Gedinne à Gouda.

 

Gedinne donc. Et je digère juste après ! La frontière est vite atteinte le lendemain, je rentre en France à nouveau par la pointe tout au nord des Ardennes. Givet. Où ? Le long de la Meuse par la piste cyclable. Sur le chemin je vois les deux tours fumantes de la centrale de Chooz, je pédale plus vite, jamais rassurants ces trucs là à proximité, comme si être à quelques kilomètres ou ne plus l'avoir dans mon champ de vision allait changer quelque chose... Pas beaucoup de navigation ce jour sur la Meuse qui méandre entre les petites montagnes dans une vallée plus ou moins encaissée. À Fumay la piste cyclable passe sous la montagne le long du canal pour couper une boucle, comme à Besançon. Je quitte la Meuse à Deville, où étaient fabriquées les cuisinières du même nom. Je monte sur le plateau, les villages sont morts, tout juste si je ne peine pas à faire remplir ma poche à eau en vue du bivouac. En pleine forêt, les chevreuils viennent me voir à dix mètres alors que je cuisine et déguerpissent en aboyant fort dès que je bouge le petit doigt. Dans la nuit, des sangliers viennent rôder autour de ma tente. Je ne suis pas surprise, j'avais vu que le terrain était retourné un peu plus loin et quelques grains de maïs éparpillés au sol, preuve que les chasseurs viennent nourrir en ce lieu... Allumer ma frontale dans ma tente suffit à les faire fuir définitivement, eux aussi en poussant de terribles grognements. Ahaha !

 

Le lendemain, toujours aussi maussade côté météo, je passe à la Folie et l'Alouette, traverse le Petit Gland qui se jette dans le Gland dans le département de l'Aisne à Saint Michel priez pour nous. Et un peu plus loin je coupe l'Oise. Puis vient le pays des Fagnes, Wallers, Moustiers-en-Fagnes, Eppe Sauvage. L'habitat est superbe, mélange de pierre bleue de la région et de briques. Pas un chat, pas une bagnole. Je longe le lac artificiel du Valjoly par le sentier aménagé. Le lac paraît sauvage au début mais j'arrive bien vite dans la station balnéaire touristique avec pédalos, gros complexes, locations etc... Tout est prêt pour l'été qui se fait attendre. C'est une retenue créée au départ pour réguler le niveau d'eau et maintenir un débit suffisant pour refroidir une centrale à charbon en aval aujourd'hui démantelée je crois. Ces infos, ce sont Samuel, Chantal et Jean-Pierre qui me les divulguent. Ils sont maraîchers bio depuis 30 ans, une petite exploitation. Ils font aussi du cidre... et de l'accueil de cyclos, de woofers... C'est chez eux que je goutte aux gaufres au Maroille, accompagnées d'une vrai bonne bière artisanale bio.. Ils écoulent leurs légumes sur deux gros marchés le week-end et quelques magasins bio de la région. Le reste du temps, ils travaillent du lever au coucher du soleil (quand il y en a), pour gagner de quoi vivre péniblement. Assez peu de mécanisation chez eux, ils sont restés « petits », vouloir faire plus gros obligerait à de gros investissements. Pour eux, le choix est vite fait. Des conditions de vie relativement difficiles, une grande ouverture d'esprit, une belle générosité.

 

Le 7 mai, continuant ma traversée du parc naturel régional de Scarpe-Escaut, j'arrive à cette rivière, dont le nom m'attire je ne sais pourquoi. Brel peut-être. Je longe cette voie d'eau navigable jusqu'à Tournai par le chemin de halage et passe donc encore et une dernière fois avant longtemps la frontière française. À Tournai, sous le soleil, je flâne trois heures en ville, regarde monter et descendre le pont à chaque passage de péniche, pousse jusqu'au Pont Des Trous, visite la cathédrale monumentale et la place centrale bordée de maisons typiques, puis m'installe chez Dominique et Catherine. Ils sont ébénistes restaurateurs, la maison est confortable. Trop peut-être puisque le lendemain alors que la pluie dégringole et malgré l'assurance d'une prochaine nuit au sec, je déclare forfait et me repose une journée, la première depuis le départ il y a 18 jours.En fait le soleil reviendra vite et j'aurais dix fois pu faire mon étape sans me faire mouiller.

 

Après une nuit chez Dennis et Marie à Haut Ittre, je fais demi-tour, rebrousse chemin sur une dizaine de kilomètres pour aller voir le plan incliné de Ronquières. C'est un ascenseur à bateaux qui permet à ceux ci de s'élever de 70 mètres sans écluse sur le canal Charleroi-Bruxelles. Les péniches rentrent dans un bac, la porte se ferme et le bac est tracté par des treuils, aidés d'un contrepoids de 5300 tonnes, sur 1500 m de longueur. C'était à voir. Je pédale ensuite dans la plaine et me dirige droit vers Waterloo avec sa butte au Lion. Le 18 juin 1815, l'armée des Alliés (Britanniques, Allemands, Néerlandais) aidée par les troupes prussiennes mettait à plat Napoléon 1er et ainsi s'achevait la période dite des Cent Jours. En effet, suite à cette défaite, Napoléon, sans aucun soutien politique, se voit obligé d'abdiquer quatre jours plus tard en rentrant à Paris.

 

Arrivée à Nethen, je suis accueillie par Jehanne, qui est une cyclote que je suis depuis un moment sur Facebook, et vice versa. Ça fait même un peu zarbi de se rencontrer pour de vrai, mais c'est super bien. En fait je crois qu'on avait déjà l'impression de se connaître un peu. Dans l'après-midi, elle m'emmène voir Leuven (Louvain mais en Flandres) et ses fameux béguinages, sa Grand Place, et son via-via aux fameux spaghettis bolo. Rencontre fort sympathique. Comme elle connaît la moitié de la Belgique, voire du monde, elle m'a dégoté un hébergement central à Bruxelles chez une amie à elle, Paola. J'avais aussi une réponse de WS dans le centre. « Plus près de la Grand Place que chez Paola, tu seras sur les genoux du Manneken Pis ». En effet, le clocher en pierre sculptée nous fait de l'ombre, la place est à une cinquantaine de mètres et il y a tout le nécessaire à se colmater l'estomac juste en bas dans la rue. Ma première demie-journée est occupée à flâner un peu au hasard des places et des monuments, des rues. L'ambiance de cette ville parmi les plus cosmopolites du monde est vraiment cool. Beaucoup de monde aux terrasses avec des quantités impressionnantes de verres de bière alignés, toutes de couleur différente. Certains bars offrent une carte de plusieurs centaines de bières. Le lendemain, après avoir cherché en vain la Reine Mathilde, je fais le « parcours BD », qui m'occupe plusieurs heures. Vive le smartphone pour la géolocalisation de toutes ces œuvres. Je termine par le meilleur : Gaston. Je mange des gaufres, de Liège ou de Bruxelles, des frites et des pitas grecques, ahah. Faire le tour de ces BD me permet de traverser et de voir un peu tous les quartiers. Dans celui des Arabes tout est fermé et pour cause : c'est ramadan. Je rentre claquée, fais quelques courses pour le lendemain et m'endors bien vite. La visite n'est cependant pas tout à fait terminée puisque le jour suivant je pars par l'Atomium, crée pour l'expo universelle de 1958, en mettant sur ma route encore une dizaine de BD. Je les aurai quasi toutes vues et n'en suis pas peu fière !

 

Et puis je file vers Gand où je reste éberluée par le nombre de tours, de clochers, de beffrois que le regard embrasse d'un seul coup. Gand a des airs de Venise avec ses canaux. Et puis il fait beau, les gens sont en terrasse, ils flânent, et moi aussi. Gand est charmante et les gens sont tous à vélos. J'affirme sans risque d'erreur qu'il y a plus de bicyclettes que de voitures. J'ai trouvé une justement nommée « rue des graffitis », cool. J'ai passé trois heures dans la petite ville, c'est trop peu évidemment, mais à vélo tout de même. Gand fait partie de ces villes où on pourrait faire dix fois la même photo. Les façades des maisons ressemblent à des contes de fée. Au soir, alors que je longe le canal Gand-Bruges par la piste cyclable, je plante le bivouac dans un mini-bois. Il n'y a que des mini-bois, la terre est cultivée partout, ou urbanisée, et plate aussi loin que je puisse voir.

 

Bruge est aussi sur ma route. Bruge c'est comme Gand mais en plus étriqué, voire étouffant. Des centaines de Japonais droit sortis de leurs bus déambulent en parlant trop fort. Les bateaux de croisière les débarquent à Knokke Heist, c'est à 20 km, et ils viennent prendre quelques selfis avant de continuer leur tour d'Europe en 10 jours. Mais que je suis lente : j'ai prévu 7,5 mois !

 

Et puis donc à peine plus au nord je suis venue buter sur la Mer du Nord. Knokke le Zoute. Je prends bien le vent du nord-est en pleine tronche. Je ne pense pas être maso mais comme je ne suis pas venue jusque là pour pédaler avec pour vue le talus enherbé, je pédale sur la digue ou alors côté mer. Et c'est beau. Je contourne le Zwin. Lors d'une forte tempête, la mer a ouvert une brèche dans la digue, et depuis, chaque marée amène de l'eau salée sur quelques centaines d'hectares. Les moutons broutent cette végétation salée entre les étangs saumâtres. Je rentre ensuite dans l'estuaire de l'Escaut. De tout ce temps où j'ai côtoyé l'Escaut (et ce n'est pas fini), elle n'a fait que grossir. À l'inverse, j'ai plutôt enfin tendance à légèrement rétrécir... Comme les mini-bois sont de plus en plus rares, je pose mon bivouac dans le seul sur la route entre l'embouchure du fleuve et Anvers, et je suis trop près derrière un immense port industriel avec des gros réservoirs d'hydrocarbures par dizaines, Terneuze. Pourtant je suis au cœur d'une réserve naturelle, au bord d'un étang joli joli avec un observatoire à zoziaux, mais les boules Quiès sont tout de même obligatoires (et pas à cause des piafs) car lorsque le vent est tombé, j'ai eu l'impression d'avoir posé mon lit sur la tarmac d'un aéroport international avec un décollage par minute. Ah, je ne suis plus en Belgique mais aux Pays-Bas, petite incursion, j'ai quitté la Flamandrie pour quelques dizaines de kilomètres. Neuvième passage de frontière.

 

J'utilise le système de points nœuds pour naviguer à vélo depuis plusieurs jours. C'est un réseau de pistes cyclables empruntant les voies vertes, les bords de rivières, les dessertes locales voire les chemins propres pour aller d'un point à un autre. Tous ces points sont numérotés sur une carte qu'on trouve sur le net. Je prépare donc mes étapes en notant les points par lesquels je veux passer et une fois sur le terrain je n'ai plus qu'à suivre le balisage sans me poser de question. Ce ne sont pas les chemins les plus courts mais c'est à la fois ludique et très agréable de ne pas côtoyer les autos. Le maillage est impressionnant et permet vraiment d'aller partout en Belgique et en Hollande. A l'entrée de Anvers, la piste vient buter contre l'Escaut, il y a un descenseur prévu pour les bicyclettes, puis un tunnel sous la rivière, un ascenseur à l'autre bout et paf, dans le centre historique de la ville, qui est piétonnier. Arrivée, visité et ressortie de Anvers sans voir une auto ou presque. Il est vraiment impressionnant de voir à quel point tout est fait pour les vélos, c'est sensationnel, sécurisant et hyper agréable.

 

Anvers, allez comme d'habitude, la Grand Place, la cathédrale, et la gare centrale. Je suis une parfaite touriste. Et pour camper, je trouve encore un mini bois et prends un sentier interdit pour planter ma tente à l'écart. Un mini bois aux abords d'une grande ville est forcément très emprunté par les cyclistes et les joggeurs, les familles etc... Tous ces gens sont tellement disciplinés qu'il n'y a qu'en me mettant dans un endroit interdit, en toute discrétion, que je suis assurée de ne voir personne. Je suis de nouveau en Belgique, dixième frontière. Ça ne durera pas...

 

Côté vélo ça se passe plutôt bien. Seul hic s'il en est : je pédale en cuissard vélo. Jamais aucune douleur pour l'instant et pas de souci avec mon Troll. Côté organisme, le rythme est pris, je mange beaucoup, me dépense de même, mes problèmes de genoux de l'hiver dernier ne sont bientôt plus qu'un mauvais souvenir, j'ai retrouvé mes amplitudes de mouvement sans douleur et ceci est vraiment rassurant. Vive le vélo et surtout le bivouac. Ouais car en bivouac c'est une vie de contorsionniste, ça fait bien travailler la souplesse... Côté matériel, ben, avec mon smartphone pour tout appareil photo, je suis limitée, pas de zoom notamment. Mais bon, je fais avec...

 

Bien, comme ce serait trop simple de rejoindre directement Amsterdam, je me suis mis en tête d'aller passer sur les grands ponts tout au nord, sur la mer, qui relient les différentes parties de la Zélande. Et c'est ce que j'ai fait. Sauf que ces grands ponts ne sont pas du tout spectaculaires. En fait, il n'y a pas de fond, donc ils sont quasi posés sur l'eau, en tout cas ils ont les jambes par terre, pas de haubanages ni de structure démentielle.

 

Ah oui, et je suis aux Pays-Bas, 11ème frontière. Mon bivouac est joli, tout près de la mer, dans la pinède, abritée du vent et des regards, dommage que ce soit infesté de tiques. J'en retire 5 qui ont tenté d'élire domicile dans ma peau, bande de muries. Et aujourd'hui, par temps gris et froid, et toujours avec un bon vent de face, je passe par les moulins de Kinderdjik, classés au patrimoine mondial par l'Unesco avant de traverser une nième rivière cette fois-ci avec un bac. Pas de mini-bois ce soir, toute la surface est soit en canaux, soit en cultures, soit urbanisée. Ca ne laisse pas bien des possibilités à un cyclo campeur fatigué... Je pose ma tente au fond d'un cimetière tout neuf, tout prêt à recevoir plein de monde. Les pelouses sont aussi bien taillées que les haies (qui me cachent des regards et du vent), j'ai même de l'eau et deux prises électriques, d'où cette mise à jour juste avant de rejoindre demain, si tout va bien, Gouda et Amsterdam.

Six frontières en deux semaines.

 

J'ai pris l'habitude des départs mais il est quand même tellement plus agréable de démarrer directement de chez soi plutôt qu'à courir les aéroports après avoir emballé et démonté un vélo, d'avoir le souci jusqu'à récupération de la monture de la voir arriver en bon état...

 

En partant de chez soi à vélo, le voyage commence sur le pas de la porte, sans préoccupation, sans contrainte, sans frais. Liberté entière dès le premier mètre, dégagée de toute obligation. La poitrine ne serre pas, je suis contente de pouvoir repartir. Je serai vite rentrée : sept mois maximum. Je passe la première frontière au troisième kilomètre et entre en Suisse. Ça y est me voici à l'étranger, quel exotisme ! Les premiers kilomètres, connus par cœur pour être pratiqués régulièrement adoptent en ce jour particulier une autre saveur, une autre valeur, une autre couleur. J'y suis plus attentive, plus réceptive. Je quitte pour un temps mon pays si beau. Je le quitte souvent, longtemps, peut-être juste pour être bien consciente de la manière dont j'y suis attachée, à quel point il est calme et paisible, privilégié, et combien j'aime y revenir. Les taches de neige sont encore bien présentes dans les ubacs tandis que dans les adrets déjà la vie grouille. L'Orbe s'écoule et méandre, impassible et égal à lui-même. Eaux noires traversant les tourbières. Les troncs blancs des bouleaux ne sont pas encore cachés par le feuillage absent en ce début de printemps. Déjà le lac de Joux avant de basculer côté Léman où règne un autre climat. Ici les cultures sont déjà bien vertes. Pour me boucher l'horizon au loin : les Alpes encore toute enneigées. À Romainmotiers, un arrêt s'impose à l'abbaye. Mes parents m'accompagnent ce premier jour. Après être passée sous le premier pli du Jura et ses hauts sommets (Dent de Vaulion, Suchet), je remonte dormir entre Chasseron et Aiguillles de Baulmes à Sainte Croix chez Claire et Jérémy, des WS « warm shower ». Le voyage a vraiment commencé, paysages, visites, rencontres.

 

 

Peut-être pas assez fainéante malgré les légères courbatures de la veille, l'idée me prend d'aller passer en haut du Creux du Van. Je dois pousser ma monture dans la neige épaisse et fondante sur quelques centaines de mètres au sommet mais ma foi l'endroit est toujours aussi beau et cela faisait si longtemps que je n'y avais pas traîné mes guêtres. La descente sur le chemin caillouteux est laborieuse mais peu importe, j'ai le temps, et surtout pas envie de faire de la casse sur mon véhicule. Dans la soirée je remonte tout le vallon de la Sagne et plante mon bivouac sous les épicéas au milieu des piaillements des piafs. Je n'avais pas encore vraiment regardé à quelle heure le jour se couche mais à 20 h 30 il fait encore bien clair, mais déjà froid. J'en conclus que je peux rouler jusqu'à 18 h 30 si nécessaire.

 

Si le Creux du Van s'est laissé faire, il n'en fut pas de même pour le Chasseral. Après un début d'étape sur les toutes petites routes où s'égrainent les exploitations agricoles aux bâtiments superbes et typiques du Jura suisse, je viens buter contre la neige au pied de la petite station de ski alpin adossée au sommet tout proche. Descente donc vers Saint Imier, je n'ai guère le choix. Dans l'après-midi toutefois, je me permets l'ascension du Hazenmatt qui est je crois le dernier sommet significatif du Jura vers le nord. Il n'est pas très haut (1300 et des brouettes) mais là encore je devrai pousser ma monture. Pas de route d'accès, juste des pistes, et de la neige en haut... La vue est belle sur Soleure, les lacs de Neuchâtel et de Bienne, la perfection toute suisse des méandres de l'Aare. Les Alpes, comme tous ces derniers jours restent dans une brume légère et les contours ne sont pas nets. Pour une troisième journée elle est bien assez rude puisque je cumule 1500 mètres de positif. Je ne regrette pas mes 1700 km de ski de fond cet hiver pour mes cuisses et ma condition...

 

Mais le lendemain est plus dur encore. Les pentes sont aussi raides que les gens et les montées aussi rudes que la langue. Beurk. Et elles s'accumulent. Plusieurs fois dans la journée, entre des villages extrêmement propres (presque trop) à l'habitat toujours aussi cossu, je verrai des panneaux m'indiquant des pentes à 20 %. Dans les deux sens. Donc je pousse difficilement à la montée et suis arc-boutée sur les freins et ma monture dans les descentes pas vraiment reposantes que je négocie à 30 km/h max. En fin d'après-midi je parviens à Laufenburg où je laisse derrière moi la Suisse, passe le Rhin et entre en Allemagne. Moi qui voulais voir à quoi ressemble le nord du Jura, je n'ai pas été déçue. De la verdure, des pentes démoniaques, des villages avec une fontaine quasi devant chaque maison. Je plante mon troisième bivouac un peu plus haut près d'un ruisseau bienvenu pour faire un brin de lessive et une vraie toilette. Après 92 km et 2005 m en positif, ça fait du bien. À peine quitté le Jura, je suis dans la Forêt Noire et ce n'est pas dans les jours qui viennent que je vais reposer les jambes... Je remonte aussi sec, la première coupe est déjà par terre, c'est vrai que je suis à quelque chose comme quatre cent cinquante mètres d'altitude. Vallées encaissées avec des petits villages lovés au fond. Les cols sont à 1200 m et les fonds vers 600 m. Et comme son nom l'indique, le massif est boisé. Le Feldberg, point culminant à 1495 m, est encore recouvert de belles tâches de neige. De là-haut la vue s'étend loin sur le Jura, les Alpes, les Vosges, Bâle. Je vois aussi arriver de gros nuages noirs qui me font presser le pas. C'est dans la précipitation que je dégote un endroit où camper un peu avant Titisee, en contre-bas de la route passante. J'en ai le bruit mais à part ça je suis bien. Les averses se suivent et le vent me glace les os quand je dois sortir (faire à manger car je n'utilise pas mon réchaud essence dans ma tente). J'ai fait une étape courte, même pas 70 km, mais la dénivelée parle d'elle-même : 1815 m de positif avec des jambes douloureuses d'hier, et deux heures de randonnée pédestre. Je n'ai guère de contact avec la population, je ne suis pas en Amérique du Sud à vélo couché..., je suis un vulgaire quidam, les gens sont rares qui m'adressent la parole et quand c'est moi qui entame, ils ont l'air pressés.

 

L'Allemagne est parcourue de grands axes routiers bien assez chargés mais heureusement souvent longés par des pistes cyclables. La Forêt Noire n'échappe pas à la règle. Je passe à Triberg où il faudrait payer 4 euros pour voir des cascades. 4 euros pour voir de l'eau tomber, nan mais ça va pas la tête ? Si encore c'était Iguazu ! Et puis Triberg, c'est aussi la capitale des coucous. Ces trucs bien kitsch aujourd'hui passés de mode mais qu'on trouvait dans toutes les maisons. Le coucou vient d'ici, de la Forêt Noire. C'est ici aussi qu'on me répond que l'électricité ne va pas pour recharger les téléphones pendant que je casse la graine sur un banc et un peu plus loin qu'un glacier me dit qu'il pompe l'eau de la rivière et qu'elle n'est pas potable pour remplir ma gourde. Heureusement, à chaque fois cela me donne l'opportunité de tomber le coup d'après sur des personnes bienveillantes et souriantes, avec une grosse envie alors de faire un gros doigt tendu bien haut aux premiers. Les maisons colorées à colombage sont superbes et ça sent fort l'argent. C'est incroyable à quel point tout respire la richesse et l'opulence. Et pour terminer cette belle journée ensoleillée de plus de 100 km, je ne compte pas trop sur l'hospitalité des gens malgré la mauvaise météo annoncée et vais planter ma tente au beau milieu d'une immense sapinière à rendre jalouse celle de la forêt de Joux. Et on comprend pourquoi celle-ci s'appelle « Noire ». Côté vélo, tout va bien sauf quelques ajustements entre sous-vêtements et selle, qui ne s'accordent pas encore au mieux... J'ai repris mes habitudes de voyage, mon rythme, ma vitesse de croisière. Mes genoux dont les douleurs ne m'ont pas lâchée de l'hiver se portent à merveille, je peux de nouveau m'asseoir sur mes talons, m'accroupir, ce qui est fort utile quand on vit dans la nature ! Les bestioles les plus dangereuses du secteur sont les tiques et j'en retire deux de ma peau dont une sur un pied alors que je n'ai ôté ni chaussures ni chaussettes à aucun moment. A surveiller donc. Comme prévu la météo se dégrade et j'attends midi pour démarrer, replie ma tente dégoulinante et mon duvet humidifié par l'atmosphère.

 

Les rues de Calw sont balayées par un vent glacial, certes la place centrale et les rues adjacentes sont particulières et très riches avec toujours ces hautes maisons à colombage. De là, le soir arrivant, je m'inquiète de me loger, contacte par téléphone un ws dans le patelin suivant et bingo, me voici chaleureusement accueillie pour la nuit à Hirsau chez Bea et sa famille. Après manger, elle m'emmène à pied visiter les ruines du monastère qui devait être énorme. C'était en fait la capitale religieuse de la vieille Allemagne,la basilique comportait deux grandes tours dont une seule reste debout. Ayant servi de prison par la suite, les habitants de Calw n'ont pu en prendre les pierres pour construire leur maison. Le cloître est très grand par rapport à ceux d'autres abbayes que j'ai pu visiter. Bref, j'ai failli passer à côté sans rien soupçonner (ce qui n'aurait rien changé à ma vie, mais eut été dommage !). Une toute petite étape bien vallonnée et à la météo bien pourrie me mène à Baden Baden, où je suis cette fois-ci logée et nourrie par Tolbias et Barbara. Cette ville est pour moi la porte de sortie de la Forêt Noire. La ville réputée pour ses thermes et l'aristocratie de toute l'Europe et la Russie qui venait y flâner il y a quelques grosses décennies, est maintenant une cité vieillissante de 50 000 habitants qui se meurt, sans attrait particulier à part ses bains. Je retraverse le Rhin fond le train par un pont interdit aux vélos. Me revoici en France. Vosges du Nord. Terrain vallonné, météo capricieuse, averses orageuse de pluie, voire de grêle. Je dors une nuit sous ma tente plantée dans un manège pour chevaux dans un centre équestre.

 

Le lendemain je passe à Reishoffen, monte à la Petite Pïerre, traverse moult villages aux noms qui finissent tous pareils ou sont imprononçables et retrouve mes parents venus avec leur fourgon. Je roule avec ma maman et sans sacoche, toujours par les routes blanches, ou le long du canal des houillères de la Sarre. Nous remontons aussi la piste cyclable le long de la Moselle, jusqu'à Ars. Sur le chemin, quelques curiosités bien sûr, comme ce reste d'aqueduc romain impressionnant, datant de 19 siècles, construit sur des arches de grande hauteur qui enjambaient toute la vallée, plus d'un kilomètre de long, afin d'amener l'eau des Bouillons à côté de Gorze jusqu'à Metz. Je passe une belle soirée chez ma cousine à Labry, en profite pour faire une lessive. À Hattonchatel, mes parents me laissent et je monte, roule un moment sur la tranchée de Calonne, haut lieu de combats et de résistance contre l'avancée des troupes allemandes. La tranchée est maintenant une route forestière. Je redescends sur St Rémy, vois au passage la tombe d'Alain Fournier et plus loin celle de Maurice Genevoix. Les Eparges, Meuse, cimetières militaires, vestiges encore, nécropoles, tombes, trous dans le terrain, stigmatisé encore, plus d'un siècle plus tard, par les explosions. Avec quelques détours et une bonne bosse à Moulainville, j'arrive par le haut sur Verdun. Cimetière militaire encore, immense. Je suis hébergée par Didier et Florence. Lui connaît bien le Jura pour y avoir fait du ski avec mes collègues de la Boîte à Montagne... Et puis il y a eu Douaumont avec son immense nécropole, le mémorial, la tranchée des baïonnettes... Des milliers de petites croix blanches sur le gazon impeccable sous le ciel chargé de menaces ( liquides). Je passe par Montmédy et sa citadelle Vauban, par Avioth et sa cathédrale basilique. Ce sont de petits bourgs ou même de minuscules villages aux modestes maisons. Elles sont loin les immenses et fastueuses bâtisses du Jura suisse ou de la Forêt Noire. Peu de grosses voitures aussi. Pourtant le Luxembourg n'est pas loin.

 

La frontière belge est tout juste marquée, elle apparaît dans le paysage sous forme d'une rivière que je longe 5 kilomètres avant d'arriver à l'abbaye d'Orval, immense et importante, encore active. Les moines trappistes y fabriquent de la bière et du fromage. Je visite pendant une averse avant d'aller chez mes hôtes Thomas et Nathalie. Encore une toute belle soirée. Le lendemain au réveil c'est un peu la surprise : il neige ! À 200 m d'altitude un 4 mai, il neige ! Je pars tout de même lors d'une accalmie. Durant toute cette journée, le fil conducteur sera la Semois, rivière sauvage de l'Est belge. La route ne peut toujours la longer et il faut parfois monter haut pour mieux redescendre. Je suis surprise par le relief, n'avais pas imaginé trouver ce type de vallée encaissée et aussi sauvage en Belgique. On m'explique que je suis dans la seule zone hyper rurale du pays ! Je prends des giboulées de grêle, parviens parfois à me mettre à l'abri... pas toujours. Les villages sont jolis, en pierre, mais il faut avouer que cette météo gâche un peu le plaisir. Je passe à Chassepierre, à Bouillon (de là où était Godefroi...), Alle, et les autres. Je repasse même pour quelques kilomètres en France dans le ban de Alle. J'en suis à six passages de frontière depuis le départ. J'ai les pieds gelés depuis le matin, je ne pensais pas rencontrer un tel froid et n'ai pas de chaussettes correctes. J'arrive chez mes hôtes à Gedinne et suis bien contente d'y trouver une maison bien chauffée. Alice, Philippe et leurs filles sont extras, j'ai tout le confort et même plus. Ils iront, le lendemain matin, jusqu'à me sortir une caisse de chaussettes qu'ils ne mettent plus et me laissent choisir une paire. Mon choix penche pour des chaussettes en laine, qui me dit-on, viennent de l'armée belge. Le lendemain n'étant pas plus chaud, ça me change la vie d'avoir accepté leur offre.... en attendant des jours meilleurs !

 

 

 

L'hiver s'en va... moi aussi !

 

Bien.

Il s'est passé pas mal de choses depuis mon retour le 2 décembre.

J'ai été très occupée.

Vérifier, trier, classer la paperasse accumulée. Heureusement mes parents assurent le secrétariat avec compétence lors de mes longues absences.

Puis la saison de boulot a vraiment commencé, j'ai enchaîné les semaines, courant de droite à gauche pour le reste avec le peu de temps disponible. Et puis faire du ski, encore du ski et toujours du ski (de fond).

Fin janvier le bel élan fut coupé par une suite de petits enquiquinements chronophages. Je me suis fait emboutir ma Renault 11, ma sœur m'a prêté une auto (que j'ai toujours). Avec, j'ai crevé sur un parking enneigé où le cric, au lieu de lever l'auto, descendait dans la glace... Puis le lendemain alors que je tentais de rattraper le temps perdu, je me suis fait prendre en photo en Suisse à 60 pour 50 km/h. Entre temps j'ai perdu une couronne dentaire qui a conduit à l'extraction d'une molaire puis je me suis tapé une infection (cause indépendante) et enfin j'ai couru les cabinets médicaux, ostéo et salle de radio pour un mal de genou gauche assez violent. Tout cela s'est terminé par une infiltration faite un samedi soir à 18 h 30. J'ai clôturé ma saison de boulot le 9 mars en clopinant légèrement mais maintenant au repos (relatif), l'amélioration devrait être significative.

Bon, quand même il y a aussi eu des choses plus jolies : mon livre « A pied dans le Caucase » a été sélectionné pour le prix littéraire du festival du film d'aventure de Lons le Saunier, mais n'a pas eu le prix. Il faut dire qu'il y avait du beau monde en face, un éditeur, un reporter journaliste, un écrivain...haut magistrat. Bref je me demande déjà comment mes bouquins arrivent à passer les sélections et pour le reste je ne me fais jamais d'illusion.

En parlant de bouquins, les trois premiers, édités chez Phébus et qui arrivaient à rupture de stock, ont été réimprimés. Et puis aussi j'ai revu des amis que je n'avais pas vus depuis très longtemps, avec qui j'ai fait beaucoup de ski de rando alpi il y a deux décennies ou d'autres avec qui j'étais à l'école primaire, maternelle même pour un d'entre eux, bref... partie de mes conscrits. Après avoir cru que je ne verrais plus ma Renault 11 et quelques coups de fil à l'expert et à mon assurance, il est avéré que je peux la garder en l'état. Un carrossier me la remettra en ordre avec un délai de trois mois, je ne la verrai donc à nouveau qu'en rentrant.

 

En rentrant ?

 

Euh oui, parce que plus les années passent plus elles passent vite c'est bien connu, donc il ne sert à rien d'attendre des jours meilleurs à regarder tourner les heures, il faut foncer !

 

Le premier élément de mon futur vélo que j'aie reçu ?  La selle !

 

J'ai commandé un cadre Surly Troll. Polyvalent, il me permettra de changer facilement de tailles de roues, de types de freins, de type de transmission au gré des voyages, des finances, des envies, des projets... Il me permettra de rouler sur le macadam mais aussi sur des pistes bien défoncées ou des single track. J'ai des projets plein la tête. Dessus, je vais mettre des composants que j'ai déjà en bonne partie, récupérés sur deux VTT qui dorment dans mon garage, dont un très vieux (mon premier) et un autre plus haut de gamme et plus récent que j'avais acquis d'occasion.

 

Une fois tous les composants rassemblés (cette semaine), je procéderai au montage (à l'heure qu'il est j'ai commencé), comme une grande, enfin... j'espère. Puis je verrai pour la bagagerie même si tout est quasi clair dans ma tête. Il faudra faire des essais. Il faut aussi contrôler tout mon matériel de camping, il y a des réparations à faire, des choses peut-être à changer. Et puis faire le tour de l'équipement vestimentaire car j'ai quasi tout mis à la poubelle à Buenos Aires avant de rentrer, tout était râpé !

 

Puis il y aura les formalités, impôts, transfert de courrier, assurance, carte bancaire, téléchargement de nouveaux livres dans la liseuse et de musique aussi, certaines choses sont déjà en cours.

 

Et je serai prête !

 

Pour aller où ?

 

Pas trop loin, comme un test de ce nouveau type de vélo. Eh oui, passer du vélo couché au vélo droit n'est pas sans appréhension... Vers l'Est, sans avion, sans visa. Juste ce qu'il me reste de passeport et de carte d'identité. Tout sera périmé en mars et mai l'an prochain. Ultimatum. Je pense rentrer pour les premières neiges. Une boucle, départ et arrivée dans le val d'Orbe. Chez moi. J'ai envie d'aller voir l'ex Yougoslavie d'un peu plus près mais aussi l'Ukraine, la Moldavie, Berlin, Amsterdam, Gand, Bruges et Anvers, la Transnitrie, le Kosovo, les Tatras... D'aller voir Buzludzha et les Spomenik de Tito, bref d'aller traîner à l'Est avant de rentrer par la Grèce et l'Italie.

 

Euh non, il n'y a pas d'itinéraire tracé sur cette carte, c'est juste ma zone d'action, mon terrain de jeu pour 2019. L'itinéraire se dessinera au gré des envies, de la météo, des rencontres que sais-je encore...

 

De chez moi à Kiev, capitale de l'Ukraine, il n'y a que 2300 km. Quand je vous dis que je ne pars pas loin, 25 heures de bagnole ! Ceci dit mon petit tour risque de faire beaucoup plus !

 

Je n'ai même pas eu le temps de trier les photos du précédent voyage et à ceux qui me demandent si je suis en train d'écrire un nouveau livre, je réponds simplement qu'actuellement la priorité est ailleurs : voir, sentir, toucher et entendre : VIVRE !

 

Départ prévu juste après le détartrage du 19 avril...

 

 

Bonjour,

 

Mon dernier livre "A pied dans le Caucase" a été sélectionné pour le prix littéraire du "grand Tétras" décerné lors du festival de films d'aventure "Les rendez-vous de l'Aventure"  qui se déroulera à Lons le Saunier du 14 au 17 mars 2019.

 

Des films, des conférences, des rencontres... de quoi rêver très fort durant quatre jours.

 

J'y serai présente pour parler de ma traversée du Caucase à pied le samedi 16 à 11 heures. La rencontre se déroulera au rez de chaussée de la médiathèque des Cordeliers.

 

Je vous y attends nombreux.