Cuba ou vivre le film.

Cuba, l'abnégation.

Cuba un autre monde.

 

À l'heure où il faut partir à la station de bus avec mon carton de vélo et mes sacoches, des trombes d'eau s'abattent sur Cancun. Max appelle un taxi dans lequel on n' a jamais pu rentrer le carton, l'heure tourne, la pluie se calme, on part à pied. 700 mètres, il n'en fallait pas plus, la pluie reprend de plus belle mais je suis dans le bus.

 

Quelques heures plus tard je débarque à la Havane. La récupération des bagages spéciaux est tout un poème. Passent en premier ceux qui paient en douce, le manège n'est pas discret. Puis une heure passe. Et enfin les employés mettent sur le tapis les bagages de ceux qui ne veulent pas de cette corruption. Sortie de l'aéroport, les taxis sont solidaires, impossible de marchander le prix qui représente deux nuits d'hôtel. Ils savent que nous n'avons pas le choix. Je trouve deux autres touristes et nous partageons pour nous rendre au centre. Michel m'attend. Je remonte mon vélo, on fait du change. À Cuba, deux monnaies circulent : le CUC et le CUP. Le CUC est équivalent au dollar US, il est convertible. Le CUP est la monnaie nationale, il y en a 25 dans un CUC. Il nous faut des deux si on veut pouvoir acheter des denrées dans la rue, des jus de fruits frais, du pain, et même manger dans les gargotes au bord de la route.

 

Cuba. Tout s'est arrêté en 1958, il y a 60 ans, la révolution puis peu après, l'embargo. Avant, Cuba était « le bordel des États-Unis », casinos et voitures de luxe. De cette période il reste toutes ces bagnoles, des Chevrolet, des Triumph, Pontiac, Ford, Buick, Plymouth, Dodge énormes, avec des ailerons de ouf et qui fument autant qu'une centrale à charbon chinoise. Certaines ressemblent à des chars d'assaut, lourdes mais solides, rouillées, mais d'autres ont l'air flambant neuves, entretenues avec soin, superbes. L'exportation en a été interdite par Castro, patrimoine national. Alors elles circulent entre les façades rénovées et colorées des fastueux bâtiments coloniaux et les autres qui s'écroulent. Elles circulent sur le Malecon où viennent s'abattre les vagues les jours de vent. Elles circulent sur les boulevards troués. Par centaines. À côté de ça circulent les charrettes tirées par des chevaux, des vélo-taxis, des moto-taxis, des side-cars, des Ladas et des camions Kamaz. Quelques voitures plus récentes, il faut avouer. La Havane et des vélos par centaines, tous plus déglingués et désaxés les uns que les autres, comme ce sera le cas dans tout le pays. Cuba, le pays du vélo et du cheval. À La Havane (et dans d'autres villes) , l'eau courante (pas forcément potable) n'est délivrée qu'à certaines heures du soir. Les plus prévoyants ont des citernes sous les maisons afin d'être autonomes et laissent le robinet d'arrivée ouvert en permanence, le débit est si faible...

 

On a pris un bus de nuit pour Santiago de Cuba à l'autre bout de l'île, à l'Est. Trois heures de retard au départ, quatre à l'arrivée, pas un arrêt pour manger, 17 heures de trajet avec la climatisation à fond qui nous frigorifie. Dehors il pleut, la campagne est imbibée d'eau. Les chars à bœufs, les habitations sommaires, les chemins transformés en bourbier, les gens, tout est d'une tristesse effroyable. Visions d'un autre temps sous la flotte. Des moments où je me demande ce que je suis venue faire là, de plus avec un vélo pour moyen de locomotion.

 

Santiago, la pluie a cessé, le bus nous lâche en banlieue, nous rejoignons le centre-ville, cherchons des magasins. Il n'y en a pas. Années 50. Pas de self-service et des produits au compte-goutte. Comme une pénurie en temps de guerre. Des files d'attente partout. Et un service de sécurité et de contrôle. Pour sortir de ces endroits où par miracle j'ai pu acheter du café, des pâtes et de la sauce, je dois montrer la note et ouvrir mon sac. L'épicerie faisait 9 m². Mais on trouve du pain facilement. Essence pour le réchaud : la camion est en train de livrer, il faut attendre une heure et demie pour un demi-litre de gazoline, puis payer la moitié au guichet (pour 30 cl), aller se servir et repayer le solde. L'autre station-service est en rupture de stock...

 

Enfin parés de tout le nécessaire, la journée est bien entamée et nous n'avons qu'une envie : fuir, aller à la campagne. La visite du centre est vite faite. Nous partons par la côte sud, vers l'Ouest, demandons de l'eau en chemin, et nous posons un peu plus loin. Le camping sauvage n'est soi disant pas toléré à Cuba et les habitants n'ont pas le droit de nous loger. Discrétion indispensable. Premier bivouac, orage, nous cuisinons recroquevillés sous l'abside, nous étouffons, les moustiques sont assoiffés. À la nuit tombée, nous nous rendons compte que nous sommes juste sous une maison et le lendemain matin, deux femmes nous demanderons pourquoi nous n'y sommes pas allés au lieu de dormir sous la pluie dans la tente... ce qui nous met en confiance pour la suite.

 

La côte sud entre Santiago et Pilon est belle. Très belle. Sauvage et ponctuée de petits villages. Les voitures sont rarissimes, la route se transforme parfois en piste voire en chemin de cailloux, coincée entre les montagnes recouvertes de forêts aux milles nuances de vert qui culminent à 1974 m, et l'océan. Les vagues qui viennent la lécher en permanence y ont taillé de grandes brèches et le récent hurricane a fignolé le travail de sape. Nous sommes tranquilles. Second bivouac sans souci sauf que dans la nuit les fourmis minuscules mais extrêmement agressives ont élu domicile dans notre garde-manger, par milliers... Il fait chaud et l'humidité est à 100%, tout s'imbibe, un hammam. Michel souffre mais nous avançons. Pilon, Mazanillo. Cocotiers et canne à sucre. Nous quittons le littoral, les champs sont inondés. Nous trouvons à nous poser dans un endroit un chouillas en hauteur et dégagé. À l'heure de l'arrivée massive des moustiques nous sommes sous la tente et heureusement car ce sont des centaines qui se retrouvent coincés entre les deux toiles... Les conditions ne sont décidément pas faciles. Heureusement nous avons de bons contacts avec la population et le fait de baragouiner un peu en espagnol me facilite considérablement la vie. Nous passons à Las Tunas, avons pris l'habitude de trouver de quoi nous ravitailler, soit en mangeant dans des petits restos pour « Cubanos » qu'on nous indique, soit en achetant des vivres dans les magasins d'état. Pas de souci pour trouver du pain et de l'eau. Si celle du réseau, en ville, a parfois un léger goût désagréable, elle est potable, et dans les campagnes, ils ont l'eau de source ou de je ne sais où mais qu'ils boivent, qui n'a aucun mauvais goût et qui ne nous pose aucun problème, enfin...

 

La campagne cubaine est belle. Très verte. La route principale qui traverse le pays est par endroits en triste état, secoue les vélos (et nous), la circulation automobile y est faible et heureusement car nous disparaissons dans un nuage noir quand les véhicules mettent les gaz pour nous dépasser. Les travaux dans les champs sont effectués quasi tout à la main ou à la force animale, peu de mécanisation. Le sol des habitations des plus pauvres est en terre battue, en béton pour les autres, la porte un vulgaire panneau en planches, quatre murs, un toit en palmes, ou en tôle. Pour les deux nuits suivantes, nous avons planté notre tente vers une maison, et vers une ferme. Des gens d'une grande gentillesse. Ils n'ont vraiment pas grand chose, ils survivent. La cabane au fond du jardin, d'où il faut parfois chasser la truie suitée avant de se soulager, n'a pas de porte. Dans les locaux délabrés, trois « foyers ». Deux s'occupent des vaches qui appartiennent à l'État. Paysans fonctionnaires. La propagande pro Castro est partout, comme les portraits du Che et de Camillo Cienfuegos. La solidarité et l'entraide semblent bien présentes. Nous pouvons sans souci demander à poser notre tente chez les gens et alors les conversations vont bon train.

 

Las Tunas, Camagüey. Une demie-journée de repos pour visiter la ville des églises, classée par l'Unesco. Nous n'avons pu éviter le rabatteur pour trouver une « casa », chambre chez l'habitant, n'avons pas vraiment lutté contre. Lessive à la main, séchage de toutes nos affaires imbibées. Notre hôte aime plus l'argent que son métier ou les touristes, rapport strictement commercial, et âpre. Les « casa » sont très confortables, salle de bain privative, TV, air clim... Internet à Cuba, tout un poème encore. Il faut acheter une carte à l'agence (pas à tous les coins de rue), une heure pour 1 CUC sur présentation du passeport, 3 cartes maxi par personne. Comme je n'ai pas mon passeport sur moi, Michel passe à un premier guichet pour en cacheter trois puis à un second guichet pour une autre... Avec ces cartes, sur les places principales des villes cubaines, on peut espérer avoir du Wifi. Ils ont tous des smartphones, anachronisme délirant quand ils le manipulent sur la carriole tirée par le cheval. Une chose cependant qui choque presque tant c'est rare dans les pays si pauvres : pas une ordure qui traîne. Ni au bord de la route, ni dans les villes. Rien. Bon, pas de sac en plastique non plus dans les magasins mais on pourrait trouver tout le reste... Rien, c'est PROPRE, PARTOUT.

 

Nous avons eu assez vite fait de nous adapter au fonctionnement de ce pays unique et profitons donc pleinement des paysages et de la population. Michel peine avec la chaleur, son cuissard a provoqué des plaies dont il faut s'occuper avec soin car sous ces climats, la cicatrisation n'est pas forcément facile. Notre itinéraire passe par Sancti Spiritus, ville à laquelle nous consacrons quelques heures, en partie sous les averses. Nous faisons l'impasse sur Santa Clara où l'intérêt majeur aurait été de voir la tombe du Che. Nous passons à Trinidad, qui possède un charme particulier. Nous mettons nos vélos chez des habitants et visitons à pied. La ville aux ruelles pavées est légèrement en pente, les maisons sont colorées. Jusque là, pas grand chose de plus que ses consoeurs, mais il y a un « je ne sais quoi » qui fait que Trinidad est différente et charme les visiteurs. Nous en ressortons avant la nuit pour aller camper un peu plus loin. Cienfuegos, nous poussons jusqu'au bout de Punta Gorda et consacrons là aussi quelques heures à la visite du centre. Beaucoup de maisons à colonnes sur le boulevard central et de beaux restes coloniaux autour de la place principale. Il fait très lourd. Nous quittons la ville pour aller camper.

 

Les gens sont d'une grande gentillesse et nous aident volontiers, nous accompagnent parfois, pour trouver la boulangerie ou la minuscule épicerie où se battent en duel sur une étagère une boite de tomates concassées avec une bouteille d'huile. C'est la queue partout. Devant les épiceries à 9 heures (ouverture) il y a foule et dès que la porte s'ouvre, c'est la ruée sur le congélateur (quand il y en a). Tout ça pour quoi ? Des saucisses type « hot-dog » dégueulasses. Nos sacs plastique sont une richesse et nous les traitons avec soin.

 

Et puis nous avons longé la baie des Cochons, de Playa Giron à Playa Larga, les endroits où les mercenaires Cubains envoyés et appuyés par les Américains se sont faits repousser par les hommes de Fidel Castro et compagnie il y a 58 ans. D'ailleurs à propos de la Révolution et du communisme, nous avons eu droit à quelques confidences. Hector, 71 ans, avait donc dans les 12 ans. Il nous dit que depuis cela, Cuba, c'est la merde. Qu'il n'y a rien, qu'il a eu faim toute sa vie, qu'il a travaillé et qu'il travaille toujours trop dur pour rien, me demande comment peut vivre un peuple qui est payé en pesos cubains quand ce même peuple doit acheter les choses en monnaie convertible qui vaut 25 fois plus, me demande si je suis communiste... L'agriculture ? Il n'y a pas d'agriculture, il y a des pauvres bougres qui passent la charrue à la main, il y a des gens qui s'échinent et se courbent, en haillons, pour l'État qui les exploite littéralement. Ceux qui sont propriétaires doivent vendre leur récolte à l'État, à un prix dérisoire. Son fils est en prison pour une histoire avec une vache : 4 ans. Il lui en reste 3 à purger. Comment peut-on imaginer, me dit-il, qu'un pays dirigé par la même personne (Castro Fidel et son frère Raul) depuis 55 ans ne soit pas une dictature ? Je ne sais que lui répondre et lui dit. Lui dit aussi que même si le voyage à vélo permet de mieux sentir la réalité sur le terrain car nous sommes facilement en contact avec un tas de gens, à la campagne comme en ville, nous restons des touristes, nous ne faisons que passer et pour pouvoir émettre un avis, il faudrait vivre ici. La discussion est bouleversante et nous nous sentons juste « couillons », nous que ce pays attire justement parce que rien n'a bougé depuis 60 ans. Où commence le voyeurisme ? Hector nous offre des tomates. Que pense la majorité des Cubains ? Sont-ils à la solde de l'État ? Se taisent-ils, dociles ? Combien de dissidents au régime remplissent les geôles ? Qu'en est-il réellement de la liberté d'expression ? Combien sont fonctionnaires et n'auraient plus de travail (de misère) si tout était remis en cause ? Cuba suscite des questions, beaucoup. Il faudra que je lise en rentrant le livre de mon collègue Claude Marthaler, cyclo voyageur et auteur de: « Confidences cubaines ». Une dame qui triait son riz sur le long comptoir de son minuscule commerce dans un hameau me dit qu'ils n'ont rien, mais qu'ils sont heureux. Elle avait vécu quatre ans à Varna en Bulgarie. Une autre encore, chez qui nous plantons notre tente, nous dit que pour elle, Cuba est bien, qu'ils sont pauvres mais que quand quelqu'un est malade ou blessé, il va à l'hôpital et est soigné, gratuitement, et puis l'éducation... Qu'elle ne voudrait pas vivre comme les Américains individualistes, qu'ici, ils ne font qu'un, qu'il n'y a ni délinquance ni insécurité, que le pays est propre. Certains arborent le drapeau américain sous différentes formes (tee-shirts, revers de pantacourts...)

 

Baie des Cochons donc, l'eau est turquoise au dessus des fonds sableux mais d'un bleu profond vers les plages de corail noir. Baignade magique et bivouac superbe au bord de l'eau. Nous passons jeter un œil à un cénote, comme au Yucatan, trou d'eau de 70 m de profond relié à l'océan. Après avoir traversé les zones de fermes d'élevages de crocodiles (la péninsule de Zapata en est infestée), nous avons rejoint Cardenas sur la côte nord où nous bénéficions de températures beaucoup plus fraîches. Là, je trouve le plus grand magasin d'alimentation que j'aie vu jusqu'alors dans ce pays. Il y a même le choix dans les parfums de confiture et des céréales sur les rayons, quelques légumes en conserve, et autre chose que des vermicelles comme pâtes ! Je trouve aussi du fromage dans cette ville : deux livres madame s'il vous plaît. Elle me regarde zarbi, c'est un gros morceau, mais je suis tranquille jusqu'à la fin de notre séjour. Au Mexique, aux States, au Canada, je faisais mes courses tous les deux ou trois jours, ici, je fais quatre magasins par jour pour rassembler le peu qu'il nous faut pour le soir et le matin. En journée nous stoppons dans les gargotes : sandwiches à l'omelette, riz, poulet, haricots noirs, jus de fruits frais succulents notamment la mangue ou la goyave, le tout pour des sommes absolument dérisoires, en monnaie nationale.

 

Cardenas, nous voici sur la côte nord pour un moment. Varadero, une péninsule de 17 km de long, une langue de terre très étroite totalement urbanisée, une suite d'hôtels-clubs tous plus moches les uns que les autres. Une plage de sable blanc et de l'eau turquoise à délirer sur 17 km. THE PLACE. C'est là que sont les gens branchés, les Européens notamment. Le jour où nous y sommes, tout est balayé par un vent violent et les rouleaux d'écume blanche s'écrasent sur le sable. C'est beau. Sans rire. Nous poursuivons vers Matanzas par l'ancienne route, déserte, qui longe l'océan. Matanzas est lovée au fond d'une baie où la violence du vent nous cloue sur place.Mais nous en ressortons par la route côtière encore, qui s'annonçait belle et attirante sur la carte. C'est la zone industrielle. Industrie lourde. Centrale thermique, hautes cheminées et fumées noires, décibels, puis derricks et odeurs de pétrole (Cuba est autonome à 50% environ). Mais un peu plus loin, nous trouvons enfin de quoi nous poser, entre la route et l'océan. La côte est ici rocheuse, très abrasive, déchiquetée, personne ne pourrait y marcher pieds nus. De la dentelle. Les cyclones et ouragans qui balaient la côte en d'autres saisons ont amoncelé des tonnes de coquillages, de galets et de débris de coraux jusqu'à une centaine de mètres à l'intérieur des terres. C'est sauvage et ça me plaît. Encore d'autres paysages. Cuba offre des visages très variés et tous très beaux. L'île entière est une explosion de couleurs vives, saturées. Cuba est hyper photogénique.

 

Le lendemain, nous traversons La Havane et passons donc à l'ouest de la capitale. Mariel, grosse industrie encore, port industriel bien moche, pollution. Le temps est à la pluie, ce qui n'arrange rien. Nous campons toujours sans aucune difficulté et quand c'est sur des propriétés privées (chez les gens) une douche nous est offerte (au broc souvent) et nous pouvons facilement faire un peu de lessive. Nous dormons une nuit dans un camp de charbonniers, 30 ouvriers, fonctionnaires là aussi. À l'Ouest de La Havane, le paysage change, des collines, des virages, une route vallonnée et en très mauvais état, des petits villages très jolis. Plus de nature, des grands palmiers éparpillés dans des pâtures où broute des vaches bien dodues et cornues. De temps à autres on voit le bleu de l'océan au loin. Superbe. Cette région semble plus riche... ou moins pauvre. Les maisons sont en dur, il y a des arbres en fleurs devant, c'est propret, les sols sont carrelés... La circulation automobile est anecdotique, les chevaux sont d'excellents trotteurs et la chaussée est parfois lustrée à cause du martellement répété de leurs fers sur le macadam.

 

Chemin faisant sur la route qui se transforme parfois en piste cahoteuse, nous atteignons la vallée de Vinales par des chemins détournés. Le triangle du tabac. C'est ici que poussent et sèchent les feuilles de celui qui donnera les fameux « Havane ». Il est fort et très parfumé. La vallée de Vinales est également réputée pour ses mogotes, formations géologiques étonnantes, grosses mottes calcaires sous lesquels coulent des rivières et sur lesquels pousse une végétation abondante malgré la quasi verticalité de leurs flancs. Nous aurions pu rejoindre Pinar del Rio directement mais il nous reste un peu de temps : 2 jours. Alors, nous sommes allés à Puerto Esperanza, à Santa Lucia et à Cayo Jutias, une île de plages de sable blanc reliée à Cuba par une route de7 km construite sur la mer. Pour revenir à Vinales, nous nous sommes cassé les jambes dans les montagnes russes où il faut parfois mettre pied à terre, mais les paysages sont superbes et cette partie ouest de l'île est vraiment une région à part, montagneuse, luxuriante et très authentique. Les marchands à vélo tentent de vendre leurs tresses d'ails et d'oignons. Encore quelques dizaines de kilomètres par monts et par vaux et nous voici à Pinar del Rio, fin de notre balade à vélo sur Cuba. 1610 km à la force des cuisses sur cette île hors du temps. Nous logeons dans une casa, une chambre avec tout le confort dans une ancienne maison coloniale qui, derrière sa façade à colonnes décrépie, cache un patio immense, véritable jardin tropical avec plein d'essences d'arbres, des plafonds hauts et multiples « dépendances » autour du patio. De là, nous prenons un bus pour La Havane où nous passons encore une journée. Nous nous gavons de ces voitures de collection qu'on ne peut voir nulle part ailleurs au monde. La boucle est bouclée. Démontage et emballage des vélos pour l'avion.

 

Les conditions météo, la difficulté à (ne pas) manger ce qu'on aurait aimé, la chaleur, les moustiques minuscules et voraces qu'on ne voit pas et qui passent à travers la moustiquaire de la tente, l'humidité, ont sollicité les organismes. L'autre solution, plus confortable, consiste à aller de casa en casa, c'est un choix. Pour nous celui de la liberté, qui est à Cuba plus gourmand en énergie. C'est aussi grâce à ce « mode de vie » que nous avons eu tant de contacts avec une population très rurale qui une fois de plus imagine un tas de choses à propos des Européens. Ainsi cette femme qui nous accueille sur son terrain sans aucune hésitation, qui ne pensait pas qu'en France il puisse y avoir des paysans qui élèvent des vaches. Elle pensait que tous les Européens travaillent devant un ordinateur et que la campagne n'existe presque plus. Nous étions les premiers étrangers avec qui elle avait un contact réel, elle ne pensait pas que c'était possible. Dans cette ferme, c'est nous qui avons offert une partie de notre petit déjeuner. Boire un café au lait avec des Français, chez elle, était pour elle un jour magique, un événement qu'elle n'est pas prête d'oublier. Combien de gens « flattés » que nous nous arrêtions chez eux et que nous nous intéressions un peu à leur vie nous ont remerciés ? La plupart des voyageurs à vélo sur Cuba (ils sont nombreux) ne campent pas, ne font que passer dans les villages pour aller dormir en ville. Je ne parle pas des autres visiteurs conventionnels, bus casa resto en CUC, bus casa resto en CUC, comme deux mondes parallèles qui se voient et se côtoient mais ne se rencontrent pas. Des choix... Nous avons campé partout où nous avons voulu, dans les Finca (exploitations agricoles), chez les particuliers, chez les charbonniers, dans les fermes étatiques, etc... sans aucune difficulté, vus ou pas vus, au bord de l'océan aussi.

 

À mener cette vie au plus proche du terrain et des gens, j'ai fini par choper une giardiase dans les derniers jours, mais heureusement, ayant déjà subi ce fléau bénin mais dévastateur du à l'eau (que eux boivent) en Birmanie, j'avais ce qu'il fallait dans la pharmacie et ai pu me soigner rapidement.

 

Nous n'avons guère goûté aux Mojitos ni à la vie nocturne (quasi inexistante), les Cubains se couchent tôt et travaillent du lever au coucher du soleil, j'imagine qu'ils dorment bien. Nous n'avons eu aucun souci sur la route, ne nous sommes jamais fait serrer par des chauffeurs indélicats. Nous avons du tapisser nos poumons comme l'auraient fait dix ans de tabagisme assidu... heureusement la circulation est faible.

 

Voila, c'était Cuba. Effectivement un autre monde, à part, un endroit unique. Je suis contente d'y avoir fait ce saut et d'avoir parcouru l'île à vélo. Si comme d'habitude il y a toujours moyen d'explorer plus en profondeur un pays, nous en avons vu l'essentiel. Avec quatre jours de plus nous aurions pu démarrer de Baracoa et passer par la pointe Est de l'île et Guantanamo. Michel, pour qui c'était le début du voyage a du en plus s'acclimater, il termine ces trois semaines aussi noir qu'un descendant d'esclave.

 

Je dois remercier ici Laurent Simon (voir le site « La petite rose des vents ») rencontré en Basse Californie et qui a passé décembre sur Cuba pour tous les renseignements extrêmement fiables et précieux qu'il m'a transmis à son retour. Nous avons ainsi pu traverser l'île avec vent favorable très largement majoritaire et nous adapter beaucoup plus vite à la vie et au mode de fonctionnement cubains.

 

Atterrissage à Cancun, remontage des vélos, passage chez le vélociste qui ne juge pas nécessaire de changer ma transmission, la chaîne présente un début d'usure mais le reste est bon, il me dit que ça peut faire encore des milliers de kilomètres. Il change la roue libre qui a du jeu. Le voyage peut continuer...

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Péninsule du Yucatan

 

J'ai rapidement quitté le Chiapas, mais pour aller à Villahermosa, je n'ai pu m'empêcher de faire un détour de 60 km pour longer, à défaut d'y entrer, la réserve de biosphère du Pantanal de Centla. Un pantanal, c'est une immense plaine alluviale qui se transforme pour une très grande partie de l'année en marais d'eau douce. Le pantanal appartient au biome des prairies et savanes inondables. J'avais vu par Google maps satellite, tout vert, des pâtures, des jolis endroits tout plein pour poser ma tente. Ah, désillusion, au pied de l'herbe il y a au moins 40 cm d'eau. Les jolis terrains de golf en apparence sont un chouillas spongieux ! Les vaches ont de l'eau jusqu'au dessus des genoux et des aigrettes sur le dos. Des crapauds énormes font un raffut d'enfer toute la nuit et les iguanes se courent après. La petite route (piste par endroits), que j'ai prise est une digue, sur plusieurs dizaines de kilomètres. De chaque côté : de l'eau cachée, mais de l'eau, à perte de vue. Et les crocos, y'en a là ? J'ai dû demander dans un hameau pour savoir où poser ma tente. Les maisons sont sur pilotis, dessous, il y a le marigot pas très salubre et les ordures, les eaux usées... Et les maisons consistent en une seule pièce en béton brut avec une tôle par dessus, ouverte à tous les moustiques. On m'installe sur une terrasse à 5 m de la route (deux voitures dans la nuit), on vient me faire la causette dans la soirée et à l'heure de l'attaque massive des suceurs de sang, il ne me restait plus qu'à vider ma vessie : une épreuve !

 

J'arrive à Villahermosa après une journée encore dans le pantanal et sous un ciel conciliant. Quand je débarque à l'adresse où je suis attendue, le type m'accompagne direct à vélo chez un ami car ils ne peuvent plus me recevoir. Je passerai le réveillon à potasser Cuba sur l'ordi tandis que mon hôte, Melvin, bosse dans une autre pièce. Le 1er janvier, avec une amie à lui, nous faisons 3 heures de bagnole aller-retour pour qu'ils se trempent 30 min dans une rivière dans le Chiapas. Les paysages sont une fois de plus impressionnants et me dire que j'ai emprunté de telles routes à vélo me laisse dubitative. Le lendemain, Melvin et un de ses amis cyclistes m'accompagnent pour une quinzaine de kilomètres. Cette étape laissera un souvenir de pénibilité, rinçage, semblant de séchage, re-rinçage, les voitures qui éclaboussent en passant dans des flaques d'eau de 10 cm de profond sur cette route non drainée. J'arrive trempée et un peu refroidie à Frontera où la protection civile n'a qu'un banc en pierre à l'extérieur à me proposer pour la nuit. À force de patience et après avoir été envoyée d'un lieu à l'autre, j'atterris dans un local fermé et vide. Les roues des bagnoles passent à 5 mètres de mes tympans et non, je ne râle pas car je suis bien contente d'être là, au sec, à l'abri des moustiques (j'ai colmaté les 4 cm de jour sous la porte avec des sacs plastique), avec la musique (j'ai l'électricité et la lumière), mes affaires qui sèchent tendues sur mon fil en travers la pièce plutôt que dans la mangrove sous ma tente et la pluie.

 

Une journée sèche mais nuageuse (comme ça je n'ai pas trop chaud) et me voici à Ciudad del Carmen. La ville est sur une île. En effet, il y a une grande lagune et un peu comme à Venise, plusieurs îles pour la séparer vraiment du golfe du Mexique. Deux îles que la route traverse dans la longueur et reliées entre elles et au continent par des grands ponts au raz de l'eau interdits aux super-lourds. Là, pas de protection civile, pas vraiment de solution, il est assez tôt, je me remets en route. En passant devant la police fédérale, je tente le coup et bingo, je suis accueillie, et bien ! Deux nuits, car le lendemain, la pluie tombe drue toute la journée. J'ai le wifi et l'air conditionné dans ma chambre qui est la salle des archives et ils vont jusqu'à me nourrir malgré mes protestations.

 

La route longe le golfe du Mexique, l'eau est de la couleur qui fait rêver sur les cartes postales ou les publicités des agences de voyage, de l'autre côté il y a du marais, ou de la mangrove, ou... de l'eau. Je me demande bien où je vais installer mon bivouac. À 16 h une occasion se présente, la mer est séparée de la route par 80 mètres de forêt. Je pose ma tente à la lisière côté mer. J'ai bien regardé car je flippe, le sol de la forêt est sec, pas de traces... les crocos ne vivent pas en eau salée ni sur terre. Toute la journée les couleurs ont été en demi-tons, pastels, à cause du ciel couvert, mais c'était très bien comme ça. Une journée et une nuit de « fraîcheur », c'est toujours ça de pris.

 

J'arrive sous le ciel bleu à Campeche après une étape encore le long du golfe. Le centre historique est classé par l'Unesco, le Malecon (boulevard du front de mer) fait 10 km de long. Les rues tirées au cordeau sont ceinturées par une muraille, les fortifications. Et des maisons colorées toujours, des églises, des coccinelles, et des rues pavées. On fait vite le tour du centre-ville, grand comme un mouchoir de poche. Le marché à l'extérieur est presque aussi grand. Je loge chez Arélis et sa fille, toutes deux adorables, dans la banlieue, dans un « andador », une ruelle sans auto, donc calme. Comme souvent en ville, toutes les maisons sont mitoyennes, collées les unes aux autres, chacune différente, pas toujours bien alignées, de couleur et de forme toujours autre que la voisine, très étroites. C'est toujours la surprise de découvrir derrière ces façades désuètes et parfois peu engageantes des intérieurs douillets, propres et spacieux, tout en profondeur, comme chez Arélis. Dernière vraie pause avant Cancun...

 

Je quitte le bord de mer ici pour traverser la péninsule. Première visite : Uxmal. On m'avait conseillé d'une part d'éviter les week-ends (C'est gratuit pour les Mexicains), et d'autre part de venir tôt le matin. J'ai campé à 15 km et je suis sur le site à l'ouverture. Nous sommes 10. Uxmal est classé par l'Unesco. C'est très bien restauré, presque trop. Il y a beaucoup de frises, de détails, de sculptures. C'est édifiant. Et puis la taille des bâtiments est imposante. C'était une ville importante. La pyramide, première chose qu'on voit après s'être acquitté du droit d'entrée prohibitif donne le ton. Et puis il y a des iguanes énormes, des gros mâles avec leur crête et leur œil plutôt glauque, je n'aimerais pas en croiser un au coin d'une rue sombre. Le pire est qu'ils se fondent tellement bien dans le décor qu'ils me font sursauter à chaque fois. Certains spécimens font plus d'un mètre de long.

 

Deux jolis bivouacs assez frais et une bonne journée sur les petites routes à travers le Yucatan et les petits villages vivants et authentiques où les gens parlent Maya et me voici juste avant Chichen Itza. Les gens se déplacent autant en triporteur, motorisé ou non, qu'en auto, les routes secondaires sont très calmes, bordées de forêt plus ou moins haute, pendant des dizaines de kilomètres. Et je commence à voir des « cénotes » indiqués ici ou là. Donc Chichen Itza, reconnue comme étant une des merveilles du monde. Comme à Uxmal, j'y suis à l'ouverture mais il y a déjà quelques bus. C'est TRES touristique. Et si les vendeurs de babioles ramasse-poussière ne sont pas autorisés à l'intérieur du site d'Uxmal, ici c'est Disneyland. Heureusement, j'aurai terminé ma visite avant que le gros de la foule ne débarque... C'était le dernier site Maya que j'avais mis sur ma route avant Cancun mais il y en a des dizaines sur la péninsule du Yucatan. En bonne touriste, j'ai vu ceux qui sont classés par l'Unesco. Et puis vers Valladolid, voyant que j'ai un jour d'avance, je visite deux cénotes où contrairement à toute attente je suis quasi seule !. J'en profite pour repérer 5 petits trous sur mon matelas, que je réparerai mais qui continuera à fuir. J'ai bien peur qu'il ne soit mort, et c'est trop tard pour en faire venir un par Michel ! Les cénotes sont des trous, des gouffres, des dolines d'effondrement en milieu karstique, totalement ou partiellement remplis d'une couche superficielle d'eau douce et parfois d'une couche inférieure d'eau de mer s'ils communiquent avec l'océan par des failles ou autres conduits. Certains sont ouverts au public, d'autres sont plus confidentiels. Ce sont les seuls points d'eau douce de cette partie de la péninsule car ici, ni rivière ni lac ni rien, que du calcaire tout troué, pas de cultures pour la même raison, pas bien de l'humus sur le caillou. Les cénotes se comptent par centaines, sur la seule commune d'X Cam, pas moins de 70, certains sont spectaculaires, l'ouverture dans la dalle qui formait le plafond étant plus ou moins grande, ils sont soit totalement éclairés soit juste mis en valeur par un faisceau de lumière (naturelle). Plus ou moins profonds, certains se prolongent en plusieurs salles souterraines, d'autres ont des lianes, des stalagtites pendues sous le plafond, des colonnes et des draperies, calcaire oblige... J'en visite 4 dont 2 « par hasard ».

 

Il ne me restait alors plus qu'à rejoindre Cancun, à moins de deux cents kilomètres. Dernier bivouac, cela fait une heure que je cherche à me poser mais rien, rien qui ne convienne, même sans être difficile. L'heure tourne. Finalement à l'entrée d'un eijido (communauté maya), je demande où va ce chemin que je vois et si je peux planter ma tente au bout. Felipe me répond qu'il a une « casita » où je peux dormir. Me voici logée dans un carré de béton carrelé et crépi propre et bien fermé (moustiques) derrière leur case ouverte à tout, et invitée à manger... Cancun est à 55 km.

 

Cancun, je m'arrête chez le vélociste que l'on m'a conseillé pour faire voir mon vélo. Celui-ci me dit que ma chaîne est sèche, pas entretenue et que du coup elle est morte. Je dois changer toute la transmission (cassette, pédalier, chaîne). Je m'y attendais bien sûr. Je récupère un carton pour emballer pour l'avion et avant de sortir, lui demande combien de kilomètres il pense que la chaîne peut avoir (pas entretenue soit disant...). Il me répond 2000-2500 km. Je ne suis pas certaine qu'il m'ait crue quand je lui ai dit qu'elle en a 20 000 ! Rendez-vous est pris pour le 8 février (retour de Cuba) pour changer tout ça et entamer la traversée de l'Amérique centrale avec du matériel en état.

 

Bref Cancun, je suis chez Max, un couch surfeur très sympathique qui vit en coloc avec deux autres hommes plus que discrets. Il partage carrément sa chambre. Imprimer mes documents de voyage, me renseigner et faire le nécessaire pour me rendre à l'aéroport avec mon carton énorme, faire un tour à la laverie, trier les affaires que je laisse ici le temps de Cuba, démonter le vélo et l'emballer. Plus d'une journée de boulot ! Suite à un mail envoyé directement chez Exped aux US (marque de mon matelas), pour en demander un neuf, la réaction est quasi instantanée et après un bref échange, un nouveau part aujourd'hui même que j'aurai à mon retour. Max le réceptionnera à son travail dans quelques jours... Cool !

 

Et aujourd'hui, à part la mise à jour de ce site et l'ajout de photos dans la galerie, je visite un chouillas la ville qui ne ressemble en rien aux autres villes mexicaines, qui est triste. Je peaufinerai le paquetage. Demain matin, 5 heures, Max m'aidera à transporter le tout jusqu'à la station de bus voisine direction l'aéroport. Les Mexicains auront été décidément adorables d'un bout à l'autre du pays et je garderai un souvenir ému et plein de gratitude pour cette population.

 

Ceci dit ce n'est pas terminé, après Cuba, il y aura de nouveau un passage au Mexique !

Oacaxa – Chiapas - Palenque

 

Je n'y comprends plus rien. Je n'ai pas donné un coup de pompe en six jours de route, j'ai posé mon vélo en arrivant dans cet hôtel et quand je le reprends mon pneu avant est à plat. Un casse-tête. Je regonfle mais deux heures plus tard, je change tout, pneu et chambre. Je n'ai plus de chambre de secours pour ma petite roue à l'avant...

 

Je suis sur la route du mezcal, il y a des distilleries partout, mezcal par ci, mezcal par là, dans de jolies bouteilles de toutes les tailles, du flacon à la bonbonne en verre. Et des plantations. Le Mezcal est fait à partir de l'agave et c'est une distillation. Les cultures tirées au cordeau font une jolie couleur dans le paysage, des carrés vert-de-gris qui tranchent avec la friche autour.

 

El Camaron, je me rends au « mini super » pour faire quelques courses et des gens dans une benne de pick-up me récrient avec insistance. Aurais-je perdu quelque chose ? Un autre type de l'autre côté de la rue me fait signe aussi et me montre du doigt quelque ch..., ah, ah, mais, nan, mais si ! Mais c'est Caroline ! Je savais que son chemin croiserait ma route mais elle ne pensait arriver ici que demain matin. Donc nous avions laissé tomber la possibilité de nous voir, et nous arrivons en même temps ! Caroline Moireaux que j'avais déjà vue à la Paz tout à fait par hasard. Elle a vu le vélo couché passer, elle a crié, je n'ai rien entendu, elle a dit au pick-up de m'arrêter. Nous passons trois trop courtes heures ensemble, moments magiques, et poursuivons chacune notre voyage, elle à pied, moi à vélo.

 

Encore quelques cols sur cette route magnifique et une belle descente qui me met au niveau de l'océan. Je suis tout près du Pacifique. Il fait chaud, trop pour moi, humide, trop pour moi, et les moustiques minuscules s'acharnent à me sucer le sang. Je suis à l'endroit qui est pour moi la « frontière géographique » entre Amérique du Nord et Centrale. Je suis à l'endroit le plus étroit entre Pacifique et Atlantique (au nord bien sur). Et à l'isthme, le vent venant de l'Atlantique s'engouffre très fort. Un corridor, une soufflerie. Sur une cinquantaine de kilomètres, il n'y a rien pour barrer, je pourrais aller à l'Atlantique sans bien des reliefs à passer. En route, je fais vulcaniser ma chambre à air et j'espère que ça va tenir, suis optimiste. Le petit Mexicain pas bien volubile a fait un travail soigneux. Ne plus avoir de chambre à air de rechange m'accaparait l'esprit (comme pour mon matelas, la réparation sera efficace). Je dors dans le parc éolien gigantesque de « La ventosa », rien ne s'invente, dans de grandes friches à 150 m de la route, mais cachée. Je n'ai pas osé utiliser mon réchaud de peur de foutre le feu au Mexique.

 

Et puis il y a eu cet hôte Warm Shower à Zanatepec. Sur le profil, c'était super, dans la réalité, un peu moins confortable que prévu. À la Mexicaine, à la campagne. La « maison » s'articule en petites dépendances autour d'un grand « jardin » où il y a les poules, les chiens, les chats, les eaux usées, des arbres et de la friche, le linge qui sèche, l'eau, le bac à lessive et vaisselle. Les petites dépendances sont les toilettes, la cuisine (pas fermée, juste couverte), une chambre à coucher. Il y a un lit matrimonial dans le jardin et on me propose de mettre un ventilo à côté. Pendant qu'on discute, les poules montent sur la table de cuisine... Euh, je vais monter ma tente et je mettrai le ventilo juste en face, abside ouverte comme d'habitude hein... parce que ces satanés minuscules moustiques qu'on ne voit même pas sont un peu trop méchants à mon goût, très voraces, et puis ma tente c'est un peu ma maison, je sais que je n'y attraperai pas de saloperie genre puces ou punaises de lit. C'est exactement le genre de situation où je me dis que je serais mieux en bivouac, j'aurais moins de pétards, moins de chiens, moins de lumière, moins de télé, moins de coqs, et plus d'intimité. Mais ils sont gentils et puis c'est comme ça ici, je veux voir la vie mexicaine, ben je la vois ! Alors je me pose la question cinq minutes savoir si je reste où si je recharge le vélo, et puis je reste. Il fait 35°C à l'ombre, très humide, le jardin n'est pas aéré... La gazinière tombe en panne, je dois cuisiner sur mon réchaud, mais le guacamol offert était une tuerie !

 

Le lendemain, je suis remontée un peu dans les montagnes et je suis entrée dans l'état de Chiapas. Et c'était très beau. Je me suis élevée gentiment, et la température faisait l'inverse et le fort vent de face parvenait même à me rafraîchir. Comme j'ai un peu de temps, je me dis que je me fais un bivouac royal, loin de la route. Je m'en écarte de 2 bornes, je me mets dans une pâture avec l'autorisation des proprios (qui me proposeront une douche et m'apporteront une boisson chaude). Nickel. Sauf qu'au bord de la route à 2 km, il y a une boite de nuit ou je ne sais quoi, et que les décibels m'atteignent bien. Je crois qu'à ce moment là, j'ai désespéré de pouvoir faire une seule nuit vraiment au calme... Boules Quies encore. Il ne fait « que » 22°C sous la tente, je ne dégouline pas...

 

Au matin, surprise ! J'avais oublié que ça pouvait exister : du brouillard. Je pars un peu plus tard mais arrive sans souci à Tuxtla Guttierez, capitale du Chiapas, en milieu d'après-midi. Mon porte bagage a cassé et je n'ai plus qu'un joint de galet de renvoi de chaîne. J'en retrouve le soir même ainsi qu'un soudeur avec lequel rendez-vous est pris pour le lendemain. Profitant d'une journée de repos et de deux nuits confortables chez Roberto, je visite le canyon de Sumidero qui fait l'objet d'un parc national, à la porte de la ville. Euh, au niveau de la rivière, il y a des crocodiles... On peut visiter en lancha (bateau) ou par les belvédères en auto. Pour moi c'est plus simple par en haut.

 

Voila, j'ai remonté ma chambre à air vulcanisée et mon pneu fin, j'ai résolu les soucis d'alignement de chaîne, remis un joint, fait souder mon porte-bagage et acheté un nouveau short pour pédaler, je peux partir affronter la dernière grosse partie montagneuse de mon itinéraire mexicain. Monter à San Cristobal de las casas (St Christophe des maisons) n'est pas de tout repos, sur 55 km, je prends 2500 m en positif et bivouac à 2150 m oblige, je sors la doudoune ! C'est 24 décembre, les Indiens du Chiapas ont revêtu les tenues traditionnelles très colorées et ça pète partout comme un 14 juillet chez nous. Et dans la forêt, la nuit, il y a des petites lampes qui se baladent : des lucioles ! À 2150 m ! Les collines ont les flancs très pentus, la route coupe le coteau, les cultures, les forêts denses et enchevêtrées et les villages sont littéralement accrochés dans les pentes. Trouver un endroit pour camper est un pari fou, mais j'ai toujours de la chance...

 

Le Chiapas est une entité à part dans cet immense Mexique. Déjà par le relief, et puis par les groupuscules Zapatistes, par les barrages sur les routes où les conducteurs doivent laisser un peu de monnaie pour passer (mais ils laissent passer sans payer les cyclistes à vélo couché), tous les prétextes sont bons : un ordinateur pour l'école, quelques fruits frais à refourguer, que sais-je encore. Les Indiens du Chiapas fonctionnent en communauté, une grande famille, et les femmes portent des robes finement brodées. J'ai la chance de voir quelques ateliers de couture sur ma route, où des adolescentes manient la Singer avec grande dextérité et ai aussi celle de dormir une nuit dans une communauté indienne avant Palenque. Il y aurait tant à dire !

 

Arrivée à San Cristobal le jour de Noël, je pensais avoir fait le plus dur, mais la route qui me mène à Palenque demande encore beaucoup d'énergie. Je descends par paliers mais les côtes sont très raides, le macadam défoncé, tout est moite, les jambes en coton, la sueur coule dans les yeux et fait un goutte-à-goutte à l'os du coude. Je fais tout de même le détour par les chutes d'Agua Azul, parc national, où quelqu'un paie mon entrée avant que je n'aie le temps de dire ouf, comme ça. La végétation change. Des piquants je suis passée aux arbres à très grandes feuilles et aux bananiers, l'air devient humide, les éboulements pas réparés depuis la dernière saison des pluies ont parfois embarqué la route. Les sommets du Chiapas retiennent les brumes et les nuages qui parfois s'épanchent en pluies tropicales assez violentes (j'ai une fuite dans mon abside). La forêt est très dense, des lianes pendent au dessus de la route, je suis en zone tropicale. Tout est vert. Très vert. Après les ours, les coyotes, les serpents à sonnette, je vais devoir me méfier des... crocodiles !

 

Palenque, site archéologique majeur classé par l'Unesco, ma couch-surfeuse me fait faux-bond, des gens de Mexico ciudad me filent contre mon gré 150 pesos pour mon voyage, je m'héberge deux nuits chez les pompiers et visite la cité préhispanique Maya. J'ai cherché Esteban et Zia toute la journée pour finalement me demander si c'était pas des Aztèques. Sans rire, c'est hyper touristique, le Macchu Picchu des Mayas mais ça vaut le coup d'oeil. Le parc est magnifique, et la sylve alentour m'impressionne. C'est la jungle. Les ruines m'occupent un moment. Le site est en hauteur et de certains endroits, la vue sur la « plaine » me laisse rêveuse, intensément verte. Ciel couvert, éclaircies, averses, température idéale.

 

J'en ai terminé avec les montagnes du Mexique. Il aurait été dommage de ne pas faire le crochet par le Chiapas. Si pour aller à Cancun je cumule 500 m de dénivelée positive en 1150 km c'est que je me suis trompée de route. Direction Villahermosa où j'irai par les petites routes qui bordent la réserve de biospère du Pentanal. Je suis attendue pour le Nouvel An dans une famille, puis Campèche par la côte... atlantique.

 

7 mois de voyage déjà. 18 450 km au compteur, 138 835 m de déniv positive (oui, pareil en descente, je sais...) et une certitude : la Terre n'est pas plate !

Une nouvelle ballée de photos dans la galerie "Les Amériques à vélo couché", "Mexique"

 

 

San Miguel de Allende-Oaxaca de Juarez sans passer par Mexico Ciudad.

 

Bon, c'est bien, j'ai voulu contourner Mexico par les petites routes tranquilles, me faire des bivouacs tout aussi tranquilles... Il faut que j'avoue que je me suis retrouvée à pousser le vélo sur des chemins empierrés dans des côtes au pourcentage élevé, avouer que j'ai cru m'installer dans des endroits calmes pour découvrir une fois la nuit tombée qu'il y a des maisons un peu partout dans les environs et donc que les chiens peuvent me faire profiter longtemps de leurs palabres et autres hurlements. Il faut aussi dire que dans certains villages, religion oblige, ils mettent le feu à des charges qui font autant de bruit qu'un feu d'artifice sans pour autant en avoir la couleur, à toute heure de la nuit et que finalement ça n'arrête guère. Mais quand même j'ai dormi sur mes deux oreilles.

 

À noter aussi que j'avais mis la réserve de biosphère du papillon monarque et le parc national du volcan Toluca sur mon itinéraire mais que les fortes dénivelées et le vent de face ont eu raison de ma motivation et que je suis venue directement à Toluca pour me reposer une journée. Ben oui, un coup de mou, tiens, quand sont annoncés 2000 m de positif en 65 km. J'ai tout de même évité les grands axes, pris les petites routes bordées de pâtures ou de champs où parfois les gens s'activent à faire des tas d'espèce de paille, à la main. J'ai vu beaucoup d'étangs. J'ai campé derrière des maisons où l'on m'invite toujours à venir prendre quelque chose de chaud... Ça tombe bien parce que je suis toujours en altitude, suis passée plusieurs fois à plus de 3000 m, les nuits ne sont pas fraîches mais froides, les températures bien négatives. J'ai rencontré des gens qui m'ont dit que la suite était profil descendant pour me retrouver 20 bornes plus loin 200 mètres plus haut après une succession de montagnes russes épuisantes, à attendre en vain la grande descente. Dans mes rêves. Bref, je suis venue direct à Toluca où j'avais la promesse d'un lit, une douche chaude, de quoi me requinquer... Merci Janelle, Guillermo et les enfants pour les deux nuits que j'ai passé chez vous, les repas partagés, et le reste.

 

J'ai profité d'être bien installée pour réviser mon vélo, nettoyer la transmission et le reste après passage dans des travaux très boueux, vérifier les jeux et le serrage des vis et écrous, résoudre mes problèmes de chambres à air et faire quelques réglages. Et bien j'aurais mieux fait de rester couchée au lieu de fignoler les réglages. J'ai touché la butée sup du dérailleur arrière d'un quart de tour parce que la chaîne avait du mal à monter sur le gros pignon. J'ai essayé sans moi sur le vélo, tout bien, essayé avec moi sur le vélo dans la rue à plat, tout bien. Sauf que le lendemain, au km 6 exactement, première vraie mise en tension, crac, la chaîne est partie dans les rayons. Et allez, on connaît la musique, je suis sur la quatre voies qui sort de Toluca direction Mexico toute proche (autant dire que le trafic est juste très dense), et le dérailleur est dans les rayons, la patte cassée, la gaine du câble foutue, donc le câble à changer aussi, le tendeur sur le dérailleur pété. Miam miam. Deux heures de boulot sur mon bout de terre-plein... Heureusement, (parce que la chance ne m'a pas quittée, … enfin...), un type qui promène son chien vient voir. Il habite juste à côté, me fournit une pince coupante, de la super colle cyanure avec bicarbonate de soude pour souder le plastique de mon galet de renvoi de chaîne qui a aussi cassé dans l'histoire, des colliers pour refixer mes gaines de chaîne qui ont volé, désosse son vélo pour me fournir la pièce qui fait le lien entre l'embout de gaine et le dérailleur. Bref, il passe deux heures avec moi sur le bout de trottoir. Mais moi je vous le dis, les Mexicains sont définitivement des gens dangereux ! Dans la même journée je me suis tapé des traversées de villages encombrés de marchés du dimanche, dans des rues bondées agrémentées d'un ralentisseur tous les cent mètres, (euh, leurs ralentisseurs sont des boudins de macadam à la limite du pointu que je suis obligée de prendre au pas. Ils provoquent une file d'attente de bagnoles à chaque fois, bref bonheur) puis des montagnes russes dans les collines urbanisées. Et vint enfin la route des « Lagunas de Zempoala », qui font l'objet d'un parc national. Une bonne côte où je dépasse allègrement les 3000 m encore, une descente sur du macadam complètement pourri et dangereux et me voici aux lagunes. Des étangs lovés dans une forêt dense où la route sinue dans des dévers impressionnants. Ah, voilà un joli petit endroit pour camper, hum, mais les employés du parc sont là, mouahaha, c'est leur QG. Qu'à cela ne tienne, me voici hébergée dans leur carré de béton sans électricité (ils branchent une petite ampoule avec une rallonge sur la batterie de la voiture), dans une « chambre » particulière et borgne mais garnie d'un bon matelas posé sur un lit en planches de bois brut. Un bout de polystyrène fait office de vitre mais j'ai un porte-manteau et un banc comme table de chevet. Parfait. Le feu de cheminée dans la « pièce à vivre » fait autant de bien que la petite discussion que j'aurai avec eux. Au petit matin, il fait – 8°C, je suis entre 2800 et 2900 m. Merci Jesus et Marcos.

 

Le lendemain je suis descendue, descendue, descendue, passant de 2800 à je ne sais pas, quelque chose comme 1100 m. Dans la descente, j'ai vu le cône parfait du Popocatepelt, le volcan qui fait de l'ombre à Mexico Ciudad, du haut de ses 5426 m et des brouettes. Pas de neige à son sommet mais il fume toujours plus ou moins, actif, pas bouché, pas dangereux. Il veille sur son petit frère, juste à côté, qui dort. Le volcan de Toluca, lui, est éteint. Il n'est pas le point culminant du pays, qui est le volcan Pico de Orizaba avec 5675 m et dont je verrai le cône enneigé, de loin... En perdant de l'altitude, j'ai perdu aussi la limpidité de l'air, on me dit que ce n'est pas de la pollution mais de la poussière, mais quand je m'éloigne de toutes ces villes qui entourent Mexico, il me semble quand même que l'atmosphère est beaucoup plus claire.

 

Quant aux détonations, le paroxysme sera atteint le 12 décembre, jour férié religieux, c'est la fête partout et c'est bien la Vierge qu'on honore. Je les entends à des kilomètres et trouver des bivouacs silencieux tient du miracle. Soit la route, soit les chiens, soit les détonations, soit un mélange de tout ça. J'ai appris à dormir sur mes deux oreilles (avec des boules Quies) à partir du moment où je me sens en sécurité.

 

Cuautla, Izucar de Matamoros, Acatlan, Heroica Ciudad Huajuapan de Leon, la route est rouge sur ma carte mais c'est tout juste une départementale. Étroite et sinueuse, elle traverse des paysages ouverts, boisés d'arbustes piquants, ou de cultures et de pâtures. L'horizon est parfois loin et le regard ne voit qu'une succession de collines rebondies qui laissent présager de belles bagarres encore. La route est posée sur le terrain, monte sur toutes les buttes et descend dans tous les creux. Elle fait bien mal aux jambes, les dénivelées positives sont importantes tous les jours, les étapes raccourcissent en conséquence.

 

Les Mexicains sont toujours aussi cools, il est facile de voyager dans ce pays à vélo. Les signes de sympathie et d'encouragement sont toujours aussi nombreux, ils sont polis, curieux sans être intrusifs, du plus jeune au plus vieux. Le Mexicain est de type jovial, il aime chanter (dans les champs ou en rentrant du travail sur sa bicyclette déglinguée) et faire la fête, il est bosseur aussi, tôt le matin sur la terre poussiéreuse. Il n'est pas arnaqueur, il n'est pas voleur et il aide très facilement son voisin, quel qu'il soit. Il n'est pas excité au volant, il attend patiemment s'il n'a pas la visibilité et fait un petit coucou au passage. Bref, pour l'instant je les aime bien ces gens d'ici et cela fait bientôt deux mois que je suis dans ce vaste pays qui mériterait qu'on y consacre six mois plutôt que trois.

 

Un jour, après une superbe route en crête et une descente qui tenait presque de la chute, j'ai débarqué à Oaxaca. Le centre est classé par l'Unesco, je retrouve des couleurs sur les maisons et , ville coloniale oblige, des tas de bâtiments en pierres taillées, avec des balcons en fer forgé, des arcades autour des places, et des églises imposantes à tous les coins de rue. Être à Oaxaca en week-end juste avant les fêtes c'est un peu comme visiter Strasbourg pendant le marché de Noël, il faut se frayer un chemin dans la foule et s'armer de patience, aller tranquille pour ne pas trop transpirer et ne pas oublier de s'abreuver abondamment. Cela tombe bien, une des nombreuses spécialités de la ville est le Mezcal, 38°C, bagatelle ! À Oaxaca, qu'est ce qu'on mange bien, et des choses que je n'avais pas encore vues ailleurs. Que ce soit au marché du 20 novembre ou dans les rues, partout on mange et on boit. Pas que du Mezcal, mais aussi des jus de fruits frais, du lait de riz à la cannelle, ou boisson à base de maïs et chocolat, spécialité aussi. Les cireurs de chaussures s'activent comme partout, la petite fille se fait prendre en photo sur le bourricot, les orchestres de cuivre jouent fort pour la sortie du mariage de la cathédrale, les vendeurs sous leur grappe de ballons gonflés à l'hélium tentent de refourguer leur camelote, mais il fait bon sous les frondaisons des arbres multiséculaires. Tout s'achète et tout se vend, des pâtisseries, des tubes à faire des bulles en soufflant ou en tournant la manivelle, des centaines de babioles inutiles en plastique. Le cirage d'une paire de grolles dure quasi une demie-heure, un vrai métier. À Oaxaca, j'y reste un jour, et suis certaine d'y avoir repris deux kilos en une seule et même journée, j'ai goûté à tant de choses, me suis goinfrée de ces spécialités dont les noms ne restent pas dans ma mémoire. J'ai aussi vu un vrai magasin de vélos, j'ai fait une livraison de roses rouges à une femme pour mon hôte warm shower d'Aguascalientes, bref, j'ai rejoint ma piaule borgne et bruyante complètement claquée. Finalement les jours de vélo et les nuits en bivouac me permettent de bien récupérer.

 

L'état de Oaxaca constitue à peu près ce qui était le centre d'un état Zatopèque, civilisation précolombienne et matriarcale vieille de 2500 ans. Saint Alban tout près de Oaxaca en était la capitale et d'autres sites sont visibles, notamment Yagul et Mitla un peu plus loin sur la route de l'isthme. Pour ma part je continue sur la route du mezcal, ignore Hierve de Agua, je ne peux pas aller tout voir et ai hâte de voir les cités d'Or d'Esteban et Zia, plus importantes. Je me dirige vers l'isthme, là où le Mexique ne fait plus que 200 km entre Pacifique et Atlantique.

 

J'approche les 18 000 km et les 7 mois de voyage, je viens de renouveler mon assurance voyage pour six mois supplémentaires...

Programme urbain.

Zacatecas, Aguascalientes, Leon, Guanajuato, San Miguel de Allende.

 

De Zacatecas que dire ? Après une journée complète passée à arpenter ses rues et venelles me restent dans la tête ces quelques images. Celle d'une ville perchée, toute en collines et cuvettes, traversée par un boulevard principal, axe surchargé nuit et jour qui sinue comme un serpent dans son creux avec des échangeurs très pentus. Celle de ruelles empierrées parfois juste assez larges pour laisser passage à un homme à pied sur lesquelles donnent des portes en bois, derrière lesquelles se cachent des logements minuscules ou qui s'étagent sur deux ou trois niveaux. Des façades colorées. La pierre de la région est rose, belle, mais souvent elle a été recouverte d'enduit et de peinture. On y voit donc des murs de toutes les couleurs, pétantes ou pastel, qui forment un patchwork d'un style que j'adore. Contre ces murs parfois, éclatants comme un feux d'artifice, des arbres fleuris, et devant, des bagnoles déglinguées. Beaucoup de vieilles Coccinelle VW d'époque, des Chevrolet à bout de souffle, des Ford... Ville coloniale dont le centre offre quelques jolis monuments : cathédrale, églises, musées, aqueduc... Au marché couvert, des échoppes colorées de jolies pyramides de fruits et légumes, des lieux où se restaurer pour une paire d'euros, des femmes et des hommes petits et dodus. Ils portent quasi tous une paire de bottes en cuir à bouts pointus, un Jean's, une chemise épaisse à col pointu avec une veste en Jean's par dessus, et le chapeau, l'indispensable chapeau... Des boutiques de chapeaux évidemment mais plus encore, des dizaines de boutiques de chaussures. Zapateria ceci, zapateria cela, zapateria à toutes les sauces. Et il me semble qu'ils fabriquent de très bonnes chaussures en cuir, solides et durables. J'ai vu des semelles en pneu sur certaines... Des vendeurs ambulants, fruits, légumes, « feuilles » de cactus débarrassées de leurs piquants et coupées en dés qu'il faut cuire avant de consommer, ballons de baudruche, babioles kitsch à souhait, jus de fruits frais, burritos... Le téléphérique ne fonctionne pas mais je monterai quand même sur une éminence, de nuit, histoire de voir toutes les lumières de la ville juste après le coucher du soleil quand l'horizon est encore en feu. Zacatecas est touristique, d'architecture coloniale et culturelle, peu d'industrie. La nuit, sous l'éclairage dispensé par de jolis lampadaires en fer forgé, les façades sont homogènes.

 

J'étais en ville à 9 heures, rien ne bouge encore, toutes les portes sont fermées, il faut attendre 10 voire 11 heures avant que l'activité ne gagne les rues, que les portes s'ouvrent une à une sur les minuscules échoppes. J'ai profité de ces heures calmes pour tester mon matelas dans une fontaine, pour y trouver la cause de son essoufflement nocturne quotidien. Cela a fait sourire les quelques passants matinaux. À Zacatecas, les marchands de vélo m'ont offert deux chambres à air neuves, des rustines, de la colle et un adaptateur Presta/Schrader. À Zacatecas, j'étais logée en warm shower chez Gerardo et Luce Helena et c'était bien encore. À Zacatecas, j'ai bien aimé le centre névralgique autant qu'historique. Gerardo m'accompagne à vélo jusqu'à la sortie de la ville...

 

Étape rapide jusqu'à Aguascalientes à laquelle je consacre également une journée. Dans un village alors que je m'apprête à doubler une voiture à grande vitesse (30 km/h) et par la droite, celle-ci vire... à droite et m'enferme contre le trottoir, je bloque les freins mais dérape sur le macadam un peu sablé et me retrouve... hum, c'est pas la faute à Voltaire. Aucun mal pour moi ni pour ma monture, le chauffeur est confus, moi aussi, c'est de ma faute autant que de la sienne, il se moque de la trace de ma pédale sur sa carrosserie... Ouf !

 

Aguascalientes, ville plate, mexicaine, industrielle. Oui, il y a de l'eau chaude qui sourd de terre, et des thermes. D'ailleurs la ville doit son existence à ses sources chaudes. L'endroit est joli. De chaque côté d'un couloir/patio coloré et décoré de plantes vertes, les cabines plus ou moins grandes permettent de barboter une heure trente dans l'eau à 38°C. Ici, comme à Zacatecas, il y a des Coccinelle VW, mais moins de marchands de chaussures. Les quartiers El Encino, La Estation, San Marcos et Guadalupe sont les plus « authentiques » et j'ai aimé me perdre là aussi dans les ruelles et traverser les jardins publics serrés comme une jungle. L'appareil photo a encore chauffé. Et puis il y a le marché, immense, une ville dans la ville, de quoi vraiment s'y paumer et tourner des heures. Orgie de couleurs et d'odeurs, mouvement perpétuel des hommes qui tirent ou poussent des diables chargés à mort, qui trimballent ou retapent des cagettes, qui portent, bref qui s'activent. Une véritable fourmilière. Les magasins, les restaurants, les particuliers, tout le monde vient faire ses emplettes de fruits et légumes ici. Les halles de Paris en quelques sortes. Des camions d'ananas, d'oeufs, d'oranges, de piments... Des millions de pesos mexicains qui chaque jour passent de mains en mains, tout en cash. Tout le monde a le sourire. Je prends quelques photos, tout le monde veut se faire prendre, trop facile ! Je me régale. Un des plus grands marchés que j'aie jamais vu. On y mange aussi, pour pas cher et bon. Luis, mon hôte et guide, m'accompagne.

 

Une étape de plus, un peu collineuse et me voici à Leon, encore plus grande que les deux précédentes. Encore plus de chaussures qu'à Zacatecas. C'est ici qu'elles sont fabriquées, c'est d'ici qu'elles sont acheminées vers les autres villes. Pour accéder à la Plaza Fundadores, la plus grande de la ville, je suis obligée de pousser ma monture entre les voitures dans les rues totalement congestionnées. La place est belle, bordée de bâtiments imposants et arborée en son centre. Il y a trop de monde, je passe au pied de la cathédrale et vais chercher la clef de la maison de mon hôte au restaurant où il travaille. En fait, Paulo en est le patron, j'arrive juste à l'ouverture et j'aurai droit à la totale. Ce n'est pas encore aujourd'hui que je mourrai de faim ! Puis nous traversons encore un bout de ville pour aller chez lui, de nuit. Le vélo de Paulo est prêt, bagages compris, pour partir pour une durée indéterminée en Amérique du sud. Il m'accompagne un bout le lendemain sur ma route pour Guanajuato.

 

Guanajuato donc. La perle. Dans une cuvette au centre de collines abruptes, la couleur te saute dessus dès que tu arrives, par des tunnels obscurs et étroits... Ce sont des « Wouhaou » et des « Roohhh » où que le regard se pose. C'est une ville hors du temps. D'ailleurs ce n'est pas une ville, c'est l'imagination débridée, ou une peinture peut-être. Celle d'un artiste fou qui a tout mélangé et pourtant, on ne sait par quel tour de magie, le tout est très harmonieux. Guanajuato fait incontestablement partie des cinq plus belles villes que j'aie vues, les plus envoûtantes, les plus riches, les plus curieuses : dans le désordre Prague, Paris, Valparaiso, et donc Guanajuato. Des maisons en escaliers, des toits plats qui servent de terrasse ou de garage, des escaliers à n'en plus finir qui débouchent sur la « route panoramique », le balcon de la ville, 14 km, le périph en quelque sorte ! Dans le centre, les voitures n'accèdent que par tunnels et comme si le labyrinthe n'était déjà pas assez compliqué comme ça, il y a des rues souterraines... À vélo, c'est un casse-tête, heureusement, j'avais une adresse et pour une fois (qui n'est pas coutume), je vais payer pour dormir. Je n'ai pas eu à tourner, juste à gravir les 352 marches de pierre avec mon vélo chargé et avec l'aide des habitants du callejon (ruelle). Et le hasard fait que je suis juste à côté du point de vue qui surplombe la ville : le Pipila. Le centre est surpeuplé, les rues sont bondées, des groupes de musiciens, des clowns font l'animation. Des centaines d'échoppes, des ruelles aux issues hasardeuses ou improbables dont la largeur laisse tout juste passer un homme, des arbres en fleurs, quelques jardins... Guanajuato vaut le coup de grimper.

 

Encore quelques dizaines de kilomètres supplémentaires et me voici à San Miguel de Allende, elle aussi classée au patrimoine mondial de l'Unesco. Des couleurs encore, beaucoup d'églises, un peu plus d'espace qu'à Guanajuato. San Miguel est construite à flanc de coteau, pas dans une cuvette, ce qui la rend peut-être moins oppressante. Et puis nous sommes mardi, j'étais à Guanajuato un dimanche. Je n'ai pas dormi à San Miguel, j'ai campé dix bornes avant, ai visité la ville toute la journée en laissant mon vélo à l'office du tourisme, et en suis sortie avant la fin de journée pour aller camper ailleurs. San Miguel est plus petite et ça fait du bien, le centre est un mouchoir de poche. Beaucoup de boutiques et restaurants de luxe. San Miguel est touristique, est aussi envahie par des retraités américains qui y possèdent des propriétés et se déplacent en quad dans les ruelles pentues et pavées.

 

Une fois sortie de San Miguel, j'ai pris les petites routes et les chemins dans les collines, traversant des villages sans macadam où les gens se déplacent à cheval, je me suis extirpée pour la nuit du nuage de pollution qui enveloppe San Miguel. Je dors encore à plus de 2000 m.

 

Le programme urbain est terminé pour un temps, mon itinéraire est fait de minuscules routes qui ne figurent pas sur ma carte et qu'il faut aller chercher sur Google maps ou équivalent. Après cet intermède où j'ai passé bien assez de temps sur des gros axes chargés, pollués et bruyants (mais qui m'ont permis d'avancer vite), je retourne dans des endroits plus calmes qui, à coup sur, me feront mal aux jambes mais me réjouiront les yeux. J'aspire à un peu de tranquillité et de jolis bivouacs dans la nature. Je contourne Mexico par l'Ouest et les montagnes, je n'irai pas me perdre dans cette mégapole hyper polluée de 22 millions d'habitants.

 

Plein de nouvelles photos très colorées dans la galerie. Yep !