Roumanie. 12 ème pays de ce petit tour d'Europe.

 

J'ai retrouvé l'alphabet latin (c'était déjà le cas en Moldavie) et cette langue roumaine me semble avoir pas mal de similitudes avec la mienne.Mêmes racines latines. Merci se dit merci, bonjour se dit « Bona », rien de très compliqué. S'il vous plaît se dit « Teroq ». Excusez l'orthographe, pour moi tout n'est que phonétique. Bien, alors pour commencer il a fallu que je m'équipe d'un écarteur de danger parce que je trouvais que certains chauffards passaient bien assez près. Le petite coup de klaxon qu'ils donnent avant de doubler a l'air de leur donner le droit de me foutre au talus ou de passer à cinquante centimètres comme des bombes. Mais je ne peux rien faire de plus, je suis à ma place. Alors moi aussi j'ai une technique : quand je vois une auto arriver dans le rétro, je me mets à un mètre du bord, et me rabats au dernier moment, ce qui a normalement pour effet de les faire se méfier, s'écarter, ralentir, voire les deux ! J'ai ramassé sur le bord de la chaussée une de ces balises blanches en plastique avec le réflecteur rouge au bout, qui signale le bord de la route notamment la nuit et l'ai mise en travers sur mon sac à dos à l'arrière, qui dépasse amplement. C'est à priori très efficace.

 

Bien, de Galati où j'ai traversé le Danube sur un bac, me voici partie dans le delta, enfin... en limite du delta. Celui-ci est une réserve de biosphère. Le Danube se divise en trois bras principaux. Celui du nord forme frontière avec l'Ukraine un moment, et entre celui du nord et celui du sud, aucune route, aucun village, que de la nature : la réserve de biosphère où pullulent notamment les oiseaux. C'est une immense zone humide de marécages, de forêts, de roselières, de marais que ce triangle assez énorme. J'ai hésité à prendre une excursion de quelques heures, et puis on m'a expliqué que les bateaux de touristes allaient sur un des bras puis revenaient. De chaque côté il y a de la végétation... Bref, pour voir quelque chose d'intéressant, il faut mettre quelques centaines d'euros et y rester plus de trois heures. Par exemple sillonner le delta en kayak sur 5 jours pour ne pas faire de bruit, vraiment profiter (des moustiques aussi) de la nature et voir les oiseaux sans leur envoyer les gaz d'échappement des moteurs diesel et les décibels qui vont avec. Ou en pédalant sur certaines digues et prendre des tronçons de bateau entre. Je suis allée jusqu'au plus loin possible avec mon vélo, et j'ai atterri dans un village bien touristique. Partout des pancartes vantant les mérites, bien sûr des « resort », centres de vacances pour clients aisés, et des excursions sur le fleuve. Juste à côté de ça, souvent à peine 100 mètres, en sortant du macadam, il y a les décharges sauvages de ces mêmes établissements qui font leur fric sur la réserve de biosphère. Murighiol, dernier village accessible par la route, lieu de villégiature, campings-cars venant de toute l'Europe, du monde aux terrasses... j'ai fui, je ne voulais pas ça en venant ici. J'ai passé mon chemin, continué ma route. Qu'ai-je vu du delta ? Pas grand chose. Par endroits, quand la route prenait de la hauteur, je n'en ai même pas vu la largeur tant c'est grand. Aux abords du delta, en dehors de la réserve, j'ai vu des lacs par dizaines. Un tour dans le delta ne vaut qu'en étant bien accompagné, et avec de bonnes notions d'ornithologie. À mon avis. La région entre le delta et Constanta est belle. Des lacs je l'ai dit, des lagunes, des oiseaux . La zone est relativement peu peuplée, et trop peu boisée à mon goût. J'ai fait un soir plus de 20 kilomètres sans apercevoir l'ombre d'un bosquet, me suis finalement contentée de l'abri des regards et du vent. J'y suis restée deux nuits, regardant le lendemain les éclairs zébrer le ciel, les bourrasques plus ou moins violentes secouer ma tente et les trombes d'eau la marteler de manière assourdissante. Bon test pour ma nouvelle tente qui n'avait encore guère pris l'eau. À quelques dizaines de mètres il y a une plantation de jeunes fruitiers et des canons à air comprimé qui font une détonation toutes les trente secondes pour, je suppose, éloigner les oiseaux... La nuit ça s'arrête, ouf.

 

Constanta, ville touristique sur la Mer Noire , gros port industriel aussi. Donc je suis entrée par le nord, c'est là que sont les terminaux pétroliers et autres réjouissances dont mes yeux raffolent. Ensuite il y a les complexes hôteliers qui bouchent la vue sur la plage bondée et la mer... bleue. Au bout de tout ça, la ville, et le centre historique qui forme une espèce de péninsule assez jolie, avec un peu d'architecture, des rues piétonnes en pente qui descendent jusqu'à la mer où une promenade et des parcs permettent de flâner. J'y ai pique-niqué, vers 15 heures, tout près du casino déglingué, délabré, qui est sur toutes les cartes postales. Puis je suis sortie de la ville, ai rincé mon maillot au lavabo d'une station-service avant de le renfiler pour qu'il sèche sur la bête et suis allée mettre ma tente dans le premier petit bois tranquille. Il y a certains petits bois bien occupés en journée, avec des dames qui attendent en petite tenue au bord de la route.

 

Le lendemain, quelle n'est pas ma surprise de croiser au moins sept cyclos, dont deux couples de Français. On me donne l'explication : je suis sur l'Eurovélo 6, l'autoroute des cyclos par excellence. Ben ça donne pas envie. Le premier couple était bien sympa, le gars du second couple de Français m'a abordé directement en me demandant « Ah toi tu la fais dans l'autre sens ? », « euh, bonjour, je fais quoi ?, Ah ! Euh, ben non en fait ». Je lui aurais bien dis que son eurovélo 6 j'en n'ai rien à battre, que les itinéraires balisés, les petits campings proprets et tout, c'est pas pour moi, mais j'avais pas envie de rentrer dans ce que je sentais tourner au débat. Je quitterai l'Eurovélo 6 très vite. Je n'ai aucune prétention mais je crois que je ne me reconnais pas en tant que vacancière à vélo, hébergement tous les soirs, resto etc... Je ne fais pas partie de cette masse de consommateurs, à vélo ou non. Je ne critique rien, chacun fait comme il l'entend mais je ne me sens pas à ma place quand je discute avec ces gens, je me sens comment dire... en décalage, forcément. Toujours est-il qu'au terme de cette petite étape, je débarque vers 13 heures chez Georges, agriculteur bio très engagé aussi en politique, qui pratique entres autres Couch Surfing, Warm Shower, Woofing et autres. Résultat : il y a pas mal de monde autour de la table quand le monstrueux plat de polenta arrive sur la table avec une salade de tomates qui poussent à 10 mètres, concombres, yaourt maison, pain maison, limonade maison, miel. Que de l'excellent. J'ai mangé la plus grosse tomate que j'aie vu de ma vie, je pense qu'elle faisait à elle seule pas loin d' 1,5 kg. Quel délice ! Je n'irai toutefois pas jusqu'à dire que je n'en ai fait qu'une bouchée ! Il y a donc des cyclos, des woofers, des expat qui tâtent de la Roumanie avant de rejoindre leur poste à Bucarest, une belle bande. Le but est de donner un coup de main au jardin, à la cuisine ou aux cochons en échange du gîte et du couvert. Et le couvert est pas dégueu.

 

Le jour suivant après enfin du terrain vallonné et un peu de forêt par endroits, je viens frôler la frontière bulgare (4 mètres) mais monte direct sur le bac qui me fait traverser une nouvelle fois le Danube. De l'autre côté, c'est toujours des champs de tournesols, de maïs et de la terre labourée. J'en ai un peu ma claque des tournesols, ça fait des semaines que ça dure, depuis l'Ukraine. Et puis il y a des petits monastères actifs encore tous les dix kilomètres. Je file sur Bucarest, la capitale, où je suis attendue le 7 août. Je pose une nouvelle fois ma tente dans un sous-bois et le même spectacle s'offre à mes yeux ; des monceaux de détritus plastiques. Dans les villages que je traverse, les gens répondent à mon salut, les commerçants (et les autres) sont ma foi forts sympathiques, dommage qu'ils soient aussi débiles dès qu'ils ont un volant entre les mains ! Gloire et puissance, virilité que sais-je, frétillement dans les parties, vas savoir ! Cependant avec mon poteau en guise d'écarteur de dangers, je ne me fais pas trop peur.

 

Bucarest. Un jour et demi de visite sous une chaleur à tomber. C'est une belle ville, avec des bâtiments imposants, des églises partout et des statues encore plus. C'est très aéré, il a de vrais jolis et grands parcs, de beaux espaces de nature et de fraîcheur. Le Parlement est une bâtisse énorme, le centre historique est envahi par les boutiques et restos à touristes mais assez agréable. Des musées, des galerie d'art, un Arc de Triomphe, la statue du Général de Gaulle etc... Je suis accueillie par George et Ana pour qui je suis la première cyclo, pas très loin du centre et au calme. Ils sont jeunes, sportifs et très sympathiques. Je décline l'invitation le premier soir à un concert, j'ai besoin de me reposer, cette chaleur me met un peu en bas. Le second soir, ils m'offrent le resto. Ils connaissent toutes les routes et les chemins du pays, de manière assez incroyable pour leur jeunesse. Ils bougent beaucoup. Lui est ingénieur en nouvelles technologies, elle est architecte à son compte. George me donne de bons conseils pour la suite et mon itinéraire évolue donc encore, le nombre de kilomètres augmente et la déniv positive explose. Du beau à venir.

 

Une petite journée après Bucarest et me voici déjà dans l'aire de répartition des ours. Il y en a, paraît-il, 6000 dans les Carpates roumaines. Caucescu avait fait installer des élevages, pour faire des lâchers et se réservait alors la chasse privée (lui et ses amis) des plantigrades. Maintenant protégés, leur nombre a explosé. Ils ne sont à priori pas très dangereux, très habitués à l'homme mais je prends dès le premier soir l'habitude de cuisiner à cinquante mètres de ma tente et de suspendre mon sac de nourriture dans un arbre à distance également. Retrouver du vrai relief et des paysages montagneux me fait le plus grand bien. Des vraies forêts, des vrais cols, des vraies montagnes... Mes jambes tournent super bien, et je sens tout juste passer le premier col qui me permet de basculer vers Brasov. En route, je fais le détour pour voir le château de Peles, magnifique. Brasov est une jolie bourgade à la limite de la Transylvanie, le centre historique ne manque pas de charme, sur une colline de la ville se dresse une citadelle et des cabines permettent de monter sur la montagne qui surplombe la ville. Je flâne dans la vieille ville un moment avant de reprendre la route vers Bran. C'est un village, très réputé, très touristique, Disneyland, avec des hectomètres d'étalages remplis de babioles dont personne n'a besoin mais qui se vendent. À Bran, il y a, d'après la légende, le château de Dracula. Donc j'ai vu le château du comte, malheureusement avec une lumière dégueulasse donc vous n'aurez pas de belle photo de ce beau château médiéval. Je prends le risque, le soir même, de planter mon bivouac à quelques kilomètres seulement de la demeure du vampire.

 

En Roumanie, les Carpates forment comme une couronne de montagnes seulement ouverte au nord-ouest. La Transylvanie est la région qui se trouve à l'intérieur de cette couronne. Je croyais que ça allait être plat, mais il n'en est rien. Les bosses sont moins hautes, c'est tout, mais il y en a plus. Je peux enfin m'échapper des grands axes et me retrouve même à traverser des villages reliés aux autres par de la piste, villages où je vois des gens en tenue traditionnelle (c'est dimanche, peut-être en est-ce la raison), où les familles se déplacent en charrette tirées par de superbes chevaux, avec le poulain qui suit en trottinant, et où devant chaque maison la pompe permet d'avoir de l'eau potable. Les paysages sont superbes, verts, pâtures et forêts. Je peine tant à trouver un bivouac que je me retrouve à Sighisoara après 127 km. Je téléphone au WS qui habite ici, qui est en vacances à 200 km de là et pour une semaine encore mais qui m'explique comment sauter par dessus le portail, trouver la clé et m'installer. Si ça c'est pas beau... Du coup, bonne vraie douche, petite lessive à la main, recharge de mes appareils.

 

Sighisoara est un gros village ou une toute petite ville, dont tout le centre est classé au patrimoine mondial de l'Unesco. On y trouve des remparts, des tours de guets, des portes, une monumentale tour de l'horloge, des églises, une place superbe, des ruelles aux pavés inégaux dans des rues en pente, des maisons colorées, un escalier couvert, j'en passe et des meilleures. J'ai eu la bonne idée (ou intuition) d'y aller tranquille à pied et heureusement. Le vélo n'est pas adapté à ce genre de terrain... Je pars en début d'après-midi sous une chaleur accablante. Cinquante km plus loin, je tombe sur deux Suisses qui font 200 km par jour, je pédale 12 bornes avec eux puis m'arrête car c'est dans ce village que je suis attendue par une famille adorable. Je suis en plein cœur de cette minorité hongroise qui peuple le centre de la Roumanie. Le père de famille est ébéniste, la chambre que l'on me met à dispo est meublée dans la pure tradition et les portails des maisons sont imposants, en bois sculpté, superbes. Et dire que sans ce WS qui m'accueille au pied levé à cause de ma peur des ours je serais passée sans rien savoir ni voir de tout ça ! Les bourgades traversées sont toutes jolies, c'est gai. J'avance bien, j'apprends et je rallonge sans arrêt l'itinéraire prévu au fil de mes rencontres avec les gens et leurs bons conseils..

 

Le lendemain est encore un enchantement, je passe un premier col, descends vers Gheorgheni, passe un second col et descends dans les gorges du Bicaz, spectaculaires. Des falaises très hautes et surplombantes encadrent la route étroite et sinueuse. Le lac Rosu est si noir de monde que je n'y pose même pas pied à terre. C'est très touristique, mais on sait pourquoi. C'est une des quatre routes mythiques de ce pays. Je dors à Piatra Neamt chez un voyageur. Ensuite sur ma route il y a le monastère de Neamt, coloré, important, classé par l'Unesco, la partie moldave de la Roumanie (la Bucovine) en regorge. Il fallait tout de même que j'en voie quelques uns. Au terme de cette étape longue (133 km) et montagneuse (1310 m de positif), je vais dormir dans la famille d'Alex, des agriculteurs. 12 vaches, ils traient à la main et fabriquent du fromage qu'ils vendent par là autour. Ils ont un jardin potager, des poules, du maïs et sont quasi autonomes en nourriture. Alex a 21 ans, il a deux frères, jumeaux de 6 ans. Pour ici c'est déjà une ferme respectable. Ce n'est pas l'opulence et les menus doivent souvent se répéter mais ils ont de quoi vivre, une auto, bref, des vies simples et saines, des vies de gros labeur tout de même, sans jamais un jour de repos. On me sert une grosse boule de polenta avec du fromage frais à l'intérieur, une salade de concombres avec oignons et ciboulette. C'est un bon moment que je passe dans cette famille. Alex est venu en VTT m'accueillir à 10 km, au début de la piste que je poursuis le lendemain sans avoir encore ce qui m'attendait comme galère... Prochain épisode !

 

Bon, le texte n'est pas au bon endroit à côté des images correspondantes, parce que je n'ai pas de photo du delta et ce n'est pas pour ça qu'il ne faut pas en parler, et puis dans la galerie il y a tout comme d'habitude et avec les commentaires. Voilà !

De l'Ukraine à la Roumanie en passant par la Transnitrie et la Moldavie.

 

D'odessa, j'ai cherché à longer la côte jusqu'à l'embouchure du Dniestr. Depuis un moment je parle du Dniestr et du Dniepr, ce n'est pas une approximation dans l'orthographe mais bien deux fleuves différents. Le premier coupe l'Ukraine suivant un axe nord-sud, le second descend aussi mais il rentre ensuite en Moldavie, forme frontière entre la Moldavie et la Transnitrie puis est de nouveau ukrainien avant de se jeter dans la mer Noire. En restant donc à l'Est du Dniestr, je rentre directement d'Ukraine en Transnitrie. Il n'y a pas si longtemps que j'ai entendu parler de ce territoire coincé entre Moldavie et Ukraine, ce territoire reconnu seulement par la Moldavie et la Russie, ce bout de terre tampon entre deux grands empires en quelques sortes : l'Europe et la Russie. C'est un non-pays, un pays fantoche. J'y suis entrée et ressortie le même jour, le traversant toutefois dans toute sa largeur et même plus. J'avais pourtant obtenu trois jours au lieu des 8 heures habituelles de la part du douanier en lui disant juste que je dormirais une nuit à Tiraspol. Il m'a demandé le nom de mon hôtel, j'ai répondu que j'irais au camping Red Star (l'étoile rouge ) mais évidemment je ne le ferai pas !

 

Je n'ai pas vu bien de la différence avec l'Ukraine et pour cause, la véritable frontière, celle qui n'est pas physique, se situe entre la Moldavie et la Transnitrie. La Moldavie est résolument tournée vers l'Europe, elle est consumériste, les gens veulent gagner de l'argent. C'est d'ailleurs pour cette raison que la population est en déclin, ils vont tous bosser ailleurs et finissent par s'installer. Beaucoup de Moldaves ont saisi l'opportunité de pouvoir se faire faire un passeport roumain (la Moldavie a été roumaine à un moment de l'histoire), ce qui les fait citoyens européens et leur facilite la vie. La Transnitrie est sous contrôle russe. Je m'attendais à voir des bidasses mais il n'en est rien, tout est invisible mais c'est tout de même Poutine qui tire les ficelles dans ce grand spectacle de Guignol. J'ai traversé un non-pays... C'est fun non ? Je me suis rendue à la capitale : Tiraspol. Même pas de quoi prendre une seule photo, rien, petite bourgade provinciale d'ex URSS. Mais tout de même la Transnitrie a son gouvernement, son armée, sa monnaie : le rouble de Transnitrie, et ses pièces sont en matériaux composites, pas en métal. On peut être citoyen de Transnitrie mais ils ont dans les faits tous un passeport moldave, sinon roumain, sinon russe. La foire à guignol vous dis-je, mais le jour où il y aura une étincelle dans ce petit théâtre, il se pourrait que les répercutions se fassent sentir très loin...

 

J'ai volontairement laissé de côté le grand axe qui m'aurait emmenée dans la capitale sans traverser un seul village mais je n'ai rien vu de spécial dans ces villages. Les maisons et propriétés sont séparées de la rue par une barrière métallique en général, peinte en couleur vive et je ne vois rien de ce qui se cache derrière. Un buste de Lénine devant le bâtiment gris de l'administration communale à chaque fois. C'est tout. Alors pourquoi les touristes qui viennent en Moldavie font-ils une excursion d'une journée en Transnitrie ? Pour le fun justement, celui de visiter un pays qui n'existe pas. On me dit qu'en Transnitrie les règles sont strictes, la police assez bien représentée et que les policiers ont bien assez de pouvoir : les puissants ! L'électricité qui vient de de chez le grand frère ressort deux fois plus cher, les Moldaves trinquent. Idem pour le gaz. Il faudrait fouiller un peu.

 

J'ai vu la forteresse de Tighina qui domine le Dniestr et ai dormi dans une petite forêt juste après être entrée en Moldavie. Et puis j'ai filé à Chisinau où je suis logée par Radu. Ancien alcoolique, ancien drogué, possesseur de plusieurs « masters », Radu trouve maintenant son compte dans la méditation. Il est vegan et engagé actif dans plusieurs associations assez novatrices pour la Moldavie, dans l'éducation à l'environnement. Et comme beaucoup, il rêve de partir ailleurs, au Pérou par exemple, et de s'y installer, loin de l'industrialisation, du bruit et de la consommation. La population moldave est en déclin constant, et c'est peut-être pour ça que les villages que je traverse me donnent l'impression d'être morts. Je suis montée jusqu'au nord, à Soroca, voire la forteresse encore. Mais en fait ces jalons sur ma route ne sont qu'un prétexte pour bâtir un itinéraire qui me fasse sillonner le pays en tentant d'en ressentir l'esprit, de voir et d'entendre. Hors les premiers jours je me suis ennuyée. Des champs de tournesols à perte de vue sur un terrain bien assez vallonné et sous une chaleur écrasante. Des grands axes routiers, vides, desquels j'ai du mal à sortir. C'est ça ou les pistes poussiéreuses. Des bivouacs pas toujours simples à trouver par manque de forêt. C'est qu'il me faut impérativement de l'ombre le soir et le matin et si possible un endroit qui n'a pas pris le soleil de la journée, d'où nécessité du couvert forestier. Il faut que je parvienne à Ungheni pour enfin trouver un peu d'attrait. Dans cette ville, j'arrive à me faufiler sur des chemins dans la broussaille pour aller voir le pont Eiffel, ferroviaire seulement et qui enjambe la rivière qui forme frontière avec la Roumanie. Il est fermé, on ne peut le voir, il est gardé par des gens en arme qui ne veulent rien savoir, j'ai bien fait d'aller le voir d'en bas. Et puis j'ai longé cette frontière tout le long, avec des dizaines de kilomètres de piste caillouteuse/sableuse/poussiéreuse où ils roulent comme des tarés. J'ai poussé à pied dans les côtes et me suis cramponnée sur les freins dans les descentes. Heureusement les très nombreux puits me permettent de régulièrement rincer mon tee shirt et de me ravitailler en eau bien fraîche. Dans chaque village je trouve une épicerie et je croise les gens sur des charrettes tirées par des chevaux. Ils ont le sourire et ont de bonnes têtes. Les paysages sont moins monotones, les marchés plutôt sympathiques, comme les gens depuis le début.

 

Et puis je suis arrivée à la frontière sans être assez à l'Est pour être en Gagaouzie, je sors de Moldavie, j'entre en Roumanie et il y a des Carrefour Market partout. Je fais encore un pas vers l'Ouest. À Galati, il me faut faire trois fois le tour de la ville pour trouver à changer quelques euros en Leu, la monnaie roumaine. Je suis logée par Gabriel et Florence et les discussions vont bon train, étalés comme on peut autour de la carte du pays dépliée sur le lit. Une lessive fait du bien, une vraie douche aussi bien que j'aie amélioré ma technique en bivouac. Et un bon poulet avec de la verdure n'est pas de refus. Le lendemain je traverse le Danube en bateau pour aller faire un tour dans son delta, début de mon itinéraire et de mes découvertes roumaines.

D'une Ukraine à l'autre.

 

J'ai hésité vraiment à aller visiter Tchernobyl et Prypiat, la ville de 50 000 habitants aujourd'hui fantôme et envahie par la végétation car évacuée suite aux funestes événements d'avril 1986. Et puis il faut s'inscrire quatre jours à l'avance sinon le prix double. Il faut en fait l'autorisation du gouvernement. Je n'ai pas envie de payer cher, ni envie d'attendre encore quatre jours bien que mes hôtes m'y encouragent. Afin que je ne reste pas sur ma faim, Alexander me met le documentaire de 5 heures à la télé, tout en anglais et je le visionne le lendemain, tranquillement installée dans le canapé, sans frais ni fatigue ni risque ! Ah ah, parce qu'elles sont sympas les agences : au début elles te mettent toutes qu'il n'y a absolument aucun risque patati patata et ensuite elles te disent qu'il ne faut pas partir avec n'importe laquelle parce que certaines ne prennent pas toutes les précautions nécessaires, et tu vois aussi qu'avant de sortir de la zone tu dois passer au détecteur, que la visite doit être faite en pantalon, manches longues et bonnes chaussures... Bon, le document visionné est historique, c'est une reconstitution minutieuse de la catastrophe, avec le côté humain, le côté technique, le côté politique. Je suis restée scotchée 5 heures devant l'écran sans décoller, j'ai appris énormément, plus que lors d'une visite, j'ai vu mieux que si j'y étais et après avoir visionné le doc, je n'avais plus du tout envie d'aller sur le site : trop triste. C'est une histoire incroyable que celle de la plus grosse catastrophe nucléaire civile. Et encore, si des hommes, sachant qu'ils n'avaient aucune chance de survivre, n'étaient pas intervenus pour « limiter » la catastrophe a ce qu'elle a été, c'est la moitié de la planète qui aurait subi les conséquences. Impressionnée aussi par le fait de savoir que la faute incombe à un homme, carriériste et autoritaire..., interpellée par les moyens mis en œuvre dans les jours, semaines et mois suivants pour éviter toute sur-catastrophe. Et choquée par l'apparence et la vitesse à laquelle sont apparues les plaies sur les personnes directement soumises aux radiations. Horrible.

 

Après tout ça je reprends la route, je ne suis pas au mieux de ma forme, cela fait deux jours que j'ai un mal de tête tenace et quand la route me secoue, j'ai un plomb qui se déplace dans mon crâne et vient en percuter les parois. Ça fait mal. Petite étape (73 km tout de même) avant que je ne me pose en surplomb au bord du Dniepr à 13 heures. Le fleuve est très large, plusieurs kilomètres et ici ce n'est rien encore. Il est majestueux, sauvage, forme des îlots et abrite des roselières, il méandre, il se sépare et se retrouve. Il est impressionnant et je suis bien contente d'avoir pris la décision de le longer un moment. Des oiseaux élégants aux ailes comme un concorde mais multicolores, virevoltent et nichent dans les falaises de terre sur lesquelles je suis perchée. La météo est très mitigée, il faisait 13 ce matin à Kiev, j'ai roulé en manches longues. Éclaircies dans un ciel majoritairement nuageux, quelques minuscules averses. La sieste fait du bien. Je longe le fleuve de plus ou moins loin (aussi près que je puisse) jusqu'à Svitlovodsk un peu avant Kremenchouk. J'ai de la belle route et de la route pourrie, des pavés, des trous, bref l'habituel panachage ukrainien. Quand ce sont des sections pavées, souvent, les autos ont tracé dans les champs une route parallèle en terre battue qui est un soulagement. Je me suis posée aussi une fois au bord du Dniepr là où il est quasi le plus large. Il forme en effet un réservoir de 30 km de large par 72 de long et parfois il y a de petites plages. Une petite mer intérieure. De mon bivouac, je ne vois pas l'autre bord. Ils appellent ça « La mer de Kremenchouk »! À part ça je continue à me goinfrer de tomates et de cerises cueillies au bord de la route. Et je vois maintenant des abricots, pareil, à portée de main ! Depuis Kiev, les gens parlent russe.

 

Mon passage à Svitlovodsk est un enchantement. Je suis attendue par Mikhail à l'entrée de la ville. C'est un WS qui est en Pologne mais qui m'a donné les contacts de ses amis... Mikhail vit avec sa femme Diana et leur fils Andrey dans une barre qui fleure bon l'ambiance post soviétique dans cette ville quelque peu décrépie. Il y avait des industries. Avant. Mais tout a périclité ces dernières années et du coup c'est un peu limite glauque. La ville est située à l'extrémité sud du grand lac, qui est artificiel. L'eau est verte, chargée en algues fines, fléau pour l'environnement, due à la photosynthèse, en été, de toute la matière organique contenue dans le fleuve avec l'ajout (pollution) de substances azotées. On ne peut pas s'y baigner, et c'est bien dommage. Après installation rapide, petite douche et repas, nous partons visiter la ville où ce qui était un parc est devenu une friche et où les bâtiments administratifs menacent ruine. Nous en faisons un sujet de plaisanterie. Ils me font goûter la boisson nationale, le Kvas, à base de pain et de levure, le tout fermenté, ma foi, ça se boit bien, et nous marchons jusqu'à l'écluse et la centrale hydroélectrique qui clôturent le lac. C'est Staline qui avait décidé de créer six réservoirs sur le cours du Dniepr, il entendait ainsi pouvoir arrêter un éventuel envahisseur en faisant sauter les digues et en inondant toute la terre. Celui de Kremenchouk atteint au plus profond 16 mètres seulement, plus profond que la mer d'Azov me dit-on. Le grand-père de Diana, que je rencontrerai dans la soirée, habitait un des villages qui a été englouti. Nous poursuivons la soirée chez les parents de Diana où nous attendent barbecue, tomates et concombres du jardin, vin maison, vodka maison, sirop maison, gâteau maison, melon du jardin, bref, un régal. Ils me bombardent de questions, Mikhail traduit et le grand-père de 89 ans mais très alerte pousse la chansonnette que tout le monde reprend. Il faut que je connaisse, disent-ils, les traditions ukrainiennes ! Le lendemain au moment de partir, Diana me tend un sac avec des tomates, concombres, un poivron et une verrine de confiture exquise de la part de sa maman...

 

J'ai donc quitté le Dniepr, j'ai quitté aussi même les axes moyens, il faut zoomer fort sur la carte pour visualiser les chemins qui seront les miens jusqu'à Mikolaiv dans le sud du pays. Je crains les pavés, j'en ai, mais j'ai aussi de la terre battue, ce qui me réjouit. Je me limite à 90 kilomètres journaliers histoire de tenter comme je peux, et en plus de la pommade, de cicatriser les plaies que j'ai au derrière. De grande haies séparent toujours les parcelles de culture de dizaines d'hectares. Les tournesols qui ravagent les sols, soja, maïs, blé. La terre n'a aucun répit, jamais. Je ne vois pas une seule parcelle qui se repose. Les seuls arbres sont ces haies de chênes souvent qui m'offrent tout ce dont j'ai besoin pour camper. J'y plante mon bivouac en plein milieu, à l'ombre le soir et le matin, au frais. J'ai énormément de chance avec les températures, les Ukrainiens se plaignent que ce n'est pas l'été, pour moi c'est juste idéal, 20 à 25 la journée, 15 la nuit, c'est bonheur. Il devrait faire beaucoup plus chaud, ce qui est pris est pris.

 

Avant d'arriver à Mykolaiv, ville de 500 000 habitants, j'ai un tronçon de route absolument incroyable, des baignoires d'un mètre de profond, sans exagérer. À vélo ça ne passe pas trop mal, ça ne secoue pas, c'est ludique, je vais beaucoup plus vite que les autos et les camions, je suis sur une nationale. Mykolaiv, ville fondée au bord du Doug Méridional par Potemkine, était une des plus industrielles de l'Ukraine. Trois entreprises y construisaient des navires, la plus grosse employait directement 16 000 personnes et en faisait vivre 50 000. Tout a périclité avec l'éclatement du bloc soviétique, et c'est donc une ville un peu glauque aujourd'hui. Elle fut momentanément occupée par les Turcs, puis interdite aux étrangers longtemps. Site stratégique. Dans un méandre du fleuve, elle fut comme Odessa, le siège de massacres sur la population juive pendant la seconde guerre mondiale. Les Juifs de Pologne avaient été cantonnés ici, les Russes leur avait donné un toit et un lopin de terre, quelques animaux. Plus tard, ceux de Mykoaiv étaient transférés à Odessa afin d 'être massacrés.

 

Je suis logée chez Andrey et Natasha, à 7 km du centre-ville. Andrey a un atelier de réparation vélos où j'installe ma bâche et mon matelas, c'est son hobby, mais il télé-travaille avec les Américains en horaires US, donc la nuit devant son écran. Je nettoie mon vélo à fond, démonte et vérifie toute la transmission, les freins, démonte et regraisse les pédales qui ont souffert, coupe la partie des cornes de mon guidon que je n'utilise pas à la disqueuse afin de récupérer les grips ergonomiques que je mets sur la partie que j'utilise. Mon vélo brille à nouveau et la chaîne n'a pris aucun allongement depuis que je l'ai changée il y a bientôt 3000 km. J'ai passé il y a deux jours les 7000 km. J'ai de longues discussions avec Andrey sur l'histoire de son pays, le temps soviétique, les kolkhozes, quand tout le monde avait un travail, un toit et à manger en abondance, et tout était si peu cher. Tout le monde déplore aujourd'hui cette incommensurable corruption qui ruine le pays, vole les habitants et qui laisse tomber en ruine les infrastructures. Je reste une journée entière à Mykolaiv, Andrey me fait visiter à vélo les friches industrielles abandonnées et les parties portuaires délabrées. 35 km à tourner dans cette grande ville pour ne voir que des trous dans les murs, dans le macadam, des trottoirs éventrés, un tramway de seconde main récupéré en Slovaquie, de la poussière en été, de la boue en hiver, rien.

 

Je dois revenir un peu sur l'histoire de ce territoire. L'Ukraine actuelle était pour moitié territoire polonais et pour autre moitié territoire russe. C'est pour cette simple raison qu'avant Kiev j'entendais parler ukrainien, langue qui s'apparente au polonais et que depuis Kiev les gens parlent russe. Puis il y a eu des « arrangements » entre Russes et Polonais et c'est devenu une république soviétique. L'Ukraine en tant que telle n'existe que depuis la fin de l'Union Soviétique. Dans la partie russe, il y avait la Crimée et le Dombass, territoires en guerre. C'est pour cette raison également que je ne vois cette architecture communiste reconnaissable entre mille que depuis Kiev. Avant, j'étais en Pologne en quelque sorte. D'une Ukraine à l'autre... Ici, les marchés à même la rue où la personne qui a la chance de posséder trois vaches vient vendre le lait dans des bouteilles Coca Cola en plastique de deux litres pour subvenir à ses besoins. Andrey m'explique que dans les années noires, les années 90, il n'y avait pas de magasins, il n'y avait plus rien. Encore aujourd'hui, les gens vivent comme ils peuvent. Je retrouve les conduites de gaz qui longent les rues ou les traversent accrochées à un support dont on se demande qui tient l'autre et se déplacer que ce soit à vélo, en auto ou à pied demande une vigilance accrue, les pièges sont partout. Les plus gros bateaux du yacht club sont comme ceux des pécheurs du lac des Rousses. La zone au bord du port de plaisance où se regardent deux rafiots minables, où viennent se promener les familles, prendre un verre ou se faire un resto est désuète pour ne pas dire ridicule. De toute façon, les gens n'ont ici guère de temps à consacrer aux loisirs.

 

Je pars le lendemain pour une ville encore plus grande : Odessa, tristement célèbre pour ses massacres de Juifs, mais aussi pour le cuirassé Potemkine (du nom de celui qui est aussi le fondateur de Mikolaiv). Le macadam est correct mais le trafic est lourd, je m'échappe dès que je peux et file tout droit vers la Mer Noire. Avant de l'atteindre, je vois un salar de plusieurs kilomètres carrés, c'est un bras de mer « asséché », tout blanc étincelant. Puis très vite me voici sur une plage bondée et surchauffée. Je n'y suis pas restée deux minutes, ni une. J'ai fait demi-tour, je veux trouver un endroit tranquille pour poser mon bivouac. J'aime voir la mer mais n'aime pas les plages, même désertes, ni les foules. Je préfère les côtes rocheuses et déchiquetées, je préfère voir la mer d'en haut. Discrétion, calme, ombre matin et soir, vue sur la mer, terrain plat, pas de moustiques sont mes exigences, rien que ça. Et je trouve et c'est bonnard, je domine la mer d'une centaine de mètres, je suis au bord de la falaise, il y a des arbres et depuis ma tente je vois les super tankers qui glissent. Je suis au point le plus septentrional de cette mer, sur l'autre rive, au sud, se trouve la Turquie. Des bungalows abandonnés et ouverts à tous vents sont à moitié dans le vide. La falaise s'est érodée avec les années et de grosses fissures dans la terre indiquent que certaines parties ne demandent qu'à tomber. Je ne vois personne de la soirée, un vrai bel emplacement de bivouac. De jour je ne voyais pas grand chose mais de nuit, toute la mer s'est illuminée partout, c'est fou le nombre d'installations et de bateaux qui stationnant dans les parages.

 

Cela fait plusieurs jours que la température monte gentiment et cette fois ci, il fait chaud, alors j'ai un peu moins de ressort. Je fais mon possible pour éviter le grand axe, je fais des détours. A l'entrée d'Odessa, je passe par le chemin qui longe les plages bondées. Bondées. Je ne me baigne pas, il y a trop de monde, il fait trop chaud, je ne me sens pas à ma place. Je passe donc mon chemin et vais au centre d'Odessa, trouve facilement les fameux escaliers qui permettent de descendre directement du centre-ville au port. Le théâtre est probablement le monument le plus imposant de la ville, quelques statues, beaucoup de parcs et d'espaces verts. Le tout domine le port industriel où les grues s'agitent. Je traîne un moment puis me rends chez mon hôte, Ruslan, grand voyageur, à 8 km du centre. Odessa est un centre névralgique, c'est la troisième plus grande ville d'Ukraine.

 

Faut-il aller à Tchernobyl ?

 

12 km que je suis en Ukraine et hop, un jour de repos. Est ce bien raisonnable ? Il faut dire que mes jours ne sont pas trop comptés, j'ai droit à 90 dans ce pays. Je repars fraîche et avec les idées claires pour la suite. Toute ma garde robe est propre, bref tout est en ordre pour continuer. Me voici donc partie le cœur léger sur ces routes défoncées où je me tape le cul sur la selle, où il faut faire attention en permanence, mais où les voitures sont rares. Je me régale sauf quand ça secoue vraiment de trop. Ca monte et ça descend, je passe des cols sans vraiment les sentir, les jambes tournent bien, la température est idéale, les paysages variés et très beaux. De la vraie campagne. Des champs avec des fleurs, des forêts, des épiceries aussi minuscules que les villages où tout le monde est dehors, des petits tracteurs et surtout beaucoup de charrettes tirées par des chevaux et des tas de foin faits à la main. Des collines vertes et arrondies, des stations thermales où tout à coup se dresse un hôtel de luxe pour les curistes, des sources au bord de la route ou des puits où les gens viennent remplir leurs bonbonnes, des petites stations de ski en altitude... Un régal. Je plante mon bivouac dans une pâture avec vue. Autour de moi il y a du thym serpolet, du trèfle, du lotier corniculé et dans la soirée viendront deux bergères avec huit vaches, histoire de les faire brouter une heure. Si le terrain était quasi partout privé en Slovaquie, je me prends à imaginer qu'ici il appartient peut-être encore à l'état... Peut-être. La bergère me baragouine je ne sais quoi pendant une demie heure, je ne comprends rien sauf qu'elle me trouve bien là et bien courageuse d'aller à Kiev à vélo toute seule !

 

Le lendemain un choix s'offre à moi : piste au plus court ou route mais avec quasi 40 km de plus. J'ai pris la seconde option qui n'était probablement pas la bonne car le macadam était si défoncé que j'ai du parfois mettre pied à terre. J'eus préféré de la piste, mais on me l'annonçait caillouteuse. Bref. Me voici à longer la frontière roumaine le long de la rivière Tysa sur quelques dizaines de kilomètres absolument infects tant ça secoue. L'employé d'une station-service me propose de camper derrière et de prendre une douche, mais je vais plus loin et m'écarte de la route. Le lendemain matin, le 30 juin, au km 2, tout mon chargement arrière tombe dans un trou du macadam. Plus de peur que de mal, ce sont juste deux tiges du porte bagages qui sont sorties de leur logement. Le routier qui se trouve là sort promptement sa caisse à outils et me trouve la clé Torx adéquate pour refixer le tout. Rien de perdu, rien de cassé, rien de tordu, ouf ! J'ai des sections de belle route tout de même, notamment aux abords de stations thermales ou de ski, bref, dans les endroits bondés de touristes. Peu avant mon bivouac ce jour là, je fais le plein d'eau a une source marquée sur mapsme mais en ouvrant le robinet pour prendre ma douche une fois un endroit de bivouac trouvé après bien assez de difficultés, je me rends compte qu'elle est soufrée... Super pour la cuisson des pâtes ! Je ne prends quasi pas de photos, juste pour alimenter ce site, mon smartphone ne me permet pas de zoomer et une image sur deux est à effacer. J'en ai pris mon parti, ce voyage n'aura pas d'image, je photographie avec mes yeux les scènes d'antan que je vois en abondance chaque jour. Mais d'antan, ici, c'est aujourd'hui. Dimanche, sortie de l'office, j'ai l'impression d'avoir fait un bond en arrière vers un temps que je n'ai même pas connu. La tenue stricte des femmes, petits talons, robe bien droite avec une ceinture, et fichu sur la tête. Certains hommes ont des tuniques brodées superbes. Les églises (orthodoxes) ont des bulbes tous plus reluisants les unes que les autres. J'en vois des bleues, des vertes, des dorées, des entièrement en bois. Que cette région est belle ! Pas de grisaille post soviétique pour le moment.

 

Après quatre jours à sillonner les Carpates ukrainiennes, je débarque à Sniatyn où les deux seuls WS m'ont acceptée les deux. Je me rends compte qu'ils sont cousins et Mikhail me dit que je serai beaucoup mieux installée chez Sergyi. En effet, après les kilomètres de trous et de goudron fondu, j'arrive dans une maison spacieuse chez une famille absolument adorable. Ils s'apprêtaient à partir au lac voisin, j'ai juste le temps de prendre une douche et une collation que nous voici repartis. Du coup, je reste un jour de plus car je n'ai rien eu le temps de faire et que j'ai besoin de ce jour de repos. Autant le prendre là où c'est confortable. La voisine, prof de français, viendra me rendre visite, m'offre un œuf en bois emblème du pays, et Katia, 6 ans, me tend un dessin en guise de cadeau au moment de mon départ.

 

Je pensais trouver des routes plates, droites et sans ombre comme me l'avais annoncé mon WS ukrainien de Berlin mais il faut bien avouer qu'après les Carpates, j'ai eu les casse-pattes. Le réseau routier ne s'arrange pas, les petites routes sont souvent meilleures que les axes plus importants car moins abîmées et plus récentes, mais ça reste infect. Quitte à choisir, je préfère de l'infect tranquille qu'à de l'infect avec du trafic. Je traverse le Dniestr, fleuve dont j'espère pouvoir reparler plus tard dans mon voyage, et cumule des dénivelées positives infernales, parfois plus de 1500 m à la journée sachant que je monte jamais plus de quelques dizaines de mètres à la fois. Je me demande où je vais trouver l'énergie, mais bon, elle est là et c'est une bonne chose. Je trouve sans difficulté des endroits de bivouac, pas une barrière dans ce pays, et les gens sont sympathiques. Motivée par une douche chaude et un lit à Vinnytsa, je me fends en quatre pour y arriver. Mon hôte me fait attendre plus d'une heure devant une épicerie, viens me chercher à vélo dans un short jaune année 1962 sur son beau vélo et je débarque dans ce qui n'est pas grand chose de plus qu'une cabane de jardin (une datcha) qui appartient à son ami Serge qui y vit toute l'année. Un réchaud pour cuisinière, l'eau du puits, la douche au broc dans la serre envahie par la friche, pas de connexion, un sofa pour dormir, et le dîner pris sous un appentis de tôles pendant que l'orage se déchaîne. Ceci dit Lovodimir et Serge se mettent en quatre pour moi et leur précipitation à devancer mes moindres souhaits fait plaisir, ils sont aux petits soins à en être comiques. Bordel, une cycliste française, une femme à la maison ! Il faut la soigner ! Ni l'un ni l'autre ne parlent anglais mais nous arrivons à communiquer tout de même. Cela restera je pense un grand moment de ce voyage. Le maillot et le tee-shirt que je rince reprennent une rincée alors qu'ils sont sensés sécher. Le même jour lors de ma pause déjeuner sur un banc devant une épicerie de village, un habitant bien pauvrement vêtu m'a offert une large tranche de pastèque bienvenue. Le lendemain matin, après un petit-déjeuner viande de porc, carottes et riz (ce qu'on pourrait appeler un Plov en Russie ou Asie centrale) Lovodimir revenu exprès m'accompagne un bout de chemin. Le tout se termine par une interview qu'il a soigneusement préparée pour sa chaîne Youtube.

 

Beaucoup de véhicules roulent au gaz (russe), et se divisent en deux catégories : ceux qui ont peu d'argent possèdent de vieilles Lada, et ceux qui ont de la tune ont des japonaises, des allemandes voire des françaises. Je vois beaucoup de Duster. Les arrêts de bus perdus dans la campagne sont superbement ornés de mosaïques, ils me procurent un peu de confort lors de mes pauses pique-nique. Les gens sont plutôt réservés et c'est à moi d'aller vers eux pour engager la conversation, mais dès lors, ils se montrent très sympathiques.

 

Les paysages traversés sont jolis, des haies d'arbres de haute tige assez larges donnent l'impression d'être dans la forêt mais juste de l'autre côté, ce ne sont que milliers d'hectares de cultures. Des champs blonds, l'or de l'Ukraine, le blé. Des champs verts de patates, betteraves, maïs, des champs verts et jaunes de tournesols. Des milliers d'hectares entrecoupés de ces haies qui donnent du contraste. J'ai de la chance avec la météo car alors qu'il serait normal d'avoir plus de 30, 35 voire 40 degrés, j'ai un 25 avec un vent aussi frais que les nuits. Les habitants ont tous de magnifiques jardins potager et les tomates et fruits achetés directement aux producteurs sur le bord de la route sont absolument délicieux. Côté organisme, je souffre grave du derrière sur ces routes de malheur malgré le cuissard plus le short par dessus. Nouveau revêtement en vogue : le bon gros pavé qui te transforme l'arrière-train en compote, qui te nique tout en fait, la mécanique de ton vélo et la tienne. J'ai du marcher parfois. Ou le pavé qui a été plus ou moins recouvert par du goudron mais auquel il manque 2 cm pour que les pierres ne dépassent plus, les trous, nids de poule, raccommodages à gogo et mal faits qui transforme la route en quelque chose de bien pire qu'une piste.

 

La terre appartient à l'état qui la loue aux énormes exploitants agricoles. A certains endroits je vois les grosses moissonneuses Klaas tourner dans les champs. Pas une barrière nulle part dans ce pays et cela me facilite grandement la tâche pour m'échapper de la route quand vient l'heure du bivouac, je peux me poser quasi partout. Les seules contraintes sont celles que je me fixe (abri des regards, écart de la route, en forêt pour la fraîcheur, l'ombre le matin et le soir, plat). J'arrive à Fastiv chez Sasha et suis là encore traitée comme une princesse. Une invitée ici, c'est pas rien. On me fait visiter le jardin, autour de la maison mais aussi celui qui est au bout de la rue, un peu comme ce qui était chez nous les jardins municipaux. Sasha, sa tante chez qui il vit et sa cousine travaillent les 3 à Kiev qui n'est plus qu'à 80 km. Ils se déplacent en train. Je suis la première cycliste qu'ils reçoivent, Sasha n'est lui-même ni cycliste ni voyageur. Comme la plupart du temps dans ce pays j'ai l'impression, ils ne sont pas riches, ils ne sont pas pauvres non plus, la maison est simple mais confortable et bien équipée. Pas de véhicule, un grand jardin, et finalement des vies probablement plus saines que les nôtres.

 

Arriver à vélo dans les grandes villes et à fortiori les capitales nécessite, avant de parvenir au centre, de traverser des banlieues qui donnent généralement de bonnes indications sur l'état de précarité d'une certaine partie de la population. En traversant la périphérie de Kiev, j'ai eu l'impression de me trouver dans un village. Toujours des maisons simples avec des jardins, des rues non revêtues et des gens au regard appelant la confiance. Alexi me confirme la chose : il n'y a pas vraiment de quartier malfamé à Kiev et la sécurité y est totale jour et nuit. Je pourrais installer ma tente dans un parc public me dit-il, sans pour autant être ennuyée, peut-être juste la police me demanderait-elle d'aller ailleurs, et encore... Je n'ai pas vu un seul mendiant ni un seul SDF à Kiev. Ce pays est étonnant et contre tous les préjugés qu'on pourrait en avoir. De plus et contre toute attente, Kiev est vraiment une capitale qui vaut le coup d'oeil, la nature environnante aussi offre des attraits. Pas de grisaille post soviétique, pas de friche industrielle fumante, je ne retrouve absolument pas le passage de l'URSS dans l'architecture de la ville. C'est coloré, les chauffeurs ne klaxonnent pas, c'est aéré, les avenues sont larges, certaines parties sont piétonnes, plusieurs édifices sont classés par l'Unesco et il y a des choses à voir à chaque coin de rue. Je ne m'attendais pas à autant d'atouts. D'ici, je pourrais faire une excursion à Tchernobyl qui est devenue une destination touristique prisée. On peut visiter l'ancien site repris par la végétation, et la ville fantôme de Pripyat etc... L'excursion coûte cher, 150 dollars, et à vélo ce ne sont pas moins de 390 km aller retour. Je ne suis pas certaine de vouloir visiter les ruines de cette arme de destruction massive. C'était en 1986, j'avais 16 ans et je m'en souviens. A Kiev je suis logée par Alexi, Géorgien d'origine venu s'installer en Ukraine par amour (pour sa femme Annia ah ah, pas pour le pays). Tout le monde a du travail me dit-il et ce pays est confortable. En trois ans sur leurs (gros) salaires, ils ont économisé assez pour se permettre d'acheter un appartement au 15ème étage d'un bâtiment moderne dans un quartier moderne dans l'Est de la ville. La ligne bleue du métro vient jusque là. Je suis là aussi chouchoutée et le premier soir, après déjà mes 80 km de vélo plus visite d'une partie de la ville l'après-midi, nous retournons passer la soirée dans le centre, prendre un dessert dans une pâtisserie renommée et faire un tour de grande roue au bord du fleuve. Le lendemain je poursuis ma visite et me déplace en métro. C'set fou le nombre d'églises qu'il y a dans cette ville ! J'ai voulu visiter un musée, celui qui se situe sous la jupe de l'immense statue de la Mère Patrie, musée qui retrace les incessants combats entre ce pays et la Russie. Rien en anglais, je suis ressortie.

 

Une partie du pays est toujours en guerre contre la Russie : le Donbass, à l'Est, et il est dangereux d'aller s'y balader en ce moment. La Russie continue à vouloir mettre la main sur des territoires qui ne lui appartiennent pas. La Crimée est occupée, l'Abhazie est occupée, l'Ossétie est occupée et à l'image de tous ces secteurs, le Donbass est occupé. Il y a un mur interminable ici à Kiev, où sont affichées les photos des Ukrainiens morts au combat depuis 2014. Des photos s'ajoutent sans cesse, par tranches de six mois. Les Ukrainiens n'aiment pas les Russes, et pour cause, alors j'évite de dégoiser les quelques mots que je connais en russe, préfère m'abstenir pour ne pas les froisser. Par contre, chez Alex et Annia, ils parlent russe car lui ne parle pas ukrainien. Beaucoup de gens parlent russe à Kiev.

 

Voila, j'ai arpenté cette ville pendant deux journées et soirées bien remplies. Je vais poursuivre un peu le long du Dniepr vers le sud jusque dans les environs de Krementchouk, puis je couperai je pense vers Mikholaiev pour aller à Odessa en espérant de pas trop mauvaises routes et des gens toujours aussi sympathiques.

Slovaquie.

 

C'est donc avec une main droite affaiblie, des doigts en partie inopérants, des cachetons à avaler et un gros doute que je quitte Bratislava où l'appartement de Peter et ses colocataires me fut bien précieux pour me reposer à l'abri de cette chaleur caniculaire. La première journée me mène jusqu'aux environs de Nitra, dans la plaine. Le soir, chez Jozef et Erika, je goûte au plat national : poulet fromage accompagné de légumes assez fortement assaisonnés. Le lendemain je rentre dans les montagnes et vais dormir en hauteur au lac Pocuvaldo. On pourrait croire à un lac naturel, comme pour ses petits voisins mais il n'en est rien. Pas très loin il y a Banska Stavnica. Banska signifie « mine ». On y trouvait de l'argent et de l'or. Et il fallait de l'eau. Pour se prémunir d'une éventuelle sécheresse, des réserves avaient été crées : ces lacs, petites flaques lovées dans un écrin de verdure. Le camping n'est pas encore ouvert, trop tôt pour la saison, donc je peux y planter ma tente gratuitement. J'y suis seule, en forêt, et passe la nuit à croire que j'entends des ours tout près alors que les gens n'arrêtent pas de me dire que ça ne risque rien.

 

Banska Stravnica, que je traverse le lendemain, est classée au patrimoine mondial de l'Unesco. En effet ces cités minières étaient fort riches et le patrimoine architectural bâti à cette époque a traversé les décennies. Je suis ensuite accueillie chez Jan, Evit et leurs trois garçons à Banska Bystrica. Nous visitons à pied le centre-ville et toutes les particularités me sont expliquées en détails par Evit qui est originaire d'ici. Je suis dans les montagnes et ce n'est que le début. Je passe des vrais cols, avec des vraies pentes, bénéficie de vraies descentes, et éponge de vrais orages. Je joue au chat et à la souris, ne gagne pas toujours. Dans un village où je m'abrite in-extremis sous un garage particulier, la dame qui me voit par la fenêtre me convie à entrer. Ce n'est pas de refus car les rafales sont tellement fortes que même sous le toit, j'étais trempée. À Martin, j'achète une nouvelle chaîne et remplace la vieille qui est complètement morte depuis un moment. Je m'enfonce dans le massif des Tatras qui fait frontière avec la Pologne et ai bien de la chance d'arriver chez Pavul et Suzana juste avant la pluie encore. Encore une belle soirée chez ces gens hors du commun, qui habitent loin de tout dans un petit coin de paradis dans une maison en bois au beau milieu de la forêt.

 

Les parcs nationaux se suivent et se touchent, de Mala Fatra je passe à celui de Tatransky (Tatras). Il y a les Basses Tatras et les Hautes Tatras, où subsistent quelques traces de neige sur les plus hauts sommets que je vois depuis la route et la vallée. Malheureusement, la météo continuant à être plus que capricieuse, je ne profite guère. En route je rejoins trois jeunes hommes polonais qui font le tour des Tatras. C'est un circuit classique en quatre jours. Ce sont de gais lurons qui ne se prennent pas la tête, improvisent beaucoup et sont là pour vivre l'inattendu. Ah ah, je fais partie de l'inattendu.. Je reste avec eux la journée. Bivouac au bord du lac de Lipovsky où le bain post-étape est vraiment le bienvenu. En bons Polonais deux d'entre eux ne rechignent pas à se rendre jusqu'au prochain village et revenir (17 km aller retour) juste pour aller acheter quelques bouteilles de vin dégueulasse pendant que le troisième tente de monter les tentes sous la pluie qui se repointe. Le lendemain, toujours avec eux, nous trouvons refuge à la mi-journée et après seulement 40 km, dans des chalets en construction pendant que tombe la pluie et que les éclairs fendent le ciel. Toute cette partie de mon itinéraire devrait être magnifique, les sommets sont entourés de nuages noirs en permanence.

 

Ma main reprend peu à peu ses fonctions mais après une semaine de traitement c'est encore loin d'être du 100%. J'ai décidé de rester avec mes joyeux compagnons jusqu'à ce que nos chemins se séparent, nous ne sommes pas du tout sur le même rythme, ni à vélo, ni de vie, mais il me plaît d'avoir leur compagnie. Les trois parlent anglais. Nous bivouaquons la nuit d'après sous le balcon d'un restaurant désaffecté et glauque à l'arrière d'un hôtel luxueux qui ne nous donne pas l'autorisation mais nous dit en quelques sortes qu'ils ne nous ont pas vus. C'est que nous sommes dans le PN des Tatras et normalement, toute tente est interdite (Est ce par précaution à cause des ours ??). Le lendemain un des trois loupe un croisement et part plein pot en descente. Le temps qu'il réponde au téléphone, les kilomètres ont défilé et nous l'attendons une heure avant de reprendre notre route. Peu après nos chemins se séparent, eux vont vers la Pologne et le Nord, je vais au sud.

A partir de ce point, il faut que je me méfie encore d'un autre danger, en plus des ours : les gipsis. Les Romanichels quoi, les manouches, qui vivent en camp, soit aux abords des villages soi carrément en grosse communauté. Il me faut éviter ces grosses communautés et ne pas m'arrêter ni aller traîner dans leurs quartiers, c'est du moins ce que les gens me disent. Ils sont reconnaissables de loin, bidonvilles. Ces gens ont le teint très foncé, les enfants sont en général assez sales, les femmes parfois aussi. Jusque là, quand j'ai eu à traverser leur quartier parce qu'il est sur la route principale, les gamins m'ont fait signe et saluée avec un grand sourire, pourvu que ça dure. Le risque est de me faire intimidée et dévalisée. Je me renseignerai au fur et à mesure mais en fait, plus j'avance plus on me dit que ces gens sont inoffensifs. Qui croire ?

 

Mes tours de pédale me mènent dans un autre parc national :: Slovenky Raj, ou « le paradis slovaque ». J'y arrive sous la pluie après un col en pleine forêt et la première maison est un restaurant/ranch. J'y demande un coin pour planter ma tente à l'abri de la pluie. On m'accorde cette faveur, j'ai même des toilettes, l'électricité, des sourires, bref, je suis bien et pense être en sécurité par rapport aux ours. Je dors donc sur mes deux oreilles et me rends toutefois compte le lendemain matin que le local à poubelles est solidement grillagé et fermé avec des targettes. Quand j'en demande la raison, on me dit « les ours ». Il y a des loups aussi, mais les petits agneaux et les chèvres restent dehors la nuit et à part un petit et vieux border, il n'y a pas de chien de garde. Dans le PN Slovenky Raj se trouve une énorme grotte glacière classée au patrimoine mondial de l'Unesco, je suis passée devant, ne suis pas entrée. J'ai traversé le parc par une minuscule route très agréable et ai posé mon vélo chez des particuliers à une des entrées du parc où il y a plein de départs de randos. Il faut payer pour aller marcher, 1,5 euros pour une journée, mais au moins ils distribuent une carte sommaire. En fait il y a des gorges à remonter, plusieurs, très étroites, très sombres, très humides, c'est quasi de la randonnée aquatique, et c'est très équipé : échelles, câbles... Très sauvage et aussi fréquenté par les plantigrades. J'ai passé la journée à marcher, monter et redescendre (les gorges sont toutes à sens unique, on ne peut que les monter, il faut redescendre par d'autres chemins). Et quand je suis passée récupérer mon vélo et mes affaires, relavée de ma journée, j'ai demandé à dormir dans le garage, puis ai finalement planté ma tente dehors quand le père est rentré et m'a assuré qu'il n'y a pas d'ours ici. Un peu plus haut oui, à quelques kilomètres oui aussi, mais pas là.

 

La Slovaquie regorge de sites classés par l'Unesco. Le lendemain je visite ainsi la petite ville de Levoca et passe par Spissky Podhradie et son château en ruines, spectaculaire et immense, perché sur une colline que l'on voit à des kilomètres à la ronde. Les Slovaques sont bien gentils en général, et relavée encore après une étape contre le vent, je trouve à planter ma tente sur la pelouse d'une famille. Je ne serai pas invitée ni douchée mais on m'amène de l'eau gazeuse, du gâteau maison, des fruits du jardin, du pain et de la confiture... Le lendemain après une étape sous le cagnard encore qui me voit passer par le joli bourg de Bardejov classé par l'Unesco, je réitère et plante ma tente sur la pelouse de particuliers dans un minuscule village. Plus je vais vers l'Est et plus les gens sont pauvres... et gentils. Ici j'aurai même une douche, donc rinçage de ma tenue de vélo.

 

Pour ma dernière étape en Slovaquie, je longe de plus ou moins loin la frontière polonaise, par une route blanche sur la carte, qui épouse bien le terrain dans de superbes paysages bien vallonnés et très verts, mélange de forêts et de champs que je m'étonne de voir non fauchés. Il faut dire que la densité de population dans le secteur est extrêmement faible, je croise un minuscule village tous les 8 km. C'est très tranquille. La journée est caniculaire encore, plus de 35°C, j'arrive dégoulinante de transpiration à Snina, dernière ville slovaque avant la frontière. Une route que je pensais surchargée de poids lourds et que j'appréhendais mais qui est tout à fait déserte me mène jusqu'à la frontière de l'Europe.

 

Frontière, la première de ce périple où je dois sortir mon passeport. Elle est matérialisée sur le terrain par un double grillage avec deux mètres de no man's land entre les deux. Les Slovaques sont détendus, l'Ukrainienne de service adorable. Elle parle un anglais parfait et s'intéresse plus à mon vélo et mes périples (qui apparaissent au fil des pages de mon livret grenat) qu'à la ligne qu'elle est sensée m'autoriser à passer. Elle m'indique la banque d'état, planquée un peu plus loin et que rien n'indique afin que je fasse du change à un taux avantageux, et m'apprends, à ma demande, les quelques mots de politesse à savoir obligatoirement dans tout pays où l'on met les pieds. Bref, super sympa. Le tampon donne droit à 90 jours. Le meilleur quand même c'est que j'avais peur de ne pas avoir assez de place sur mon passeport pour terminer mon séjour américain l'an dernier, et voilà qu'elle a abattu le tampon à moitié à cheval sur un vieux tampon à moitié effacé du Pérou en 2012, donc j'ai toujours mes deux pages libres... Je vais être obligée d'aller ailleurs encore pour finir de remplir ce passeport avant mai 2020...

 

J'ai bien aimé la Slovaquie, c'était tranquille et joli, avec des gens calmes, souriants, et des conducteurs respectueux pour la plupart.

 

Premiers constats ukrainiens : la route est défoncée, raccommodée, tape-cul de manière indécente et en fait infecte, les bagnoles sont déglinguées, claquent et gémissent et grincent et menacent de se disloquer dans les trous du macadam, fument noir et mauvais, les gens sont dehors et les chiens en liberté. Je crois que ce pays va me plaire. Je ne comprends plus rien, il faut que je me réhabitue au cyrillique et vite fait afin de pouvoir au moins faire la transcription. Les denrées alimentaires ne coûtent que dalle. J'ai acheté de l'amidon de pomme de terre en pensant que c'était de la purée déshydratée...

 

Je suis installée chez Alissa à Dubrynychi, elle n'est pas là et je ne la verrai pas. Elle est cyclo et surtout guide en cyclisme. Ce que je fais à pied ou en raquettes, elle le fait à vélo : accompagner des clients sur des séjours. Elle est en Roumanie. Une volontaire russe de Sochi tient son « bed and bike » en son absence. Une grange aménagée : en bas des tables, un coin cuisine et une salle de bain moderne. Dehors une douche froide au jet, une douche chaude ballon chauffé au soleil et cerisier à point dont les branches vont jusque dans la douche de sorte que je peux manger des cerises directement sur l'arbre à pleines dents tout en me rafraîchissant sous l'eau froide du jet. A l'étage supérieur des matelas disposés sur un plancher. Déco faite d'objets usuels et tenues vestimentaires traditionnelles brodées. Wifi à tous les étages. Alissa est Warm Shower et met un lit gratuit à dispo des cylos de passage. Je serai bien ici pour préparer la suite, me reposer, faire une lessive... et mettre ce site à jour !

 

D'ailleurs la suite est simple :rester quelques jours encore dans les montagnes en passant par les parcs nationaux quand c'est possible puis croiser le Dniestr et aller à Kiev. A l'heure où je vous écris, je sais que j'aurai un endroit connecté où dormir et me laver à Snyatin dans cinq ou six jours. De Kiev, je compte descendre le long du Dniepr, passer par Odessa pour aller rentrer en Transnitrie puis Moldavie.

 

Je retrouve peu à peu des forces dans les doigts de ma main droite mais certains gestes me sont encore impossibles. Mon annulaire et mon auriculaire ne peuvent toujours pas atteindre l'extension, de même que je ne peux écarter mes doigts comme à gauche. Le traitement pour le nerf continue et ma main fonctionne toutefois beaucoup mieux qu'à Bratislava... Affaire à suivre !