La Transchaco. Bolivie-Paraguay

 

Donc Tarija, la région des vignes et … du vin. Alors à moins d'aller explorer la vallée, ce que je n'ai pas fait, on ne voit pas un cep. Le centre-ville quant à lui est très vite visité. Le marché est installé dans un bâtiment flambant neuf, on dirait un centre commercial. Mais quelle chance, quelle chance de ne pas être sur le vélo ce jour là, quelle chance d'avoir juste à passer des heures sur internet pour préparer la suite car il est tombé des trombes d'eau à partir de 14 heures. Le WS qui devait m'héberger passe me chercher et nous allons manger dans des gargotes quelques spécialités locales.

 

Dernier tronçon avant El Gran Chaco, auquel je pense depuis un moment. Un peu plus de deux jours dans les montagnes encore, même si je suis à plus basse altitude. Piste, randonnée pédestre et poussage de vélo sur la piste sable/pierres non compactée. Il commence à faire chaud, je descends peu à peu, et je renoue avec les saunas sous ma toile de tente. Ce n'est que le début. Je me débats avec les mouches qui se posent sur mes yeux ou mes lèvres, entrent dans mes oreilles, dans mon nez... Mais ce ne sont pour l'instant que des mouches !

 

Et puis au sortir d'une gorge dans laquelle la piste étroite est taillée dans la falaise, je débouche dans ce fameux El Chaco. Villamontes, porte d'entrée de ce quasi désert humain, est une petite bourgade animée le matin et en fin d'après-midi. Entre-temps, les heures sont trop chaudes. Ne rien faire suffit à être liquéfié.

 

El Gran Chaco se trouve à cheval sur l'Argentine, le Paraguay, le Brésil et la Bolivie. El Chaco fait peur aux gens. Ils espèrent le meilleur, mais sont préparés au pire. Les gens me disent que je vais souffrir et qu'il n’y a rien, mais rien du tout ! Lorsque j'ouvre les carnets de voyage pour vérifier, les mêmes mots apparaissent. «Ne partez pas seul» est écrit en lettres claires. Je trouve cependant une mine d'informations sur le site de deux cyclos que j'ai rencontrés au Pérou, beaucoup moins pessimistes et alarmistes. Je pars aussi bien préparée que possible sur mon vélo pour ce qui s'appelle «l'enfer vert». De Villamontes en Bolivie à Asuncion au Paraguay. La route la plus courte et la plus excitante, 940 km. Pumas, anacondas, tigres (le nom donné ici aux jaguars) crotales, moustiques et autres sympathiques bébêtes peuplent ce territoire surchauffé absolument plat. J'ai confiance car j'ai tous les éléments en main, mais bien sûr, j'ai peur. Peur de la chaleur, peur de manquer d'eau, peur des pumas et des jaguars, peur de ne pas être capable de faire les étapes prévues afin de dormir « en sécurité ». 940 km dont 366 au début sans village, le tout par 40°C à l'ombre... mais sans ombre !

 

Quand je quitte l'hôtel, la tête que fait la femme de ménage qui apprend où je pars donne juste envie de ne pas y aller... Cependant, on commence par m'offrir mon petit demi-litre d'essence à la station. Je sais que j'ai ensuite 23 km de piste « horrible » qu'il faudra faire à pied. Galets dans du sable profond... Miam miam. Les deux cyclos étaient catégoriques : prends un véhicule. Sauf qu'avant que ce soit autre chose qu'un camion citerne qui passe, j'ai déjà fait 5 km, et encore il faut que j'insiste un peu pour que ces gens au boulot m'emmènent 18 km plus loin avec leur voiture de service. Mais j'y gagne de l'eau fraîche et des explications. L'asphalte date d'il y a six ans, mais alors une affaire de corruption a éclaté avec le Président de la région, les travaux se sont arrêtés et l'entreprise a fait banqueroute... Ceci vient de se terminer et les 23 km manquants sur 126 seront bitumés en décembre de cette année.

 

Donc ils me posent à l'autre bout, sur le macadam. Un ruban gris qui part droit devant dans une immensité vert clair. Quand la route passe un peu en hauteur, je vois sur ma droite un large fleuve. Les oiseaux multicolores, les colibris, les pics, les vaches dans la forêt dense... tout me fait sursauter. J'ai ma bombe lacrymo dans mon short à portée de main (testée sur un chien qui s'approchait un peu) et mon antivol de vélo qui peut servir de matraque facilement accessible. À cause des pumas puisqu'il faut se défendre s'il attaque et ne surtout pas faire le mort. En fait les jaguars sont beaucoup plus dangereux, normalement le puma se sauve, mais le jaguar attaque. Bien, je change mes Bolivianos restants en Guaranis à Ibibobo. Mes 20 euros qui faisaient 173 Bolivianos deviennent 130 000 Guaranis. Je n'ai aucune idée de ce que je vais pouvoir faire avec cette somme mais il faudra que j'aille jusqu'à Filadelfia dans 380 km avant de pouvoir trouver un DAB. Un peu plus loin je profite d'un hameau en ruines et donc de l'ombre pour manger un morceau et... réparer une crevaison. Je colle une rustine à cheval sur une autre tout près de la valve... ne me fais pas trop d'illusions.

 

Au bureau d'immigration je commence par demander s'ils ont un endroit où je pourrais poser mon matelas. Là, dans un coin de la salle climatisée je peux m'installer, à côté il y a les douches et les toilettes et l'eau potable. Nous serons 6 à y dormir. Il n'est que 13 heures mais j'ai abattu mes 126 km et les 118 suivants sont déserts. Discussion tout l'après-midi avec le policier qui se souvient très bien des deux cyclos qui ont laissé un super bon souvenir de leur passage : merci ! Comme je connais tout le monde il ne m'est pas très difficile de faire tamponner mon passeport à cheval sur le pli central pour garder toujours deux pages libres pour le Brésil (?). Les types me confirment qu'un puma, s'il a faim, pourrait aussi attaquer un homme. Eux ne camperaient pas. En journée le puma ne chasse pas, seulement aux crépuscules, matin et soir. Et puis surtout il y a ce jaguar, qui s'en prend même aux vaches. Dans le hall de la douane se succèdent les familles de Ménnonites qui peuplent en grande partie El Chaco. Ils me regardent avec plus de curiosité que les Paraguayens. Mais qu'ils sont stricts. Le policier me dit toutefois que certaines communautés ont fini par adopter une automobile et des tenues plus décontractées. Ils ne se mélangent pas trop avec les Paraguayens sauf plus bas, à partir de Filadelfia, Lomo Plata, villes dont ils sont à l'origine et où il y a du métissage. Super première journée, je n'ai pas souffert du chaud et vais dormir au frais, suis douchée ! Luxe !

 

Jour 2. Le vent s'est levé pendant la nuit et il ne m'aidera pas en ce second jour de Chaco. Journée de lutte, journée infernale. Forte chaleur (40°C), vent du nord-ouest qui brûle les jambes, le visage, les mains, vent qui sèche les lèvres, la gorge. Les contacts au niveau du pied/pédale prennent feu et m'obligent à m'arrêter régulièrement. Vent qui me mine le moral, dans les 40 km/h bien tassés je pense, et plus pour les bourrasques. Il FAUT aller à La Patria, 116 km. En ce jour de rallye Transchaco, beaucoup de véhicules (enfin... c'est relatif), et du coup pour les trente derniers kilomètres où je plafonne à 12 km/h, j'aurai régulièrement des boissons bien fraîches et ce n'est pas de refus. Arrivée à La Patria vers 14 h 30, pas une chambre dispo, tout est plein à cause du rallye, la police n'est d'aucun secours, je dois planter ma casba. Je parviens à manger après avoir récupéré un peu. Je change de direction ici, espère que demain sera plus facile car je n'irai pas au bout comme ça. Je sais aussi que demain j'aurai 23 km de mauvaise piste sur 124... Pour l'instant, la traversée du Chaco tient sa réputation... Et 36°C dans la tente une fois la nuit tombée. L'air est relativement sec et c'est déjà ça. Contrairement à toute attente je dors comme un gros bébé dans mon jus.

 

Jour 3. Je pars à 6 heures, vent trois quarts dos. J'avance bien. Les parties mauvaises ne négocient sur le vélo même si ça secoue fort. Les spectateurs du rallye me doublent alors que le Chaco devait être désert sur cette partie... Je ne risque aucune mauvaise rencontre dans ces conditions, mais ça ôte un peu à l'aventure ! Certains s'arrêtent pour me donner de l'eau froide, d'autres montent à ma hauteur et me prennent en photo sans dégoiser un mot. Ces derniers ont un beau doigt d'honneur sur leur image ! Les autres un grand sourire. Je croise des vols de criquets. Ils volent mal et sont énormes, je frôle la collision plusieurs fois mais... j'ai mon casque ! Arrivée à Mariscal au terme de mon étape, c'est le même bazar qu'hier, tous les hospedajes sont pleins, il fait une chaleur à tomber, je vais voir à la police qui n'a que des locaux sommaires, vais voir au camp militaire où je poireaute deux heures (à discuter avec les gens) pour avoir une réponse négative alors que je sais qu'il y a de la place (parole de planton), et termine mes investigations à l'hôpital où je dors dans le cabinet climatisé de la pédiatre. J'y fais une chasse acharnée aux moustiques qui y vivent par centaines. El Chaco tient sa réputation... Les gens sont super sympas, j'apprends sur les Guaranis, les Mennonites, les Paragayens, les indigènes qui vivent au fond du territoire de manière autarcique. Entre eux les gens parlent Guarani, mais savent tous l'espagnol. Une grosse cause de mortalité du bétail est le crotale et autres rampants venimeux. Voila 366 km de faits en trois jours, j'avance bien et vois plus de signes de présence humaine que je ne m'y attendais. Pas une piqûre de moustique et deux nuits avec la clim. Jusque là... tout va bien. L'eau ici à Mariscal n'est pas potable car elle est salée, comme dans quasi toute la région.

 

Jour 4, il fait très chaud dès le petit matin et j'ai un peu les jambes en coton, alors je gère. Par une piste, je raccourcis la distance jusqu'à Filadelfia, capitale de ce Chaco immense. Je croise des blonds sur des tracteurs, des blondes sur des vélos, les noms sonnent allemand. À 10 heures je suis en ville. Alors que je cherche à me loger, je rencontre deux types en train de boire une bière, on discute, l'un me dit avoir un ami français ici, il l'appelle, et je suis logée dans une petite chambre avec clim, eau fraîche, douche à dispo, wifi, enfin tout et plus... Jean parle français mais ce sont ses parents qui sont venus ici en 1972. Ils ont laissé la France pour aller en Argentine mais la situation de ce pays s'est détériorée avant qu'ils n'y arrivent, donc ils sont restés au Brésil un peu, puis ont migré au nord de Conception au Paraguay (coin paumé s'il en est) mais tout a été emporté par une crue du Rio Paraguay et ils sont alors venus dans El Chaco. Agriculteur éleveur de veaux, pour la viande, aujourd'hui Jean a des milliers de vaches et plusieurs fermes. C'est énorme. Il se déplace d'une de ses estancias à l'autre en avion, il est pilote. Après autorisation, il défriche en partie les terrains qu'il acquiert (une partie doit rester boisée c'est la loi) puis met des bêtes et des bâtiments, quelques hommes et étend ainsi sans arrêt ses propriétés. Il a interdit la chasse sur ses terres. Il gère 20 personnes. Homme d'affaire, il regarde du côté de la Bolivie où les procédures administratives sont moins lourdes. Merci à lui et son amie pour leur accueil spontané.

Filadelfia est un peu blanche, un peu métisse, un peu Guarani, un peu tout mais les pionniers du Chaco, ce sont les Européens, les premiers à être venus s'installer sur ces terres reculées au climat difficile. Les Paraguayens y sont venus après. Les Mennonites parlent allemand, mais il semble qu'ils se mettent à l'espagnol... Les rayons du supermarché comme je n'en avais pas vu depuis longtemps sont blindés de produits d'importation à prix raisonnable. Ma première impression de ce pays qui est pour moi une grande découverte est vraiment bonne. Je m'y sens bien, les gens sont calmes, souriants, polis, gentils, c'est encore différent de la Bolivie, ils sont moins timides, plus curieux. Ce soir il fait de l'orage... et j'ai passé les 37 000 km juste à l'entrée de la bourgade.

 

Jour 5, la température a littéralement chuté, 13 degrés en moins. Le vent a tourné et vient maintenant du sud, de l'Antarctique. Une de ces deux choses m'arrange, l'autre non ! Journée monotone à en crever, le macadam secoue trop, est bien déchiré par endroits. Pause repas à Cruce de Los Pioneros. Les jambes pourraient tourner mieux, j'ai l'impression que ma transmission est encrassée. Dans le village d'après, les gens me disent que le bord de route est régulièrement habité, pas de souci pour trouver de l'eau. Et puis le site des deux cyclos dit aussi une ferme tous les 10 km. Je n'ai rien eu, mais rien eu du tout avant d'arriver à Rio Verde à passé 16 h 30, après 137 km...Si, j'ai eu des marais, des oiseaux par centaines avec des grandes pattes et des longs becs. J'ai vu des panneaux « Attention traversée de singes » et aussi d'autres « Attention traversée de crocodiles », et de fourmiliers aussi. La première maison de Rio Verde est l'école, il y a du monde. Je suis logée dans une salle de classe et y monte ma tente à cause des moustiques. Je termine juste de tout faire avant la nuit. Enrique l'instituteur a 24 élèves en tout et assure à lui seul 6 cours. Les petits viennent le matin de 7 à 11 h, et les plus grands de 13 à 17 h. Enrique vit sur place avec sa famille, il faut voir dans quelles conditions... Le puits est énorme et les vaches entretiennent le terrain de sport la nuit.

 

Jour 6 : Les grands signes des gamins m'accompagnent au départ. Journée nuageuse voire menaçante par moments. Toujours pareil pour le paysage. Deux fourmiliers, une vache et plusieurs renards morts au bord de la route. Le trafic s'intensifie au fil des kilomètres. Pause empanadas à Pozo Colorado où je passe le tropique du Capricorne, pause pique-nique 21 km plus loin, les employés de la station-service viennent me faire la causette les uns après les autres. Je laisse passer quelques gouttes et continue. Je file direct à l'école de Montelindo où je suis reçue à bras ouverts, au terme d'une étape de 118 km. Il est tôt, nettoyage de ma transmission puis présentation de mon voyage aux 50 élèves présents l'après-midi. L'équipe d'enseignants est super. La conversation se poursuit après les cours. Alessandro et sa femme Sonia gagnent chacun 2 fois le SMIC paraguayen, cela suffit à vivre correctement mais sans plus. Ils ont deux filles et là encore, le logement de fonction pourrait à la limite servir de garage ou de remise chez nous. Mais pour ici c'est luxe. Ils me filent des infos et conseils pour la suite et ce sont enfin les premiers à me dire qu'à part les serpents, El Chaco n'est pas si dangereux, surtout aux abords de la route, que les gens d'ici dorment à la belle à la campagne sans tente, bref, qu'on en fait peut-être un peu trop... Ceci dit, le terrain n'incite pas à camper, les panneaux en bordure de route non plus...

 

Jour 7 : Encore de grands signes à mon départ ce matin. Le vent est déjà debout, bien en face, et tant qu'il sera comme ça, il ne fera pas trop chaud. On ne peut pas tout avoir... Les kilomètres défilent, mon objectif est d'aller dormir au km 106 (de Asuncion). Les alentours de Rio Negro sont tellement infestés de moustiques que je ne m'arrête même pas pour boire ou prendre quelques photos. J'étais prévenue. Plus loin, quelques haltes brèves enrichissent mes connaissances de cette région, de ce pays. Je vois beaucoup d'oiseaux mais malheureusement, et évidemment, si je passe ils ne bougent pas, si je m'arrête pour tenter une photo, ils se barrent... Au km 106, il y a un petit magasin et un resto au bord d'un étang, je sais que je peux y poser ma tente et qu'il y a de l'eau et à priori aussi moyen de prendre une douche. Les proprios des lieux, qui ne sont pas les exploitants, sont supers. Myriam est d'ici, Marco est Franco-Suisse par ses grands parents. Son père est venu s'installer ici pour fuir la Seconde guerre mondiale qui faisait rage en Europe (et ailleurs). Marco a grandi ici, il ne parle pas français. Je passe l'après-midi à discuter avec eux, elle me fait une lessive machine (enfin... machine d'ici, cad sans rinçage ni essorage). L'école la plus proche est à 55 km, les gamins se tapent l'aller-retour tous les jours, les cours commencent à 7 h. Les heures passent, je veille toutefois à faire tout et rentrer dans ma tente avant l'arrivée des suceurs de sang. Voyant que je n'ai pas de viande au menu du soir, Myriam m'apporte un sandwich avec tomates, steack, salade. Les Paraguayens sont carnivores ! Et je suis donc à 106 km de la capitale... Cela fait trois jours qu'on me dit qu'une fois passé le pont du Rio Paraguay avant Asuncion, j'entrerai dans un Paraguay tout différent...

 

Jour 8 : 57 km de désert vert bordé de palmiers épars dans des champs spongieux avant d'arriver à El Cerrito. Changement radical. A partir de là, les agglomérations se suivent et la densité humaine s'intensifie. L'épicier me fait cadeau de mes tomates, les gens viennent toujours discuter avec moi et je pédale le bras en l'air. Le pont sur le rio Paraguay mesure 1400 m, je vois Asuncion dans la brume. Large fleuve boueux dans le vert partout alentour. Je prends l'avenue côtière pas encore terminée pour rejoindre plus facilement le centre où je me loge en auberge. Nous sommes deux dans l'établissement, c'est calme.

 

C'en est terminé de ce Chaco qui restera gravé. Je m'en sors très bien, n'ai finalement eu trop chaud que les 4 premiers jours. Le vent m'a fait mal aux jambes, je n'ai pas une piqûre de moustique et n'ai manqué de rien. Les gens sont d'une humilité et d'une gentillesse incroyables. Cette région riche d'histoire récente (implantation des gens et guerre du Chaco avec la Bolivie) est une surprise pour moi, ce pays relativement méconnu est pour le moment un enchantement au niveau des contacts avec la population si hétéroclite.

 

Un peu de repos à Asuncion, préparation de la suite...