Météores, Delphes, Athènes, Corinthe, Epidaure, Monemvasia, Mani

(De quoi se faire mal aux jambes)

 

Mon itinéraire après l'Olympe passe par les Météores. Pour les rallier je choisis les petites routes tranquilles qui montent et qui descendent, posées sur le terrain sans pont ni tunnel, qui contournent tous les thaweggs, tombent dans les vallées voire les ravins pour mieux remonter en face, en lacets ou droit dans le pentu. Mes courbatures dantesques suite à ma folie sur l'Olympe me permettent tout de même de cumuler encore des dénivelées positives de 1600, 1700, 1350 les jours suivants. J'ai mal aux mollets, je ne peux me mettre en danseuse et ne peux marcher normalement mais je n'ai aucune difficulté à monter bien sagement assise sur ma selle.

 

Donc les Météores, m'y voilà. J'y arrive par une petite route qui plonge littéralement sur ce petit massif surprenant sous tous rapports. Ses formes, sa roche, sa dimension, tout étonne. Il est totalement différent de tout ce qu'il y a autour. On se retrouve soudain avec des murs et des parois très hautes et très lisses avec sur leur sommet ces monastères au nombre de sept je crois, accessibles le plus souvent seulement par des escaliers taillés dans la roche. Certains sont petits, d'autres beaucoup plus gros. La route qui fait le tour de tout le massif ne doit guère dépasser les 15 kilomètres et ce site est mondialement connu ! Bien sûr chaque monastère est classé par l'Unesco. Bien, donc j'y suis arrivée par en haut. J'avais dormi la veille dans la montagne sur une petite éminence et j'ai cru m'envoler toute la nuit avec ma tente en guise de parapente. Mais bon, je voyais toutes les lumières des routes et des villes en contrebas, tout ce gaspillage d'énergie. J'avais décidé d'aller visiter l'intérieur d'un ou deux de ces monastères mais quand j'ai vu les files de bus et 60 fois plus de Japonais en descendre et s'engouffrer dans les lieux sacrés, j'ai abandonné l'idée et me suis contentée des extérieurs, mais je suis tout de même allée les voir tous, ce qui demande quelques efforts.

 

Ensuite j'ai pris la route pour visiter le dème de Delphes où je suis arrivée deux ou trois jours plus tard après des étapes toujours physiques et plusieurs cols à passer. J'ai pu voir le temple d'Athéna avec le soleil mais à partir du moment où je suis entrée dans le site archéologique du temple d'Apollon, il s'est mis à pleuvoir. Pas embêtée avec les contre-jours pour les photos ! J'ai là aussi fait le tour et me suis enfilée trempée comme une soupe dans le musée afin de sécher. Pendant ce temps mon vélo et mes affaires sont sous la flotte à l'entrée... Et mon ordi recharge à la caisse ! Je suis toujours aussi peu friande des musées quoique celui-ci m'ait impressionnée par la qualité des statues de marbre sorties du site par les fouilleurs français dans les années 1890., mais les musées c'est pratique pour attendre la fin de la pluie. Une fois les orages passés j'ai récupéré mon matériel et suis allée camper sous le soleil revenu en plein. Le ciel est bleu et je suis verte ! Il aura plu deux heures trente cette semaine...

 

Allez, je poursuis et plonge sur le golfe de Corinthe avant de remonter aussi sec et sous un ciel qui chiale par intermittence j'approche d'Athènes. Difficilement car les orages m'obligent à faire des pauses de plus de deux heures parfois et le vent de face de folie me plante à 18 km/h dans les descentes debout sur les pédales. Et je suis bien contente de savoir qu'à Athènes je serai logée, je suis attendue, c'est bon pour la motivation. Les Grecs ont plutôt un bon comportement avec les cyclistes, je n'ai vraiment pas à me plaindre. Les plus gros axes ont des accotements, la voirie est en très bon état général, et sur les petites routes, ils sont cools. J'ai toujours mon écarteur de danger mais je crois que je pourrais m'en passer. Ils sont aimables et souriants, c'est un pays facile. Le fait de pouvoir camper partout facilite les choses, rien n'est clôturé. Pendant ces premiers jours en Grèce, je relis l'Iliade et l'Odyssée... histoire de me mettre dans le jus. Il faudra que j'enchaîne avec les légendes de la Grèce Antique.

 

Mon dernier bivouac avant la capitale est un des plus cradingues du voyage. J'ai demandé à planter ma tente sous un hangar ouvert super propre mais le type m'a envoyée dans une cabane au pied de la colline en face. « Tu peux entrer dans la maison, la porte est ouverte ». Les écuries d'Augias, c'est de circonstance. Il y avait un balai, heureusement. Je suis restée car il pleuvait, au moins j'étais à l'abri, j'ai monté ma toile intérieure sur ma bâche après avoir dégagé le plus gros des crottes de souris entassées depuis des décennies et ai suspendu mon sac de bouffe à un crochet pour la nuit. Porte ouverte à cause de l'odeur, j'ai bien dormi.

 

Le lendemain j'atteins Athènes après une étape heureusement assez facile de 131 km. 20 km d'agglomération avant d'arriver au centre où je loge 3 nuits chez Spiros. Ce n'est pas dans un quartier favorisé, la population est très métissée mais la proximité du centre est un atout majeur. Pas besoin de prendre les transports en commun, je fais tout à pied. Pendant deux jours j'ai donc arpenté la capitale grecque. Et si certains lieux en ce voyage manquaient un peu de vieille pierre, pas de souci, il y a de quoi se rattraper ici. Partout dans la ville, des sites fouillés, des fondations, d'anciennes installations, en plus ou moins bon état. Et puis l'Acropole bien sûr, sur la colline qui surplombe la ville. J'ai pas fait dans la dentelle, j'ai pris le billet qui donne droit à la visite de sept sites (ce n'était pas nécessaire car les plus petits sites on les voit tous bien depuis la rue mais bon...), et je les ai visités les sept. Je suis aussi allée voir le stade, immense. J'ai grimpé sur la colline des Muses pour prendre de la hauteur, respirer un peu. Quelques collines émergent comme ça dans la ville, des minuscules îlots de verdure dans un océan de béton. Ce qui impressionne c'est la superficie de cette ville, c'est E-NORME. De tous les côtés on n'en voit pas la fin, à part là où il y a la grande bleue. Et puis Athènes, c'est sale. Il y a des détritus partout, les rues ne sont pas larges, c'est assez étouffant à part le centre vraiment où c'est un chouillas plus aéré. Et puis c'est la ville des graffs par excellence. Jusqu'à trois mètres de haut, tout est peinturluré, partout, dans tous les quartiers sauf celui des ambassades. À part quelques fresques ou jolis dessins, pas grand chose de remarquable vu la quantité. Surtout des gribouillis. C'est une ville sympa, vivante. Je devais y arriver par le parc national au nord mais Spiros m'a déconseillé cet itinéraire car j'aurais du passer dans les banlieues pas trop fréquentables sans risque de se faire caillasser ou dévaliser... Voilà, j'ai bien aimé cette ville.

 

Je suis alors partie vers le Péloponnèse. C'est cette presqu'île devenue île quand a été percé le canal de Corinthe. Je suis descendue jusque dans le port du Pirée, puis j'ai pris un bateau, 10 mn de repos, pour l'île de Salamina que j'ai ensuite traversée à vélo avant de réembarquer pour me faire ramener sur le continent. Cette solution m'évite le contournement de toute la baie et une bonne partie des complexes d'hydrocarbures, raffineries et gazs de la sortie d'Athènes. J'en aurai quelques-uns tout de même, deux ou trois, c'est assez. Donc direction le canal de Corinthe que je passe pile quand mon compteur affiche 14 000 km. Le canal, une tranchée de 6343 m de long par 25,6 de large, 79 de profond et 8 sous le niveau de l'eau, creusé à la fin du 19ème S, travaux dirigés par les Hongrois. Le canal évite alors le dangereux contournement du Péloponnèse. Avant le canal, certains équipages tiraient leur bateau sur une espèce de chemin empierré dont deux minuscules tronçons restent visibles tout au nord, le Diolkos. Je passe le canal sur le pont routier par un jour sans soleil et file en direction du site archéologique d'Epidaure. C'est là qu'exerçait Asklépios, Dieu de la Médecine, celui à qui on doit le serpent pour les pharmacies et les toubibs. Mais à Épidaure si effectivement on devine au sol l'empreinte des anciens bâtiments, thermes, fontaines, dortoirs etc, c'est surtout le théâtre qui est remarquable. 12 000 places, rien que ça.

 

Après Épidaure que je visite quasi à l'ouverture avant l'arrivée massive des bus de touristes de partout, je vais voir Nauplie ou Nafplio (c'est la même chose). Cité fortifiée de toute part, au bord de la mer, elle a gardé un joli centre ville aujourd'hui très touristique et commercial. Ruelles dallées, petites pelouses proprettes, petit port aménagé en promenade et fort sur un îlot en mer à quelques encablures. Sur la colline au premier étage un fort et au sommet une vraie forteresse dont les murs descendent sur l'éperon rocheux dominant Nauplie. Je fais le tour de la baie et longe alors la mer un moment. La côte est magnifique, elle est très difficile à vélo avec des montagnes russes tuantes à répétition mais ça vaut le coup. Et puis entre deux jours couverts, le rayon de soleil met enfin du contraste dans les couleurs du paysage. Le lendemain est couvert à nouveau, la route quitte le bord de mer et monte dans la montagne. En 70 km, j'ai du voir une vingtaine de véhicules et deux villages minuscules. Quelle tranquillité. Mais pour passer de la mer à la mer et sur le même versant encore, j'ai du monter à plus de 1000 m d'altitude et me taper 1700 m de dénivelée positive. Le Péloponnèse vu d'en haut. Des arbustes piquants, des chèvres un peu, un relief torturé et compliqué, et des couleurs qui commencent à virer en cette mi octobre. C'était dur mais c'était authentique. Tout ça pour aller jeter un œil à cette autre ville forteresse sur son bout de rocher en mer : Monemvasia.

 

J'y suis le lendemain assez tôt. Le ciel est couvert toujours donc il faut oublier les belles façades éclatantes de blancheur sur mer turquoise. Je me console en me disant qu'au moins je ne serai pas enquiquinée par les contre-jours... Je prends mon temps pour visiter la ville basse, la ville haute et la citadelle. C'est assez étonnant, de nulle part sur terre on ne voit tout ça. La ville basse est entièrement entourée encore aujourd'hui de fortifications imposantes, adossée à la falaise en haut de laquelle se situe la ville haute qui est aujourd'hui un site archéologique. Il reste des ruines, en bon état tout de même. Bref, Monemvasia vaut le coup d'oeil. En redescendant je constate que mon vélo a été déplacé, je ne sais pourquoi car il ne pouvait pas gêner. Mais il y avait le gros câble antivol, ils n'ont pas soulevé ma monture mais ils l'ont roulée. Le câble fait trois tours autour de la cassette et du dérailleur, celui qui a déplacé avait manifestement envie de tout casser. Je termine après au moins dix minutes de tout désentortiller tout ça, les mains pleines de cambouis pour avoir empoigné le dérailleur à pleine pogne et je ne sais pas par quel miracle il n'y a aucune casse. Ouf.

 

De Monemvasia, il a fallu refaire de la montagne, encore et toujours, les cols et les montagnes russes le long du littoral se succèdent à un méchant rythme et je capitule au bout de 64 km pour me poser une fois de plus dans une plantation d'oliviers avec vue sur la mer... et les montagnes du lendemain. Je suis alors entrée dans la région du Magne ou Mani en grec. Après avoir traversé quelques dizaines de kilomètres de plantations superbes d'oliviers, d'orangers, de citronniers, de grenadiers entre autres, je suis de nouveau en bord de mer, à son niveau ou beaucoup plus haut dans le coteau. Je veux faire le tour de cette péninsule au sud de Kalamata car tout au sud il y a ces villages à l'habitat très particulier en forme de tours défensives. Ils sont pendus sur les versants raides, avec des vues époustouflantes sur le littoral torturé. Les routes sont beaucoup moins lisses qu'ailleurs, les rampes à 15% sont monnaie courante, il passe une auto tourtes les demies heures et il ne faut pas trop compter me ravitailler en cours de route bien qu'en général il y ait un troquet ouvert dans chaque village. Certains de ces villages ont été complètement désertés mais aujourd'hui ce sont les Allemands qui les achètent parfois en entier avant de retaper les maisons et de les revendre une par une, à d'autres Allemands... Qu'importe, cette région vaut vraiment le détour, très loin du tourisme de masse qui commence toutefois à s'essouffler en cette mi-octobre. Gythio, Vathia, Aeropoli et tous les petits villages entre sont un enchantement, je me crois parfois en Svanétie en Georgie sauf qu'ici en fond d'écran il y a la mer enfin turquoise. Villages de pêcheurs, la vie va calme et paisible, pas d'affolement, pas de stress. Les minuscules épiceries font office de bar, de poste... de tout et les hommes aux terrasses entre deux travaux discutent les nouvelles du jour.

 

Un soir j'ai entrepris de changer mes plaquettes de frein à l'avant car il ne reste pas bien de la matière sur le support. Je n'avais jamais fait ça, ce n'est pas sorcier sauf que bien sur ce n'est pas allé comme voulu, que les neuves ne sont pas parfaitement identiques aux vieilles, que j'ai du bricoler et que ça m'a pris plusieurs heures. La lune pleine ne suffisait pas à m'éclairer, elle faisait pourtant ce qu'elle pouvait, de plus en plus haut dans le ciel. J'ai terminé tard à la frontale avant de cuisiner tout de même mes 200 gr de pâtes avant de passer enfin à la position horizontale tant méritée.

 

J'ai accumulé des kilomètres et des dénivelées dantesques depuis Athènes, faisant en moyenne 100 km et 1500 m de déniv positif par jour, le tout sous une chaleur tout juste tenable en milieu de journée. Je dégouline en permanence mais heureusement les nuits sont correctes, autour de 20 degrés et je ne récupère pas trop mal. Cependant, la dernière étape pour arriver à Kalamata, réputée pour ses olives, a eu raison de mon entre-jambes. Après 124 km et 1750 m en positif, j'arrive chez Elisa et la promesse d'une bonne douche complètement irritée. Transpiration et frottement durant des heures et des heures ne font pas bon ménage. Un jour de convalescence s'impose. Et puis j'avoue, cela faisait un mois que je n'avais pas dormi dans un lit, avec une chambre à moi, dans une maison propre et confortable et ça fait du bien ! Et cette pause non prévue me permet de faire cette mise à jour, de rescotcher mes godasses de vélo qui commencent à montrer des signes de fatigue, de faire une bonne lessive et de faire un check de mon vélo avant de reprendre la route demain. Je suis passée au point le plus méridional de ce périple au sud du Mani vers Vathia, il ne me reste qu'à remonter au nord, quasi toujours au nord et les prochaines nouvelles devraient vous parvenir d'Italie.

Du Kosovo à l'Olympe

 

J'aimerais revenir un peu sur le Kosovo que j'ai traversé très rapidement. Il faut savoir que même si officiellement la guerre est terminée, la situation n'est pas très saine. Le territoire est en fait peuplé d'Albanais et de Serbes qui ne peuvent pas se voir. Les deux pays revendiquent le territoire du Kosovo et pendant la guerre en 1999, une grosse partie de la population est partie, soit en Albanie, soit en Serbie, soit ailleurs encore. Et il ne faut donc pas s'étonner si maintenant il y a toutes ces maisons vides, abandonnées, et plein de trucs fermés. Les gens ne sont plus là et sur ceux qui sont restés, un certain nombre s'est fait massacrer. À Mitrovice, un côté de la rivière est Serbe, l'autre Albanais et les tensions sont constantes. D'ailleurs un hélico a tourné toute la journée dans les parages. Quand je demande à Tomy, chez qui je loge à Skopje, comment ça s'est passé de ce côté-ci de la frontière en Macédoine pendant la guerre du Kosovo, ça le fait marrer. La frontière est si proche, 20 km. Sa mère l'a envoyé 3 mois en vacances chez sa grand-mère dans le sud, comme tous les gamins qui y avaient de la famille. C'était le début des jeux vidéos me dit-il, on a passé un été merveilleux. Quant à son père, il a entendu dire que tous les propriétaires de Jeep allaient être réquisitionnés par l'armée serbe pour faire du transport de soldats alors il est allé planquer la Jeep et a laissé passer l'orage en Albanie. Il y avait quand même bien une crainte que ça déborde... Je lui demande quelle est la religion ici en Macédoine, il me dit « orthodoxe », mais je vois au moins autant de mosquées que d'églises, il me répond que les musulmans sont de plus en plus nombreux, « Les Orthodoxes font deux gosses, les Musulmans en font sept ». Il me semble me souvenir qu'en 2008 quand nous étions passés avec Michel dans ce pays en route pour l'Iran, la proportion était moitié/moitié.

 

Bien, donc une fois passée la frontière et quitté ce Kosovo un peu glauque, je prends la route interdite aux vélos jusqu'à Skopje, capitale de la Macédoine. Je n'ai aucune autre possibilité. C'est le moment choisi par mon casque pour rendre l'âme. C'est vrai qu'une fois sortie du Kosovo, plus besoin de casque bleu... Il était déjà bien malade et rescotché, maintenant il est mort.

 

Je n'ai jamais vu une ville qui contienne autant de statues au mètre carré que Skopje. C'est impressionnant. Ah ah, Tomy me dit qu'elles sont toutes là, qu'il n'y en a pas dans le reste du pays, c'était plus simple. Des grandes, des petites, des fontaines monumentales, des bâtiments administratifs blancs le long de la rivière Vardar tellement asséchée qu'on voit bien que les bateaux restaurants sont sur un socle en béton. D'un côté de ce filet d'eau la ville moderne, les centres commerciaux, les grands hôtels et de l'autre côté le vieux bazar, la mosquée, les rues pavées, les terrasses. Le tour est vite fait. J'achète un casque, blanc avec de fines arabesques argentées pour me souvenir que je l'ai acheté à la frontière de l'Orient !

 

Direction la Grèce, je vise le poste frontière le plus à l'Est de la Macédoine et mets encore quelques Spomeniks sur ma route, les derniers. La route longe plus ou moins la rivière Vardar. Un petit détour par Kadavarci me fait monter sur les collines plantées de vignes, et je croise des petits camions benne emplis jusqu'à déborder des grappes cueillies du jour. C'est les vendanges, ici comme ailleurs. Un coup noir un coup blanc. Sinon, des cultures de choux à profusion.Le vent me pousse fort sur cette route parallèle à l'autoroute et souvent déserte. Le détour par Kadavarci est motivé par un spomenik et après une nuit au bord de la rivière, je vois mon dernier de la série au nord de la ville de Gevgelija qui fait frontière avec la Grèce. Mais ce serait trop simple de passer là alors que je peux passer par une petite route, plus à l'Est, qui me fera voir deux superbes lacs. Celui de Dojran est à cheval sur les deux pays et la Bulgarie n'est pas bien loin, juste de l'autre côté de cette chaîne de montagnes qui paraît infranchissable tant elle est abrupte.

 

La frontière est vite passée. Je sors d'ex-Yougoslavie, je rentre en Union Européenne. Terminés les changes de monnaie tous les trois jours, je ressors mes euros qui pour certains ont fait dans mes sacoches les 12680 km et les 154 jours de voyage. Et puis j'aurai maintenant de la 4G sur mon tél sur mon forfait ce qui m'évitera de courir après les « Free wifi » pour me connecter et contacter mes futurs hôtes. Cette frontière me donne vraiment l'impression d'être maintenant sur le retour parce que je retrouve mes repères quant aux deux points cités précédemment et cela suffit pour avoir le sentiment d'être tout près. Il reste un peu de distance à faire surtout que je ne compte toujours pas rouler droit.

 

Et en ce 21 septembre 2019, pour la première fois j'ai utilisé ma bombe à piment rouge. Un chien de troupeau me refusait le passage sur une petite route. Poils de l'échine au garde-à-vous, tous crocs dehors, il me tournait autour en gueulant. Descendue de mon vélo, il n'approchait pas plus mais ne me laissait pas avancer. Une giclée sur le blair lui a fait comprendre son erreur. Il n'a pas couiné, il n'a rien compris, il s'est mis à se frotter la truffe avec sa patte et à éternuer. Et je suis passée tranquillement. C'est d'une efficacité redoutable et c'est inoffensif. Je pose mon bivouac au bord du lac de Kerkini, les nuits sont maintenant plus fraîches et les rosées importantes.

 

Je rejoins la mer Egée bien à l'Est de Thessalonique. La route littorale n'est pas vraiment au bord, elle joue à saute-moutons par dessus les collines boisées et descend de temps en temps effleurer le rivage où sont nichés des villages ou de petites plages. C'est de toute beauté, l'eau est de la couleur comme la Méditerranée et ses consoeurs Adriatique et Egée savent en offrir. Quelques cyprès, des forêts de chênes, des pins qui dégagent leur odeur caractéristique sous le soleil. Je descends vers le sud, et au sud de Thessalonique il y a cette espèce de trident, trois pointes tournées vers le sud. A l'extrémité de la plus orientale se dresse le mont Athos. Il constitue une cité monastique unique au monde, une « république théocratique ». Les vingt monastères orthodoxes disposent depuis 1926 d'un statut d'autonomie administrative au sein de la Grèce. Le lieu est consacré à la Vierge Marie mais les femelles de toutes espèces y sont interdites depuis 1060 , sauf les poules et les chattes. Mouahaha! Oui, ça me fait marrer, et alors ? Selon la mythologie grecque, Athos est le « chef » des Géants dans la bataille avec les Olympiens. Depuis la Thrace Athos a jeté un énorme rocher sur Poséidon, Dieu de la mer et « chef » des Olympiens, mais le rocher est tombé dans la mer, donnant la montagne de cette forme pyramidale qui porte son nom. Aujourd'hui, 2000 moines et laïcs vivent sur la montagne sacrée. Les hommes peuvent visiter ce lieu, cela reste un parcours du combattant, bus, bateau, bus, autorisation spéciale et seuls dix hommes non orthodoxes par jour sont acceptés...

Bien, donc moi je suis allée sur la pointe médiane pour voir le mont Athos par dessus l'eau et cette route spectaculaire qui fait le tour de la presqu'île m'a bien lessivée par ses montagnes russes incessantes et bien pesées. Le second jour cependant je n'ai pas eu de chance, il fait un jour gris sur dix, et je suis dedans donc la mer turquoise est grise, comme le sable blond, comme le ciel, l'eau, les nuages, la route... Tout. Je roule quand même car il ne fait pas froid et la pluie n'est pas forte. Il s'arrête de pleuvoir en début d'après-midi mais j'ai fini ma journée. Je me pose sous les pins au bord de l'eau, ne suis pas du tout discrète mais tout le monde s'en fout il est autorisé de camper partout en Grèce, je me baigne et la nuit sera tranquille, bien que très arrosée. Le lendemain matin il pleut encore un peu, je replie la tente mouillée, et je vais jusque chez Ariana et Vasilios où je recharge les batteries et fais une lessive de ma garde robe. Je suis alors à 20 km de Thessalonique que je visite au passage le lendemain. Thessalonique, c'est quelques îlots de vieilles briques rouges classées par l'Unesco au milieu du béton. Des églises principalement, avec des coupoles, petites. Il y a aussi l'Agora Romaine, la Tour Blanche, Alexandre le Grand... La sortie de cette ville d'un million et demi d'habitants m'est pénible, poussière, camions, zones industrielles, carte de mon navigateur pas vraiment à jour dans les échangeurs, puis route le long de l'autoroute, puis piste dans les champs de coton qui me collent dans la tête une chanson de Goldman... Le ciel devient orageux et des nuées d'insectes rendent l'atmosphère opaque, rentrent dans mon tee-shirt, mon casque, mes yeux, ma bouche... Sortie de ce passage de plus d'une heure, je prends de l'eau et me pose en bordure d'un terrain de foot de village. Évidemment j'aurai droit à l'entraînement, mais ils éteindront les projecteurs en partant, ouf... Et avec les Grecs il ne faut pas rigoler à propos de la Macédoine. C'est une région du pays ok, mais pour eux le pays de Macédoine du nord devrait faire partie de la Grèce, point.

 

Devant moi se dessine alors de plus en plus nettement une grande montagne, mythique qui plus est. Par dessus les champs d'oliviers, de coton, de grenadiers ou de kiwis je vois le Mont Olympe, culminant à 2918 m, et pour ainsi dire au bord de la mer. Je ne peux tout de même pas passer à côté sans y monter faire un tour. Il y a longtemps que c'était prévu, je me suis renseignée. Savoir où camper, où laisser le vélo, comment faire, par où, bref, je suis au top renseignée et c'est donc sereine que je rejoins le dernier village : Litochoro. Courses faites pour deux jours pleins, je passe au centre d'info du parc national histoire de faire confirmer que je pourrai planter ma tente au bout de la route et qu'on y trouve de l'eau de source. La nana me propose même de laisser une partie de mes affaires mais je ne suis pas friande de ce genre de plan qui m'oblige à repasser pendant les horaires d'ouverture... entre autres raisons. Et je monte tranquille (c'est trop raide pour prétendre vouloir aller vite, et j'aurai besoin de jambes en état demain !) jusqu'à Prionia. Le parking est blindé et en pente forte, je ne vois pas trop où mettre ma tente, je demande au restau qui m'indique un endroit tip top, plat, dallé, propre, bref nickel. Bon j'ai le départ du sentier juste sous le mur de soutènement donc le bruit du passage des randonneurs et le claquement des bâtons de marche sur les pierres, mais ils ne me voient pas. Bonne première journée d'ascension avec donc 80 km au compteur, 1500 m de positif pour seulement 450 de négatif et le tout à plus de 16 km/h de moyenne tranquille, ça va plutôt bien. Exceptionnellement je m'offre une grosse bière bien méritée.

 

Je ne m'affole pas trop le lendemain, me lève en même temps que le jour, déjeune comme d'habitude, cadenasse toutes mes sacoches et sacs après le vélo et le vélo après une barrière en bois juste en face du bar, bien en vue. Je ne me fais pas trop de souci. Il est 8 h 06 et 1100 mètres à ma montre. La montée jusqu'au refuge A est facile, sur un sentier sans difficulté technique et en moins de deux heures j'y suis, 2100, sans essoufflement aucun. Ensuite la pente s'est relevée, le terrain est devenu un peu plus technique et juste sous l'antécime Skala c'est carrément raide. Là, je commence à me dire que ça va tirer méchant dans les jambes demain. À Skala démarre le terrain vraiment rocheux qui permet l'accès au trône de Zeus. Et ça ne rigole pas, c'est de la vraie varappe, bien exposée, bien assez pour moi. Je ne suis pas super à l'aise dans ces pentes où la moindre erreur est fatale tant il y a de gaz en dessous et parfois des deux côtés. C'est équipé pour poser une main courante mais tout le monde passe comme ça et il n'y a que moi qui ai un casque, ce qui me semble loin d'être inutile. En effet certains passages sont des cheminées ou carrément des bouts de face où il y a du monde à tous les étages. C'est exposé en chutes de pierres, mais aussi en chute tout court. Beaucoup de monde s'arrête à Skala. Et ça monte et ça descend dans ces rochers, et ça n'en finit pas. Il faut une heure de crapahut comme ça pour rallier Skala à Mytikas, le point culminant à 2918 m. Je vois enfin l'intégralité de l'itinéraire, il me reste un ressaut à descendre puis un goulet à remonter, une vingtaine de mètres de déniv, et je serai au sommet. Sauf que le ressaut je ne l'ai pas senti bien. Du gaz devant, à gauche, à droite, aucun droit à l'erreur, je n'arrive même pas en me penchant un peu à voir où je peux poser les pieds plus bas. J'ai fait demi-tour. À une encablure du sommet mythique de l'Olympe j'ai fait demi-tour. Je n'ai pas voulu prendre le risque, je crois que j'en avais assez de serrer les fesses dans ce rocher avec la mer 2900 mètres plus bas. Je ne sais pas si je suis déçue car je ne me pose pas la question, mais ce que je sais c'est que ce soir je suis vivante et entière. Revenue à Skala, je suis allée vers Skollo, un sommet à 2907 m, puis suis descendue par un itinéraire bucolique et plus long qui m'a offert des vues sur d'autres versants, d'autres vallées, bref d'autres ailleurs. Et c'était beau et j'étais enfin seule. Puis j'ai rejoint l'itinéraire conventionnel et suis redescendue bivouaquer au même endroit qu'hier. 2000 m de positif, autant en négatif. Pour une reprise de la rando pédestre après plus de 5 mois à pédaler, ça calme. Bière, étirements, je mets toutes les chances de mon côté pour que mes jambes fonctionnent demain. Et au sommet je n'ai vu aucun Dieu, l'Olympe n'est qu'un vulgaire tas de cailloux, ah ah, le plus haut de la Grèce. Et c'était beau. Lorsque je suis arrivée en bas, un hélico tournait dans la montagne, ce matin c'était un drone. Et maintenant je vais voir les Météores par les routes de montagne.

Bosnie, Serbie, Kosovo.

 

Je repars de Mostar après le premier orage du matin. Situation encourageante, enfin... presque. Je ne me pose pas de question, je mets la veste de pluie à portée de main, la veste sac poubelle également, emballe le sac à dos et le sac de devant. Je suis parée... Après 6 km de plat descendant les choses sérieuses commencent : 30 km de montée. Je passe un col avec un gros vent de face à 1100 m.. Les paysages ont changé, sont dénudés, plus secs, le calcaire est roi et les herbes folles s'agitent entre les rochers blancs. Le regard porte loin, le vent me gêne et j'en bave mais le côté sauvage du paysage compense ma peine et la silhouette d'une forteresse se découpe sur l'éperon rocheux d'en face. Dans mon rétroviseur le ciel est très noir et les grondements emplissent la vallée de Mostar où manifestement ça dégringole. Le ciel au dessus et devant moi reste lumineux, plutôt ensoleillé, la température est idéale. Après une petite descente et Nevesinje je remonte une belle vallée où la circulation est anecdotique, jusqu'à Gacko. Depuis 10 km les nuages noirs ont envahi le ciel et les coups de tonnerre se rapprochent, j'appuie fort, prends de l'eau au passage dans la bourgade, sors alors que ça monte de nouveau et m'installe juste à la sortie dans un bois accueillant à 1115 m d'altitude. Je pose ma tente sur un minuscule promontoire à l'herbe rase tondue par les vaches, entouré de pins qui me protégeront du vent s'il faut. Et je ne suis pas inondable. Et je ne suis pas visible de la route, et pas accessible en auto. Le temps de monter mon camp et les premières gouttes arrivent. Rien de bien violent mais il est toujours meilleur d'être à l'abri. De toute façon, avec 91 km et 1280 m de positif pour seulement 300 de négatif, à 14 h 30 ma journée était faite. Je suis surtout contente d'avoir eu finalement une très belle journée, d'être passée complètement entre les gouttes (parfois la route était trempée) en ce jour annoncé très arrosé (25 mm sur 9 heures). Je ne suis qu'à quelques kilomètres de la frontière monténégrine, que je ne passerai pas.

 

Quand j'ouvre l'oeil le lendemain matin après une nuit sèche, le ciel n'est pas très beau mais c'est encore là où je vais que c'est le mieux, donc je ne traîne pas. Je passe une bosse, redescends, repasse une bosse, redescends, ça n'arrête pas, le relief est très tourmenté mais c'est très beau, ça va souvent de paire. Je passe à l'énorme Spomenik de Tjentiste dans le parc national de Sutjeska. Et encore une fois j'ai de la chance avec les orages, je me réfugie en fin d'après-midi dans une maison abandonnée complètement marquée par les éclats d'obus, séparée de la route par 50 mètres de friche. Les fenêtres et portes ont été ôtées soigneusement, le matériel électrique également. L'étage est cadenassé. Le rez fera mon affaire, je suis à l'abri pour voir passer l'orage, … et la nuit.

 

Je suis alors tout près de Sarajevo et y fais donc une entrée de bonne heure le jour suivant. Je pose mon vélo en sécurité, mets les baskets et pars visiter la vieille ville. Comme par un fait exprès, je suis à 10 heures pétantes devant la cathédrale et c'est de là précisément que part le « Free walking tour » donc je me joins à la visite, que j'abandonne en cours de route, lâchement, une fois les données historiques expliquées. La partie la plus vieille de la ville est celle qui occupe la partie la plus haute du fond de vallée. Pas les coteaux, mais bien le fond. C'est le caravansérail et la partie ottomane. Ensuite viennent les parties catholiques, orthodoxes, austro-hongroises, la ville nouvelle... plus on descend la vallée plus la ville est récente. Évidemment, ne pouvant s'étendre vers l'amont car bloquée par des gorges profondes, son expansion n'a pu se faire que vers l'aval. Les styles se mélangent ici autant que les cultures et les religions. Juifs, orthodoxes, musulmans, catholiques. On y trouve donc des mosquées à côté de synagogues et cela vaut d'être noté, et la cathédrale avec sur son esplanade la statue du pape Jipé 2 est à un pâté de maisons. C'est aussi ici qu'on trouve les musulmans les plus blancs de la terre ! Le guide, jeune, est encore un fervent fan de Tito qui, nous dit-il, n'a fait qu'une seule grosse erreur : celle de mourir. Comme beaucoup de monde décidément, il regrette le temps où tout le monde avait un travail, des soins et une éducation gratuites, où après 5 ans de travail, un logement était octroyé. Personne ici ne parle de dictateur ni de communisme, on parle de Tito comme d'un bienfaiteur et de socialisme... Aujourd'hui, les hommes que je vois attablés aux terrasses à siroter des cafés ou des bières en refaisant le monde avec leurs potes sont en fait des hommes sans emploi, le taux en est très élevé. La dictature c'est la Bosnie dans laquelle nous vivons aujourd'hui, nous dit notre guide. Je me perds quelques heures dans les ruelles, me croyant par moments à Istanbul, voire en Perse, ou dans une petite ville provinciale de France. Je quitte la ville en milieu d'après-midi pour aller camper avant le prochain col. C'est qu'aucun couch surfer ou warm shower n'a répondu et je ne veux pas casser mon petit défi de ne jamais payer pour dormir, d'où le bivouac d'hier juste avant la ville et celui qui vient juste après !

 

Le jour suivant est encore un enchantement par les paysages dans lesquels j'évolue. Cols élevés, campagnes très jolies, petits villages comme retirés de la marche du temps, et les gorges profondes et spectaculaires de la rivière Drina que je longe jusqu'à Visegrad. J'ai dû traverser plusieurs dizaines de tunnels, plus ou moins longs, plus ou moins éclairés, mais la circulation est éparse donc ce fut fort agréable. À Visegrad, sinistre lieu de la guerre civile 1992-1995, le pont à arches multiples constitue le principal point d'intérêt, il est classé au patrimoine mondial de l'Unesco. Pour moi c'est aussi un peu la porte de sortie de Bosnie puisque 20 km plus loin j'entre de nouveau en Serbie et bivouaque encore une fois en altitude au sommet d'un col. Et la Bosnie c'était bien.

 

Quelques vallonnements plus loin et je découvre le complexe mémorial de Kadinjaca dans une épingle formant col. Une petite visite s'impose avant de plonger à 250 mètres puis de remonter à plus de 1150, pour redescendre à 800 et remonter à 1150 encore. Mais c'est toujours aussi beau et la météo est juste parfaite, et annoncée comme telle pour plusieurs jours encore. Je campe alors dans une propriété privée, une toute petite maison secondaire entretenue mais pas occupée ce jour. Il y a une table et des bancs de pique-nique sous un bouquet de bouleaux, une cacabane, et ma vue est belle. Je suis vue et revue mais tout le monde s'en tape, les gens font signe, discutent éventuellement quelques minutes puis s'en vont.

 

12 septembre, je commence par une grande descente qui parfois remonte, passe en coup de vent à Valjevo et poursuis ma route jusqu'au Spomenik de Kosmaj, pour lequel j'ai fait ce détour. Il est au sommet d'un col encore. En cours de montée je prends de l'eau à un superbe petit monastère comme il y en a plein dans ce pays. Je visite le Spomenik, il faut grimper la colline dans la forêt à pied, encore du béton brut mais à la dimension impressionnante, puis je récupère mon vélo et chope une petite route en face, toujours au col. Il y a des tables et aires de pique-nique tout le long mais pas une n'est à plat, je poursuis donc un peu et parviens à des antennes de télécommunication puis à une colossale tour d'observation en bois, que bien sûr je gravis. De là-haut la vue s'étend très loin mais je vois surtout que de gros nuages noirs arrivent vitesse grand Vé. La base de la tour doit bien faire un are, abrité, mon bivouac est tout trouvé, je monte ma tente sur le béton à l'abri. Toute la nuit des visiteurs se succéderont, venant voir les lumières d'en haut. Tant qu'il faisait jour je n'ai vu personne et pensais être tranquille. Je pense que dans le noir, certains n'ont même pas vu ma tente. Personne ne m'a ennuyée.

 

Un passage chez Svetana et Andrej à Kragucevac me permet un lavage de cheveux, une lessive, une recharge de mon électronique et préparation de la suite. Évidemment toute discussion avec un habitant provoque des changements d'itinéraires et donc je revois mes plans avec bonheur et décide de passer voir les méandres de la rivière Uvac. J'avais bien vu des photos sur le net mais ne savais pas trop où était cette rivière, maintenant je sais. Ce détour va me coûter cher en dénivelée, pas trop en distance. J'accumule les grands cols, parfois deux dans la même journée, allant jusqu'à 2000 m de positif sur 75 km sans pour autant dormir plus haut que la veille. Ce sont des journées qui calment bien, pas besoin de berceuse une fois la nuit tombée, à 19 heures ! Ceci dit toute cette région de Serbie est très belle, à la fois montagneuse et campagnarde, les fonds sont à 250 ou 300 m et les cols à 1300-1400 m, de quoi sérieusement s'amuser. Pour accéder au belvédère des fameux méandres je devrai en plus me taper 6,5 km de piste infecte, à pousser le vélo jusqu'à trouver un coin où je pourrai camper au retour. Je cache alors mon véhicule et son chargement dans les taillis et poursuis en baskets. Ce n'est pas le canyon du Colorado mais ma foi ça vaut largement les bassins du Doubs.

 

Le jour suivant après un col et une descente bien pourrie où je ne peux même pas me laisser aller, j'arrive à Novi Pazar, dernière grosse bourgade avant la frontière avec le Kosovo. Eh bien cette ville pourrait s'appeler Novi Bazar parce que c'est un beau bordel. Les routes d'accès sont étroites et en piteux état, les rues dans la ville sont congestionnées, les femmes voilées de noir au volant de Bmw ou autres Mercdes (pas les petits modèles) rivalisent de hargne au klaxon et au volant avec leurs congénères masculins pas plus tolérants. Bref, j'ai pas vraiment aimé l'ambiance. Je suis tout de même allée au centre, ai arpenté la rue piétonne pour y découvrir des alignées de bars et restaurants, bref, rien de très original. La ville est au fond d'une cuvette, il fait chaud et je suis fatiguée. Il y a à quelques kilomètres des monastères classés par l'Unesco, je n'ai pas fait le détour. Et j'ai du passer à côté de la vieille ville sans la voir. Les minarets des mosquées sont ici très effilés et très hauts et tous les styles sont mélangés dans la rue, du jean's déchiré basket au grand manteau et foulard islamique. Je passe encore un col et bascule dans une vallée dont le fond est occupé par un lac, les coteaux sont raides mais je finis par trouver un chemin pas trop en pente qui part à l'équerre dans une épingle et vais planter ma tente dans une pâture à vaches non occupée avec un petit ruisseau qui la traverse. Il y a une ferme juste au dessus, les gamins m'ont fait signe en allant chercher les quatre vaches, je n'entends pas la route mais le bruit des cloches et les aboiements des bâtards de clébards. La frontière du Kosovo est à 8 km, j'ai changé mes derniers dinars serbes contre des Euros et ai bu le reliquat. Le Kosovo est à l'euro.

 

Je n'ai pas entendu le type arriver alors que j'étais en train de déjeuner. Marcher dans l'herbe rase ne fait pas de bruit. Quand je me suis retournée il était à quelques mètres, tous sourires, curieux. Un des paysans du coin. Plus tard alors que je chargeais mon vélo, un autre, plus jeune a traversé le champ avec ses vaches en les dirigeant du mieux qu'il pouvait pour qu'elles ne viennent pas vers moi.

 

Frontière. Je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait un poste serbe mais si, sauf qu'elle n'a pas tamponné mon passeport. À l'entrée au Kosovo l'employé en a mis un. Un de plus. Me voici donc au Kosovo, partie ou non de la Serbie ? Je longe un lac de barrage pendant plusieurs kilomètres sans village puis arrive à Zubin potok. Il y a un hélico qui survole depuis la frontière, ça durera quasi toute la journée. Tous les prix sont indiqués en dinars serbes, je suis surprise, je peux cependant payer en euros et on me rend la monnaie en euros, le taux de change ne m'est guère avantageux mais il faut que je mange. On me dit que je peux aller faire du change à tel endroit. Mais le Kosovo n'est pas à l'euro ? Euh, si ! D'accord. Bon, en fait il faudra que je fasse encore quelques dizaines de kilomètres pour voir les prix en euros. Côté itinéraire, je me suis dégonflée, j'ai capitulé au pied du premier col quand j'ai vu la rampe à 20%. Depuis Kragucevac mes jambes me crient leur douleur tous les jours, j'accumule de la fatigue musculaire. La rampe a eu raison de ma motivation ! J'ai fait demi-tour et suis passée par la route principale quasi déserte qui file vers Pristina, la capitale.

 

Alors en terme de capitale il ne faudrait pas se méprendre, Pristina est une ville de taille moyenne qui est devenue capitale du Kosovo parce que c'en est la plus grosse bourgade, mais ce n'est qu'une petite ville de province sans grand chose à y faire ou y voir. Donc j'ai fait l'impasse, j'ai contourné, par les zones industrielles plus ou moins en activité, par les endroits poussiéreux qui jouxtent toujours les agglomérations, par les décharges, les centrales, les terminaux ferroviaires désaffectés. Parce que tout de même ça n'a pas l'air d'être la joie au Kosovo, les visages des gens me paraissent moins souriants de ce côté là de la frontière et je vois énormément de maisons en construction, jamais finies ou alors à moitié détruites. J'ai surtout l'impression qu'il y a beaucoup trop de maisons pour ce qu'il y a de gens à loger, comme s'il manquait une partie de la population... Une bonne partie du parc automobile est bien pourri, plus à la campagne qu'en ville, comme souvent, mais il y a quand même de grosses BMW et autres Mercedes. Beaucoup de poussière en ce jour trop chaud pour moi, l'été n'est pas terminé ici et l'eau de ma douche (au bidon de vélo) ce soir était bien brune. Les plaques d'immatriculation arborent un RKS au lieu du RSB en Serbie. Deux fois j'ai demandé à remplir ma gourde dans des restaurants chicos. La première fois on m'a mis des glaçons avec, la seconde fois c'était de l'eau très très froide. Cool. Et puis au moment de faire mes pleins dans une carrosserie/casse/ferraillerie où ça puait bien l'huile, la graisse et le cambouis, ils m'ont filé l'eau de la bonbonne. Je trouve que les gens à qui je m'adresse me regardent zarbi. Ils trouvent probablement étrange cette femme qui voyage toute seule, à vélo, au Kosovo. Que sais-je ? La barrière de la langue empêche d'en savoir plus, malheureusement. Ils sont intrigués c'est évident. Je pose ma tente à l'écart de la grande route, dans des champs entrecoupés de petits bois. En fait je me mets sous les arbres, c'est plus discret, je n'aurai pas de rosée, je suis plus au frais. Deux gamins à vélo m'ont vue et sont restés avec des yeux et la bouche bien en rond à me regarder de loin, et à s'interroger. Pour finir je leur ai fait signe de venir. Le plus grand s'est approché, il tremblait comme une feuille. Je lui ai expliqué ma raison d'être ici. Il m'a demandé si j'avais besoin d'aide. Plus tard dans la soirée alors qu'il fait déjà nuit depuis un moment, ils sont revenus me dire que je suis la bienvenue pour aller dormir à leur maison, que ce sont leurs parents qui les envoient. Je décline. Tout démonter, tout recharger sur le vélo et assurer la soirée alors que je n'aspire qu'à dormir au frais me rebute. J'aime camper comme ça sous les arbres, à la fraîche, les absides ouvertes. La lune est énorme en ce moment, les nuits sont claires. J'insiste bien pour qu'ils remercient leurs parents, que c'est très gentil... ils me demandent si j'ai tout ce dont j'ai besoin puis s'en vont, probablement déçus. C'est la première invitation spontanée de ce voyage comme de bien entendu à l'endroit le plus meurtri que je traverse.

 

Le Kosovo n'est pas bien grand et comme je file en ligne droite j'arrive bien vite à l'autre bout. Un jour et demi. C'est le même foutoir dans tous les bourgs que je traverse, l'Orient. Mais ici l'Orient et la décrépitude. Et je ne peux pas vraiment dire que je constate une activité débordante à reconstruire. Cependant je ne fais que passer et mes impressions sont peut-être fausses... Un coup de tampon à la sortie du Kosovo et rien à l'entrée en Macédoine, dernier des pays de l ex Yougoslavie, mais un des premiers à avoir obtenu son independance avec la Croatie et la Slovenie.

L'écheveau emmêlé de l'ex-Yougoslavie.

 

Voilà, je quitte la Roumanie où je suis restée 4 semaines et où j'ai pédalé 2400 km. Le tampon serbe s'abat sur mon passeport, je vais vers l'ouest mais quitte l'Union Européenne. Je change de la monnaie, ici on paie en dinars et j'en ai une liasse. Pour l'équivalent de 43 euros qui faisaient grosso modo 210 leis roumains, j'obtiens 5016 dinars de Serbie. On me dit que la vie est moins chère ici qu'en Roumanie, donc je vais faire un bout de chemin avec cette somme ! Le paysage est absolument plat depuis ce matin. Cultures de maïs principalement, ou alors juste des champs de terre labourée. Peu d'arbres, pas assez pour m'abriter du vent qui vient de côté, trop chaud.

 

Premières impressions serbes : peu de trafic et heureusement car ce sont les mêmes chauffeurs qu'en Roumanie, routes velours même les toutes petites en blanc sur la carte, propreté, sourires et réponses à mes saluts. Pelouses tondues autour de maisons propres. J'ai appris les mots de politesse à la frontière, je suis parée. Je m'arrête pique-niquer dans une station-service où il y a une petite pièce climatisée et le wifi. On me donne l'autorisation d'y déballer mes sandwiches. L'employée vient discuter un peu, en anglais, et m'apporte par la suite une bouteille d'eau minérale froide. Comme ça, cadeau ! C'est de bonne augure, la première impression est souvent la bonne... Je pose mon bivouac très tôt dans l'après-midi, j'ai fait 100 bornes, je ne veux pas me tuer et suis attendue demain dans 100 km encore et pas avant 17 heures donc rien ne sert d'en faire trop aujourd'hui. Je suis sur une digue à l'herbe rase tondue par les moutons et ombragée par de grands arbres. L'endroit est calme mais pas vraiment discret, je ne mettrai pas les boules Quies. Il y a un troupeau de moutons pas loin, en liberté, ce qui signifie présence humaine. En effet le lendemain le berger édenté vient me serrer la main et taper la causette cinq minutes pendant que ses 200 bêtes me passent sous le nez.

 

Lors de cette journée principalement plate je vois mes premiers Spomeniks en faisant quelques détours. Alors que sont donc ces Spomeniks ? Les fameux Spomeniks de Tito. L'étymologie est claire : monument à la mémoire de … Ce sont des monuments aux morts, souvent de la seconde guerre mondiale, élevés sous le règne de Tito et ici nommés : monuments de la lutte contre le fascisme. Certains ressemblent juste à nos monuments aux morts à nous, ceux qu'on a dans tous les villages mais d'autres sont de véritables curiosités, ou œuvres d'art. Il y en a dans tous les styles et j'ai tracé mon itinéraire en ex-Yougoslavie en mettant volontairement sur ma route quelques-uns des plus spectaculaires d'entre eux. Ils ne sont pas toujours faciles d'accès et ça ne va pas encore contribuer à me faire faire une ligne droite, mais bon... j'ai l'habitude. Donc je vois mes premiers Spomeniks. Ah oui, j'ai trouvé un site très bien fait sur le net : www.spomenikdatabase.org, qui comme son nom l'indique est un joli répertoire avec carte interactive, photos et explications pour les plus importants.

 

Je passe à Novi Sad, qui est la seconde ville du pays après Belgrade, baignée par le Danube. Le centre historique m'occupe deux heures, mais je n'y reste pas, je fais encore 25 km sur l'Eurovélo 6 le long du fleuve que je traverse alors sur un bac pour arriver chez mes hôtes à Banostor. J'y suis bien installée, bien nourrie. Ah ah, c'est pas peu dire. Les discussions vont bon train mais il me semble que Pavul n'est pas toujours très objectif dans ses propos alors j'opine du chef et me tais. C'est vrai que c'est compliqué, la Yougoslavie a éclaté en 5 pays, dont 2 sont à l'euro : la Slovénie et le Monténégro (avant c'était Serbie-Monténégro), un autre fait aussi partie de l'UE mais paie en Kunas : la Croatie et les deux derniers : la Bosnie et la Serbie ont réussi à se scinder en deux, Kosovo pour la Serbie tandis que la Bosnie se divise en deux entités : la République serbe de Bosnie avec pour capitale Banja Luka, et la fédération de Bosnie et Herzégovine, Bosnie au nord, Herzégovine au sud. Comme dira le guide que j'ai au free walk tour de Mostar, ils lâchent beaucoup d'argent pour payer toute cette administration. Et encore la Macédoine là dedans, qui vient de changer de nom pour s'appeler Macédoine du Nord (pour la différencier avec la région de la Grèce...) Croatie et Slovénie sont catholiques, Serbes sont orthodoxes, Bosniaques sont musulmans... La Fédération de Bosnie et Herzégovine est soutenue par l'Arabie Saoudite. Bref, si pour le moment rien ne bouge dans cette région d'Europe, c'est pas gagné pour autant. Croatie, Bosnie et Serbie ne sont pas les meilleures amies du monde, loin s'en faut. Le Dinar vaut en Serbie et c'est le Mark en Bosnie. Bonjour la gymnastique. Et des dialectes... (Sur la photo ci contre c'est Banja Luka)

 

La Bosnie a une ouverture de 20 kilomètres sur la mer à travers la Croatie. Cette particularité remonte à plus loin dans l'histoire. Il y avait Venise, les Ottomans et Dubrovnik. Cette dernière avait passé un accord avec les Ottomans (Bosniaques), elle laissait un accès à la mer mais si Venise attaquait alors les Ottomans devraient défendre Dubrovnik.

 

Le lendemain, en passant la frontière serbo-croate je me rends compte que le dinar serbe ne doit pas sortir du pays, je ne peux donc l'échanger contre quoi que ce soit. J'ai demandé à quelques Serbes mais ils n'avaient jamais la bonne somme pour l'échange, que des grosses coupures. Bien, ce n'est pas trop grave car je dois normalement revenir en Serbie après la Bosnie. Je continue à visiter des Spomeniks, et par une route bien au nord de celle de la vallée de la Save, me rends jusqu'à celui de Podgoric. Un objectif en soi. Sur cette route, pendant des dizaines de kilomètres je n'ai eu que quelques véhicules, le bitume est velours et ce fut un enchantement. Il me semble d'autre part que les Croates sont un peu plus civilisés quant à leur comportement au volant avec les cyclistes. Je bivouaque dans les forêts. Je ne crains plus les ours mais comme c'est rarement parfait, il faut que je me méfie toujours de quelque chose, maintenant des... mines. Donc je ne mets pas les pieds où le sol n'a pas été foulé, par les gens les tracteurs ou les sangliers... bref je me gaffe quand même.

 

Très vite je quitte la Croatie pour entrer en Bosnie (en fait en république serbe de Bosnie) au niveau de Jasenovac, c'est à dire au nord-ouest. Côté croate il y a cet immense Spomenik que je voulais voir : la fleur de pierre. L'édifice est en béton et au moins aussi imposant que celui de Podgaric. Mon premier achat en Marks, des tomates au bord de la route directement au jardinier m'est en fait offert. De Jasenovac, j'avais prévu aller au parc national de Kozara. Tout en haut de la montagne, il y a à voir encore un autre style de mémorial mais je me suis dégonflée : le mauvais temps annoncé m'a fait filer direct vers Banja Luka où je serai logée au sec. Les orages mettent plus longtemps que prévu à éclater mais les heures de pluie qui suivent ne me font pas regretter ma décision. Je loge chez Bérengère, une française installée en Bosnie depuis une quinzaine d'années, qui accompagne entre autres boulots des tours à vélo en Bosnie pour la Fédé Française de cyclotourisme. Je la croise alors qu'elle s'en va justement pour dix jours et me laisse les clés de son logement où doit arriver demain un autre cyclo français en route pour Singapour. Je suis honnêtement déçue par Banja Luka, mais la ville est récente, reconstruite après un tremblement de terre qui l'avait mise par terre en 1969. Pas d'architecture, la mosquée, quelques églises, des bars, des restos, un grand marché couvert, des alignées de boutiques et des centres commerciaux. En haut sur la colline, à 5 km,est érigé le Spomenik, 24 x 13 m en calcaire blanc et sculpté de fresques représentant de diverses manières la lutte contre le fascisme. La pierre vient de l'île de Brac, par laquelle nous étions passés avec Michel en 2008 dans le sud de la Croatie. Jour de repos forcé, pluie continuelle. Mais Hugo est arrivé et la discussion va bon train.

 

Nous repartons ensemble le lendemain mais pour 10 kilomètres seulement car il prend direct vers Sarajevo tandis que je vais d'abord plus au sud vers Mostar. La route longe des gorges encaissées superbes, bordées de falaises à pics. Tunnels, ponts, la rivière méandre parfois avec exagération et cela donne un paysage très plaisant à parcourir à vélo. Je suis sur un axe principal mais les Bosniaques, comme les Croates, se comportent plutôt bien au volant avec les cyclistes. J'ai toutefois toujours mon écarteur de danger et l'aurai je pense, jusqu'au bout du voyage. En cours de journée je passe la frontière invisible sur le terrain entre la République serbe de Bosnie et la fédération de Bosnie et Herzégovine. Le lendemain je passe de Bosnie en Herzégovine. Oui, c'est assez compliqué et tenter de démêler cet écheveau nécessite une petite gymnastique cérébrale. Tout ça dans un territoire qui tient dans un mouchoir de poche. Le ciel est resté couvert, avec des éclaircies passagères, la température est restée fraîche et cela aussi était agréable. Ces deux journées jusqu'à Mostar sont très belles. Je suis attendue ici par Zoé, une française enseignante installée depuis 2 semaines seulement dans ce pays. Mostar n'est pas un lieu anodin dans l'histoire de l'Ex-Yougoslavie. On en a assez entendu parler. Il y a qu'ici les trois communautés serbes, Croates et Bosniaques se côtoient. Au départ, ce sont les Slovènes qui ont voulu leur indépendance et ont organisé un référundum, puis ont pris leur envol, alors les Croates et les Bosniaques ont voulu faire de même mais les Serbes n'ont pas laissé faire et ont envoyé l'armée. Ce fut la guerre. D'un côté du boulevard de Mostar les Musulmans bosniaques, de l'autre côté les Croates catholiques, et l'armée serbe qui tire dans le tas. J'ai pris une visite de Mostar, le guide nous montre des photos avant et après. C'est triste. Les murs des maisons sont criblés, c'est encore très visible par endroits et certains bâtiments n'ont pas encore été restaurés, des banques, centres commerciaux, grands hôtels. Cependant, le mot Bank a souvent remplacé l'étoile aux frontons rénovés. La capitalisme a poussé dehors le socialisme (ici, ils ne parlent pas de communisme), comme souvent et partout, les financiers mènent le monde au détriment du peuple.

 

Et le fameux pont, vieux de 400 ans, avec à l'époque où il fut construit la plus grande arche de pierre au monde, 41 mètres. Bien évidemment, un pont aussi vieux a toute une histoire, lieu de passage pour les marchands du sud vers le nord et vice versa, il était à péage, gardé le jour et fermé la nuit. Pour cette raison stratégique, il fut le seul pont de la ville pendant 400 ans, il y en a aujourd'hui 4, dont le pont Tito, le premier qui a sauté pendant la guerre, en 1992, et le premier reconstruit par la suite. Le vieux pont a été détruit en 1993, a été reconstruit en 2004, et réouvert en 2005. La Neretva et ses eaux turquoises passent dessous à grande vitesse. Aujourd'hui à Mostar la ségrégation est plus marquée qu'avant la guerre, il y a beaucoup moins de mariages mixtes par exemple. La vieille ville est musulmane. Je suis aussi allée voir le mémorial de la seconde guerre mondiale, un grand complexe sur la pente d'une colline, pas très entretenu, pas évoqué par les tours organisés et pourtant sujet brûlant aussi pour les habitants des différentes communautés. Voilà, comme en Asie centrale en vallée de Ferghana, on peut être ici Serbe citoyen croate, ou Bosniaque citoyen croate, et avec un peu de chance Bosniaque citoyen bosnian...

 

Comme à chaque fois, il faudrait rester plus longtemps et prendre le temps de lire ou de discuter plus. Les anciens ne savent toujours pas si Tito était un président ou un dictateur, mais ce qu'ils s'accordent à penser est que la situation était meilleure en ce temps là qu'aujourd'hui, en terme d'emploi, de logement, d'égalité... de beaucoup de choses. C'est déjà le discours que m'avait tenu Mariana, une jeune diplômée croate avec qui j'avais travaillé en accompagnement en Dalmatie durant l'été 2005.

 

Dans la ville, les décès de la veille sont affichés, on peut savoir au premier coup d'oeil de quel culte était la personne. Ce jour, deux musulmans, une catholique et une autre avec pour petit signe distinctif la rose du socialisme à l'endroit même où les autres affichent la croix ou le croissant vert... La non-religion en étendard jusqu'à la fin, au même titre que les autres affichent leur obédience. Beaucoup de graffs dans les décombres des bâtiments de la ville qui n'ont pas encore été restaurés ou vendus.

 

La météo avait annoncé des orages, aussi, je n'avais pas trop de scrupules à consacrer une journée à ce symbole fort de l'ex Yougoslavie, mais il n'a pas fait une goutte, c'eut été une magnifique journée pour avancer. Demain et toute la semaine qui vient par contre, je risque bien de me faire saucer trop souvent. J'aviserai au moment venu... N'ayant pas trouvé d'hôte pour l'instant à Sarajevo, je n'ai aucune obligation. Mon chemin pour aller dans la capitale du pays ne sera pas direct, une fois de plus...

 

 

Roumanie toujours.

 

D'ailleurs il n'y a que de la piste au programme le lendemain, et il pleut et je suis dans la montagne et ma pédale gauche bloque complètement et après un premier démontage sous la flotte ça recommence deux km plus loin. Je termine la montée de ce col à pied en poussant ma monture et fais une partie de la descente sur la piste boueuse sur une jambe. Je m'arrête aux premières maisons, c'est un château de chasse qui appartenait à la famille royale, les bâtiments sont superbes. Je n'ai pas le loisir de les prendre en photo car les gens n'y sont pas très sympathiques. Ils me laissent toutefois 5 minutes sous un avant-toit de toile pour regarder mieux ma pédale. Je repars et tombe sur le monastère du secteur. Et là, le padre m'ouvre son atelier ma foi plus que bien fourni, tracteur tondeuse, déneigeuse, tous les outils, huile, graisse et m'aide à démonter, regarde, tente en vain de démonter une pédale sur un vieux vélo qui ne sert plus pour que je puisse aller jusqu'à la ville suivante le lendemain. Essayez juste de m'imaginer en train de bricoler avec ce prêtre orthodoxe d'un mètre quatre vingt quinze en longue robe noire, avec sa barbe aussi longue que ses cheveux... après ma pédale de vélo ! Oui le lendemain parce qu'il me propose de rester dormir ici, et on m'offre une douche chaude, un lit dans une chambre où je peux brancher l'ordi sur les hauts-parleurs grâce à la petite prise jack qui traîne, yeh ! Musique, pas la même qu'à l'office dans la petite et très vieille église en bois, superbe. Blasphème, du Thiéfaine au monastère ! Et on me gave, liqueur de cerise, sanglier, pommes de terre, riz et légumes entourés d'une feuille de choux cuits à la vapeur, salade tomates du jardin et concombres, et assortiment de pâtisseries, eau de vie... Je refuse le vin et la bière qu'on me propose. Le lendemain est jour de célébration au monastère qui fête son protecteur d'été, saint Constantin. Il y a du monde à l'office le soir, toutes les femmes ont un foulard et les hommes prennent le temps de décrotter leurs souliers avant d'entrer. Le padre tourne le dos aux fidèles, l'intérieur est en boiseries peintes, noircies par le temps. Le padre Arsène vit seul dans cet immense monastère très récent (20 ans) qui a été construit autour et afin de préserver cette église de 1646 classée à l'Unesco. Les chambres y sont très confortables, fourneau, table, une salle de bain pour deux chambres. Je n'ai fait que 52 km et en ai bien bavé mais c'est une bien belle journée tout de même.

 

Bien, évidemment le lendemain au bout d'un kilomètre tout est bloqué à nouveau, à noter que les conditions n'ont pas changé, crachin et boue. Je démonte, desserre complètement les écrous et repars. Pas bien réfléchi sur ce coup là. 500 m plus loin je suis de nouveau en train de bricoler, cette fois-ci j'abandonne les billes d'un côté dans l'herbe ainsi qu'un écrou, laisse le contre écrou, je n'aurai plus de problème jusqu'à...

 

Reghin, pas de magasin de vélo. L'affaire est classée, j'ai fait 40 km, je vais bien encore en faire 30. J'arrive à Targu Mures. Pouah la blague, 16 août, tout est fermé, jour férié. Ma chance inouïe fait que je trouve sans vraiment chercher longtemps un atelier de réparation vélos. Ils ne vendent pas de neuf mais par contre c'est un vrai atelier « haut de gamme ». D'abord ils ont toutes les pièces qu'il me faut en stock, parce que j'en profite pour changer la transmission qui est morte. Donc cassette, chaîne, pédales, contrôle des plaquettes frein, nettoyage complet. Mon vélo sort de cet atelier moins de deux heures plus tard comme neuf, la classe, voici une bonne chose de faite. J'ai sorti la carte bancaire, mais avec plaisir. Pendant que mon vélo était dans la salle d'opération, j'ai trouvé de quoi me loger à Sibiu, à 120 km, donc demain soir. J'avance encore un bon bout avant de poser mon bivouac dans une forêt de chênes. La nuit est mauvaise, je ne sais pas ce qui m'arrive mais je vomis, chose qui ne m'arrive à peu près qu'une fois tous les 10 ans. Le lendemain matin je semble aller bien mais une fois sur le vélo c'est une autre paire de manches et j'arrive à Sibiu après 75 km et 600 m positifs avec soulagement. L'après-midi je vais toutefois visiter le centre ville, joli, et me couche tôt.

 

C'est que la suite s'annonce ardue. Je pars en effet pour la Transfagarasan, la seconde de mes routes mythiques de ce pays, je dois monter à plus de 2000 m en 25 km en gros, en partant de bas. Bonne pente. J'aurais préféré avoir les intestins en bon état pour cette journée. Je pose un premier bivouac à la limite de la forêt versant nord, où je ne devrais pas trop craindre les ours, un dimanche soir, avec toujours des bulles dans les intestins. Ceci me permet de monter un lundi matin donc sans trafic et à la fraîche. Euh, ça, c'était dans mes rêves, parce que c'est tellement touristique que tant que c'est les vacances, il y a du monde, certes moins qu'un week-end. La pente est plutôt régulière, je découvre les fameux lacets à la sortie de la forêt, le beau temps est là, les conditions sont bonnes. À 12 heures je suis en haut, ai fait le tour du petit lac à pied et suis montée au belvédère. L'endroit est blindé, noir de monde, des gros porcs qui balancent tout dans les talus, qui laissent les moteurs tourner, je n'ai absolument pas envie de camper là, et puis il est si tôt... 84 km avec quelques remontées me séparent de mon prochain logeur, je le contacte, il pense que c'est faisable, alors j'y fonce. Il m'annonce alors qu'il a rendez-vous chez le garagiste à 17 heures, donc soit j'arrive avant soit ce sera 18 h 30. J'ai appuyé sur les pédales, tout en gérant mon effort et en m'arrêtant manger, j'ai croisé un ours, et à 17 heures pétantes mon doigt se posait sur la sonnette à Curtea de Arges. 111 km, 1720 de positif, belle journée. Le lendemain demande encore des efforts avec des parties en piste où je dois marcher à côté de ma monture que ce soit en montée ou en descente, grosse caillasse et sable, hum... j'adore. La seconde partie de la journée est un régal à tous niveaux et je suis le soir à Voineasa.

 

Le jour suivant est encore une journée très montagneuse, je démarre de 650 m, monte à 1580, redescends à 1350, et termine ma journée à 2050 m, au premier col de la Transalpina, troisième route mythique.Mon compteur en profite un joli 10 000 tout rond, pile poil au ssommet. Il n'est pas tard mais l'endroit est rêvé pour camper, donc le reste se fera le jour suivant. Je suis bien au delà de la limite sylvestre donc n'ai normalement rien à craindre des ours, et quel calme, pour une fois... En effet j'ai posé ma tente loin des groupes électrogènes des bouis-bouis vendeurs de souvenirs et petite restauration du col, espèce de bidonville improvisé pour la saison, mon regard porte loin, je n'entends pas les motos non plus. La nuit est bien fraîche à cette altitude et ça fait carrément du bien. Le lendemain, je démarre en tee shirt et en short, c'est dire ce qui m'attend comme température 1800 mètres plus bas, dans la plaine à Targu Jiu, que j'atteins après de bien belles montagnes russes qui achèvent mes jambes. Heureusement j'ai ensuite 40 km de plat pour me reposer, sous le cagnard tout de même. Le programme montagne n'est pas terminé, à partir de Baia de Arama, il faut remonter avant de plonger vers la station thermale de Baila Herculane après de jolies gorges très encaissées. Je me disais bien que ça puait dans le coin... c'est l'odeur du soufre des sources ! Au bord de la route, avachis dans des pliants, des veaux de mer exhibent leur bedaine tandis que les gosses piaillent dans la rivière avec leur bouée et que les parents boivent de la bière et bouffent de la merde avec leur bouée aussi. Intégrée. Je ne m'arrête pas, ces endroits me font de plus en plus fuir, je vais prendre mon pique nique sur un banc du quai de la gare, c'est le seul endroit où il y a des bancs à l'ombre et au calme.

 

De là je dois rejoindre Resita par la dernière route « trans » de Roumanie, la Transemenic. Mais pour aller au pied de ce haut col, je dois suivre pendant 55 km un axe européen. Il faut savoir qu'en Roumanie il n'y a pas d'autoroutes, donc les nationales absorbent le trafic comme elles peuvent. Sauf qu'elles ne sont pas très larges et complètement dépourvues d'accotement ou voie d'arrêt d'urgence. J'ai été obligée de la prendre 15,3 km cette route et j'ai vite bifurqué dès que j'ai pu. Je n'irai pas à Resita par la Transemenic, tant pis, c'est la vie, la vie justement. Rester sur cet axe où les poids lourds se succèdent dans les deux sens aurait pu me la faire perdre. Je ne perds peut-être pas grand chose au change car je suis sur une route tranquille dans une très belle campagne roumaine. Je traverse des minuscules patelins où les gens font signe, les fontaines et sources au bord de la route me permettent de boire autant que je veux l'eau fraîche tout droit sortie de la terre. Les foins sont sur les piquets de 5 mètres, tout est prêt pour affronter l'hiver. Je vois les gens dans les champs vaquer à leur occupation de petite culture, petit élevage. Tout est petit, quelques vaches, quelques arpents, juste de quoi vivre. Je croise des carrioles tirées toujours par de superbes chevaux, les chiens errent comme dans tout le pays. Et le soleil cogne. Avec cette succession d'étapes montagneuses et longues, mes jambes commencent à me demander du repos.

 

J'en prends une journée à Resita, ancienne importante cité minière au passé glorieux. Il paraîtrait que des bouts de Tour Eiffel sortent des usines métallurgiques d'ici. Je suis logée par Adrian et sa maman Lydia. Adorables les deux. Je suis bichonnée. Depuis la fenêtre du cinquième étage de la tour du plus pur style Ceaucescu, je vois le convoyeur en ruines qui enjambe la ville et la vallée sur ses hauts piliers. Convoyeur de minerai. Il fonctionnait jusqu'à 23 heures me dit Lydia. Le jour de repos est occupé à préparer la suite du voyage après être allés se baigner, à vélo, dans un lac très profond, une ancienne mine à ciel ouvert dont un jour les ouvriers ont percé la nappe phréatique, ce qui a inondé la mine, remplit le trou. Adrian et Lydia sont des encyclopédies vivantes et des gens passionnés d'histoire. Ils me racontent la révolution de 1989, quand en dix jours, du 15 au 25 décembre 1989, le pays est passé du calme à l'exécution de son chef. J'ai le détail jour par jour mais aussi celui des années précédentes, pendant lesquelles peu à peu le peuple est affamé parce que tous les biens produits sont exportés dans l'unique but de supprimer la dette. Ceaucescu a tenu son pari, en 1989 la Roumanie n'a plus un leu de dette extérieure mais la population crève de faim, et est à cran. Lydia me montre des bons de rationnement. Par personne et par mois : 5 œufs, un litre d'huile, un kilo de sucre, un kilo de farine, 150 gr de beurre. Par personne et par mois ! Pour le reste il faut faire la queue pendant des heures et encore ne pas être certains d'avoir quelque chose au bout. De temps en temps une personne mieux vêtue double la file, entre et ressort avec des cabas bien remplis... Adrian me raconte comment, étant alors gamin, il parvenait à passer deux fois en plaidant coupable d'avoir oublié son carton... Des fois ça marchait. Ils me racontent la peur engendrée par la milice, les disparitions de personnes soupçonnées d'avoir fait un pas de côté ou mal répondu, pfttt, évaporées. Les années noires, les années de misère et de terreur. Ils me racontent le début des événements à Timisoara quand un groupuscule veut protéger un prêtre à qui s'en prend le régime, l'explosion tout à coup de ce peuple qui tout entier descend dans les rues dans toutes les villes du pays en brandissant des slogans et revendications qui ont changé en 24 heures, la prise du palais présidentiel, la fuite de Ceaucescu, vite rattrapé, le retournement de vestes des seconds couteaux du parti, le procès fantoche du 24 faits par eux à leur chef qui bien sûr était au courant de tout, donc dangereux pour eux, et finalement son exécution le jour de Noël. Ce fut la dernière exécution du pays, la peine de mort fut abolie dans la foulée. Ils me racontent l'après révolution, les trois mois qui ont suivi, puis les Roumains qui achètent à bas prix les appartements qui appartenaient avant au parti. Je suis dans l'un de ces appartements, la cage d'escalier n'a pas changé, l'ascenseur non plus. On monte par l'escalier. Pendant un jour et demi, je suis bombardée d'informations et chacune de mes questions provoque l'explication de tout un pan d'histoire, soit de la ville soit du pays. Lydia était professeur de chimie, son mari était professeur d'histoire. Adrian est kiné entre deux postes à l'étranger, il parle au moins 6 ou 7 langues de manière plus que correcte, dont le français. C'est d'ailleurs dans ma propre langue que j'ai droit à toutes ces explications passionnées.

 

Et puis je remonte sur mon vélo et m'en vais à Timisoara, siège de cette révolution éclair, mais aussi ville classée à l'Unesco pour son centre historique. J'y arrive en début d'après midi après 100 km très vite expédiés et après avoir pris mes quartiers chez Valerain et Alexandra, je pars visiter le centre, à deux pas. L'après-midi n'y suffit pas, je carressais l'espoir de repartir dès le lendemain matin mais un autre warm shower qui m'avait répondu positivement aussi m'invite à prendre un verre, puis deux. L'heure tourne et je n'ai vu que les choses accessibles mais rien de ce qui se cache au fond des cours. Je me vois obligée de rester une journée de plus, comme prévu initialement...

 

Je vais quitter cette Roumanie qui ne m'a réservé que des bonnes surprises. À part la conduite quelque peu insensée de certains chauffeurs et les tas d'ordures partout le long des routes mais aussi dans les bois, partout..., rien que du bon dans ce pays qui suivant les endroits vit encore comme il y a cinquante ans ou au contraire fait preuve d'une grande modernité. Ce pays où se côtoient les centres commerciaux dernier cri et les ruines d'une industrie communiste. Ce pays où les gens racontent avec le sourire les années noires, viennent au contact, en français, ou en allemand. Ce pays aux influences moldaves, hongroises, allemandes et autres suivant la région. Ce pays qui possède de beaux paysages variés, un patrimoine architectural et culturel riche. Pays aux mille monastères. Ce pays où on peut camper partout. J'ai beaucoup aimé la Roumanie, y ai été très bien accueillie et m'y suis sentie très en sécurité (même sur la route avec mon écarteur de danger improvisé). Il n'y a plus qu'à espérer que ce sera de même dans l'ex Yougoslavie où je me dirige maintenant...