L'écheveau emmêlé de l'ex-Yougoslavie.

 

Voilà, je quitte la Roumanie où je suis restée 4 semaines et où j'ai pédalé 2400 km. Le tampon serbe s'abat sur mon passeport, je vais vers l'ouest mais quitte l'Union Européenne. Je change de la monnaie, ici on paie en dinars et j'en ai une liasse. Pour l'équivalent de 43 euros qui faisaient grosso modo 210 leis roumains, j'obtiens 5016 dinars de Serbie. On me dit que la vie est moins chère ici qu'en Roumanie, donc je vais faire un bout de chemin avec cette somme ! Le paysage est absolument plat depuis ce matin. Cultures de maïs principalement, ou alors juste des champs de terre labourée. Peu d'arbres, pas assez pour m'abriter du vent qui vient de côté, trop chaud.

 

Premières impressions serbes : peu de trafic et heureusement car ce sont les mêmes chauffeurs qu'en Roumanie, routes velours même les toutes petites en blanc sur la carte, propreté, sourires et réponses à mes saluts. Pelouses tondues autour de maisons propres. J'ai appris les mots de politesse à la frontière, je suis parée. Je m'arrête pique-niquer dans une station-service où il y a une petite pièce climatisée et le wifi. On me donne l'autorisation d'y déballer mes sandwiches. L'employée vient discuter un peu, en anglais, et m'apporte par la suite une bouteille d'eau minérale froide. Comme ça, cadeau ! C'est de bonne augure, la première impression est souvent la bonne... Je pose mon bivouac très tôt dans l'après-midi, j'ai fait 100 bornes, je ne veux pas me tuer et suis attendue demain dans 100 km encore et pas avant 17 heures donc rien ne sert d'en faire trop aujourd'hui. Je suis sur une digue à l'herbe rase tondue par les moutons et ombragée par de grands arbres. L'endroit est calme mais pas vraiment discret, je ne mettrai pas les boules Quies. Il y a un troupeau de moutons pas loin, en liberté, ce qui signifie présence humaine. En effet le lendemain le berger édenté vient me serrer la main et taper la causette cinq minutes pendant que ses 200 bêtes me passent sous le nez.

 

Lors de cette journée principalement plate je vois mes premiers Spomeniks en faisant quelques détours. Alors que sont donc ces Spomeniks ? Les fameux Spomeniks de Tito. L'étymologie est claire : monument à la mémoire de … Ce sont des monuments aux morts, souvent de la seconde guerre mondiale, élevés sous le règne de Tito et ici nommés : monuments de la lutte contre le fascisme. Certains ressemblent juste à nos monuments aux morts à nous, ceux qu'on a dans tous les villages mais d'autres sont de véritables curiosités, ou œuvres d'art. Il y en a dans tous les styles et j'ai tracé mon itinéraire en ex-Yougoslavie en mettant volontairement sur ma route quelques-uns des plus spectaculaires d'entre eux. Ils ne sont pas toujours faciles d'accès et ça ne va pas encore contribuer à me faire faire une ligne droite, mais bon... j'ai l'habitude. Donc je vois mes premiers Spomeniks. Ah oui, j'ai trouvé un site très bien fait sur le net : www.spomenikdatabase.org, qui comme son nom l'indique est un joli répertoire avec carte interactive, photos et explications pour les plus importants.

 

Je passe à Novi Sad, qui est la seconde ville du pays après Belgrade, baignée par le Danube. Le centre historique m'occupe deux heures, mais je n'y reste pas, je fais encore 25 km sur l'Eurovélo 6 le long du fleuve que je traverse alors sur un bac pour arriver chez mes hôtes à Banostor. J'y suis bien installée, bien nourrie. Ah ah, c'est pas peu dire. Les discussions vont bon train mais il me semble que Pavul n'est pas toujours très objectif dans ses propos alors j'opine du chef et me tais. C'est vrai que c'est compliqué, la Yougoslavie a éclaté en 5 pays, dont 2 sont à l'euro : la Slovénie et le Monténégro (avant c'était Serbie-Monténégro), un autre fait aussi partie de l'UE mais paie en Kunas : la Croatie et les deux derniers : la Bosnie et la Serbie ont réussi à se scinder en deux, Kosovo pour la Serbie tandis que la Bosnie se divise en deux entités : la République serbe de Bosnie avec pour capitale Banja Luka, et la fédération de Bosnie et Herzégovine, Bosnie au nord, Herzégovine au sud. Comme dira le guide que j'ai au free walk tour de Mostar, ils lâchent beaucoup d'argent pour payer toute cette administration. Et encore la Macédoine là dedans, qui vient de changer de nom pour s'appeler Macédoine du Nord (pour la différencier avec la région de la Grèce...) Croatie et Slovénie sont catholiques, Serbes sont orthodoxes, Bosniaques sont musulmans... La Fédération de Bosnie et Herzégovine est soutenue par l'Arabie Saoudite. Bref, si pour le moment rien ne bouge dans cette région d'Europe, c'est pas gagné pour autant. Croatie, Bosnie et Serbie ne sont pas les meilleures amies du monde, loin s'en faut. Le Dinar vaut en Serbie et c'est le Mark en Bosnie. Bonjour la gymnastique. Et des dialectes... (Sur la photo ci contre c'est Banja Luka)

 

La Bosnie a une ouverture de 20 kilomètres sur la mer à travers la Croatie. Cette particularité remonte à plus loin dans l'histoire. Il y avait Venise, les Ottomans et Dubrovnik. Cette dernière avait passé un accord avec les Ottomans (Bosniaques), elle laissait un accès à la mer mais si Venise attaquait alors les Ottomans devraient défendre Dubrovnik.

 

Le lendemain, en passant la frontière serbo-croate je me rends compte que le dinar serbe ne doit pas sortir du pays, je ne peux donc l'échanger contre quoi que ce soit. J'ai demandé à quelques Serbes mais ils n'avaient jamais la bonne somme pour l'échange, que des grosses coupures. Bien, ce n'est pas trop grave car je dois normalement revenir en Serbie après la Bosnie. Je continue à visiter des Spomeniks, et par une route bien au nord de celle de la vallée de la Save, me rends jusqu'à celui de Podgoric. Un objectif en soi. Sur cette route, pendant des dizaines de kilomètres je n'ai eu que quelques véhicules, le bitume est velours et ce fut un enchantement. Il me semble d'autre part que les Croates sont un peu plus civilisés quant à leur comportement au volant avec les cyclistes. Je bivouaque dans les forêts. Je ne crains plus les ours mais comme c'est rarement parfait, il faut que je me méfie toujours de quelque chose, maintenant des... mines. Donc je ne mets pas les pieds où le sol n'a pas été foulé, par les gens les tracteurs ou les sangliers... bref je me gaffe quand même.

 

Très vite je quitte la Croatie pour entrer en Bosnie (en fait en république serbe de Bosnie) au niveau de Jasenovac, c'est à dire au nord-ouest. Côté croate il y a cet immense Spomenik que je voulais voir : la fleur de pierre. L'édifice est en béton et au moins aussi imposant que celui de Podgaric. Mon premier achat en Marks, des tomates au bord de la route directement au jardinier m'est en fait offert. De Jasenovac, j'avais prévu aller au parc national de Kozara. Tout en haut de la montagne, il y a à voir encore un autre style de mémorial mais je me suis dégonflée : le mauvais temps annoncé m'a fait filer direct vers Banja Luka où je serai logée au sec. Les orages mettent plus longtemps que prévu à éclater mais les heures de pluie qui suivent ne me font pas regretter ma décision. Je loge chez Bérengère, une française installée en Bosnie depuis une quinzaine d'années, qui accompagne entre autres boulots des tours à vélo en Bosnie pour la Fédé Française de cyclotourisme. Je la croise alors qu'elle s'en va justement pour dix jours et me laisse les clés de son logement où doit arriver demain un autre cyclo français en route pour Singapour. Je suis honnêtement déçue par Banja Luka, mais la ville est récente, reconstruite après un tremblement de terre qui l'avait mise par terre en 1969. Pas d'architecture, la mosquée, quelques églises, des bars, des restos, un grand marché couvert, des alignées de boutiques et des centres commerciaux. En haut sur la colline, à 5 km,est érigé le Spomenik, 24 x 13 m en calcaire blanc et sculpté de fresques représentant de diverses manières la lutte contre le fascisme. La pierre vient de l'île de Brac, par laquelle nous étions passés avec Michel en 2008 dans le sud de la Croatie. Jour de repos forcé, pluie continuelle. Mais Hugo est arrivé et la discussion va bon train.

 

Nous repartons ensemble le lendemain mais pour 10 kilomètres seulement car il prend direct vers Sarajevo tandis que je vais d'abord plus au sud vers Mostar. La route longe des gorges encaissées superbes, bordées de falaises à pics. Tunnels, ponts, la rivière méandre parfois avec exagération et cela donne un paysage très plaisant à parcourir à vélo. Je suis sur un axe principal mais les Bosniaques, comme les Croates, se comportent plutôt bien au volant avec les cyclistes. J'ai toutefois toujours mon écarteur de danger et l'aurai je pense, jusqu'au bout du voyage. En cours de journée je passe la frontière invisible sur le terrain entre la République serbe de Bosnie et la fédération de Bosnie et Herzégovine. Le lendemain je passe de Bosnie en Herzégovine. Oui, c'est assez compliqué et tenter de démêler cet écheveau nécessite une petite gymnastique cérébrale. Tout ça dans un territoire qui tient dans un mouchoir de poche. Le ciel est resté couvert, avec des éclaircies passagères, la température est restée fraîche et cela aussi était agréable. Ces deux journées jusqu'à Mostar sont très belles. Je suis attendue ici par Zoé, une française enseignante installée depuis 2 semaines seulement dans ce pays. Mostar n'est pas un lieu anodin dans l'histoire de l'Ex-Yougoslavie. On en a assez entendu parler. Il y a qu'ici les trois communautés serbes, Croates et Bosniaques se côtoient. Au départ, ce sont les Slovènes qui ont voulu leur indépendance et ont organisé un référundum, puis ont pris leur envol, alors les Croates et les Bosniaques ont voulu faire de même mais les Serbes n'ont pas laissé faire et ont envoyé l'armée. Ce fut la guerre. D'un côté du boulevard de Mostar les Musulmans bosniaques, de l'autre côté les Croates catholiques, et l'armée serbe qui tire dans le tas. J'ai pris une visite de Mostar, le guide nous montre des photos avant et après. C'est triste. Les murs des maisons sont criblés, c'est encore très visible par endroits et certains bâtiments n'ont pas encore été restaurés, des banques, centres commerciaux, grands hôtels. Cependant, le mot Bank a souvent remplacé l'étoile aux frontons rénovés. La capitalisme a poussé dehors le socialisme (ici, ils ne parlent pas de communisme), comme souvent et partout, les financiers mènent le monde au détriment du peuple.

 

Et le fameux pont, vieux de 400 ans, avec à l'époque où il fut construit la plus grande arche de pierre au monde, 41 mètres. Bien évidemment, un pont aussi vieux a toute une histoire, lieu de passage pour les marchands du sud vers le nord et vice versa, il était à péage, gardé le jour et fermé la nuit. Pour cette raison stratégique, il fut le seul pont de la ville pendant 400 ans, il y en a aujourd'hui 4, dont le pont Tito, le premier qui a sauté pendant la guerre, en 1992, et le premier reconstruit par la suite. Le vieux pont a été détruit en 1993, a été reconstruit en 2004, et réouvert en 2005. La Neretva et ses eaux turquoises passent dessous à grande vitesse. Aujourd'hui à Mostar la ségrégation est plus marquée qu'avant la guerre, il y a beaucoup moins de mariages mixtes par exemple. La vieille ville est musulmane. Je suis aussi allée voir le mémorial de la seconde guerre mondiale, un grand complexe sur la pente d'une colline, pas très entretenu, pas évoqué par les tours organisés et pourtant sujet brûlant aussi pour les habitants des différentes communautés. Voilà, comme en Asie centrale en vallée de Ferghana, on peut être ici Serbe citoyen croate, ou Bosniaque citoyen croate, et avec un peu de chance Bosniaque citoyen bosnian...

 

Comme à chaque fois, il faudrait rester plus longtemps et prendre le temps de lire ou de discuter plus. Les anciens ne savent toujours pas si Tito était un président ou un dictateur, mais ce qu'ils s'accordent à penser est que la situation était meilleure en ce temps là qu'aujourd'hui, en terme d'emploi, de logement, d'égalité... de beaucoup de choses. C'est déjà le discours que m'avait tenu Mariana, une jeune diplômée croate avec qui j'avais travaillé en accompagnement en Dalmatie durant l'été 2005.

 

Dans la ville, les décès de la veille sont affichés, on peut savoir au premier coup d'oeil de quel culte était la personne. Ce jour, deux musulmans, une catholique et une autre avec pour petit signe distinctif la rose du socialisme à l'endroit même où les autres affichent la croix ou le croissant vert... La non-religion en étendard jusqu'à la fin, au même titre que les autres affichent leur obédience. Beaucoup de graffs dans les décombres des bâtiments de la ville qui n'ont pas encore été restaurés ou vendus.

 

La météo avait annoncé des orages, aussi, je n'avais pas trop de scrupules à consacrer une journée à ce symbole fort de l'ex Yougoslavie, mais il n'a pas fait une goutte, c'eut été une magnifique journée pour avancer. Demain et toute la semaine qui vient par contre, je risque bien de me faire saucer trop souvent. J'aviserai au moment venu... N'ayant pas trouvé d'hôte pour l'instant à Sarajevo, je n'ai aucune obligation. Mon chemin pour aller dans la capitale du pays ne sera pas direct, une fois de plus...