Initiales BB. Berlin-Bratislava.

 

Tout ce que je connais de Berlin avant d'y mettre les pieds se résume à peu de choses : mon père y a été à 14 ans en train, seul, pour voir son correspondant juste avant la construction du mur en 1961, évidemment sans savoir qu'il y aurait ce mur quelques semaines plus tard. Berlin Est, Berlin Ouest, 28 ans, Guerre Froide, des gens, des familles, des amis séparés en l'espace d'une nuit. Fuites. Chute du mur en 1989 et déplacement peu après de la capitale de Bonn à Berlin. Vraiment pas grand chose, je me sens bien ignorante.

 

J'arrive sur mon vélo vert exactement par la Bernauer Strasse, rue qui séparait l'Est de l'Ouest et où un tronçon de mur est resté, mémorial d'un kilomètre de long, couloir de la mort, explications, musées, le tout gratuit. Je loge juste à côté, quelques centaines de mètres. Partout dans la ville sur l'ancien tracé du mur il y a cette ligne de pavés de 42 km de long. Le mur de la honte. Je ne vais pas vous refaire l'histoire, Wikipédia sera plus précis et plus complet. Aujourd'hui par endroits, le mur est resté debout. Ce sont des lieux touristiques. On trouve donc la portion de Bernauer Strasse, très documentée, mais aussi East Side Gallery le long de la rivière Sprée, où 1,5 km de mur ont été peints des deux côtés par différents artistes dans les années 90, haut-lieu du street art berlinois. Il y a aussi Charly Check point ou des soldats américains fantoches font payer 4 dollars le selfie avec eux. Oui oui, dollars, éh, ancienne zone américaine ! On trouve aussi dans les rues devant certaines maisons qui étaient habitées par des Juifs des pavés dorés gravés d'un nom, d'une date, de quelques mots qui sont malheureusement souvent « déporté à Auswitz ». J'ai vu aussi et bien évidemment la porte de Brandebourg, symbole à elle seule, et le labyrinthe du Mémorial de l'Holocauste, suis montée dans la coupole du Reischtag, ai flâné dans l'immense jardin Tiergarten de 200 hectares, me suis perdue dans les quartiers incontournables du graff et du street art que sont Kreuzberg et Friedrichshain, ai longé la rivière Sprée sous une chaleur caniculaire, vu la cathédrale, la place Alexander et les autres principaux monuments de cette ville si différente des autres cités allemandes. En effet ici, on se demande où sont les Allemands. L'impression est qu'il y a de tout sauf des Allemands, d'ailleurs mon hôte Ivan est Ukrainien, ne parle pas un mot de la langue de Goethe. J'ai croisé Marx et Hengel au coin d'un parc, j'ai mangé des Kebab et des pizzas, bu quelques bières. Le dernier jour, j'ai visité quelques parties souterraines de la ville, guidée par une association. Bunker, abri civil antinucléaire, ancien tunnel : 2,5 heures très denses pour mieux se rendre compte et encore une fois que la folie des hommes de pouvoir met partout et toujours à mal le peuple innocent et inoffensif, que quelques têtes avides de puissance décident pour des millions d'autres qui ne font que subir.

 

Berlin l'enchanteresse... Il y en a pour tous les goûts. Comme à mon habitude je n'ai pas visité les intérieurs, aucun musée. Aux quartiers guindés et stricts j'ai forcément préféré les déjantés, bien que je ne sois pas descendue dans les boîtes souterraines la nuit qui envoient des décibels et pas que, du vendredi soir au lundi matin non stop. J'aime le déjanté gentil, moins le déjanté trash.

 

Accessoirement j'ai commandé et reçu une nouvelle tente, en ai renvoyé une vieille en France, et ce fut un excellent prétexte pour rester deux jours de plus que les deux déjà prévus en attendant qu'elle soit livrée. J'en ai profité pour préparer la suite, mon itinéraire pour les prochaines semaines se dessine précisément jusqu'à Bratislava, un peu plus grossièrement jusqu'à mon entrée en Transnitrie depuis l'Ukraine. J'entrerai bientôt dans des pays où il me faudra autre chose que des euros et où je ne comprendrai plus rien. Rien du tout. J'ai fait la coupe de voyage d'été par mes propres soins à la tondeuse, yeah, peaufinée par Ivan qui a ôté les quelques mèches qui m'avaient échappé là où je ne pouvais pas voir.

 

Et puis j'ai repris la route. Après quatre jours et demi en mode touriste, j'ai rebasculé sur le mode cycliste avec ma tête de punk à chien. J'ai relongé des lacs encore, traversé des forêts, de plus en plus de pinèdes qui dégagent tout ce qu'elles peuvent de senteurs sous l'effet d'une chaleur caniculaire soudaine, sur des rubans d'asphalte d'un mètre cinquante de largeur. J'ai bivouaqué dans ma nouvelle tente qui nécessite plus de superficie au sol et plus de temps de montage que l'ancienne mais qui est plus spacieuse, plus légère, et permet plusieurs configurations suivant le climat.

Et puis j'ai passé une frontière sans la voir autrement que sur la carte. Sur le terrain, rien, même pas un petit panneau à prendre en photo. Je suis en Pologne. Pas longtemps. 8, peut-être 10 kilomètres et je passe encore une ligne imaginaire, je suis en Tchéquie. Ce sont les plaques d'immatriculation qui me renseignent. Le relief a changé soudainement, après des semaines à faire des centaines de kilomètres sans en faire un seul en vertical et en cumulé, me voici de nouveau sur le petit plateau, arc-boutée sur les pédales, à dégouliner sous la chaleur. Dans la première bourgade digne de ce nom : Frytland, je retrouve des maisons aux pignons colorés et variés, le carillon sonne 15 heures pendant 10 minutes et la banque consent à me changer 30 euros. Il y a aussi un beau château, perché sur une colline. La Tchéquie est la Suisse de l'Europe de l'Est. Pas pour ses glaciers ni son chocolat, non, mais peut-être pour ce que disait Coluche de l'Helvétie : « Tout ce qui n'est pas interdit est obligatoire », et puis tout est payant aussi. Tu veux te garer pour aller marcher dans la nature ? Le parking est là, pas ailleurs, et le parcmètre là, ou le gars dans sa guitoune ici, et pour l'accès au sentier, tu dois prendre un ticket ! Nan mais ça va pas non ! Bon, la vie y est beaucoup moins chère, surtout les produits de première nécessité. J'ai changé trop d'argent.

 

Avec mon vélo bien chargé mais vent en poupe au plat, 30 km/h, j'ai rattrapé une cycliste, vélo et chaussures high tech, mollets dessinés qui vont avec. Je lui ai dit bonjour dans sa langue et suis restée derrière. Elle s'est retournée, consternation sur sa tronche, j'imagine dans sa tête : « putain, une touriste chargée ! », ne m'a pas répondu, j'ai vu la chaîne descendre d'un pignon, elle s'est mise en danseuse et a appuyé. Je m'arrête dans une épicerie minuscule, demande à la dame si elle a un coca frais. Pendant qu'elle va le chercher derrière, je me dit qu'il faut que je remette un peu d'eau dans mon bidon. Je vais à mon vélo, choppe la gourde, et lui demande poliment si je peux avoir un peu d'eau. Non ! Je lui montre l'évier derrière elle, elle me montre le frigo avec ses bouteilles en plastique à vendre. J'ai remballé ma gourde, elle a remballé son coca. J'adore les Tchèques !

 

Bref, j'ai tracé un chemin qui passe dans et sur les montagnes, qui longe la frontière et fait des incursions en Pologne. J'ai vu des ancolies, des céraistes et des lupins au bord de la route et ça m'a fait du bien. J'ai eu des longues montées, des cols, et de belles descentes, toujours sur de petites routes et ça m'a fait du bien aussi ! La cohabitation avec les automobilistes ne se passent pas trop mal, quand je ne suis pas contente je gueule. Comme en Allemagne, il est interdit de camper sauvage, mais en Allemagne le fait d'être vue parfois n'avait aucune conséquence. Ici je n'en sais rien, mais je n'irai pas plus dans leurs campings. Alors je me planque encore mieux. Le pays est petit et sera vite traversé.

 

Lors d'une incursion de 75 km en Pologne, j'ai recroisé la route par laquelle nous étions rentrés de Russie avec Michel après notre folle épopée en Asie, j'ai longé la même rivière quelques kilomètres, dans l'autre sens, et cette fois-ci j'étais sur une petite route de l'autre côté, pas sur la principale. J'avais chaud, il y a 8 ans, j'avais froid ! Et alors que je demande de l'eau à des particuliers pour mon bivouac, voilà que je suis invitée spontanément pour les 4 heures. Boissons fraîches et pâtisseries maison. C'est la première fois du voyage. Et on m'envoie planter ma tente à un endroit au bord de l'eau où il y a toujours du monde, c'est gratuit. Ahah, merci de l'info, donc un endroit où je n'irai pas même si je dis ok.

 

Dès le lendemain j'ai repassé la frontière pour faire un bout en Tchéquie. J'essaie de rester dans les montagnes sans trop faire de détours, je reste dans les zones peu peuplées et verdoyantes, si possible ombragées. Depuis quelques jours, ma main droite me fait des caprices, je n'ai plus du tout de force dans les doigts, peine à faire mes lacets, à prendre des pièces dans mon porte monnaie, à écrire à la main... La situation est handicapante et me préoccupe. J'essaie de changer de position sur le guidon, les fourmillements ont quasi disparus mais maintenant ce sont ces doigts qui ne répondent plus. Les heures de conduite pourtant ne m'infligent aucune douleur. Je quitte la Tchéquie par une journée caniculaire, par un chemin de bois quelque part dans les montagnes après une belle montée interdite aux autos. Me voici en Slovaquie, où je n'ai encore jamais mis les pieds. La frontière Tchéco-slovaque est matérialisée par des bornes sur le terrain, j'en suis surprise car le divorce entre ces deux nations ne date que de 1993. Il ne me reste plus qu'à me laisser glisser vers le sud jusqu'à la capitale, Bratislava.

 

J'avais prévu d'y faire une arrivée triomphale sur la berge du Danube. C'était sans compter Mapsme qui pour la première fois m'envoie dans une voie sans issue, mais vraiment sans issue. Demi-tour donc et comme je refuse de refaire un détour de 15 km (euh, j'ai déjà 100 km dans les jambes et il en reste 25 mini), je me retrouve sur la Nationale 2 pour faire finalement une entrée par des 4 voies, des échangeurs, zones commerciales et industrielles, banlieues tristes même sous le soleil. Je verrai le Danube le lendemain...

 

Dès mon arrivée dans la capitale je fais ouvrir un dossier médical à mon assistance santé et me dirige vers un toubib. On me dit d'aller dans un hôpital, où l'on m'envoie vers un neurologue qui, après diagnostic me renvoie à l'hôpital. Deux pathologies détectées : le nerf du canal carpien qui est comprimé, et même problème plus haut au niveau du coude. Ce qui provoque la défaillance de mes doigts. Il me faut trouver un autre réglage pour mon guidon, et soigner à la fois l'inflammation et les nerfs endommagés. Je ressors avec mes médocs comme une petite vieille et suis tout juste limite de me faire mes petites cases avec mes doses à chaque repas ! B6, B12, Magnésium, Voltaren fort, gel pour masser ! Si je ne me fais pas trop de souci sur l'efficacité de ce traitement, je suis dans le doute quant à la position de mon guidon, de mes poignées pourtant ergonomiques, de l'inclinaison de mes cornes... Le travail du lendemain.

 

Le centre-ville de Bratislava est très vite visité. Grand comme un mouchoir de poche, j'en ai vite fait le tour. Le Danube n'est même pas bleu, mais il est large tout de même. Le petit centre historique est sympa, quelques bâtiments tout juste remarquables, une église, une porte, deux rues, deux statues et deux places, le château pour la vue sur la ville et le fleuve. Assez peu de touristes, ils sont tous à Vienne qui n'est qu'à 60 km. Le reste de la ville est comme une énorme banlieue. C'est réducteur comme vision, je sais, il y a aussi quelques musées.

 

En Slovaquie je paie en euro et la langue, même si je n'en comprends pas une bribe, est assez jolie à entendre, moins dure que ce qui tombait dans mes écoutilles depuis un moment. Je loge chez Peter, qui va bientôt partir vers la France à vélo en suivant plus ou moins l'Eurovélo 6. Quant à moi, je vais remonter au nord du pays, dans les montagnes et les parcs nationaux en espérant une petite dizaine de degrés en moins et du vent en poupe ! Mon itinéraire est prêt, comme toujours pas le plus simple ni le plus court. Depuis Berlin où j'étais à 1074 km de chez moi j'ai fait 1010 km, et je suis maintenant à 1089 km de mon petit village au frais par la route. Cherchez l'erreur ah ah ! Une nouvelle contrainte va venir compliquer mes bivouacs : les ours. Et s'il y a une chose qui peut me faire fréquenter les campings officiels, c'est peut-être celle-là !