Paraguay – Argentine Missiones - Iguazu

 

Asuncion m'a fait penser par endroits à Cuba. Mélange de ruines, de murs éventrés, de colonnes coloniales, de balcons en fer forgé, de constructions modernes sans style ni âme, de murs taggés que les arbres poussent et menacent de faire choir, de graffitis. Macadam troué. Un mélange de La Havane et d'ex URSS. Un palais planté au milieu de pelouses bien vertes surprend par son faste avec la décrépitude en arrière-plan. La capitale paraguayenne est moche. Même le centre-ville historique, à part ses deux places arborées, ne ressemble à rien. Quelques peintures murales géantes égayent cet univers pour le moins déprimant, et sale. Mon séjour dans cette ville fut court, et glauque. J'étais seule cliente à la confortable auberge, le soleil ne s'est guère montré. La visite du centre et du quartier de l'Estrella ne m'a pris que quelques heures. C'est le festival de jazz, je n'avais je crois, jamais entendu un orchestre de la police jouer du jazz. Une vingtaine de musiciens... ça envoie ! Renseignements pris, c'est le « Jazz band » de la police municipale où travaillent pas moins de 5000 fonctionnaires.

 

Le lendemain, gros orage dès le matin, la rue en pente est un véritable torrent mais je suis motivée. Dès que la pluie cesse, j'enfourche mon engin et j'aurais mieux fait de rester couchée. À peine sortie du boulevard « Costanera » qui longe le rio Paraguay, la pluie reprend, ça flashe de partout, je cherche à me mettre à l'abri et ce n'est pas simple. Quartier résidentiel, grosses baraques sous surveillance vidéo, j'ai beau faire coucou devant les caméras... nan je déconne. J'atterris à la police après avoir pataugé un moment dans 20 cm de flotte et le commandant me propose le dortoir... qui ressemble à un entrepôt de lits. Encore une fois, pour eux c'est luxe : sol carrelé, lumière, ventilos. Je monte ma tente, seule protection efficace contre les moustiques, entre deux lits en ferraille. J'ai fait 15 km, ne suis même pas sortie de la ville, godasses et fringues trempées et qui ne sécheront pas d'ici un moment. Les policiers sont super gentils, ils font ce qu'ils peuvent pour m'aider. Il n' a pas arrêté de pleuvoir, ce qui condamne pour les jours suivants la moindre centaine de mètres hors macadam. Je revois ma copie... et regrette d'avoir quitté l'auberge, trop optimiste.

 

Au réveil le lendemain, la pluie battante martèle le toit, les rues sont sous l'eau, les bouches recrachent au milieu des avenues, mais ça se calme rapidement. La police me donne deux grands sacs poubelle pour emballer mes sacoches et je pars en ayant contacté un WS 95 km plus loin. Je fais le détour par le lac Ypacaraï. Long de 10 km, ses rives sont sauvages. Le plus grand lac du pays a son nid dans un écrin de verdure. Plus loin les vallonnements commencent et en s'élevant un peu, la vue permet de mesurer l'immensité verte, seule couleur visible au sol sur des centaines de kilomètres carrés. Des collines un peu plus hautes interrompent par endroits cette horizontalité végétale. Je fais le détour par la basilique de Caapucé, bof, et laisse passer les nuages noirs à Piribebuy pour arriver sans m'être faite mouiller chez mon hôte qui est d'ailleurs venu à ma rencontre. Et je suis bien... Il a plu beaucoup aujourd'hui ici, autrement dit, je suis passée entre les gouttes toute la journée.

 

Le jour suivant, je pourrais pédaler mais j'ai l'impression de tirer une charrue plus que de chevaucher un vélo depuis plusieurs jours, un nettoyage sérieux s'impose. La chaîne est encrassée, le galet de dérailleur a du jeu, ma cassette traîne une livre de sable, j'ai perdu une pièce de pédale dans le Chaco et dois la remplacer (en ai trouvé une à la capitale), même la direction est encrassée. Je démonte, nettoie, remonte... et espère que le pédalage sera plus facile. Et lave mon linge. Le contact passe super bien avec mes hôtes. Bien décidée à partir le lendemain, je reste cependant plantée, les orages et gros coups de vent se succèdent... Il va sans dire que j'ai abandonné toute idée de sillonner le pays par les pistes de terre, mon itinéraire et mes visites dans ce pays se réduisent comme peau de chagrin. Moi qui pensais souffrir de la chaleur, je subis un déluge que les habitants attribuent au changement climatique. Mes hôtes me gavent de bonnes choses, la maison est seule au milieu des arbres au sommet d'une colline (440 m d'altitude) d'où la vue s'étend loin et permet de voir arriver grains et tempêtes, à 10 km du plus proche village. Le seul véhicule de la maison est le vélo d'Hugo. Les discussions vont bon train, il y a pire comme endroit pour apprendre et me reposer...

 

Bien, 130 km plus loin au sud, je tente au centre de santé pour me loger et il se trouve que la toubib est mariée à un Français installé ici depuis 30 ans. Me voici donc à la maison. C'est un vétéran de la guerre d'Algérie, 80 ans, sa femme est adorable... Le paysage est toujours monotone, ce ne sont pas les pauses photos qui me retardent. Mon vélo roule beaucoup mieux depuis son nettoyage. L'accotement n'est pas toujours praticable et la route est étroite, pourtant il y a de la place autour... Comme d'habitude, seuls les conducteurs de poids-lourds sont irréprochables. La mentalité a un peu changé. Je trouve refuge le lendemain dans une pièce vide dans un poste de police après 100 km et juste avant un nouvel orage carabiné. Ouf, au sec, douche, tout bien. Je suis sur la route des missions jésuites, dans chaque village il y a une église et un petit musée en retraçant l'histoire. Les villages, même petits ont tous une épicerie bien achalandée.

 

Pour m'écarter de cette route passante, rouler le long du Rio Parana et voir San Cosme y Damian, je fais un grand détour. Mais entre le fleuve et la bande d'asphalte il y a une digue, on ne voit jamais le fleuve. À San Cosme y Damian, je suis logée chez les pompiers. Ça faisait longtemps... J'ai une pièce et un lit, douche et cuisine... J'en ai bavé pour venir là, ciel menaçant, bas et moche, quelques gouttes, très fort vent de face ou latéral, et fraîcheur humide. Petite journée de 78 km, mes jambes sont fatiguées. Aux ruines restaurées de la mission jésuite, la visite commence par l'histoire de l'astronomie de l'hémisphère sud, qui a commencé ici même. L'astrolabe est superbe et permet de comprendre en un clin d'oeil les ciels nocturnes d'après la latitude et l'époque de l'année où que ce soit sur la planète. Jolis gnomons et cadran solaire, planétarium, vidéos documentaires... Il y avait des bus entiers venus pour visiter, on m'a demandé si je comprenais l'espagnol. Comme d'habitude j'ai dit « oui, si tu parles lentement », et du coup j'ai eu un autre guide pour moi toute seule... Attentionnés ! Le billet comprend aussi la visite de Jesus et Trinidad à 120 km d'ici, c'était prévu que j'y aille... Les pompiers m'ont gavé et ce matin à la station-service, la bouteille pour mon réchaud a été remplie gratuitement. Du coup j'en perds mon latin parce que sur la route ce sont quand même des bons gros connards !

 

Après une journée encore trop grise et vent de face, j'arrive à Encarnacion sous la pluie (et donc affublée de mon sac poubelle qui me sert d'imperméable sans manches) et sans avoir fait le détour par Trinidad et Jesus. Encarnacion est au bord du large fleuve Parana qui descend du Brésil, chute au niveau d'Iguazu et va se jeter dans l'Atlantique entre Montevideo et Buenos Aires. Je trouve refuge chez les pompiers « bleus ». La visite des ruines des missions jésuites de Jesus et Trinidad se fait le jour suivant en bus, en stop (c'est un motard très prudent qui me prend pour 11 km), en taxi, bref comme je peux. Jour de repos pour les jambes qui en ont grand besoin. Ces ruines sont assez impressionnantes par leur taille, notamment Trinidad. À chaque fois, une guide m'accompagne au début pour les explications puis s'éclipse et me laisse flâner entre les vieilles pierres. Au retour je visite Encarnacion qui fait la fierté des Paraguayens. C'est sûr qu'à côté du reste, c'est propre, aéré, vert et la large avenue « Costanera » qui longe le fleuve dénote par rapport au reste du pays. Cependant il n'y a pas grand chose à voir. L'eau du rio Parana est bleue, celle de ses affluents est de la couleur de la terre d'ici, rouge.

 

Plus je suis descendue au sud dans ce pays moins j'ai trouvé les gens sympas et ici, je ne me sens carrément pas à l'aise. Les gens, les pompiers, la police, les commerçants... j'ai l'impression que tout le monde est dédaigneux, le sentiment de passer pour une demeurée, une débile... Ils rient grassement sur mon passage, c'est très moyen. À mon retour chez les pompiers, la seconde nuit ne passe pas, je déménage chez les autres, les « jaunes ». J' y plante ma tente sous un toit et les ampoules bien violentes à moins de 10 mètres du passage des véhicules. Deux fois je demande à éteindre cette lumière, deux fois ils rallument 5 minutes après. Je serais presque pressée de passer la frontière, mon sentiment est mitigé même si j'ai beaucoup aimé El Chaco.

 

Juste en face d'Encarnacion par delà le rio Parana se dressent les tours de Posadas en Argentine. Je vais changer de monde. D'un côté la pauvreté, le bazar permanent, et de l'autre côté un pays plus riche avec des infrastructures modernes. Une frontière. Cela fait depuis la frontière États-Unis / Mexique le 23 octobre 2017 que mes conditions de vie sont relativement sommaires, que je vis dans cet espèce de chaos qui est le quotidien de tant d'êtres humains. Quasi un an. En passant celle de l'Argentine, je vais revenir définitivement dans un monde qui ressemble plus à l'Europe... Retour progressif ?

 

Argentine – Missiones.

 

La frontière est vite passée d'un côté comme de l'autre du grand pont et 5 km après la frontière mon compteur affiche 38 000 km...

 

 

La route 12 qui monte vers Iguazu est relativement chargée, étroite, sans accotement par endroits et toute en montagnes russes violentes. Cependant, le beau temps me motive pour avancer. J'ai résolu la cause de mes douleurs à la jambe droite (réglage de cale de pédale), et le vent est faible. La route rebondit sur des collines verdoyantes, je suis dans la forêt, ou dans les plantations de maté (boisson nationale des Argentins mais aussi des Paraguayens, Brésiliens du sud). Du vert, du vert, du vert. J'ai bien fait de visiter les missions jésuites au Paraguay car ici, le prix de l'entrée pour une seule visite est deux fois celui de trois visites de l'autre côté du fleuve. Un pont enjambe parfois un large affluent du Parana, qui serpente dans la verdure. Sur la route c'est un peu délicat et les chauffeurs de bus sont les mêmes dans tous les pays, je dois défendre ma place mais ai du mal à faire le poids. Les camions sont de loin, et comme toujours, plus sympas. Le lendemain j'essuie des orages et le relief est toujours le même, les chutes d'Iguazu sont de moins en moins loin mais je ne les entends pas encore. Je dors à Montecarlo, au bord du Parana. Si la température n'est pas excessive, l'humidité me donne l'impression d'être dans un hammam nuit et jour...

 

Je ne suis pas dans la région la plus riche d'Argentine et les gens se disent assez proches des Paraguayens. D'ailleurs comme de l'autre côté du fleuve, la population est totalement cosmopolite et je vois des communautés indigènes. Je dors une nuit chez des hôtes dont les ancêtres, si on remonte à deux générations, viennent de six pays différents : Allemagne, Espagne, Italie, Japon, Danemark, Suède. Métissage extrême. Au niveau de la langue, l'Espagnol est plus proche par l'accent de celui du Paraguay que des autres provinces d'Argentine. La route est jalonnée de quelques villages , à gauche les « puerto » quelque chose, sur le fleuve, à droite les autres. Après Montecarlo, je dors à Wanda, fondée et habitée majoritairement par des Polonais. Les habitations sont modestes mais ils ont tous frigo, machine à laver le linge, eau potable au robinet à l'intérieur et gazinière (ce n'était pas forcément le cas dans les pays que je traverse depuis un an). La crise économique qui secoue l'Argentine une nouvelle fois ne fait pas rire les gens. Eduardo a perdu son emploi d'ingénieur électricien, sa femme a un mi-temps comme institutrice, ils ont deux enfants étudiants. Du coup le jardinage va bon train ( dans le but de vendre les légumes et les confitures) et le fonctionnement coopératif aussi. J'ai l'impression, à voir ce qui me double sur la route, que les disparités sociales sont énormes, à moins que les Hillux et autres monstrueux 4 x 4 n'appartiennent en fait aux banques... J'ai vu une R11, en super état !

 

Bien, après quelques montagnes russes encore et une crevaison dès le petit matin, me voici aux chutes d'Iguazu, coté argentin. En effet, trois pays se touchent ici : l'Argentine, le Paraguay et le Brésil. Le fleuve Parana (7ème plus grand fleuve du monde) sur un axe nord-sud fait frontière entre le Paraguay et les deux autres tandis que la rivière Iguazu (est-ouest) sépare le Brésil et l'Argentine. On peut voir les chutes depuis l'Argentine ou le Brésil. Alors avant de les voir je les ai entendues... Je pose mon véhicule à l'entrée en espérant que les coatis ne viendront pas me déniaper mon sac de nourriture et pars voir les cataractes. C'est large (2,7 km), le débit est énorme, c'est haut (80 m), c'est assourdissant, l'eau est rouge comme la terre, c'est impressionnant. L'eau sort de partout entre les arbres et se lance dans le vide, formant des centaines de cascades (275). Des kilomètres de passerelles permettent de passer sur l'immense fleuve pour approcher aux plus près des chutes qui se situent au milieu de son cours, par en haut, ou par en bas. À la gorge du diable, qui ferme le cirque, les embruns me trempent en deux temps. Je n'ai malheureusement pas bénéficié d'un ciel bleu mais au moins il n'a pas plu ! Étant obligée de quitter le parc national pour dormir, je me tâte pour passer la frontière brésilienne dans la foulée mais me pose finalement dans une auberge côté argentin. La suite de la visite des chutes et le Brésil au prochain épisode...

 

Photos dans les galeries correspondantes et désolée que les photos de cet article ne correspondent pas bien au texte ( au début) mais je n'ai pas les photos du Paraguay sur moi... Tout est dans les galeries.