L'écheveau emmêlé de l'ex-Yougoslavie.

 

Voilà, je quitte la Roumanie où je suis restée 4 semaines et où j'ai pédalé 2400 km. Le tampon serbe s'abat sur mon passeport, je vais vers l'ouest mais quitte l'Union Européenne. Je change de la monnaie, ici on paie en dinars et j'en ai une liasse. Pour l'équivalent de 43 euros qui faisaient grosso modo 210 leis roumains, j'obtiens 5016 dinars de Serbie. On me dit que la vie est moins chère ici qu'en Roumanie, donc je vais faire un bout de chemin avec cette somme ! Le paysage est absolument plat depuis ce matin. Cultures de maïs principalement, ou alors juste des champs de terre labourée. Peu d'arbres, pas assez pour m'abriter du vent qui vient de côté, trop chaud.

 

Premières impressions serbes : peu de trafic et heureusement car ce sont les mêmes chauffeurs qu'en Roumanie, routes velours même les toutes petites en blanc sur la carte, propreté, sourires et réponses à mes saluts. Pelouses tondues autour de maisons propres. J'ai appris les mots de politesse à la frontière, je suis parée. Je m'arrête pique-niquer dans une station-service où il y a une petite pièce climatisée et le wifi. On me donne l'autorisation d'y déballer mes sandwiches. L'employée vient discuter un peu, en anglais, et m'apporte par la suite une bouteille d'eau minérale froide. Comme ça, cadeau ! C'est de bonne augure, la première impression est souvent la bonne... Je pose mon bivouac très tôt dans l'après-midi, j'ai fait 100 bornes, je ne veux pas me tuer et suis attendue demain dans 100 km encore et pas avant 17 heures donc rien ne sert d'en faire trop aujourd'hui. Je suis sur une digue à l'herbe rase tondue par les moutons et ombragée par de grands arbres. L'endroit est calme mais pas vraiment discret, je ne mettrai pas les boules Quies. Il y a un troupeau de moutons pas loin, en liberté, ce qui signifie présence humaine. En effet le lendemain le berger édenté vient me serrer la main et taper la causette cinq minutes pendant que ses 200 bêtes me passent sous le nez.

 

Lors de cette journée principalement plate je vois mes premiers Spomeniks en faisant quelques détours. Alors que sont donc ces Spomeniks ? Les fameux Spomeniks de Tito. L'étymologie est claire : monument à la mémoire de … Ce sont des monuments aux morts, souvent de la seconde guerre mondiale, élevés sous le règne de Tito et ici nommés : monuments de la lutte contre le fascisme. Certains ressemblent juste à nos monuments aux morts à nous, ceux qu'on a dans tous les villages mais d'autres sont de véritables curiosités, ou œuvres d'art. Il y en a dans tous les styles et j'ai tracé mon itinéraire en ex-Yougoslavie en mettant volontairement sur ma route quelques-uns des plus spectaculaires d'entre eux. Ils ne sont pas toujours faciles d'accès et ça ne va pas encore contribuer à me faire faire une ligne droite, mais bon... j'ai l'habitude. Donc je vois mes premiers Spomeniks. Ah oui, j'ai trouvé un site très bien fait sur le net : www.spomenikdatabase.org, qui comme son nom l'indique est un joli répertoire avec carte interactive, photos et explications pour les plus importants.

 

Je passe à Novi Sad, qui est la seconde ville du pays après Belgrade, baignée par le Danube. Le centre historique m'occupe deux heures, mais je n'y reste pas, je fais encore 25 km sur l'Eurovélo 6 le long du fleuve que je traverse alors sur un bac pour arriver chez mes hôtes à Banostor. J'y suis bien installée, bien nourrie. Ah ah, c'est pas peu dire. Les discussions vont bon train mais il me semble que Pavul n'est pas toujours très objectif dans ses propos alors j'opine du chef et me tais. C'est vrai que c'est compliqué, la Yougoslavie a éclaté en 5 pays, dont 2 sont à l'euro : la Slovénie et le Monténégro (avant c'était Serbie-Monténégro), un autre fait aussi partie de l'UE mais paie en Kunas : la Croatie et les deux derniers : la Bosnie et la Serbie ont réussi à se scinder en deux, Kosovo pour la Serbie tandis que la Bosnie se divise en deux entités : la République serbe de Bosnie avec pour capitale Banja Luka, et la fédération de Bosnie et Herzégovine, Bosnie au nord, Herzégovine au sud. Comme dira le guide que j'ai au free walk tour de Mostar, ils lâchent beaucoup d'argent pour payer toute cette administration. Et encore la Macédoine là dedans, qui vient de changer de nom pour s'appeler Macédoine du Nord (pour la différencier avec la région de la Grèce...) Croatie et Slovénie sont catholiques, Serbes sont orthodoxes, Bosniaques sont musulmans... La Fédération de Bosnie et Herzégovine est soutenue par l'Arabie Saoudite. Bref, si pour le moment rien ne bouge dans cette région d'Europe, c'est pas gagné pour autant. Croatie, Bosnie et Serbie ne sont pas les meilleures amies du monde, loin s'en faut. Le Dinar vaut en Serbie et c'est le Mark en Bosnie. Bonjour la gymnastique. Et des dialectes... (Sur la photo ci contre c'est Banja Luka)

 

La Bosnie a une ouverture de 20 kilomètres sur la mer à travers la Croatie. Cette particularité remonte à plus loin dans l'histoire. Il y avait Venise, les Ottomans et Dubrovnik. Cette dernière avait passé un accord avec les Ottomans (Bosniaques), elle laissait un accès à la mer mais si Venise attaquait alors les Ottomans devraient défendre Dubrovnik.

 

Le lendemain, en passant la frontière serbo-croate je me rends compte que le dinar serbe ne doit pas sortir du pays, je ne peux donc l'échanger contre quoi que ce soit. J'ai demandé à quelques Serbes mais ils n'avaient jamais la bonne somme pour l'échange, que des grosses coupures. Bien, ce n'est pas trop grave car je dois normalement revenir en Serbie après la Bosnie. Je continue à visiter des Spomeniks, et par une route bien au nord de celle de la vallée de la Save, me rends jusqu'à celui de Podgoric. Un objectif en soi. Sur cette route, pendant des dizaines de kilomètres je n'ai eu que quelques véhicules, le bitume est velours et ce fut un enchantement. Il me semble d'autre part que les Croates sont un peu plus civilisés quant à leur comportement au volant avec les cyclistes. Je bivouaque dans les forêts. Je ne crains plus les ours mais comme c'est rarement parfait, il faut que je me méfie toujours de quelque chose, maintenant des... mines. Donc je ne mets pas les pieds où le sol n'a pas été foulé, par les gens les tracteurs ou les sangliers... bref je me gaffe quand même.

 

Très vite je quitte la Croatie pour entrer en Bosnie (en fait en république serbe de Bosnie) au niveau de Jasenovac, c'est à dire au nord-ouest. Côté croate il y a cet immense Spomenik que je voulais voir : la fleur de pierre. L'édifice est en béton et au moins aussi imposant que celui de Podgaric. Mon premier achat en Marks, des tomates au bord de la route directement au jardinier m'est en fait offert. De Jasenovac, j'avais prévu aller au parc national de Kozara. Tout en haut de la montagne, il y a à voir encore un autre style de mémorial mais je me suis dégonflée : le mauvais temps annoncé m'a fait filer direct vers Banja Luka où je serai logée au sec. Les orages mettent plus longtemps que prévu à éclater mais les heures de pluie qui suivent ne me font pas regretter ma décision. Je loge chez Bérengère, une française installée en Bosnie depuis une quinzaine d'années, qui accompagne entre autres boulots des tours à vélo en Bosnie pour la Fédé Française de cyclotourisme. Je la croise alors qu'elle s'en va justement pour dix jours et me laisse les clés de son logement où doit arriver demain un autre cyclo français en route pour Singapour. Je suis honnêtement déçue par Banja Luka, mais la ville est récente, reconstruite après un tremblement de terre qui l'avait mise par terre en 1969. Pas d'architecture, la mosquée, quelques églises, des bars, des restos, un grand marché couvert, des alignées de boutiques et des centres commerciaux. En haut sur la colline, à 5 km,est érigé le Spomenik, 24 x 13 m en calcaire blanc et sculpté de fresques représentant de diverses manières la lutte contre le fascisme. La pierre vient de l'île de Brac, par laquelle nous étions passés avec Michel en 2008 dans le sud de la Croatie. Jour de repos forcé, pluie continuelle. Mais Hugo est arrivé et la discussion va bon train.

 

Nous repartons ensemble le lendemain mais pour 10 kilomètres seulement car il prend direct vers Sarajevo tandis que je vais d'abord plus au sud vers Mostar. La route longe des gorges encaissées superbes, bordées de falaises à pics. Tunnels, ponts, la rivière méandre parfois avec exagération et cela donne un paysage très plaisant à parcourir à vélo. Je suis sur un axe principal mais les Bosniaques, comme les Croates, se comportent plutôt bien au volant avec les cyclistes. J'ai toutefois toujours mon écarteur de danger et l'aurai je pense, jusqu'au bout du voyage. En cours de journée je passe la frontière invisible sur le terrain entre la République serbe de Bosnie et la fédération de Bosnie et Herzégovine. Le lendemain je passe de Bosnie en Herzégovine. Oui, c'est assez compliqué et tenter de démêler cet écheveau nécessite une petite gymnastique cérébrale. Tout ça dans un territoire qui tient dans un mouchoir de poche. Le ciel est resté couvert, avec des éclaircies passagères, la température est restée fraîche et cela aussi était agréable. Ces deux journées jusqu'à Mostar sont très belles. Je suis attendue ici par Zoé, une française enseignante installée depuis 2 semaines seulement dans ce pays. Mostar n'est pas un lieu anodin dans l'histoire de l'Ex-Yougoslavie. On en a assez entendu parler. Il y a qu'ici les trois communautés serbes, Croates et Bosniaques se côtoient. Au départ, ce sont les Slovènes qui ont voulu leur indépendance et ont organisé un référundum, puis ont pris leur envol, alors les Croates et les Bosniaques ont voulu faire de même mais les Serbes n'ont pas laissé faire et ont envoyé l'armée. Ce fut la guerre. D'un côté du boulevard de Mostar les Musulmans bosniaques, de l'autre côté les Croates catholiques, et l'armée serbe qui tire dans le tas. J'ai pris une visite de Mostar, le guide nous montre des photos avant et après. C'est triste. Les murs des maisons sont criblés, c'est encore très visible par endroits et certains bâtiments n'ont pas encore été restaurés, des banques, centres commerciaux, grands hôtels. Cependant, le mot Bank a souvent remplacé l'étoile aux frontons rénovés. La capitalisme a poussé dehors le socialisme (ici, ils ne parlent pas de communisme), comme souvent et partout, les financiers mènent le monde au détriment du peuple.

 

Et le fameux pont, vieux de 400 ans, avec à l'époque où il fut construit la plus grande arche de pierre au monde, 41 mètres. Bien évidemment, un pont aussi vieux a toute une histoire, lieu de passage pour les marchands du sud vers le nord et vice versa, il était à péage, gardé le jour et fermé la nuit. Pour cette raison stratégique, il fut le seul pont de la ville pendant 400 ans, il y en a aujourd'hui 4, dont le pont Tito, le premier qui a sauté pendant la guerre, en 1992, et le premier reconstruit par la suite. Le vieux pont a été détruit en 1993, a été reconstruit en 2004, et réouvert en 2005. La Neretva et ses eaux turquoises passent dessous à grande vitesse. Aujourd'hui à Mostar la ségrégation est plus marquée qu'avant la guerre, il y a beaucoup moins de mariages mixtes par exemple. La vieille ville est musulmane. Je suis aussi allée voir le mémorial de la seconde guerre mondiale, un grand complexe sur la pente d'une colline, pas très entretenu, pas évoqué par les tours organisés et pourtant sujet brûlant aussi pour les habitants des différentes communautés. Voilà, comme en Asie centrale en vallée de Ferghana, on peut être ici Serbe citoyen croate, ou Bosniaque citoyen croate, et avec un peu de chance Bosniaque citoyen bosnian...

 

Comme à chaque fois, il faudrait rester plus longtemps et prendre le temps de lire ou de discuter plus. Les anciens ne savent toujours pas si Tito était un président ou un dictateur, mais ce qu'ils s'accordent à penser est que la situation était meilleure en ce temps là qu'aujourd'hui, en terme d'emploi, de logement, d'égalité... de beaucoup de choses. C'est déjà le discours que m'avait tenu Mariana, une jeune diplômée croate avec qui j'avais travaillé en accompagnement en Dalmatie durant l'été 2005.

 

Dans la ville, les décès de la veille sont affichés, on peut savoir au premier coup d'oeil de quel culte était la personne. Ce jour, deux musulmans, une catholique et une autre avec pour petit signe distinctif la rose du socialisme à l'endroit même où les autres affichent la croix ou le croissant vert... La non-religion en étendard jusqu'à la fin, au même titre que les autres affichent leur obédience. Beaucoup de graffs dans les décombres des bâtiments de la ville qui n'ont pas encore été restaurés ou vendus.

 

La météo avait annoncé des orages, aussi, je n'avais pas trop de scrupules à consacrer une journée à ce symbole fort de l'ex Yougoslavie, mais il n'a pas fait une goutte, c'eut été une magnifique journée pour avancer. Demain et toute la semaine qui vient par contre, je risque bien de me faire saucer trop souvent. J'aviserai au moment venu... N'ayant pas trouvé d'hôte pour l'instant à Sarajevo, je n'ai aucune obligation. Mon chemin pour aller dans la capitale du pays ne sera pas direct, une fois de plus...

 

 

Roumanie toujours.

 

D'ailleurs il n'y a que de la piste au programme le lendemain, et il pleut et je suis dans la montagne et ma pédale gauche bloque complètement et après un premier démontage sous la flotte ça recommence deux km plus loin. Je termine la montée de ce col à pied en poussant ma monture et fais une partie de la descente sur la piste boueuse sur une jambe. Je m'arrête aux premières maisons, c'est un château de chasse qui appartenait à la famille royale, les bâtiments sont superbes. Je n'ai pas le loisir de les prendre en photo car les gens n'y sont pas très sympathiques. Ils me laissent toutefois 5 minutes sous un avant-toit de toile pour regarder mieux ma pédale. Je repars et tombe sur le monastère du secteur. Et là, le padre m'ouvre son atelier ma foi plus que bien fourni, tracteur tondeuse, déneigeuse, tous les outils, huile, graisse et m'aide à démonter, regarde, tente en vain de démonter une pédale sur un vieux vélo qui ne sert plus pour que je puisse aller jusqu'à la ville suivante le lendemain. Essayez juste de m'imaginer en train de bricoler avec ce prêtre orthodoxe d'un mètre quatre vingt quinze en longue robe noire, avec sa barbe aussi longue que ses cheveux... après ma pédale de vélo ! Oui le lendemain parce qu'il me propose de rester dormir ici, et on m'offre une douche chaude, un lit dans une chambre où je peux brancher l'ordi sur les hauts-parleurs grâce à la petite prise jack qui traîne, yeh ! Musique, pas la même qu'à l'office dans la petite et très vieille église en bois, superbe. Blasphème, du Thiéfaine au monastère ! Et on me gave, liqueur de cerise, sanglier, pommes de terre, riz et légumes entourés d'une feuille de choux cuits à la vapeur, salade tomates du jardin et concombres, et assortiment de pâtisseries, eau de vie... Je refuse le vin et la bière qu'on me propose. Le lendemain est jour de célébration au monastère qui fête son protecteur d'été, saint Constantin. Il y a du monde à l'office le soir, toutes les femmes ont un foulard et les hommes prennent le temps de décrotter leurs souliers avant d'entrer. Le padre tourne le dos aux fidèles, l'intérieur est en boiseries peintes, noircies par le temps. Le padre Arsène vit seul dans cet immense monastère très récent (20 ans) qui a été construit autour et afin de préserver cette église de 1646 classée à l'Unesco. Les chambres y sont très confortables, fourneau, table, une salle de bain pour deux chambres. Je n'ai fait que 52 km et en ai bien bavé mais c'est une bien belle journée tout de même.

 

Bien, évidemment le lendemain au bout d'un kilomètre tout est bloqué à nouveau, à noter que les conditions n'ont pas changé, crachin et boue. Je démonte, desserre complètement les écrous et repars. Pas bien réfléchi sur ce coup là. 500 m plus loin je suis de nouveau en train de bricoler, cette fois-ci j'abandonne les billes d'un côté dans l'herbe ainsi qu'un écrou, laisse le contre écrou, je n'aurai plus de problème jusqu'à...

 

Reghin, pas de magasin de vélo. L'affaire est classée, j'ai fait 40 km, je vais bien encore en faire 30. J'arrive à Targu Mures. Pouah la blague, 16 août, tout est fermé, jour férié. Ma chance inouïe fait que je trouve sans vraiment chercher longtemps un atelier de réparation vélos. Ils ne vendent pas de neuf mais par contre c'est un vrai atelier « haut de gamme ». D'abord ils ont toutes les pièces qu'il me faut en stock, parce que j'en profite pour changer la transmission qui est morte. Donc cassette, chaîne, pédales, contrôle des plaquettes frein, nettoyage complet. Mon vélo sort de cet atelier moins de deux heures plus tard comme neuf, la classe, voici une bonne chose de faite. J'ai sorti la carte bancaire, mais avec plaisir. Pendant que mon vélo était dans la salle d'opération, j'ai trouvé de quoi me loger à Sibiu, à 120 km, donc demain soir. J'avance encore un bon bout avant de poser mon bivouac dans une forêt de chênes. La nuit est mauvaise, je ne sais pas ce qui m'arrive mais je vomis, chose qui ne m'arrive à peu près qu'une fois tous les 10 ans. Le lendemain matin je semble aller bien mais une fois sur le vélo c'est une autre paire de manches et j'arrive à Sibiu après 75 km et 600 m positifs avec soulagement. L'après-midi je vais toutefois visiter le centre ville, joli, et me couche tôt.

 

C'est que la suite s'annonce ardue. Je pars en effet pour la Transfagarasan, la seconde de mes routes mythiques de ce pays, je dois monter à plus de 2000 m en 25 km en gros, en partant de bas. Bonne pente. J'aurais préféré avoir les intestins en bon état pour cette journée. Je pose un premier bivouac à la limite de la forêt versant nord, où je ne devrais pas trop craindre les ours, un dimanche soir, avec toujours des bulles dans les intestins. Ceci me permet de monter un lundi matin donc sans trafic et à la fraîche. Euh, ça, c'était dans mes rêves, parce que c'est tellement touristique que tant que c'est les vacances, il y a du monde, certes moins qu'un week-end. La pente est plutôt régulière, je découvre les fameux lacets à la sortie de la forêt, le beau temps est là, les conditions sont bonnes. À 12 heures je suis en haut, ai fait le tour du petit lac à pied et suis montée au belvédère. L'endroit est blindé, noir de monde, des gros porcs qui balancent tout dans les talus, qui laissent les moteurs tourner, je n'ai absolument pas envie de camper là, et puis il est si tôt... 84 km avec quelques remontées me séparent de mon prochain logeur, je le contacte, il pense que c'est faisable, alors j'y fonce. Il m'annonce alors qu'il a rendez-vous chez le garagiste à 17 heures, donc soit j'arrive avant soit ce sera 18 h 30. J'ai appuyé sur les pédales, tout en gérant mon effort et en m'arrêtant manger, j'ai croisé un ours, et à 17 heures pétantes mon doigt se posait sur la sonnette à Curtea de Arges. 111 km, 1720 de positif, belle journée. Le lendemain demande encore des efforts avec des parties en piste où je dois marcher à côté de ma monture que ce soit en montée ou en descente, grosse caillasse et sable, hum... j'adore. La seconde partie de la journée est un régal à tous niveaux et je suis le soir à Voineasa.

 

Le jour suivant est encore une journée très montagneuse, je démarre de 650 m, monte à 1580, redescends à 1350, et termine ma journée à 2050 m, au premier col de la Transalpina, troisième route mythique.Mon compteur en profite un joli 10 000 tout rond, pile poil au ssommet. Il n'est pas tard mais l'endroit est rêvé pour camper, donc le reste se fera le jour suivant. Je suis bien au delà de la limite sylvestre donc n'ai normalement rien à craindre des ours, et quel calme, pour une fois... En effet j'ai posé ma tente loin des groupes électrogènes des bouis-bouis vendeurs de souvenirs et petite restauration du col, espèce de bidonville improvisé pour la saison, mon regard porte loin, je n'entends pas les motos non plus. La nuit est bien fraîche à cette altitude et ça fait carrément du bien. Le lendemain, je démarre en tee shirt et en short, c'est dire ce qui m'attend comme température 1800 mètres plus bas, dans la plaine à Targu Jiu, que j'atteins après de bien belles montagnes russes qui achèvent mes jambes. Heureusement j'ai ensuite 40 km de plat pour me reposer, sous le cagnard tout de même. Le programme montagne n'est pas terminé, à partir de Baia de Arama, il faut remonter avant de plonger vers la station thermale de Baila Herculane après de jolies gorges très encaissées. Je me disais bien que ça puait dans le coin... c'est l'odeur du soufre des sources ! Au bord de la route, avachis dans des pliants, des veaux de mer exhibent leur bedaine tandis que les gosses piaillent dans la rivière avec leur bouée et que les parents boivent de la bière et bouffent de la merde avec leur bouée aussi. Intégrée. Je ne m'arrête pas, ces endroits me font de plus en plus fuir, je vais prendre mon pique nique sur un banc du quai de la gare, c'est le seul endroit où il y a des bancs à l'ombre et au calme.

 

De là je dois rejoindre Resita par la dernière route « trans » de Roumanie, la Transemenic. Mais pour aller au pied de ce haut col, je dois suivre pendant 55 km un axe européen. Il faut savoir qu'en Roumanie il n'y a pas d'autoroutes, donc les nationales absorbent le trafic comme elles peuvent. Sauf qu'elles ne sont pas très larges et complètement dépourvues d'accotement ou voie d'arrêt d'urgence. J'ai été obligée de la prendre 15,3 km cette route et j'ai vite bifurqué dès que j'ai pu. Je n'irai pas à Resita par la Transemenic, tant pis, c'est la vie, la vie justement. Rester sur cet axe où les poids lourds se succèdent dans les deux sens aurait pu me la faire perdre. Je ne perds peut-être pas grand chose au change car je suis sur une route tranquille dans une très belle campagne roumaine. Je traverse des minuscules patelins où les gens font signe, les fontaines et sources au bord de la route me permettent de boire autant que je veux l'eau fraîche tout droit sortie de la terre. Les foins sont sur les piquets de 5 mètres, tout est prêt pour affronter l'hiver. Je vois les gens dans les champs vaquer à leur occupation de petite culture, petit élevage. Tout est petit, quelques vaches, quelques arpents, juste de quoi vivre. Je croise des carrioles tirées toujours par de superbes chevaux, les chiens errent comme dans tout le pays. Et le soleil cogne. Avec cette succession d'étapes montagneuses et longues, mes jambes commencent à me demander du repos.

 

J'en prends une journée à Resita, ancienne importante cité minière au passé glorieux. Il paraîtrait que des bouts de Tour Eiffel sortent des usines métallurgiques d'ici. Je suis logée par Adrian et sa maman Lydia. Adorables les deux. Je suis bichonnée. Depuis la fenêtre du cinquième étage de la tour du plus pur style Ceaucescu, je vois le convoyeur en ruines qui enjambe la ville et la vallée sur ses hauts piliers. Convoyeur de minerai. Il fonctionnait jusqu'à 23 heures me dit Lydia. Le jour de repos est occupé à préparer la suite du voyage après être allés se baigner, à vélo, dans un lac très profond, une ancienne mine à ciel ouvert dont un jour les ouvriers ont percé la nappe phréatique, ce qui a inondé la mine, remplit le trou. Adrian et Lydia sont des encyclopédies vivantes et des gens passionnés d'histoire. Ils me racontent la révolution de 1989, quand en dix jours, du 15 au 25 décembre 1989, le pays est passé du calme à l'exécution de son chef. J'ai le détail jour par jour mais aussi celui des années précédentes, pendant lesquelles peu à peu le peuple est affamé parce que tous les biens produits sont exportés dans l'unique but de supprimer la dette. Ceaucescu a tenu son pari, en 1989 la Roumanie n'a plus un leu de dette extérieure mais la population crève de faim, et est à cran. Lydia me montre des bons de rationnement. Par personne et par mois : 5 œufs, un litre d'huile, un kilo de sucre, un kilo de farine, 150 gr de beurre. Par personne et par mois ! Pour le reste il faut faire la queue pendant des heures et encore ne pas être certains d'avoir quelque chose au bout. De temps en temps une personne mieux vêtue double la file, entre et ressort avec des cabas bien remplis... Adrian me raconte comment, étant alors gamin, il parvenait à passer deux fois en plaidant coupable d'avoir oublié son carton... Des fois ça marchait. Ils me racontent la peur engendrée par la milice, les disparitions de personnes soupçonnées d'avoir fait un pas de côté ou mal répondu, pfttt, évaporées. Les années noires, les années de misère et de terreur. Ils me racontent le début des événements à Timisoara quand un groupuscule veut protéger un prêtre à qui s'en prend le régime, l'explosion tout à coup de ce peuple qui tout entier descend dans les rues dans toutes les villes du pays en brandissant des slogans et revendications qui ont changé en 24 heures, la prise du palais présidentiel, la fuite de Ceaucescu, vite rattrapé, le retournement de vestes des seconds couteaux du parti, le procès fantoche du 24 faits par eux à leur chef qui bien sûr était au courant de tout, donc dangereux pour eux, et finalement son exécution le jour de Noël. Ce fut la dernière exécution du pays, la peine de mort fut abolie dans la foulée. Ils me racontent l'après révolution, les trois mois qui ont suivi, puis les Roumains qui achètent à bas prix les appartements qui appartenaient avant au parti. Je suis dans l'un de ces appartements, la cage d'escalier n'a pas changé, l'ascenseur non plus. On monte par l'escalier. Pendant un jour et demi, je suis bombardée d'informations et chacune de mes questions provoque l'explication de tout un pan d'histoire, soit de la ville soit du pays. Lydia était professeur de chimie, son mari était professeur d'histoire. Adrian est kiné entre deux postes à l'étranger, il parle au moins 6 ou 7 langues de manière plus que correcte, dont le français. C'est d'ailleurs dans ma propre langue que j'ai droit à toutes ces explications passionnées.

 

Et puis je remonte sur mon vélo et m'en vais à Timisoara, siège de cette révolution éclair, mais aussi ville classée à l'Unesco pour son centre historique. J'y arrive en début d'après midi après 100 km très vite expédiés et après avoir pris mes quartiers chez Valerain et Alexandra, je pars visiter le centre, à deux pas. L'après-midi n'y suffit pas, je carressais l'espoir de repartir dès le lendemain matin mais un autre warm shower qui m'avait répondu positivement aussi m'invite à prendre un verre, puis deux. L'heure tourne et je n'ai vu que les choses accessibles mais rien de ce qui se cache au fond des cours. Je me vois obligée de rester une journée de plus, comme prévu initialement...

 

Je vais quitter cette Roumanie qui ne m'a réservé que des bonnes surprises. À part la conduite quelque peu insensée de certains chauffeurs et les tas d'ordures partout le long des routes mais aussi dans les bois, partout..., rien que du bon dans ce pays qui suivant les endroits vit encore comme il y a cinquante ans ou au contraire fait preuve d'une grande modernité. Ce pays où se côtoient les centres commerciaux dernier cri et les ruines d'une industrie communiste. Ce pays où les gens racontent avec le sourire les années noires, viennent au contact, en français, ou en allemand. Ce pays aux influences moldaves, hongroises, allemandes et autres suivant la région. Ce pays qui possède de beaux paysages variés, un patrimoine architectural et culturel riche. Pays aux mille monastères. Ce pays où on peut camper partout. J'ai beaucoup aimé la Roumanie, y ai été très bien accueillie et m'y suis sentie très en sécurité (même sur la route avec mon écarteur de danger improvisé). Il n'y a plus qu'à espérer que ce sera de même dans l'ex Yougoslavie où je me dirige maintenant...

 

 

Roumanie. 12 ème pays de ce petit tour d'Europe.

 

J'ai retrouvé l'alphabet latin (c'était déjà le cas en Moldavie) et cette langue roumaine me semble avoir pas mal de similitudes avec la mienne.Mêmes racines latines. Merci se dit merci, bonjour se dit « Bona », rien de très compliqué. S'il vous plaît se dit « Teroq ». Excusez l'orthographe, pour moi tout n'est que phonétique. Bien, alors pour commencer il a fallu que je m'équipe d'un écarteur de danger parce que je trouvais que certains chauffards passaient bien assez près. Le petite coup de klaxon qu'ils donnent avant de doubler a l'air de leur donner le droit de me foutre au talus ou de passer à cinquante centimètres comme des bombes. Mais je ne peux rien faire de plus, je suis à ma place. Alors moi aussi j'ai une technique : quand je vois une auto arriver dans le rétro, je me mets à un mètre du bord, et me rabats au dernier moment, ce qui a normalement pour effet de les faire se méfier, s'écarter, ralentir, voire les deux ! J'ai ramassé sur le bord de la chaussée une de ces balises blanches en plastique avec le réflecteur rouge au bout, qui signale le bord de la route notamment la nuit et l'ai mise en travers sur mon sac à dos à l'arrière, qui dépasse amplement. C'est à priori très efficace.

 

Bien, de Galati où j'ai traversé le Danube sur un bac, me voici partie dans le delta, enfin... en limite du delta. Celui-ci est une réserve de biosphère. Le Danube se divise en trois bras principaux. Celui du nord forme frontière avec l'Ukraine un moment, et entre celui du nord et celui du sud, aucune route, aucun village, que de la nature : la réserve de biosphère où pullulent notamment les oiseaux. C'est une immense zone humide de marécages, de forêts, de roselières, de marais que ce triangle assez énorme. J'ai hésité à prendre une excursion de quelques heures, et puis on m'a expliqué que les bateaux de touristes allaient sur un des bras puis revenaient. De chaque côté il y a de la végétation... Bref, pour voir quelque chose d'intéressant, il faut mettre quelques centaines d'euros et y rester plus de trois heures. Par exemple sillonner le delta en kayak sur 5 jours pour ne pas faire de bruit, vraiment profiter (des moustiques aussi) de la nature et voir les oiseaux sans leur envoyer les gaz d'échappement des moteurs diesel et les décibels qui vont avec. Ou en pédalant sur certaines digues et prendre des tronçons de bateau entre. Je suis allée jusqu'au plus loin possible avec mon vélo, et j'ai atterri dans un village bien touristique. Partout des pancartes vantant les mérites, bien sûr des « resort », centres de vacances pour clients aisés, et des excursions sur le fleuve. Juste à côté de ça, souvent à peine 100 mètres, en sortant du macadam, il y a les décharges sauvages de ces mêmes établissements qui font leur fric sur la réserve de biosphère. Murighiol, dernier village accessible par la route, lieu de villégiature, campings-cars venant de toute l'Europe, du monde aux terrasses... j'ai fui, je ne voulais pas ça en venant ici. J'ai passé mon chemin, continué ma route. Qu'ai-je vu du delta ? Pas grand chose. Par endroits, quand la route prenait de la hauteur, je n'en ai même pas vu la largeur tant c'est grand. Aux abords du delta, en dehors de la réserve, j'ai vu des lacs par dizaines. Un tour dans le delta ne vaut qu'en étant bien accompagné, et avec de bonnes notions d'ornithologie. À mon avis. La région entre le delta et Constanta est belle. Des lacs je l'ai dit, des lagunes, des oiseaux . La zone est relativement peu peuplée, et trop peu boisée à mon goût. J'ai fait un soir plus de 20 kilomètres sans apercevoir l'ombre d'un bosquet, me suis finalement contentée de l'abri des regards et du vent. J'y suis restée deux nuits, regardant le lendemain les éclairs zébrer le ciel, les bourrasques plus ou moins violentes secouer ma tente et les trombes d'eau la marteler de manière assourdissante. Bon test pour ma nouvelle tente qui n'avait encore guère pris l'eau. À quelques dizaines de mètres il y a une plantation de jeunes fruitiers et des canons à air comprimé qui font une détonation toutes les trente secondes pour, je suppose, éloigner les oiseaux... La nuit ça s'arrête, ouf.

 

Constanta, ville touristique sur la Mer Noire , gros port industriel aussi. Donc je suis entrée par le nord, c'est là que sont les terminaux pétroliers et autres réjouissances dont mes yeux raffolent. Ensuite il y a les complexes hôteliers qui bouchent la vue sur la plage bondée et la mer... bleue. Au bout de tout ça, la ville, et le centre historique qui forme une espèce de péninsule assez jolie, avec un peu d'architecture, des rues piétonnes en pente qui descendent jusqu'à la mer où une promenade et des parcs permettent de flâner. J'y ai pique-niqué, vers 15 heures, tout près du casino déglingué, délabré, qui est sur toutes les cartes postales. Puis je suis sortie de la ville, ai rincé mon maillot au lavabo d'une station-service avant de le renfiler pour qu'il sèche sur la bête et suis allée mettre ma tente dans le premier petit bois tranquille. Il y a certains petits bois bien occupés en journée, avec des dames qui attendent en petite tenue au bord de la route.

 

Le lendemain, quelle n'est pas ma surprise de croiser au moins sept cyclos, dont deux couples de Français. On me donne l'explication : je suis sur l'Eurovélo 6, l'autoroute des cyclos par excellence. Ben ça donne pas envie. Le premier couple était bien sympa, le gars du second couple de Français m'a abordé directement en me demandant « Ah toi tu la fais dans l'autre sens ? », « euh, bonjour, je fais quoi ?, Ah ! Euh, ben non en fait ». Je lui aurais bien dis que son eurovélo 6 j'en n'ai rien à battre, que les itinéraires balisés, les petits campings proprets et tout, c'est pas pour moi, mais j'avais pas envie de rentrer dans ce que je sentais tourner au débat. Je quitterai l'Eurovélo 6 très vite. Je n'ai aucune prétention mais je crois que je ne me reconnais pas en tant que vacancière à vélo, hébergement tous les soirs, resto etc... Je ne fais pas partie de cette masse de consommateurs, à vélo ou non. Je ne critique rien, chacun fait comme il l'entend mais je ne me sens pas à ma place quand je discute avec ces gens, je me sens comment dire... en décalage, forcément. Toujours est-il qu'au terme de cette petite étape, je débarque vers 13 heures chez Georges, agriculteur bio très engagé aussi en politique, qui pratique entres autres Couch Surfing, Warm Shower, Woofing et autres. Résultat : il y a pas mal de monde autour de la table quand le monstrueux plat de polenta arrive sur la table avec une salade de tomates qui poussent à 10 mètres, concombres, yaourt maison, pain maison, limonade maison, miel. Que de l'excellent. J'ai mangé la plus grosse tomate que j'aie vu de ma vie, je pense qu'elle faisait à elle seule pas loin d' 1,5 kg. Quel délice ! Je n'irai toutefois pas jusqu'à dire que je n'en ai fait qu'une bouchée ! Il y a donc des cyclos, des woofers, des expat qui tâtent de la Roumanie avant de rejoindre leur poste à Bucarest, une belle bande. Le but est de donner un coup de main au jardin, à la cuisine ou aux cochons en échange du gîte et du couvert. Et le couvert est pas dégueu.

 

Le jour suivant après enfin du terrain vallonné et un peu de forêt par endroits, je viens frôler la frontière bulgare (4 mètres) mais monte direct sur le bac qui me fait traverser une nouvelle fois le Danube. De l'autre côté, c'est toujours des champs de tournesols, de maïs et de la terre labourée. J'en ai un peu ma claque des tournesols, ça fait des semaines que ça dure, depuis l'Ukraine. Et puis il y a des petits monastères actifs encore tous les dix kilomètres. Je file sur Bucarest, la capitale, où je suis attendue le 7 août. Je pose une nouvelle fois ma tente dans un sous-bois et le même spectacle s'offre à mes yeux ; des monceaux de détritus plastiques. Dans les villages que je traverse, les gens répondent à mon salut, les commerçants (et les autres) sont ma foi forts sympathiques, dommage qu'ils soient aussi débiles dès qu'ils ont un volant entre les mains ! Gloire et puissance, virilité que sais-je, frétillement dans les parties, vas savoir ! Cependant avec mon poteau en guise d'écarteur de dangers, je ne me fais pas trop peur.

 

Bucarest. Un jour et demi de visite sous une chaleur à tomber. C'est une belle ville, avec des bâtiments imposants, des églises partout et des statues encore plus. C'est très aéré, il a de vrais jolis et grands parcs, de beaux espaces de nature et de fraîcheur. Le Parlement est une bâtisse énorme, le centre historique est envahi par les boutiques et restos à touristes mais assez agréable. Des musées, des galerie d'art, un Arc de Triomphe, la statue du Général de Gaulle etc... Je suis accueillie par George et Ana pour qui je suis la première cyclo, pas très loin du centre et au calme. Ils sont jeunes, sportifs et très sympathiques. Je décline l'invitation le premier soir à un concert, j'ai besoin de me reposer, cette chaleur me met un peu en bas. Le second soir, ils m'offrent le resto. Ils connaissent toutes les routes et les chemins du pays, de manière assez incroyable pour leur jeunesse. Ils bougent beaucoup. Lui est ingénieur en nouvelles technologies, elle est architecte à son compte. George me donne de bons conseils pour la suite et mon itinéraire évolue donc encore, le nombre de kilomètres augmente et la déniv positive explose. Du beau à venir.

 

Une petite journée après Bucarest et me voici déjà dans l'aire de répartition des ours. Il y en a, paraît-il, 6000 dans les Carpates roumaines. Caucescu avait fait installer des élevages, pour faire des lâchers et se réservait alors la chasse privée (lui et ses amis) des plantigrades. Maintenant protégés, leur nombre a explosé. Ils ne sont à priori pas très dangereux, très habitués à l'homme mais je prends dès le premier soir l'habitude de cuisiner à cinquante mètres de ma tente et de suspendre mon sac de nourriture dans un arbre à distance également. Retrouver du vrai relief et des paysages montagneux me fait le plus grand bien. Des vraies forêts, des vrais cols, des vraies montagnes... Mes jambes tournent super bien, et je sens tout juste passer le premier col qui me permet de basculer vers Brasov. En route, je fais le détour pour voir le château de Peles, magnifique. Brasov est une jolie bourgade à la limite de la Transylvanie, le centre historique ne manque pas de charme, sur une colline de la ville se dresse une citadelle et des cabines permettent de monter sur la montagne qui surplombe la ville. Je flâne dans la vieille ville un moment avant de reprendre la route vers Bran. C'est un village, très réputé, très touristique, Disneyland, avec des hectomètres d'étalages remplis de babioles dont personne n'a besoin mais qui se vendent. À Bran, il y a, d'après la légende, le château de Dracula. Donc j'ai vu le château du comte, malheureusement avec une lumière dégueulasse donc vous n'aurez pas de belle photo de ce beau château médiéval. Je prends le risque, le soir même, de planter mon bivouac à quelques kilomètres seulement de la demeure du vampire.

 

En Roumanie, les Carpates forment comme une couronne de montagnes seulement ouverte au nord-ouest. La Transylvanie est la région qui se trouve à l'intérieur de cette couronne. Je croyais que ça allait être plat, mais il n'en est rien. Les bosses sont moins hautes, c'est tout, mais il y en a plus. Je peux enfin m'échapper des grands axes et me retrouve même à traverser des villages reliés aux autres par de la piste, villages où je vois des gens en tenue traditionnelle (c'est dimanche, peut-être en est-ce la raison), où les familles se déplacent en charrette tirées par de superbes chevaux, avec le poulain qui suit en trottinant, et où devant chaque maison la pompe permet d'avoir de l'eau potable. Les paysages sont superbes, verts, pâtures et forêts. Je peine tant à trouver un bivouac que je me retrouve à Sighisoara après 127 km. Je téléphone au WS qui habite ici, qui est en vacances à 200 km de là et pour une semaine encore mais qui m'explique comment sauter par dessus le portail, trouver la clé et m'installer. Si ça c'est pas beau... Du coup, bonne vraie douche, petite lessive à la main, recharge de mes appareils.

 

Sighisoara est un gros village ou une toute petite ville, dont tout le centre est classé au patrimoine mondial de l'Unesco. On y trouve des remparts, des tours de guets, des portes, une monumentale tour de l'horloge, des églises, une place superbe, des ruelles aux pavés inégaux dans des rues en pente, des maisons colorées, un escalier couvert, j'en passe et des meilleures. J'ai eu la bonne idée (ou intuition) d'y aller tranquille à pied et heureusement. Le vélo n'est pas adapté à ce genre de terrain... Je pars en début d'après-midi sous une chaleur accablante. Cinquante km plus loin, je tombe sur deux Suisses qui font 200 km par jour, je pédale 12 bornes avec eux puis m'arrête car c'est dans ce village que je suis attendue par une famille adorable. Je suis en plein cœur de cette minorité hongroise qui peuple le centre de la Roumanie. Le père de famille est ébéniste, la chambre que l'on me met à dispo est meublée dans la pure tradition et les portails des maisons sont imposants, en bois sculpté, superbes. Et dire que sans ce WS qui m'accueille au pied levé à cause de ma peur des ours je serais passée sans rien savoir ni voir de tout ça ! Les bourgades traversées sont toutes jolies, c'est gai. J'avance bien, j'apprends et je rallonge sans arrêt l'itinéraire prévu au fil de mes rencontres avec les gens et leurs bons conseils..

 

Le lendemain est encore un enchantement, je passe un premier col, descends vers Gheorgheni, passe un second col et descends dans les gorges du Bicaz, spectaculaires. Des falaises très hautes et surplombantes encadrent la route étroite et sinueuse. Le lac Rosu est si noir de monde que je n'y pose même pas pied à terre. C'est très touristique, mais on sait pourquoi. C'est une des quatre routes mythiques de ce pays. Je dors à Piatra Neamt chez un voyageur. Ensuite sur ma route il y a le monastère de Neamt, coloré, important, classé par l'Unesco, la partie moldave de la Roumanie (la Bucovine) en regorge. Il fallait tout de même que j'en voie quelques uns. Au terme de cette étape longue (133 km) et montagneuse (1310 m de positif), je vais dormir dans la famille d'Alex, des agriculteurs. 12 vaches, ils traient à la main et fabriquent du fromage qu'ils vendent par là autour. Ils ont un jardin potager, des poules, du maïs et sont quasi autonomes en nourriture. Alex a 21 ans, il a deux frères, jumeaux de 6 ans. Pour ici c'est déjà une ferme respectable. Ce n'est pas l'opulence et les menus doivent souvent se répéter mais ils ont de quoi vivre, une auto, bref, des vies simples et saines, des vies de gros labeur tout de même, sans jamais un jour de repos. On me sert une grosse boule de polenta avec du fromage frais à l'intérieur, une salade de concombres avec oignons et ciboulette. C'est un bon moment que je passe dans cette famille. Alex est venu en VTT m'accueillir à 10 km, au début de la piste que je poursuis le lendemain sans avoir encore ce qui m'attendait comme galère... Prochain épisode !

 

Bon, le texte n'est pas au bon endroit à côté des images correspondantes, parce que je n'ai pas de photo du delta et ce n'est pas pour ça qu'il ne faut pas en parler, et puis dans la galerie il y a tout comme d'habitude et avec les commentaires. Voilà !

De l'Ukraine à la Roumanie en passant par la Transnitrie et la Moldavie.

 

D'odessa, j'ai cherché à longer la côte jusqu'à l'embouchure du Dniestr. Depuis un moment je parle du Dniestr et du Dniepr, ce n'est pas une approximation dans l'orthographe mais bien deux fleuves différents. Le premier coupe l'Ukraine suivant un axe nord-sud, le second descend aussi mais il rentre ensuite en Moldavie, forme frontière entre la Moldavie et la Transnitrie puis est de nouveau ukrainien avant de se jeter dans la mer Noire. En restant donc à l'Est du Dniestr, je rentre directement d'Ukraine en Transnitrie. Il n'y a pas si longtemps que j'ai entendu parler de ce territoire coincé entre Moldavie et Ukraine, ce territoire reconnu seulement par la Moldavie et la Russie, ce bout de terre tampon entre deux grands empires en quelques sortes : l'Europe et la Russie. C'est un non-pays, un pays fantoche. J'y suis entrée et ressortie le même jour, le traversant toutefois dans toute sa largeur et même plus. J'avais pourtant obtenu trois jours au lieu des 8 heures habituelles de la part du douanier en lui disant juste que je dormirais une nuit à Tiraspol. Il m'a demandé le nom de mon hôtel, j'ai répondu que j'irais au camping Red Star (l'étoile rouge ) mais évidemment je ne le ferai pas !

 

Je n'ai pas vu bien de la différence avec l'Ukraine et pour cause, la véritable frontière, celle qui n'est pas physique, se situe entre la Moldavie et la Transnitrie. La Moldavie est résolument tournée vers l'Europe, elle est consumériste, les gens veulent gagner de l'argent. C'est d'ailleurs pour cette raison que la population est en déclin, ils vont tous bosser ailleurs et finissent par s'installer. Beaucoup de Moldaves ont saisi l'opportunité de pouvoir se faire faire un passeport roumain (la Moldavie a été roumaine à un moment de l'histoire), ce qui les fait citoyens européens et leur facilite la vie. La Transnitrie est sous contrôle russe. Je m'attendais à voir des bidasses mais il n'en est rien, tout est invisible mais c'est tout de même Poutine qui tire les ficelles dans ce grand spectacle de Guignol. J'ai traversé un non-pays... C'est fun non ? Je me suis rendue à la capitale : Tiraspol. Même pas de quoi prendre une seule photo, rien, petite bourgade provinciale d'ex URSS. Mais tout de même la Transnitrie a son gouvernement, son armée, sa monnaie : le rouble de Transnitrie, et ses pièces sont en matériaux composites, pas en métal. On peut être citoyen de Transnitrie mais ils ont dans les faits tous un passeport moldave, sinon roumain, sinon russe. La foire à guignol vous dis-je, mais le jour où il y aura une étincelle dans ce petit théâtre, il se pourrait que les répercutions se fassent sentir très loin...

 

J'ai volontairement laissé de côté le grand axe qui m'aurait emmenée dans la capitale sans traverser un seul village mais je n'ai rien vu de spécial dans ces villages. Les maisons et propriétés sont séparées de la rue par une barrière métallique en général, peinte en couleur vive et je ne vois rien de ce qui se cache derrière. Un buste de Lénine devant le bâtiment gris de l'administration communale à chaque fois. C'est tout. Alors pourquoi les touristes qui viennent en Moldavie font-ils une excursion d'une journée en Transnitrie ? Pour le fun justement, celui de visiter un pays qui n'existe pas. On me dit qu'en Transnitrie les règles sont strictes, la police assez bien représentée et que les policiers ont bien assez de pouvoir : les puissants ! L'électricité qui vient de de chez le grand frère ressort deux fois plus cher, les Moldaves trinquent. Idem pour le gaz. Il faudrait fouiller un peu.

 

J'ai vu la forteresse de Tighina qui domine le Dniestr et ai dormi dans une petite forêt juste après être entrée en Moldavie. Et puis j'ai filé à Chisinau où je suis logée par Radu. Ancien alcoolique, ancien drogué, possesseur de plusieurs « masters », Radu trouve maintenant son compte dans la méditation. Il est vegan et engagé actif dans plusieurs associations assez novatrices pour la Moldavie, dans l'éducation à l'environnement. Et comme beaucoup, il rêve de partir ailleurs, au Pérou par exemple, et de s'y installer, loin de l'industrialisation, du bruit et de la consommation. La population moldave est en déclin constant, et c'est peut-être pour ça que les villages que je traverse me donnent l'impression d'être morts. Je suis montée jusqu'au nord, à Soroca, voire la forteresse encore. Mais en fait ces jalons sur ma route ne sont qu'un prétexte pour bâtir un itinéraire qui me fasse sillonner le pays en tentant d'en ressentir l'esprit, de voir et d'entendre. Hors les premiers jours je me suis ennuyée. Des champs de tournesols à perte de vue sur un terrain bien assez vallonné et sous une chaleur écrasante. Des grands axes routiers, vides, desquels j'ai du mal à sortir. C'est ça ou les pistes poussiéreuses. Des bivouacs pas toujours simples à trouver par manque de forêt. C'est qu'il me faut impérativement de l'ombre le soir et le matin et si possible un endroit qui n'a pas pris le soleil de la journée, d'où nécessité du couvert forestier. Il faut que je parvienne à Ungheni pour enfin trouver un peu d'attrait. Dans cette ville, j'arrive à me faufiler sur des chemins dans la broussaille pour aller voir le pont Eiffel, ferroviaire seulement et qui enjambe la rivière qui forme frontière avec la Roumanie. Il est fermé, on ne peut le voir, il est gardé par des gens en arme qui ne veulent rien savoir, j'ai bien fait d'aller le voir d'en bas. Et puis j'ai longé cette frontière tout le long, avec des dizaines de kilomètres de piste caillouteuse/sableuse/poussiéreuse où ils roulent comme des tarés. J'ai poussé à pied dans les côtes et me suis cramponnée sur les freins dans les descentes. Heureusement les très nombreux puits me permettent de régulièrement rincer mon tee shirt et de me ravitailler en eau bien fraîche. Dans chaque village je trouve une épicerie et je croise les gens sur des charrettes tirées par des chevaux. Ils ont le sourire et ont de bonnes têtes. Les paysages sont moins monotones, les marchés plutôt sympathiques, comme les gens depuis le début.

 

Et puis je suis arrivée à la frontière sans être assez à l'Est pour être en Gagaouzie, je sors de Moldavie, j'entre en Roumanie et il y a des Carrefour Market partout. Je fais encore un pas vers l'Ouest. À Galati, il me faut faire trois fois le tour de la ville pour trouver à changer quelques euros en Leu, la monnaie roumaine. Je suis logée par Gabriel et Florence et les discussions vont bon train, étalés comme on peut autour de la carte du pays dépliée sur le lit. Une lessive fait du bien, une vraie douche aussi bien que j'aie amélioré ma technique en bivouac. Et un bon poulet avec de la verdure n'est pas de refus. Le lendemain je traverse le Danube en bateau pour aller faire un tour dans son delta, début de mon itinéraire et de mes découvertes roumaines.

D'une Ukraine à l'autre.

 

J'ai hésité vraiment à aller visiter Tchernobyl et Prypiat, la ville de 50 000 habitants aujourd'hui fantôme et envahie par la végétation car évacuée suite aux funestes événements d'avril 1986. Et puis il faut s'inscrire quatre jours à l'avance sinon le prix double. Il faut en fait l'autorisation du gouvernement. Je n'ai pas envie de payer cher, ni envie d'attendre encore quatre jours bien que mes hôtes m'y encouragent. Afin que je ne reste pas sur ma faim, Alexander me met le documentaire de 5 heures à la télé, tout en anglais et je le visionne le lendemain, tranquillement installée dans le canapé, sans frais ni fatigue ni risque ! Ah ah, parce qu'elles sont sympas les agences : au début elles te mettent toutes qu'il n'y a absolument aucun risque patati patata et ensuite elles te disent qu'il ne faut pas partir avec n'importe laquelle parce que certaines ne prennent pas toutes les précautions nécessaires, et tu vois aussi qu'avant de sortir de la zone tu dois passer au détecteur, que la visite doit être faite en pantalon, manches longues et bonnes chaussures... Bon, le document visionné est historique, c'est une reconstitution minutieuse de la catastrophe, avec le côté humain, le côté technique, le côté politique. Je suis restée scotchée 5 heures devant l'écran sans décoller, j'ai appris énormément, plus que lors d'une visite, j'ai vu mieux que si j'y étais et après avoir visionné le doc, je n'avais plus du tout envie d'aller sur le site : trop triste. C'est une histoire incroyable que celle de la plus grosse catastrophe nucléaire civile. Et encore, si des hommes, sachant qu'ils n'avaient aucune chance de survivre, n'étaient pas intervenus pour « limiter » la catastrophe a ce qu'elle a été, c'est la moitié de la planète qui aurait subi les conséquences. Impressionnée aussi par le fait de savoir que la faute incombe à un homme, carriériste et autoritaire..., interpellée par les moyens mis en œuvre dans les jours, semaines et mois suivants pour éviter toute sur-catastrophe. Et choquée par l'apparence et la vitesse à laquelle sont apparues les plaies sur les personnes directement soumises aux radiations. Horrible.

 

Après tout ça je reprends la route, je ne suis pas au mieux de ma forme, cela fait deux jours que j'ai un mal de tête tenace et quand la route me secoue, j'ai un plomb qui se déplace dans mon crâne et vient en percuter les parois. Ça fait mal. Petite étape (73 km tout de même) avant que je ne me pose en surplomb au bord du Dniepr à 13 heures. Le fleuve est très large, plusieurs kilomètres et ici ce n'est rien encore. Il est majestueux, sauvage, forme des îlots et abrite des roselières, il méandre, il se sépare et se retrouve. Il est impressionnant et je suis bien contente d'avoir pris la décision de le longer un moment. Des oiseaux élégants aux ailes comme un concorde mais multicolores, virevoltent et nichent dans les falaises de terre sur lesquelles je suis perchée. La météo est très mitigée, il faisait 13 ce matin à Kiev, j'ai roulé en manches longues. Éclaircies dans un ciel majoritairement nuageux, quelques minuscules averses. La sieste fait du bien. Je longe le fleuve de plus ou moins loin (aussi près que je puisse) jusqu'à Svitlovodsk un peu avant Kremenchouk. J'ai de la belle route et de la route pourrie, des pavés, des trous, bref l'habituel panachage ukrainien. Quand ce sont des sections pavées, souvent, les autos ont tracé dans les champs une route parallèle en terre battue qui est un soulagement. Je me suis posée aussi une fois au bord du Dniepr là où il est quasi le plus large. Il forme en effet un réservoir de 30 km de large par 72 de long et parfois il y a de petites plages. Une petite mer intérieure. De mon bivouac, je ne vois pas l'autre bord. Ils appellent ça « La mer de Kremenchouk »! À part ça je continue à me goinfrer de tomates et de cerises cueillies au bord de la route. Et je vois maintenant des abricots, pareil, à portée de main ! Depuis Kiev, les gens parlent russe.

 

Mon passage à Svitlovodsk est un enchantement. Je suis attendue par Mikhail à l'entrée de la ville. C'est un WS qui est en Pologne mais qui m'a donné les contacts de ses amis... Mikhail vit avec sa femme Diana et leur fils Andrey dans une barre qui fleure bon l'ambiance post soviétique dans cette ville quelque peu décrépie. Il y avait des industries. Avant. Mais tout a périclité ces dernières années et du coup c'est un peu limite glauque. La ville est située à l'extrémité sud du grand lac, qui est artificiel. L'eau est verte, chargée en algues fines, fléau pour l'environnement, due à la photosynthèse, en été, de toute la matière organique contenue dans le fleuve avec l'ajout (pollution) de substances azotées. On ne peut pas s'y baigner, et c'est bien dommage. Après installation rapide, petite douche et repas, nous partons visiter la ville où ce qui était un parc est devenu une friche et où les bâtiments administratifs menacent ruine. Nous en faisons un sujet de plaisanterie. Ils me font goûter la boisson nationale, le Kvas, à base de pain et de levure, le tout fermenté, ma foi, ça se boit bien, et nous marchons jusqu'à l'écluse et la centrale hydroélectrique qui clôturent le lac. C'est Staline qui avait décidé de créer six réservoirs sur le cours du Dniepr, il entendait ainsi pouvoir arrêter un éventuel envahisseur en faisant sauter les digues et en inondant toute la terre. Celui de Kremenchouk atteint au plus profond 16 mètres seulement, plus profond que la mer d'Azov me dit-on. Le grand-père de Diana, que je rencontrerai dans la soirée, habitait un des villages qui a été englouti. Nous poursuivons la soirée chez les parents de Diana où nous attendent barbecue, tomates et concombres du jardin, vin maison, vodka maison, sirop maison, gâteau maison, melon du jardin, bref, un régal. Ils me bombardent de questions, Mikhail traduit et le grand-père de 89 ans mais très alerte pousse la chansonnette que tout le monde reprend. Il faut que je connaisse, disent-ils, les traditions ukrainiennes ! Le lendemain au moment de partir, Diana me tend un sac avec des tomates, concombres, un poivron et une verrine de confiture exquise de la part de sa maman...

 

J'ai donc quitté le Dniepr, j'ai quitté aussi même les axes moyens, il faut zoomer fort sur la carte pour visualiser les chemins qui seront les miens jusqu'à Mikolaiv dans le sud du pays. Je crains les pavés, j'en ai, mais j'ai aussi de la terre battue, ce qui me réjouit. Je me limite à 90 kilomètres journaliers histoire de tenter comme je peux, et en plus de la pommade, de cicatriser les plaies que j'ai au derrière. De grande haies séparent toujours les parcelles de culture de dizaines d'hectares. Les tournesols qui ravagent les sols, soja, maïs, blé. La terre n'a aucun répit, jamais. Je ne vois pas une seule parcelle qui se repose. Les seuls arbres sont ces haies de chênes souvent qui m'offrent tout ce dont j'ai besoin pour camper. J'y plante mon bivouac en plein milieu, à l'ombre le soir et le matin, au frais. J'ai énormément de chance avec les températures, les Ukrainiens se plaignent que ce n'est pas l'été, pour moi c'est juste idéal, 20 à 25 la journée, 15 la nuit, c'est bonheur. Il devrait faire beaucoup plus chaud, ce qui est pris est pris.

 

Avant d'arriver à Mykolaiv, ville de 500 000 habitants, j'ai un tronçon de route absolument incroyable, des baignoires d'un mètre de profond, sans exagérer. À vélo ça ne passe pas trop mal, ça ne secoue pas, c'est ludique, je vais beaucoup plus vite que les autos et les camions, je suis sur une nationale. Mykolaiv, ville fondée au bord du Doug Méridional par Potemkine, était une des plus industrielles de l'Ukraine. Trois entreprises y construisaient des navires, la plus grosse employait directement 16 000 personnes et en faisait vivre 50 000. Tout a périclité avec l'éclatement du bloc soviétique, et c'est donc une ville un peu glauque aujourd'hui. Elle fut momentanément occupée par les Turcs, puis interdite aux étrangers longtemps. Site stratégique. Dans un méandre du fleuve, elle fut comme Odessa, le siège de massacres sur la population juive pendant la seconde guerre mondiale. Les Juifs de Pologne avaient été cantonnés ici, les Russes leur avait donné un toit et un lopin de terre, quelques animaux. Plus tard, ceux de Mykoaiv étaient transférés à Odessa afin d 'être massacrés.

 

Je suis logée chez Andrey et Natasha, à 7 km du centre-ville. Andrey a un atelier de réparation vélos où j'installe ma bâche et mon matelas, c'est son hobby, mais il télé-travaille avec les Américains en horaires US, donc la nuit devant son écran. Je nettoie mon vélo à fond, démonte et vérifie toute la transmission, les freins, démonte et regraisse les pédales qui ont souffert, coupe la partie des cornes de mon guidon que je n'utilise pas à la disqueuse afin de récupérer les grips ergonomiques que je mets sur la partie que j'utilise. Mon vélo brille à nouveau et la chaîne n'a pris aucun allongement depuis que je l'ai changée il y a bientôt 3000 km. J'ai passé il y a deux jours les 7000 km. J'ai de longues discussions avec Andrey sur l'histoire de son pays, le temps soviétique, les kolkhozes, quand tout le monde avait un travail, un toit et à manger en abondance, et tout était si peu cher. Tout le monde déplore aujourd'hui cette incommensurable corruption qui ruine le pays, vole les habitants et qui laisse tomber en ruine les infrastructures. Je reste une journée entière à Mykolaiv, Andrey me fait visiter à vélo les friches industrielles abandonnées et les parties portuaires délabrées. 35 km à tourner dans cette grande ville pour ne voir que des trous dans les murs, dans le macadam, des trottoirs éventrés, un tramway de seconde main récupéré en Slovaquie, de la poussière en été, de la boue en hiver, rien.

 

Je dois revenir un peu sur l'histoire de ce territoire. L'Ukraine actuelle était pour moitié territoire polonais et pour autre moitié territoire russe. C'est pour cette simple raison qu'avant Kiev j'entendais parler ukrainien, langue qui s'apparente au polonais et que depuis Kiev les gens parlent russe. Puis il y a eu des « arrangements » entre Russes et Polonais et c'est devenu une république soviétique. L'Ukraine en tant que telle n'existe que depuis la fin de l'Union Soviétique. Dans la partie russe, il y avait la Crimée et le Dombass, territoires en guerre. C'est pour cette raison également que je ne vois cette architecture communiste reconnaissable entre mille que depuis Kiev. Avant, j'étais en Pologne en quelque sorte. D'une Ukraine à l'autre... Ici, les marchés à même la rue où la personne qui a la chance de posséder trois vaches vient vendre le lait dans des bouteilles Coca Cola en plastique de deux litres pour subvenir à ses besoins. Andrey m'explique que dans les années noires, les années 90, il n'y avait pas de magasins, il n'y avait plus rien. Encore aujourd'hui, les gens vivent comme ils peuvent. Je retrouve les conduites de gaz qui longent les rues ou les traversent accrochées à un support dont on se demande qui tient l'autre et se déplacer que ce soit à vélo, en auto ou à pied demande une vigilance accrue, les pièges sont partout. Les plus gros bateaux du yacht club sont comme ceux des pécheurs du lac des Rousses. La zone au bord du port de plaisance où se regardent deux rafiots minables, où viennent se promener les familles, prendre un verre ou se faire un resto est désuète pour ne pas dire ridicule. De toute façon, les gens n'ont ici guère de temps à consacrer aux loisirs.

 

Je pars le lendemain pour une ville encore plus grande : Odessa, tristement célèbre pour ses massacres de Juifs, mais aussi pour le cuirassé Potemkine (du nom de celui qui est aussi le fondateur de Mikolaiv). Le macadam est correct mais le trafic est lourd, je m'échappe dès que je peux et file tout droit vers la Mer Noire. Avant de l'atteindre, je vois un salar de plusieurs kilomètres carrés, c'est un bras de mer « asséché », tout blanc étincelant. Puis très vite me voici sur une plage bondée et surchauffée. Je n'y suis pas restée deux minutes, ni une. J'ai fait demi-tour, je veux trouver un endroit tranquille pour poser mon bivouac. J'aime voir la mer mais n'aime pas les plages, même désertes, ni les foules. Je préfère les côtes rocheuses et déchiquetées, je préfère voir la mer d'en haut. Discrétion, calme, ombre matin et soir, vue sur la mer, terrain plat, pas de moustiques sont mes exigences, rien que ça. Et je trouve et c'est bonnard, je domine la mer d'une centaine de mètres, je suis au bord de la falaise, il y a des arbres et depuis ma tente je vois les super tankers qui glissent. Je suis au point le plus septentrional de cette mer, sur l'autre rive, au sud, se trouve la Turquie. Des bungalows abandonnés et ouverts à tous vents sont à moitié dans le vide. La falaise s'est érodée avec les années et de grosses fissures dans la terre indiquent que certaines parties ne demandent qu'à tomber. Je ne vois personne de la soirée, un vrai bel emplacement de bivouac. De jour je ne voyais pas grand chose mais de nuit, toute la mer s'est illuminée partout, c'est fou le nombre d'installations et de bateaux qui stationnant dans les parages.

 

Cela fait plusieurs jours que la température monte gentiment et cette fois ci, il fait chaud, alors j'ai un peu moins de ressort. Je fais mon possible pour éviter le grand axe, je fais des détours. A l'entrée d'Odessa, je passe par le chemin qui longe les plages bondées. Bondées. Je ne me baigne pas, il y a trop de monde, il fait trop chaud, je ne me sens pas à ma place. Je passe donc mon chemin et vais au centre d'Odessa, trouve facilement les fameux escaliers qui permettent de descendre directement du centre-ville au port. Le théâtre est probablement le monument le plus imposant de la ville, quelques statues, beaucoup de parcs et d'espaces verts. Le tout domine le port industriel où les grues s'agitent. Je traîne un moment puis me rends chez mon hôte, Ruslan, grand voyageur, à 8 km du centre. Odessa est un centre névralgique, c'est la troisième plus grande ville d'Ukraine.