerai la nuit prochaine à transpirer sur mon matelas. Me voici au fond du trou. Vallée large et déserte, entourée de montagnes hautes. Que du rocher, gros, petit, minuscule, en grains. Non OK, quelques touffes éparpillées ici ou là. Comme j'ai toujours de la chance, arrivée l'heure de m'installer pour la nuit, quelques buissons me permettent de me camoufler. Un peu d'ombre, l'abri des regards, un peu à l'écart de la route où il ne passera de toute façon aucune voiture dans la nuit. Le silence. Une nuit de pur silence, même pas d'insectes pour frotter leurs élytres, même pas de souffle léger dans les arbres (pas de vent et pas d'arbres...), pas d'avion, pas de bagnole, pas de chiens, même pas un coyote qui hurle sa détresse dans la nuit. RIEN. Il paraît qu'il y a des gens que ça angoisse, moi ça me fait le plus grand bien.

 

Le lendemain je me lève un peu avant le jour pour partir tôt mais un pneu à plat retarde mon départ. Je suis toute seule sur la petite route, c'est calme, c'est immense, le soleil inonde les lacs de sels. Le fond est tapissé de blanc et fait un fort contraste avec les montagnes alentours. Je passe à Bad Water, le point le plus bas du continent, 86 m sous le niveau des océans. Ça fait bizarre de me dire que je suis dans une cuvette et que la surface de l'eau de tous les océans est 86 mètres au dessus de moi. J'espère que la cuvette est étanche ! J'ai fait le détour par Artist's Drive, qui m'a coûté une énergie folle. 400 m de positif. Mais ça valait vraiment le coup. Des roches jaunes, rouges, violettes, vertes... Très beau. Et puis une vue de haut sur la vallée, juste énorme. À Furnace Creek, comme prévu j'ai pris à droite pour sortir de la vallée et remonter par Zabriskie Point. J'ai alors 1000 m à remonter pour sortir de ce trou. L'après-midi ne suffit pas. Je ne serai passée que dans la partie sud de Death Valley, plus au Nord, il y a des dunes. Elle est très grande cette vallée, je l'ai remontée sur 100 km déjà. Les points d'intérêt sont dans la partie que j'ai vue et certes il fait chaud mais ce n'est pas pire que certains tronçons que j'ai fait il y a un mois. Par contre c'est marrant, on dirait que parce que tu es à Death Valley sur un vélo, les gens deviennent plus attentifs. Avec 10°C de plus dans un endroit sans nom, personne ne fait attention à toi.

 

Une perle maintenant. Un camping-car néerlandais arrêté à un col. Je m'approche pour demander de l'eau. Le type redémarre en me voyant débouler. Je fais signe, hésitation, il s'arrête. Ok, on discute cinq minutes, il me file une minuscule bouteille d'eau bien chaude alors qu'il a un frigo dans son camion et des réserves sûrement abondantes mais bon, il me file un peu d'eau. Il est trois heures de l'après-midi, (je rappelle qu'à 18 heures il fait quasi nuit) et là il me dit :

  • Ben ça va, vous êtes presque arrivée.
  • Arrivée où ?
  • Ben là où vous allez ce soir !
  • Euh, je ne sais même pas moi-même où je serai ce soir.
  • Ce n'est pas très loin !
  • Quoi qui n'est pas très loin ?
  • Je ne sais pas, le prochain camping. (À noter qu'il ressort de la vallée lui, et que je n'ai jamais dit que j'allais dans un camping vu que je n'y vais JAMAIS)
  • Le prochain camping est exactement à 107 km d'ici.
  • Oui, mais c'est facile.
  • Il y a encore un col à passer Monsieur.
  • Ah ben respect hein !

Oui, ben pas moi, dialogue de sourds, parce que dans le genre parler pour ne dire que des conneries, là il y avait quelque chose. Et respect oui, bien sur, je ne lui ai pas rappelé qu'au départ, il se barrait en me voyant arriver... il n'en avait pas beaucoup du respect ! Voilà, eh ben j'aime les Américains pour leur gentillesse, leur prévenance. Quand tu leur demandes s'ils ont un peu d'eau, ils te remplissent tes récipients, te proposent à manger et te filent un Pepsi frais sorti de leur glacière et te demandent encore s'ils peuvent faire quelque chose d'autre pour toi !

 

En arrivant dans la vallée de Pahrump, rendue opaque par les fumées des feux de forêt qui sévissent à l'Ouest, je suis bien contente de trouver un lit, une vraie douche, de pouvoir laver mes vêtements chez Donna et Roger. Pahrump, un lieu à se tirer une balle dans la tête... 12 miles de long, pas de centre, des maisonnettes de bric et de broc, une population de retraités et un endroit où la prostitution est légalisée. Rien à y faire, je repars dès le lendemain matin, décide d'en finir et de rejoindre Vegas au plus vite. J'y suis attendue et pourrai me reposer trois jours pleins, remettre mon vélo en état et lui offrir à lui aussi un vrai nettoyage. Je suis donc dans la banlieue de la ville des casinos par excellence, j'attends Nicolas, un cyclo français qui me rejoint ici, avec sa bicyclette, pour deux mois et demi, avec pour objectif d'être à Cancun, sud Mexique, le 28 décembre.

 

Donc Las Vegas. Yep ! Il n'est quand même pas possible d'être trois jours dans la banlieue sans descendre à un moment donné sur le « strip ». Autrement dit le boulevard où se trouvent tous les grands hôtels, les casinos, la Tour Eiffel, l'Arc de Triomphe, Venise, New York, la Statue de la Liberté, l'Egypte etc. Bon, bien sur ça clignote, ça joue, ça flashe de partout et c'est bruyant. Tout est démesuré mais quelque part c'est bon enfant. Du jeu quoi ! Les gens, même les joueurs des casinos sont décontractes, tenue correcte non exigée. Limousines roses bonbon interminables, tours flamboyantes, spectacle de jets d'eau, petite télé entre le lavabo et le mur pour pas perdre une miette du match de football américain. Monde de consommation à outrance et débauche de watts par excellence. Par contre, le jeu était un peu faussé car une marche silencieuse était organisée pile-poil là à la mémoire des 58 victimes de la tragédie, il y a deux semaines exactement et il y avait donc une présence policière un peu exagérée. Alors ce genre d'endroit n'est pas forcément ma tasse de thé mais quand même je suis super contente d'y avoir passé une journée et une soirée. J'ai vu Vegas ! Yeah !

 

Nicolas est arrivé, son bagage une journée plus tard (petite frayeur). Nous prenons la route demain direction Twentynine Palms et Joshua Tree National Palms.

 

À plus

De Page à Baker (pied de la Vallée de la Mort)

 

En partant de Kanab, ma foi le paysage n'était pas plus appétissant que ça, par contre j'ai dégoté un super coin de bivouac avec vue sur les Vermillon Cliffs qui portent bien leur nom. Mais en approchant de Page, je me suis de nouveau trouvée dans des endroits qui font que tu te demandes si c'est toi qui est complètement euphorique même si t'as rien fumé. Très beau. Très minéral, très grand. Et puis l'arrivée sur Page avec la vue sur le lac Powell, que pour bien faire, il faudrait aller visiter en bateau (Glen Canyon), je ne peux pas TOUT faire ni voir. À Page, il y a aussi Antelope Canyon. Il est minuscule, il ne se voit pas à moins d'être dedans. Au sol, une minuscule fissure à laquelle on ne prêterait même pas attention, qu'on enjamberait sans même allonger le pas. Mais dessous, wouah ! Il y a Upper et Lower canyon, j'ai visité Lower, parce que c'était moins cher, plus long, que ce n'est pas un aller-retour et que les groupes sont sensés être plus petits. Oui parce que c'est obligatoirement guidé. C'est une vraie usine, 100 000 visiteurs par an pour la seule compagnie que j'ai prise. Lower canyon appartient à un type et sa sœur. Ils ont chacun leur entreprise. Le terrain appartenait à leur grand-mère quand la faille a été découverte. Ils ont la concession et nous sommes dans la réserve indienne Navajo à nouveau, qui est immense et compte 360 000 habitants (native people). Donc Lower Canyon, je n'ai jamais fait un 400 mètres aussi lentement je crois et jamais autant de photos en si peu de distance. C'est à voir, à chaque virage, c'est à dire tous les deux mètres, tu t'émerveilles. Un peu plus loin à la sortie de Page, il y a Horseshoe Bend. C'est un virage en forme de fer à cheval que forme la rivière Colorado d'un bleu profond. Très photogénique, un chouillas trop grand pour mon grand angle mais bon, ça va. Je ne sais quelle hauteur font les falaises mais il ne fallait pas tomber.

 

Puis j'ai définitivement tourné la page (oui je sais c'était facile, je sors) et contre un vent désagréable ai monté la colline au sud, direction Cameron et le grand Canyon du Colorado. La cerise sur le gâteau, enfin... on verra.

 

En passant en Arizona, j'ai encore changé d'heure mais pas d'habitudes. Il fait désormais jour à 6 h, alors j'émerge à 6 h 15, naturellement. S'il n'y a pas de rosée et rien à faire sécher, comme c'est toujours le cas depuis un certain temps, une heure et quart après être sortie de mon duvet, je suis sur mon vélo. Pendant que l'eau du petit-déjeuner chauffe je démonte et range la tente et la bâche, je ne perds pas de temps. Il fait bon rouler dans la fraîcheur relative et le calme du matin. Il y a souvent moins de circulation, et pas de vent. Et puis rien que l'idée d'avoir une belle et pleine journée devant moi me plaît. Mais le soir je m'arrête tôt, vers 18 h déjà la pénombre fait tomber la température d'un cran et le vent aussi. Une demie-heure plus tard il fait quasi nuit. Je m'arrête minimum 1 h 30, plutôt 2 heures avant la nuit. J'aime avoir le temps de regarder correctement ce qui entoure le lieu choisi pour le bivouac, souvent j'y passe une bonne vingtaine de minutes, à pied, et puis aussi avoir le temps de monter la maison et de manger, de me brosser les dents et de me laver avant la nuit noire. S'il y a des petits travaux de couture ou de menues réparations à faire, des choses à entretenir, c'est aussi à ce moment là. Si je n'ai pas eu le temps avant (pendant que les pâtes cuisent), je prends mes notes et stabylote l'étape de la journée sur la carte dans la tente à la lueur de la frontale.

 

Bien. Donc Grand Canyon. Il a déjà fallu que je remonte de 1000 m avant de l'atteindre. Mais franchement, je n'ai jamais eu l'ombre d'un regret parce que le Grand Canyon, c'est le Grand Canyon. Et c'est juste immense. Énorme. Le Grand Canyon, en tout, mesure 446 km de longueur, mais surtout un mile de profondeur, c'est à dire 1600 m. On a l 'impression que ce ruban bleu au fond est tout petit : il fait 100 mètres de large. Bref le Grand Canyon c'est un truc de dingue. J'ai fait une partie de la route qui le longe un après-midi, visitant tous les points de vue, même à l'écart. Ce n'est jamais la même chose et la lumière change suivant l'orientation et l'heure. J'ai visité le reste le lendemain, à vélo toujours. Plus de 70 km dans le parc où j'ai donc passé une nuit, je n'ai pas le droit de faire du camping sauvage ici mais guère le choix non plus. Et puis c'est tellement facile de sortir de la route et de s'enfoncer sous la pinède... Hop, disparition soudaine de la cycliste, elle n'est plus sur la route. Évaporée dans la nature.

 

Ok, je m'éloigne un peu de la route, appuie mon vélo contre un arbre et comme à mon habitude, pars à pied voir les alentours. Au bout de 250 m environ, je me dis que là, c'est pas une bonne idée, je fais demi-tour mais trop tard. Incapable de retrouver mon vélo. J'ai fouillé un moment mais tout se ressemble. Je ne peux pourtant pas être très loin. Je retourne à la route, retrouve l'endroit exact où je l'ai quittée et marche dans le cheminement le plus facile, le plus logique, mais ne vois pas mon vélo. La lumière baisse, je dérange un blaireau et des cerfs me font sursauter. Je reviens encore à la route, et décide de faire une battue, tous les cinquante mètres. Je me vois déjà en train de passer la nuit à 2300 m en short et en tee-shirt, à chercher ma bécane à la faveur de la pleine lune. Sous les pins aux troncs noircis, léchés par les flammes d'un ancien incendie, il y a ceux qui ont cramé, des souches carbonisées aux formes identiques à celles qu'on voit dans les thrillers quand tout se plonge dans la pénombre et qu'il va y avoir un crime. Des troncs calcinés, des bouts tordus, vrillés. Entre temps, le soleil a disparu ce qui fait changer les points de repère que je pourrais éventuellement avoir. J'ai fini par retrouver mon vélo, je crois que j'étais contente et soulagée, je lui ai promis de ne plus jamais le laisser seul dans les bois. Je n'étais quand même pas très fière sur ce coup là, petite frayeur ! À vue de pif comme ça, je pense que j'ai tourné une heure ! C'est parfois long une heure.

 

À Williams, je suis accueillie par Ann et Greg, ce qui permet une demie-journée de récupération complète, une vraie douche une lessive et autre chose que des pâtes au menu du soir ! Comme je pourrais être à Las Vegas en trois ou quatre jours mais que j'en ai encore une dizaine devant moi, je décide d'aller voir Death Valley, prends préalablement le soin de trouver des hébergeurs Warm Shower dans la grande ville pour les 2 nuits des 15 et 16 octobre, pour deux personnes. Une seule réponse positive, c'est suffisant. Ça, c'est fait. Nous serons attendus. Nous ? Ah... !

 

Williams, c'est de là que part le train qui va au Grand Canyon, tous les jours. C'est là aussi que je déboule sur la fameuse route 66. Qu'a t-elle donc de spécial cette route ? C'est juste l'une des premières à avoir été construite après la seconde guerre mondiale et qui traverse les US de Santa Monica sur la côte Ouest jusqu'à Chicago. Aujourd'hui, seuls quelques tronçons n'ont pas été gommés par une autoroute Interstate. Dans les villages traversés, tout est 66, de la station d'essence à l'épicerie, et on trouve plus facilement des tee-shirts, des tasses et des casquettes que du pain ou des pâtes. Pléthore de restaurants et fast-food pour les bus entiers de Japonais bruyants, devantures et enseignes comme à l'époque, la route 66 n'existe plus que dans un but commercial, le macadam est mauvais et pire encore sur les accotements. Elle est longée par la voie ferrée. Un train d'un kilomètre de long qui avance à 40 km/h, toutes les vingt minutes, et dont le chauffeur actionne le clapet trois fois avant le passage à niveau sans barrière ni clignotant qui n'est éloigné que de trois cents mètres de mon bivouac, ça laisse combien de temps pour s'endormir ? Pas assez, même le sol vibrait. La 66, je l'ai suivie jusqu'à Kingman.

 

Après un autre col, j'ai de nouveau traversé le Colorado, à moins de 200 m d'altitude. Sous les 1200/1500 m, c'est la fournaise. Bullhead, Laughlin. Je suis dans le Nevada, des casinos partout. Je suis entrée dans l'un d'entre eux pour demander de l'eau, un autre monde assurément, même si les joueurs sont en tenue très décontractée. Puis ce fut la Californie. Nipton, 15 habitants et un établissement en rénovation après changement de propriétaire. Les nouveaux m'ont doublée sur la route, je suis attendue, on m'apporte immédiatement eau et bière fraîche « Fat tire » (qui me torpillera), on me propose la nuitée gratuite et la douche. L'ouverture officielle se fera le 1er novembre et ce sera le premier « Canabis resort » des US... Mais je dois avancer. Je stoppe cependant 14 bornes plus loin, séchée, et suis logée dans la seconde qui suit dans une dépendance, avec la clim... Je ne sais pas trop ce que c'est , il y a un cimetière de bagnoles, trois types très agréables que je ne verrai toutefois que peu, je fais ma vie. Le climat est tel que l'hospitalité à un cycliste va de soi. Le vent brûle, la gorge est sèche cent mètres après avoir bu, baume sur les lèvres toutes les deux heures. Changement de câble de dérailleur sous le cagnard sur la bande d'arrêt d'urgence de la 4 voies obligatoire. Boire, boire. L'eau est chaude mais c'est de l'eau quand même. Tout est chaud, l'air, l'eau, et tout ce que je consomme. Envie de frais bien sur.Végétation avec plein de piquants, quand végétation il y a. Sinon, c'est la lune, ça fout le vertige et c'est presque angoissant par moments. Contente d'être sur la route, une sécurité. La pente des cols n'est pas très importante mais ils sont interminables, … et ce foutu vent toujours. Bref, je mets l'organisme un peu à l'épreuve même si j'essaie au mieux de me ménager, les dénivelées sont significatives, les lignes droites un truc de fou. Je mise sur 8 km, il y en a le triple, et pourtant je suis avertie. Et je vais à Death Valley, quatre jours de nourriture dans les sacoches, c'est la bonne saison me dit-on. Au pire, il y aura des pick-up pour me ramasser si ça ne le fait pas.

 

Je suis à Baker, ici démarrent les choses très sérieuses. J'attends que le vent se calme pour m'engager dans cette vallée terrible. Météo annoncée ma foi plutôt conciliante sauf cet après-midi, trop fort vent de face, d'où la mise à jour du site en attendant qu'Eole se couche.

Des parcs nationaux, de Moab à Kanab

 

Bon, Moab est à l'Utah ce que Chamonix est aux Alpes. On te propose pléthore d'activités toutes plus fun les unes que les autres. Quad, rafting, Vtt, escalade, canyoning, rando et tout le reste. Des enseignes qui clignotent et des bars branchés. C'est LA qu'il faut venir, l'endroit à la mode, le MUST. Septembre Octobre, c'est LA saison, il fait un peu moins chaud. On me dit qu'il n'y a que les Européens qui sont assez bargeots pour venir en Juillet Août. Tu m'étonnes, déjà là ça plombe alors je n'ose pas imaginer la fournaise au cœur de l'été.

 

Moab, c'est aussi la porte d'entrée des parcs nationaux Arches et Canyonlands. Moab, c'est sur la rivière Colorado, juste après sa confluence avec la rivière Green. C'est un peu un trou aussi Moab, par où que tu arrives tu descends et par où que tu en sortes, eh eh, tu remontes ! Seul le Colorado parvient à se faufiler et à prendre la fuite entre des falaises tellement rouge que ça me fatigue les yeux. J'ai visité Arches, j'ai visité Canyonlands. Je devais aller à Dead Horse Point, l'endroit qui domine de 600 m de falaises au moins une belle courbe du Colorado. Mais, bien sur, ce jour là, vent annoncé à 60 km/h. Ils y étaient. Je n'arrivais plus à tenir ma monture, alors quand est arrivée la piste que je devais prendre pour redescendre, j'ai capitulé, je ne suis pas allée jusqu'à Dead Horse, honte à moi, il ne m'a manqué que 6 miles (10 km, enfin 20 car il fallait ensuite revenir, mais vent dans le dos). Et là, je me suis dit : « Ma fille, tu es fatiguée, va falloir calmer un peu le jeu ». Je suis redescendue à Moab, ai logé chez un autre Warm Shower, au centre, enfin... dans le hangar de son voisin et proprio, au frais, dans le noir et le silence, sur un lit de camp géant. C'était nickel ! Je ne vais pas vous faire un descriptif de Arches et Canyonlands, les photos sur internet sont plus belles que les miennes !

 

Et puis j'ai repris la route, et même la grosse autoroute Interstate. Je l'appréhendais. Ce fut du bonheur ! Pour la rejoindre, j'avais une route avec des accotements de misère et une circulation dense, rapide, avec des poids-lourds. Sur l'autoroute, c'était très très calme et j'avais trois mètres pour moi. On a le droit de rouler sur les autoroutes aux US, de toutes façons, là, il n'y avait rien d'autre. Village de Green River, pas envie de m'arrêter à 14 h 30, je fais les pleins d'eau et continue après avoir vérifié sur Google Maps que je trouverai dans moins de 35 bornes un endroit avec des arbres pour l'ombre, l'abri du vent... Google Maps, formidable outil.

 

Il y a des chauffeurs routiers qui me klaxonnent et me font des grands signes, même depuis l'autre côté de l'autoroute une fois. Certaine que c'est parce qu'ils m'ont déjà vue. Peut-être était-ce celui qui m'avait attendue sur un parking en haut d'une bosse pour me dire son admiration et m'offrir un Pepsi, ou encore celui qui laissait refroidir son camion et qui lui aussi m'avait offert de la limonade fraîche ! Ou d'autres qui m'ont déjà croisée, doublée, et recroisée ! Un type dans une bagnole pourrave a roulé un moment à ma hauteur, vitre ouverte, complètement euphorique, pour me dire qu'il visite son pays et que ça fait trois fois en un mois qu'il me voit à des endroits tellement distants les uns des autres. Je crois que j'étais son héroïne !

 

Souvent quand je pédale, je me dis que j'ai une chance inouïe d'avoir tout ce qu'il faut (temps, mental, physique...) pour venir faire du vélo dans des décors pareils parce que quand même, c'est quelque chose, mais c'est pas donné à tout le monde. Et puis la seconde d'après je me dis que c'est encore une fois un truc de fou, que ces distances ne sont pas faites pour être parcourues à vélo, que c'est trop grand. Il ne faut pas venir faire du vélo dans le désert la fleur au fusil, il faut être vigilant tout le temps, savoir où on trouvera à manger et surtout de l'eau. Bref, je ne quitte jamais un village sans savoir ce que sera la suite et trimballe souvent 6 litres d'eau pendant quelques heures avant de les utiliser. Oui c'est lourd, mais c'est indispensable. Je n'aime pas planter ma tente dans les villages dès qu'ils dépassent la centaine d'habitants, il y a toujours des lampadaires, des chiens qui gueulent, des bagnoles qui passent, des arrosages automatiques dans les parcs... des trucs qui tuent ton sommeil qui se doit d'être réparateur. Je préfère porter, m'éloigner et dormir dans la nature. Les ciels nocturnes sont épatants, la Voie Lactée toutes les nuits...

 

Allez, Capitol Reef National Park. Eh bien j'ai préféré la route d'approche depuis Hanksville, ce n'est pas au pied du mur qu'on voit le mieux le mur ! Pourtant j'en ai bavé sur cette route et depuis Moab : 3 jours de vent de face à 50 km/h, ça use, et une mauvaise contracture au mollet gauche qui ne veut pas passer malgré les massages. Mais le paysage récompense, heureusement. Somptueux. Grands espaces colorés, pas plats du tout, et le ruban d'asphalte noir qui se faufile entre les reliefs comme on n'a pas chez nous. Voilà. Des bivouacs calmes au milieu de ces immensités... Puis de nouveau de la vraie montagne dans le secteur Escalante, je repasse à 3000 m. Une journée complète de réel repos à Boulder où Scott m'emmène voir les merveilles locales en auto. Ici, l'étagement de la végétation se fait sur une distance très courte. On passe du désert à la forêt de conifères en quelques kilomètres, le matin dans la neige (pas tout à fait encore la saison mais il gèle toutes les nuits) et l'après-midi dans le désert. Scott me prête un appareil électrique chauffant pour mes soucis musculaires qui me fera le plus grand bien. Cela faisait 24 jours que je n'avais pas pris de repos, me disant sans arrêt que j'aurais bien le temps de me reposer plus tard. Toujours plus tard... Mais là, c'est juste l'idéal. Chez Chris et Scott, hôtes warm shower, j'ai un petit studio pour moi, je peux réellement me reposer, aucun bruit, de la verdure, entre montagne et désert, juste à la limite qui est franche, il fait bon et les tomates du jardin que l'on m'encourage à consommer sans modération sont succulentes... quand on sait à quel point j'aime les bonnes tomates ! Presque autant que la cancoillotte ! Tiens, ça faisait longtemps que je n'avais pas pensé cancoillotte, saucisse de Morteau et Macvin !

 

La route entre Boulder et Bryce est encore un enchantement pour les yeux, moins pour les jambes. C'est là que j'ai cassé patte de dérailleur et rayon. Bon, j'ai les pièces qu'il faut mais pas de fouet pour démonter la cassette. Comme par hasard un groupe de cyclos avec voiture d'assistance vient de me doubler, le premier en quatre mois. J'envoie quelqu'un prévenir et le mécano m'attendra, viendra même à ma rencontre et remettra mon rayon en deux temps trois mouvements. Du coup, contrôle du jeu dans le moyeu, la cassette et tout. Nickel.

 

Le lendemain je visite Bryce Canyon. Je l'attendais celui-là, depuis le temps qu'on m'en vantait les mérites ! Allait-il être à la hauteur ? J'ai laissé mon vélo dans un hôtel luxueux de Bryce et ai pris la navette gratuite jusqu'à Bryce Point. Quand le bus m'a débarquée j'ai cru que j'allais verser une larme. Je ne savais plus où regarder. Au moins aussi beau que le panorama sur les Alpes depuis les sommets du Jura par un limpide jour de bise ! Sauf que ce ne sont pas du tout les mêmes couleurs, ni les mêmes reliefs. Là on va du blanc au rouge en passant par toutes les nuances de rose et un peu de vert qui tente de se montrer par ci par là. Non sans dec', c'est le plus beau des parcs que j'aie vu jusque là dans ce pays. Je n'ai pas pu résister à descendre, suivre ce sentier qui s'enfile dans les failles entre ces tours (une partie du sentier se nomme Wall Street), passe sous des arches naturelles, et me fait progresser tantôt dans le rouge, le rose ou le jaune, voire le blanc. Par le relief, ça m'a fait penser aux grands Tsingis de Bemahara à Madagascar. Après avoir bien crapahuté, j'ai fait du stop pour aller voir les différents points de vue qui jalonnent la route qui s'enfonce de 25 km dans le parc. J'en ai pris plein les yeux toute la journée. Et les gens qui me trimballent me disent tous que Zion est plus impressionnant mais que le plus beau de tous, c'est Grand Canyon du Colorado. Ben ça tombe bien, tout cela est au programme des prochains jours.

 

Après une journée de transition par monts et par vaux et une nuit dans un ranch chez Gordon, me voici à l'entrée de Zion. Certes la vue sur le canyon depuis le bout du sentier est impressionnante, certes la descente des lacets après le tunnel (où j'ai du charger mon vélo sur un pick-up car interdit aux cyclistes) est un vrai régal, mais quand même ça ne vaut pas Bryce. Voilà. Mais si je n'y étais pas allée, j'aurais des regrets, ça vaut le coup d'oeil. Avec les navettes gratuites j'ai pu là aussi aller au fond du parc, là où le canyon se réduit jusqu'à ne plus laisser passer que la rivière entre les hautes falaises. Je préfère les voir d'en haut que d'en bas ces canyons.

 

De là, il m'a fallu descendre la vallée de la Virgin, passer dans le trou à Hurricane avant de faire volte face et remonter jusqu'à Kanab par une route sans rien autour. Tout ça pour me retrouver à moins de trente bornes d'il y a 2 jours et demi. Ma douleur musculaire est très atténuée maintenant, je fais attention quand même et essaie de boire toujours plus. J'ai beaucoup bivouaqué ces derniers temps. Après quelques nuits où la température est descendue autour des -5°C et des départs matinaux avec gants, collant, buff et polaire, j'ai retrouvé quelque chose d'à peine plus confortable : 29 °C la journée, 10°C la nuit. L'idéal ! Je viens d'arriver à Page et de visiter Antelope Canyon mais ce sera pour la prochaine fois. 47 nouvelles photos dans la galerie.

Du désert.

Rico, Colorado – Moab, Utah

 

Bien, après un dernier col à plus de 3000 m, et une descente dans une très belle vallée, je sors des Rocky Moutains à temps. Devant moi, ciel bleu, derrière moi, ciel charbon. J'arrive à Dolores, il fait chaud, changements radicaux, températures, paysages... me voici un peu dans le désert. Les prévisions météo pour la semaine qui vient sont mauvaises dans les montagnes, bonnes là où je serai. Ouf ! À temps vous dis-je. J'ai rendez-vous à Mancos chez Paul et Sara, hôtes WS, le festival continue, le courant passe super bien. Paul est pilote et convoie des familles et riches hommes d'affaire, sur demande, pour une compagnie aérienne. Ils possèdent pour leurs loisirs un petit avion et rentrent juste de week-end. Grands voyageurs, leurs photos sont plus aériennes que les miennes. Paul m'emmène le lendemain visiter le parc national Mesa Verde tout proche. Alors je précise qu'ici, les PN n'ont rien à voir avec les nôtres, ils sont faits pour être visités en bagnole et celui-ci aurait été une véritable épreuve à vélo vu les reliefs et la longueur. Ce sont des ruines, des villages vieux de 1000 ans environs sous des voûtes dans les falaises des canyons de cette région étonnante, impressionnante. Quand on est sur le plateau, on ne devine pas les canyons, mais quand on est au bord, il ne faut pas tomber... Très beau. Mesa Verde c'est un peu une île qui émerge au dessus de la plaine. Paul a pris une visite guidée de l'un des sites majeurs et nous visitons seuls les autres sites. Nous nous arrêtons à tous les points de vue, marchons un peu aussi, bref j'ai fait un tour individuel complet et guidé de cette petite merveille. Dans l'après-midi je réenfourche ma bécane, Paul m'accompagne jusqu'à Cortez. Et ce soir là, je dors dans la salle de classe de la petite école vieille de 106 ans de Batle Rock dans la réserve indienne de Matuzema. Après les cow-boys, me voici chez les Indiens. C'est aussi appelé le Canyon of the ancients. Ce n'est pas un parc mais un monument national. Le fond du canyon est large et cultivé, j'y vois de la vigne et beaucoup de verdure, des fermes, tandis que les bords offrent autant de couleurs que de formes différentes. Je continue à en prendre plein les yeux et ce n'est que le début.

 

Le lendemain, je sors de ce canyon et me retrouve vraiment dans le désert. Ça y est, là, je me sens vraiment toute petite, il faut assurer, il faut gérer l'effort, il faut prendre un stock d'eau, les stations-service-épicerie-restaurant sont à 50 ou 80 bornes les unes des autres. Et le soleil cogne fort. Aneth, Montezuma Creek, Bluff (où je vois les Navajo Twin Rocks), Mexican Water. Je suis dans la réserve indienne Navajo, immense, écrasée de soleil, pas un arbre, du bush et de la caillasse de toutes les couleurs, des canyons. Je suis redescendue à 1800 m mais remonterai rapidement. Le paysage n'est pas dénué d'intérêt, c'est juste énorme. Quelques degrés de moins et ce serait parfait. Je ne transpire même pas, tout s'évapore au fur et à mesure tant l'air est sec. J'ai ressorti crème hydratante pour les jambes et baume pour les lèvres. Mon budget boisson est aussi élevé que mon budget nourriture, jus de fruits, lait frais, coca parfois.

 

Puis Kayenta au bout d'une longue ligne droite. Ravitaillement. J'ai l'intention d'aller camper avec vue sur Monument Valley mais le ciel est si noir derrière moi que je demande à planter ma tente vers une habitation à l'abri de bosquets. Je suis chez les Navajos mais n'aurai que peu de contacts avec eux, les laissant vaquer à leurs occupations. Pendant dix minutes c'est l'apocalypse, le sable rentre jusque dans ma tente intérieure et les arceaux ploient méchamment. Mes pâtes sont sablées.Trois gouttes et le calme revient.

 

Le jour suivant je descends jusqu'à l'entrée de Monument Valley, laisse mon vélo à l'entrée au Visitor Center et fais du stop pour visiter le site, d'autre part interdit aux vélos, aux voitures de tourisme trop basses, aux campings cars... Un Indien m'emmène un bout puis je tombe sur un couple de Français dont la nana est originaire de Villers-Le-Lac, et fais le tour complet avec eux. Le ciel très orageux nous offre des éclairages très étranges et les tours de roc prennent un caractère parfois très lugubre, sauvage. Nous sommes obligés de nous arrêter un moment pour laisser passer encore une tempête de sable. Enfourchant de nouveau mon vélo dans l'après-midi, je vois les voitures qui s'arrêtent toutes, je me retourne et effectivement le ciel est un spectacle. Des rideaux d'eau tombent entre les tours au loin. Mais comme ça vient contre moi, j'appuie sur les pédales comme une forcenée et arriverai sous le premier avant-toit de Mexican Hat alors que les premières gouttes s'écrasent. Encore une trombe ! Je repars cependant après une heure avec les pleins d'eau mais malheureusement n'irai pas bien loin. Les bourrasques m'obligent d'abord à descendre de vélo, j'avise un creux dans le terrain et m'y réfugie et commence à monter ma tente. Mais quand je plante une sardine, le temps d'aller à une seconde et le vent a fait voler la première. Je me bats, retient plusieurs fois la tente qui se contorsionne et voudrait bien s'enfuir, c'est vain, et je risque de casser du matériel. Je n'y arriverai pas. Je replie les arceaux à la hâte, à genoux dans la terre ocre, et entasse tout mon matériel sous ma bâche que je couvre de grosses pierres et me mets sous un petit abri dans le rocher. Ça flashe de partout et le vent hurle, je prends un sac d'eau et puis le calme revient et entre deux bourrasques et deux orages, je parviens à m'installer. Dans la soirée, une accalmie plus longue que les autres avec toujours ce ciel de suie quelque part me donne des lumières de fin du monde sur un relief spectaculaire et Valley of Gods, des arcs en ciel aussi, et je me régale avant de m'endormir.

 

Encore du spectacle le lendemain. Il semble que la route va droit dans le mur, enfin... la falaise. Des panneaux à répétition préviennent : 10 % de pente, route étroite et non asphaltée sur 3 miles. Je ne la devine même pas, mais elle est bien là et la vue plongeante sur le bas est de plus en plus impressionnante. Les lacets sont réguliers et la piste en bon état, un régal ! Début d'après midi, j'arrive à Natural Bridges. Comme d'hab dans ces parcs, je laisse mon vélo au Visitor Center et fais la visite avec des gens. Trois arches dans le rocher, de grande envergure, enjambent le canyon. La plus haute forme une voûte de 70 mètres, tout de même. Paysage alentour magnifique. Je fais les pleins d'eau car n'aurai rien avant Blanding à 65 km. Bivouac sous les genévriers.

 

Et puis je suis montée au nord en passant par Blanding et Monticello avant d'arriver à Moab. Dénivelées usantes, je plonge dans les canyons et remonte de l'autre côté, le vent me laisse tranquille ou m'aide, c'est déjà ça. Les températures sont fraîches la nuit (8 à 10 °C max) et très agréables la journée (25°C), c'est nickel. Je peux enfin m'arrêter n'importe où pour dormir, aviser un chemin, m'y engouffrer et m'éloigner de la route de quelques centaines de mètres avant de m'installer. La majorité des terres est publique, il n'y a pas d'ours ni autres dangers notoires. Je suis bien sur sortie du Colorado, pour entrer en Utah, faire un tout petit bout en Arizona avant d'être de nouveau en Utah. Je suis toujours à plus de 2000 m et dans le parc de Yellowstone au nord du Wyoming, il y a déjà eu des chutes de neige ! J'ai parfois monté les pentes à grands renforts de Brownie trempé dans le Yoplait à la vanille, enfin... quand j'en avais. Et bien sur je profite d'une demie-journée de repos pour... travailler, préparer la suite qui s'annonce belle toujours.

 

La suite ? Durant deux jours au moins, je vais rester dans les alentours de Moab. Le décor y est impressionnant, il y aurait à faire pendant un mois... Je me rendrai demain matin dans le Parc National Arches, puis ensuite dans celui de Canyonlands. Cela représente des kilomètres et des dénivelées importantes mais venir ici et passer à côté sans au moins voir ça me paraît ridicule. Et ensuite j'aurai au moins deux ou trois jours de route avant le prochain parc national : Capitol Reef. Ici à Moab, il y a des falaises rouges partout, la rivière Colorado a creusé dans le plateau, la Green River aussi, elles se rejoignent à peine au sud, et depuis Canyonlands PN je devrais avoir de jolis points de vue...

 

31 nouvelles photos dans la galerie. Je précise juste que je ne fais aucune retouche, j'ai d'autres chats à fouetter, je les mets telles qu'elles sont. À part ça j'ai passé depuis un moment les 10 000 bornes, suis même plus près des 11 000. Mes étapes sont moins longues car plus montagneuses, et puis dans ces grands espaces, je dois faire attention à moi, ben oui !

Grand Lake – Mancos (Colorado)

Les gens.

 

J'avais commencé à préparer un post avec comme d'hab un peu mon itinéraire, mes ressentis, une ou deux anecdotes, un peu de culture et tout mais j'ai changé d'avis, j'ai tout effacé, je recommence pour juste dire en détail un peu l'accueil que j'ai sur ma route parce que j'ai chaud au cœur tous les jours.

 

Des paysages, oui bien sur, je les traverse, je suis dans les montagnes, ça fait mal aux jambes et j'accumule des dénivelées impressionnantes. Je monte à 3700 m pour redescendre à 2300/2400 et recommencer sans cesse. Depuis Grand Lake je n'ai fait que ça, des 1600 m par jour, des belles montées avec des jolis points de vue et des belles descentes dans des forêts où les feuillus commencent à changer de couleur et prendre des teintes si dorées que je ne peux les regarder sans mes lunettes de soleil. J'ai vu des lacs turquoises, des animaux, de belles rivières, des vallées ouvertes et larges, cultivées et des canyons si encaissés que le fond était insondable (Black Canyon of Gunnison). J'ai traversé des petits villages fantômes et des villes guère plus grosses. Bref, j'ai fait du chemin sous un ciel la plupart du temps bien agréable, quelques averses par ci par là, rien de très méchant. J'ai lutté contre le vent ou l'ai remercié quand il me poussait. J'ai roulé deux jours dans une atmosphère opaque due à la fumée de feux de forêts qui sont plus loin, ailleurs... J'ai traversé Rocky mountain national park, ai pédalé la peak to peak road, ai passé Guanella pass, Trout creek pass, Monarch pass, et la Great Divide (ligne de partage des eaux) plusieurs fois. Je mets des photos de tout ça dans la galerie.

 

Les gens.

 

Grand Lake : je m'installe devant un ordi à la bibliothèque municipale pour me connecter. À côté de moi il y a Richard. On commence à discuter, il m'invite chez lui et sa femme Maritza et ses amis. Il est originaire du Texas, là où l'hurricane a tout détruit. Il regrette d'ailleurs d'avoir tout loupé. Il est réparateur de bandits manchots. Je suis donc chez eux mais ils ont quelque chose de prévu dans la soirée et s'absentent, me laissant seule dans l'appartement... avec le frigo à dispo car ils s'en vont demain et tout doit disparaître si possible ailleurs qu'à la poubelle. Le lendemain, je décide de ne pas partir pour cause de météo insolente, mais eux repartent dans le Texas et l'appart est loué dès l'après midi. Ils me laissent les clefs du garage propre comme une chambre afin que je puisse dormir en sécurité dans la ville. Je reposerai la clef sous le paillasson de l'agence qui gère leur appartement. Merci.

 

Estes Park : je dépasse la ville car il me reste du temps mais me retrouve dans les bois, sans eau, dans une montée interminable... Une maison, je vais voir. Des gens sont en formation. Fin de journée. Une des stagiaires, la femme du pasteur, me dit de charger tout mon bazar dans sa voiture, elle m'emmène chez elle. Je redescends donc à Estes Park et le lendemain elle me remontera ici à 8 heures puisqu'elle revient. Douche, lit et tout le reste. Merci.

 

Idaho Springs : je comptais planter ma tente dans le city park de Black Hawk, mais la ville de casinos est blindée de junkies et ce n'est pas le bon endroit. Je passe encore une montagne et me retrouve dans ce fond de vallée tout à fait glauque qu'est Idaho Springs, avec entre les falaises l'autoroute interstates, la rivière et la route de service. Où dormir dans ces conditions ? Une odeur de barbecue m'attire, je pousse mon vélo dans le chemin en caillasses, voient ces gens et demande à planter ma tente sur leur terrain. Pas question : l'ours rode. Je dormirai dans la caravane grande comme mon appartement, suis conviée à manger. Bière, douche, repas et fin de soirée à la guitare en duo. Merci Todd et Gail. Le meilleur reste à venir : Todd habite à Montrose. Trois jours plus tard en rentrant chez lui, il me double sur la route mais ne peut s'arrêter. Sitôt arrivé chez lui, il enfourche sa Harley Davidson et vient à ma rencontre me proposer de loger chez lui et s'assurer que tout va bien, mais je vais à Black Canyon... et ne m'arrêterai pas à Montrose. Merci.

 

Une nuit de bivouac derrière l'église de Jefferson. Les villageois, peu nombreux, sont très sympas avec moi.

 

Maysville : je demande à une dame si je peux planter ma tente là, sur un terrain tondu apparemment inoccupé. Nancy insiste, je dis bien insiste pour que je loge chez elle, me dit que je lui tiendrai compagnie, qu'elle a beaucoup de place. Douche, repas, petit déj, la totale. Merci.

 

Gunnison : George et Joy. Je m'engage sur ce chemin où il est pourtant bien écrit en gros « propriété privée », je poursuis, m'enfonce dans les bois et arrive à ces deux maisons au bord de la rivière avec grand terrain. Personne. Je rebrousse chemin mais croise le proprio Georges. Demi tour. Je plante ma tente sur le terrain. Les ancêtres de George sont originaires de Vilette en Suisse. Je ne suis pas invitée mais comme l'ours rode régulièrement, j'ai le garage à dispo pour y mettre ma nourriture (ailleurs que dans la tente) et mon vélo. George, très âgé,viendra voir régulièrement si je n'ai besoin de rien et me faire un brin de causette très amicale. Merci.

 

Black Canyon of the Gunnison : la partie ne s'annonce pas facile, peu de maisons, un camping à l'entrée du parc. À mi hauteur de cette montée diabolique j'avise une maison habitée à l'écart. Je vais voir et demande à planter la tente sur le terrain chez Dawn et Dave qui ont des convives ce soir. Maison immense et luxueuse sur une propriété de ouf, baies vitrées sur l'espèce de maquis sauvage environnant très beau et vue sur les montagnes au loin. Ils ne manquent vraiment de rien. J'aurai douche, bière, repas avec eux, et impossible de partir sans emmener des provisions dont je n'ai pas besoin. Merci.

 

Ridgway : je loge en Warm shower. Je me sens bien chez John et Mallory dès la première minute et jusqu'à la fin. Accueil formidable. Merci.

 

Dans la cambrousse avant Rico : je passe un col, descends de l'autre côté, n'ai pas vraiment les jambes. Petite route sensée couper un peu et surtout me faire moins de dénivelée (1600 pour la journée tout de même). La route en question, j'ai du mal voir sur Google maps, après deux miles asphaltés, la piste. Je suis engagée, je poursuis, ça ne devrait pas être très long et c'est en bon état. Sauf qu'à la fin pour remonter sur la Highway, je me tape 2 miles (3,2 km) à pousser le vélo dans la pente très raide en petits cailloux sans adhérence. Un peu plus loin, je prends l'orage, me réfugie sous un abri vers une maison qui se trouve là comme par hasard. Lui arrive un peu plus tard et me trouve là, sous son abri, en train de casser la croûte. Dug et Stéfie, des phénomènes. Lui géologue à la retraite, 69 ans, avec ses bottes incroyables et son pantalon molletonné, elle, enseignante à Telluride (haut lieu de la jetset des États-Unis), bavaroise bien en chair, 52 ans. Il est passionné par les Indiens d'Amérique, l'histoire du chemin de fer et des mines. Tout un poème, soirée mémorable, des gens comme ça avec qui on se sent bien avant même d'avoir échangé une parole, juste au regard, sur le visage. Merci.

 

C'est l'enfer ce voyage, l'enfer vous dis-je. Je prends mes notes tard le soir, je n'ai jamais été aussi propre et aussi bien nourrie. Ils sont fous, ils me gavent et me gâtent.

 

Pourtant, la moitié d'entre aux au moins, si on rentre un peu dans la discussion, font la prière avant de passer à table, sont pour les armes à feu et conservateurs à fond, avortement etc... bien racistes aussi, très individualistes, famille travail patrie et fiers d'avoir dégommé un jour un ours ou un cougar (lion des montagnes). J'ai coupé court parfois à certaines conversations pour rester sur la bonne impression d'hospitalité reçue. La plupart des gens qui ont ouvert leur porte font attention à ce qu'ils mangent et je n'ai pas été gavée de séries télévisées absurdes. Bref, c'est très très mélangé tout ça dans ma tête. Mais ce qui est certain, c'est que l'hospitalité dont ils font part et le niveau de discussion est loin des clichés et de l'image que je pouvais avoir des États-Uniens. Je n'en vois qu'une partie certes, dans des États peu peuplés encore, mais ces portes ouvertes sans avoir à les pousser m'ont permis de dormir en sécurité dans les zones boisées, d'avoir de la compagnie très variée et agréable. La plupart d'entre eux m'ont remercié d'être passée par là et de m'être arrêtée chez eux...

 

Et tout ça c'est juste bon à recevoir, pour le mental, pour le voyage, pour cette idée qu'on se fait du monde et de l'humanité.

 

Demain, je descendrai des montagnes pour entrer dans le désert au niveau du parc national Mesa Verde, tout près de l'Utah. Je n'aurai normalement plus à y craindre l'ours mais ahaha, d'autres dangers me guetteront, comme le serpent à sonnette ou le scorpion...

 

L'ours, en cette période, est présent dans les villes et les villages. Il dévalise systématiquement les poubelles. Tout ça parce qu'en juin il y a eu une vague de froid qui a gelé toutes les baies. Pas de baies, pas de nourriture pour le plantigrade. Maintenant, c'est la période où il se goinfre avant l'hiver, sauf qu'il n'y a rien à goinfrer dans les forêts, donc il va chercher là où il y a...