De l'Ukraine à la Roumanie en passant par la Transnitrie et la Moldavie.

 

D'odessa, j'ai cherché à longer la côte jusqu'à l'embouchure du Dniestr. Depuis un moment je parle du Dniestr et du Dniepr, ce n'est pas une approximation dans l'orthographe mais bien deux fleuves différents. Le premier coupe l'Ukraine suivant un axe nord-sud, le second descend aussi mais il rentre ensuite en Moldavie, forme frontière entre la Moldavie et la Transnitrie puis est de nouveau ukrainien avant de se jeter dans la mer Noire. En restant donc à l'Est du Dniestr, je rentre directement d'Ukraine en Transnitrie. Il n'y a pas si longtemps que j'ai entendu parler de ce territoire coincé entre Moldavie et Ukraine, ce territoire reconnu seulement par la Moldavie et la Russie, ce bout de terre tampon entre deux grands empires en quelques sortes : l'Europe et la Russie. C'est un non-pays, un pays fantoche. J'y suis entrée et ressortie le même jour, le traversant toutefois dans toute sa largeur et même plus. J'avais pourtant obtenu trois jours au lieu des 8 heures habituelles de la part du douanier en lui disant juste que je dormirais une nuit à Tiraspol. Il m'a demandé le nom de mon hôtel, j'ai répondu que j'irais au camping Red Star (l'étoile rouge ) mais évidemment je ne le ferai pas !

 

Je n'ai pas vu bien de la différence avec l'Ukraine et pour cause, la véritable frontière, celle qui n'est pas physique, se situe entre la Moldavie et la Transnitrie. La Moldavie est résolument tournée vers l'Europe, elle est consumériste, les gens veulent gagner de l'argent. C'est d'ailleurs pour cette raison que la population est en déclin, ils vont tous bosser ailleurs et finissent par s'installer. Beaucoup de Moldaves ont saisi l'opportunité de pouvoir se faire faire un passeport roumain (la Moldavie a été roumaine à un moment de l'histoire), ce qui les fait citoyens européens et leur facilite la vie. La Transnitrie est sous contrôle russe. Je m'attendais à voir des bidasses mais il n'en est rien, tout est invisible mais c'est tout de même Poutine qui tire les ficelles dans ce grand spectacle de Guignol. J'ai traversé un non-pays... C'est fun non ? Je me suis rendue à la capitale : Tiraspol. Même pas de quoi prendre une seule photo, rien, petite bourgade provinciale d'ex URSS. Mais tout de même la Transnitrie a son gouvernement, son armée, sa monnaie : le rouble de Transnitrie, et ses pièces sont en matériaux composites, pas en métal. On peut être citoyen de Transnitrie mais ils ont dans les faits tous un passeport moldave, sinon roumain, sinon russe. La foire à guignol vous dis-je, mais le jour où il y aura une étincelle dans ce petit théâtre, il se pourrait que les répercutions se fassent sentir très loin...

 

J'ai volontairement laissé de côté le grand axe qui m'aurait emmenée dans la capitale sans traverser un seul village mais je n'ai rien vu de spécial dans ces villages. Les maisons et propriétés sont séparées de la rue par une barrière métallique en général, peinte en couleur vive et je ne vois rien de ce qui se cache derrière. Un buste de Lénine devant le bâtiment gris de l'administration communale à chaque fois. C'est tout. Alors pourquoi les touristes qui viennent en Moldavie font-ils une excursion d'une journée en Transnitrie ? Pour le fun justement, celui de visiter un pays qui n'existe pas. On me dit qu'en Transnitrie les règles sont strictes, la police assez bien représentée et que les policiers ont bien assez de pouvoir : les puissants ! L'électricité qui vient de de chez le grand frère ressort deux fois plus cher, les Moldaves trinquent. Idem pour le gaz. Il faudrait fouiller un peu.

 

J'ai vu la forteresse de Tighina qui domine le Dniestr et ai dormi dans une petite forêt juste après être entrée en Moldavie. Et puis j'ai filé à Chisinau où je suis logée par Radu. Ancien alcoolique, ancien drogué, possesseur de plusieurs « masters », Radu trouve maintenant son compte dans la méditation. Il est vegan et engagé actif dans plusieurs associations assez novatrices pour la Moldavie, dans l'éducation à l'environnement. Et comme beaucoup, il rêve de partir ailleurs, au Pérou par exemple, et de s'y installer, loin de l'industrialisation, du bruit et de la consommation. La population moldave est en déclin constant, et c'est peut-être pour ça que les villages que je traverse me donnent l'impression d'être morts. Je suis montée jusqu'au nord, à Soroca, voire la forteresse encore. Mais en fait ces jalons sur ma route ne sont qu'un prétexte pour bâtir un itinéraire qui me fasse sillonner le pays en tentant d'en ressentir l'esprit, de voir et d'entendre. Hors les premiers jours je me suis ennuyée. Des champs de tournesols à perte de vue sur un terrain bien assez vallonné et sous une chaleur écrasante. Des grands axes routiers, vides, desquels j'ai du mal à sortir. C'est ça ou les pistes poussiéreuses. Des bivouacs pas toujours simples à trouver par manque de forêt. C'est qu'il me faut impérativement de l'ombre le soir et le matin et si possible un endroit qui n'a pas pris le soleil de la journée, d'où nécessité du couvert forestier. Il faut que je parvienne à Ungheni pour enfin trouver un peu d'attrait. Dans cette ville, j'arrive à me faufiler sur des chemins dans la broussaille pour aller voir le pont Eiffel, ferroviaire seulement et qui enjambe la rivière qui forme frontière avec la Roumanie. Il est fermé, on ne peut le voir, il est gardé par des gens en arme qui ne veulent rien savoir, j'ai bien fait d'aller le voir d'en bas. Et puis j'ai longé cette frontière tout le long, avec des dizaines de kilomètres de piste caillouteuse/sableuse/poussiéreuse où ils roulent comme des tarés. J'ai poussé à pied dans les côtes et me suis cramponnée sur les freins dans les descentes. Heureusement les très nombreux puits me permettent de régulièrement rincer mon tee shirt et de me ravitailler en eau bien fraîche. Dans chaque village je trouve une épicerie et je croise les gens sur des charrettes tirées par des chevaux. Ils ont le sourire et ont de bonnes têtes. Les paysages sont moins monotones, les marchés plutôt sympathiques, comme les gens depuis le début.

 

Et puis je suis arrivée à la frontière sans être assez à l'Est pour être en Gagaouzie, je sors de Moldavie, j'entre en Roumanie et il y a des Carrefour Market partout. Je fais encore un pas vers l'Ouest. À Galati, il me faut faire trois fois le tour de la ville pour trouver à changer quelques euros en Leu, la monnaie roumaine. Je suis logée par Gabriel et Florence et les discussions vont bon train, étalés comme on peut autour de la carte du pays dépliée sur le lit. Une lessive fait du bien, une vraie douche aussi bien que j'aie amélioré ma technique en bivouac. Et un bon poulet avec de la verdure n'est pas de refus. Le lendemain je traverse le Danube en bateau pour aller faire un tour dans son delta, début de mon itinéraire et de mes découvertes roumaines.