D'une Ukraine à l'autre.

 

J'ai hésité vraiment à aller visiter Tchernobyl et Prypiat, la ville de 50 000 habitants aujourd'hui fantôme et envahie par la végétation car évacuée suite aux funestes événements d'avril 1986. Et puis il faut s'inscrire quatre jours à l'avance sinon le prix double. Il faut en fait l'autorisation du gouvernement. Je n'ai pas envie de payer cher, ni envie d'attendre encore quatre jours bien que mes hôtes m'y encouragent. Afin que je ne reste pas sur ma faim, Alexander me met le documentaire de 5 heures à la télé, tout en anglais et je le visionne le lendemain, tranquillement installée dans le canapé, sans frais ni fatigue ni risque ! Ah ah, parce qu'elles sont sympas les agences : au début elles te mettent toutes qu'il n'y a absolument aucun risque patati patata et ensuite elles te disent qu'il ne faut pas partir avec n'importe laquelle parce que certaines ne prennent pas toutes les précautions nécessaires, et tu vois aussi qu'avant de sortir de la zone tu dois passer au détecteur, que la visite doit être faite en pantalon, manches longues et bonnes chaussures... Bon, le document visionné est historique, c'est une reconstitution minutieuse de la catastrophe, avec le côté humain, le côté technique, le côté politique. Je suis restée scotchée 5 heures devant l'écran sans décoller, j'ai appris énormément, plus que lors d'une visite, j'ai vu mieux que si j'y étais et après avoir visionné le doc, je n'avais plus du tout envie d'aller sur le site : trop triste. C'est une histoire incroyable que celle de la plus grosse catastrophe nucléaire civile. Et encore, si des hommes, sachant qu'ils n'avaient aucune chance de survivre, n'étaient pas intervenus pour « limiter » la catastrophe a ce qu'elle a été, c'est la moitié de la planète qui aurait subi les conséquences. Impressionnée aussi par le fait de savoir que la faute incombe à un homme, carriériste et autoritaire..., interpellée par les moyens mis en œuvre dans les jours, semaines et mois suivants pour éviter toute sur-catastrophe. Et choquée par l'apparence et la vitesse à laquelle sont apparues les plaies sur les personnes directement soumises aux radiations. Horrible.

 

Après tout ça je reprends la route, je ne suis pas au mieux de ma forme, cela fait deux jours que j'ai un mal de tête tenace et quand la route me secoue, j'ai un plomb qui se déplace dans mon crâne et vient en percuter les parois. Ça fait mal. Petite étape (73 km tout de même) avant que je ne me pose en surplomb au bord du Dniepr à 13 heures. Le fleuve est très large, plusieurs kilomètres et ici ce n'est rien encore. Il est majestueux, sauvage, forme des îlots et abrite des roselières, il méandre, il se sépare et se retrouve. Il est impressionnant et je suis bien contente d'avoir pris la décision de le longer un moment. Des oiseaux élégants aux ailes comme un concorde mais multicolores, virevoltent et nichent dans les falaises de terre sur lesquelles je suis perchée. La météo est très mitigée, il faisait 13 ce matin à Kiev, j'ai roulé en manches longues. Éclaircies dans un ciel majoritairement nuageux, quelques minuscules averses. La sieste fait du bien. Je longe le fleuve de plus ou moins loin (aussi près que je puisse) jusqu'à Svitlovodsk un peu avant Kremenchouk. J'ai de la belle route et de la route pourrie, des pavés, des trous, bref l'habituel panachage ukrainien. Quand ce sont des sections pavées, souvent, les autos ont tracé dans les champs une route parallèle en terre battue qui est un soulagement. Je me suis posée aussi une fois au bord du Dniepr là où il est quasi le plus large. Il forme en effet un réservoir de 30 km de large par 72 de long et parfois il y a de petites plages. Une petite mer intérieure. De mon bivouac, je ne vois pas l'autre bord. Ils appellent ça « La mer de Kremenchouk »! À part ça je continue à me goinfrer de tomates et de cerises cueillies au bord de la route. Et je vois maintenant des abricots, pareil, à portée de main ! Depuis Kiev, les gens parlent russe.

 

Mon passage à Svitlovodsk est un enchantement. Je suis attendue par Mikhail à l'entrée de la ville. C'est un WS qui est en Pologne mais qui m'a donné les contacts de ses amis... Mikhail vit avec sa femme Diana et leur fils Andrey dans une barre qui fleure bon l'ambiance post soviétique dans cette ville quelque peu décrépie. Il y avait des industries. Avant. Mais tout a périclité ces dernières années et du coup c'est un peu limite glauque. La ville est située à l'extrémité sud du grand lac, qui est artificiel. L'eau est verte, chargée en algues fines, fléau pour l'environnement, due à la photosynthèse, en été, de toute la matière organique contenue dans le fleuve avec l'ajout (pollution) de substances azotées. On ne peut pas s'y baigner, et c'est bien dommage. Après installation rapide, petite douche et repas, nous partons visiter la ville où ce qui était un parc est devenu une friche et où les bâtiments administratifs menacent ruine. Nous en faisons un sujet de plaisanterie. Ils me font goûter la boisson nationale, le Kvas, à base de pain et de levure, le tout fermenté, ma foi, ça se boit bien, et nous marchons jusqu'à l'écluse et la centrale hydroélectrique qui clôturent le lac. C'est Staline qui avait décidé de créer six réservoirs sur le cours du Dniepr, il entendait ainsi pouvoir arrêter un éventuel envahisseur en faisant sauter les digues et en inondant toute la terre. Celui de Kremenchouk atteint au plus profond 16 mètres seulement, plus profond que la mer d'Azov me dit-on. Le grand-père de Diana, que je rencontrerai dans la soirée, habitait un des villages qui a été englouti. Nous poursuivons la soirée chez les parents de Diana où nous attendent barbecue, tomates et concombres du jardin, vin maison, vodka maison, sirop maison, gâteau maison, melon du jardin, bref, un régal. Ils me bombardent de questions, Mikhail traduit et le grand-père de 89 ans mais très alerte pousse la chansonnette que tout le monde reprend. Il faut que je connaisse, disent-ils, les traditions ukrainiennes ! Le lendemain au moment de partir, Diana me tend un sac avec des tomates, concombres, un poivron et une verrine de confiture exquise de la part de sa maman...

 

J'ai donc quitté le Dniepr, j'ai quitté aussi même les axes moyens, il faut zoomer fort sur la carte pour visualiser les chemins qui seront les miens jusqu'à Mikolaiv dans le sud du pays. Je crains les pavés, j'en ai, mais j'ai aussi de la terre battue, ce qui me réjouit. Je me limite à 90 kilomètres journaliers histoire de tenter comme je peux, et en plus de la pommade, de cicatriser les plaies que j'ai au derrière. De grande haies séparent toujours les parcelles de culture de dizaines d'hectares. Les tournesols qui ravagent les sols, soja, maïs, blé. La terre n'a aucun répit, jamais. Je ne vois pas une seule parcelle qui se repose. Les seuls arbres sont ces haies de chênes souvent qui m'offrent tout ce dont j'ai besoin pour camper. J'y plante mon bivouac en plein milieu, à l'ombre le soir et le matin, au frais. J'ai énormément de chance avec les températures, les Ukrainiens se plaignent que ce n'est pas l'été, pour moi c'est juste idéal, 20 à 25 la journée, 15 la nuit, c'est bonheur. Il devrait faire beaucoup plus chaud, ce qui est pris est pris.

 

Avant d'arriver à Mykolaiv, ville de 500 000 habitants, j'ai un tronçon de route absolument incroyable, des baignoires d'un mètre de profond, sans exagérer. À vélo ça ne passe pas trop mal, ça ne secoue pas, c'est ludique, je vais beaucoup plus vite que les autos et les camions, je suis sur une nationale. Mykolaiv, ville fondée au bord du Doug Méridional par Potemkine, était une des plus industrielles de l'Ukraine. Trois entreprises y construisaient des navires, la plus grosse employait directement 16 000 personnes et en faisait vivre 50 000. Tout a périclité avec l'éclatement du bloc soviétique, et c'est donc une ville un peu glauque aujourd'hui. Elle fut momentanément occupée par les Turcs, puis interdite aux étrangers longtemps. Site stratégique. Dans un méandre du fleuve, elle fut comme Odessa, le siège de massacres sur la population juive pendant la seconde guerre mondiale. Les Juifs de Pologne avaient été cantonnés ici, les Russes leur avait donné un toit et un lopin de terre, quelques animaux. Plus tard, ceux de Mykoaiv étaient transférés à Odessa afin d 'être massacrés.

 

Je suis logée chez Andrey et Natasha, à 7 km du centre-ville. Andrey a un atelier de réparation vélos où j'installe ma bâche et mon matelas, c'est son hobby, mais il télé-travaille avec les Américains en horaires US, donc la nuit devant son écran. Je nettoie mon vélo à fond, démonte et vérifie toute la transmission, les freins, démonte et regraisse les pédales qui ont souffert, coupe la partie des cornes de mon guidon que je n'utilise pas à la disqueuse afin de récupérer les grips ergonomiques que je mets sur la partie que j'utilise. Mon vélo brille à nouveau et la chaîne n'a pris aucun allongement depuis que je l'ai changée il y a bientôt 3000 km. J'ai passé il y a deux jours les 7000 km. J'ai de longues discussions avec Andrey sur l'histoire de son pays, le temps soviétique, les kolkhozes, quand tout le monde avait un travail, un toit et à manger en abondance, et tout était si peu cher. Tout le monde déplore aujourd'hui cette incommensurable corruption qui ruine le pays, vole les habitants et qui laisse tomber en ruine les infrastructures. Je reste une journée entière à Mykolaiv, Andrey me fait visiter à vélo les friches industrielles abandonnées et les parties portuaires délabrées. 35 km à tourner dans cette grande ville pour ne voir que des trous dans les murs, dans le macadam, des trottoirs éventrés, un tramway de seconde main récupéré en Slovaquie, de la poussière en été, de la boue en hiver, rien.

 

Je dois revenir un peu sur l'histoire de ce territoire. L'Ukraine actuelle était pour moitié territoire polonais et pour autre moitié territoire russe. C'est pour cette simple raison qu'avant Kiev j'entendais parler ukrainien, langue qui s'apparente au polonais et que depuis Kiev les gens parlent russe. Puis il y a eu des « arrangements » entre Russes et Polonais et c'est devenu une république soviétique. L'Ukraine en tant que telle n'existe que depuis la fin de l'Union Soviétique. Dans la partie russe, il y avait la Crimée et le Dombass, territoires en guerre. C'est pour cette raison également que je ne vois cette architecture communiste reconnaissable entre mille que depuis Kiev. Avant, j'étais en Pologne en quelque sorte. D'une Ukraine à l'autre... Ici, les marchés à même la rue où la personne qui a la chance de posséder trois vaches vient vendre le lait dans des bouteilles Coca Cola en plastique de deux litres pour subvenir à ses besoins. Andrey m'explique que dans les années noires, les années 90, il n'y avait pas de magasins, il n'y avait plus rien. Encore aujourd'hui, les gens vivent comme ils peuvent. Je retrouve les conduites de gaz qui longent les rues ou les traversent accrochées à un support dont on se demande qui tient l'autre et se déplacer que ce soit à vélo, en auto ou à pied demande une vigilance accrue, les pièges sont partout. Les plus gros bateaux du yacht club sont comme ceux des pécheurs du lac des Rousses. La zone au bord du port de plaisance où se regardent deux rafiots minables, où viennent se promener les familles, prendre un verre ou se faire un resto est désuète pour ne pas dire ridicule. De toute façon, les gens n'ont ici guère de temps à consacrer aux loisirs.

 

Je pars le lendemain pour une ville encore plus grande : Odessa, tristement célèbre pour ses massacres de Juifs, mais aussi pour le cuirassé Potemkine (du nom de celui qui est aussi le fondateur de Mikolaiv). Le macadam est correct mais le trafic est lourd, je m'échappe dès que je peux et file tout droit vers la Mer Noire. Avant de l'atteindre, je vois un salar de plusieurs kilomètres carrés, c'est un bras de mer « asséché », tout blanc étincelant. Puis très vite me voici sur une plage bondée et surchauffée. Je n'y suis pas restée deux minutes, ni une. J'ai fait demi-tour, je veux trouver un endroit tranquille pour poser mon bivouac. J'aime voir la mer mais n'aime pas les plages, même désertes, ni les foules. Je préfère les côtes rocheuses et déchiquetées, je préfère voir la mer d'en haut. Discrétion, calme, ombre matin et soir, vue sur la mer, terrain plat, pas de moustiques sont mes exigences, rien que ça. Et je trouve et c'est bonnard, je domine la mer d'une centaine de mètres, je suis au bord de la falaise, il y a des arbres et depuis ma tente je vois les super tankers qui glissent. Je suis au point le plus septentrional de cette mer, sur l'autre rive, au sud, se trouve la Turquie. Des bungalows abandonnés et ouverts à tous vents sont à moitié dans le vide. La falaise s'est érodée avec les années et de grosses fissures dans la terre indiquent que certaines parties ne demandent qu'à tomber. Je ne vois personne de la soirée, un vrai bel emplacement de bivouac. De jour je ne voyais pas grand chose mais de nuit, toute la mer s'est illuminée partout, c'est fou le nombre d'installations et de bateaux qui stationnant dans les parages.

 

Cela fait plusieurs jours que la température monte gentiment et cette fois ci, il fait chaud, alors j'ai un peu moins de ressort. Je fais mon possible pour éviter le grand axe, je fais des détours. A l'entrée d'Odessa, je passe par le chemin qui longe les plages bondées. Bondées. Je ne me baigne pas, il y a trop de monde, il fait trop chaud, je ne me sens pas à ma place. Je passe donc mon chemin et vais au centre d'Odessa, trouve facilement les fameux escaliers qui permettent de descendre directement du centre-ville au port. Le théâtre est probablement le monument le plus imposant de la ville, quelques statues, beaucoup de parcs et d'espaces verts. Le tout domine le port industriel où les grues s'agitent. Je traîne un moment puis me rends chez mon hôte, Ruslan, grand voyageur, à 8 km du centre. Odessa est un centre névralgique, c'est la troisième plus grande ville d'Ukraine.

 

Faut-il aller à Tchernobyl ?

 

12 km que je suis en Ukraine et hop, un jour de repos. Est ce bien raisonnable ? Il faut dire que mes jours ne sont pas trop comptés, j'ai droit à 90 dans ce pays. Je repars fraîche et avec les idées claires pour la suite. Toute ma garde robe est propre, bref tout est en ordre pour continuer. Me voici donc partie le cœur léger sur ces routes défoncées où je me tape le cul sur la selle, où il faut faire attention en permanence, mais où les voitures sont rares. Je me régale sauf quand ça secoue vraiment de trop. Ca monte et ça descend, je passe des cols sans vraiment les sentir, les jambes tournent bien, la température est idéale, les paysages variés et très beaux. De la vraie campagne. Des champs avec des fleurs, des forêts, des épiceries aussi minuscules que les villages où tout le monde est dehors, des petits tracteurs et surtout beaucoup de charrettes tirées par des chevaux et des tas de foin faits à la main. Des collines vertes et arrondies, des stations thermales où tout à coup se dresse un hôtel de luxe pour les curistes, des sources au bord de la route ou des puits où les gens viennent remplir leurs bonbonnes, des petites stations de ski en altitude... Un régal. Je plante mon bivouac dans une pâture avec vue. Autour de moi il y a du thym serpolet, du trèfle, du lotier corniculé et dans la soirée viendront deux bergères avec huit vaches, histoire de les faire brouter une heure. Si le terrain était quasi partout privé en Slovaquie, je me prends à imaginer qu'ici il appartient peut-être encore à l'état... Peut-être. La bergère me baragouine je ne sais quoi pendant une demie heure, je ne comprends rien sauf qu'elle me trouve bien là et bien courageuse d'aller à Kiev à vélo toute seule !

 

Le lendemain un choix s'offre à moi : piste au plus court ou route mais avec quasi 40 km de plus. J'ai pris la seconde option qui n'était probablement pas la bonne car le macadam était si défoncé que j'ai du parfois mettre pied à terre. J'eus préféré de la piste, mais on me l'annonçait caillouteuse. Bref. Me voici à longer la frontière roumaine le long de la rivière Tysa sur quelques dizaines de kilomètres absolument infects tant ça secoue. L'employé d'une station-service me propose de camper derrière et de prendre une douche, mais je vais plus loin et m'écarte de la route. Le lendemain matin, le 30 juin, au km 2, tout mon chargement arrière tombe dans un trou du macadam. Plus de peur que de mal, ce sont juste deux tiges du porte bagages qui sont sorties de leur logement. Le routier qui se trouve là sort promptement sa caisse à outils et me trouve la clé Torx adéquate pour refixer le tout. Rien de perdu, rien de cassé, rien de tordu, ouf ! J'ai des sections de belle route tout de même, notamment aux abords de stations thermales ou de ski, bref, dans les endroits bondés de touristes. Peu avant mon bivouac ce jour là, je fais le plein d'eau a une source marquée sur mapsme mais en ouvrant le robinet pour prendre ma douche une fois un endroit de bivouac trouvé après bien assez de difficultés, je me rends compte qu'elle est soufrée... Super pour la cuisson des pâtes ! Je ne prends quasi pas de photos, juste pour alimenter ce site, mon smartphone ne me permet pas de zoomer et une image sur deux est à effacer. J'en ai pris mon parti, ce voyage n'aura pas d'image, je photographie avec mes yeux les scènes d'antan que je vois en abondance chaque jour. Mais d'antan, ici, c'est aujourd'hui. Dimanche, sortie de l'office, j'ai l'impression d'avoir fait un bond en arrière vers un temps que je n'ai même pas connu. La tenue stricte des femmes, petits talons, robe bien droite avec une ceinture, et fichu sur la tête. Certains hommes ont des tuniques brodées superbes. Les églises (orthodoxes) ont des bulbes tous plus reluisants les unes que les autres. J'en vois des bleues, des vertes, des dorées, des entièrement en bois. Que cette région est belle ! Pas de grisaille post soviétique pour le moment.

 

Après quatre jours à sillonner les Carpates ukrainiennes, je débarque à Sniatyn où les deux seuls WS m'ont acceptée les deux. Je me rends compte qu'ils sont cousins et Mikhail me dit que je serai beaucoup mieux installée chez Sergyi. En effet, après les kilomètres de trous et de goudron fondu, j'arrive dans une maison spacieuse chez une famille absolument adorable. Ils s'apprêtaient à partir au lac voisin, j'ai juste le temps de prendre une douche et une collation que nous voici repartis. Du coup, je reste un jour de plus car je n'ai rien eu le temps de faire et que j'ai besoin de ce jour de repos. Autant le prendre là où c'est confortable. La voisine, prof de français, viendra me rendre visite, m'offre un œuf en bois emblème du pays, et Katia, 6 ans, me tend un dessin en guise de cadeau au moment de mon départ.

 

Je pensais trouver des routes plates, droites et sans ombre comme me l'avais annoncé mon WS ukrainien de Berlin mais il faut bien avouer qu'après les Carpates, j'ai eu les casse-pattes. Le réseau routier ne s'arrange pas, les petites routes sont souvent meilleures que les axes plus importants car moins abîmées et plus récentes, mais ça reste infect. Quitte à choisir, je préfère de l'infect tranquille qu'à de l'infect avec du trafic. Je traverse le Dniestr, fleuve dont j'espère pouvoir reparler plus tard dans mon voyage, et cumule des dénivelées positives infernales, parfois plus de 1500 m à la journée sachant que je monte jamais plus de quelques dizaines de mètres à la fois. Je me demande où je vais trouver l'énergie, mais bon, elle est là et c'est une bonne chose. Je trouve sans difficulté des endroits de bivouac, pas une barrière dans ce pays, et les gens sont sympathiques. Motivée par une douche chaude et un lit à Vinnytsa, je me fends en quatre pour y arriver. Mon hôte me fait attendre plus d'une heure devant une épicerie, viens me chercher à vélo dans un short jaune année 1962 sur son beau vélo et je débarque dans ce qui n'est pas grand chose de plus qu'une cabane de jardin (une datcha) qui appartient à son ami Serge qui y vit toute l'année. Un réchaud pour cuisinière, l'eau du puits, la douche au broc dans la serre envahie par la friche, pas de connexion, un sofa pour dormir, et le dîner pris sous un appentis de tôles pendant que l'orage se déchaîne. Ceci dit Lovodimir et Serge se mettent en quatre pour moi et leur précipitation à devancer mes moindres souhaits fait plaisir, ils sont aux petits soins à en être comiques. Bordel, une cycliste française, une femme à la maison ! Il faut la soigner ! Ni l'un ni l'autre ne parlent anglais mais nous arrivons à communiquer tout de même. Cela restera je pense un grand moment de ce voyage. Le maillot et le tee-shirt que je rince reprennent une rincée alors qu'ils sont sensés sécher. Le même jour lors de ma pause déjeuner sur un banc devant une épicerie de village, un habitant bien pauvrement vêtu m'a offert une large tranche de pastèque bienvenue. Le lendemain matin, après un petit-déjeuner viande de porc, carottes et riz (ce qu'on pourrait appeler un Plov en Russie ou Asie centrale) Lovodimir revenu exprès m'accompagne un bout de chemin. Le tout se termine par une interview qu'il a soigneusement préparée pour sa chaîne Youtube.

 

Beaucoup de véhicules roulent au gaz (russe), et se divisent en deux catégories : ceux qui ont peu d'argent possèdent de vieilles Lada, et ceux qui ont de la tune ont des japonaises, des allemandes voire des françaises. Je vois beaucoup de Duster. Les arrêts de bus perdus dans la campagne sont superbement ornés de mosaïques, ils me procurent un peu de confort lors de mes pauses pique-nique. Les gens sont plutôt réservés et c'est à moi d'aller vers eux pour engager la conversation, mais dès lors, ils se montrent très sympathiques.

 

Les paysages traversés sont jolis, des haies d'arbres de haute tige assez larges donnent l'impression d'être dans la forêt mais juste de l'autre côté, ce ne sont que milliers d'hectares de cultures. Des champs blonds, l'or de l'Ukraine, le blé. Des champs verts de patates, betteraves, maïs, des champs verts et jaunes de tournesols. Des milliers d'hectares entrecoupés de ces haies qui donnent du contraste. J'ai de la chance avec la météo car alors qu'il serait normal d'avoir plus de 30, 35 voire 40 degrés, j'ai un 25 avec un vent aussi frais que les nuits. Les habitants ont tous de magnifiques jardins potager et les tomates et fruits achetés directement aux producteurs sur le bord de la route sont absolument délicieux. Côté organisme, je souffre grave du derrière sur ces routes de malheur malgré le cuissard plus le short par dessus. Nouveau revêtement en vogue : le bon gros pavé qui te transforme l'arrière-train en compote, qui te nique tout en fait, la mécanique de ton vélo et la tienne. J'ai du marcher parfois. Ou le pavé qui a été plus ou moins recouvert par du goudron mais auquel il manque 2 cm pour que les pierres ne dépassent plus, les trous, nids de poule, raccommodages à gogo et mal faits qui transforme la route en quelque chose de bien pire qu'une piste.

 

La terre appartient à l'état qui la loue aux énormes exploitants agricoles. A certains endroits je vois les grosses moissonneuses Klaas tourner dans les champs. Pas une barrière nulle part dans ce pays et cela me facilite grandement la tâche pour m'échapper de la route quand vient l'heure du bivouac, je peux me poser quasi partout. Les seules contraintes sont celles que je me fixe (abri des regards, écart de la route, en forêt pour la fraîcheur, l'ombre le matin et le soir, plat). J'arrive à Fastiv chez Sasha et suis là encore traitée comme une princesse. Une invitée ici, c'est pas rien. On me fait visiter le jardin, autour de la maison mais aussi celui qui est au bout de la rue, un peu comme ce qui était chez nous les jardins municipaux. Sasha, sa tante chez qui il vit et sa cousine travaillent les 3 à Kiev qui n'est plus qu'à 80 km. Ils se déplacent en train. Je suis la première cycliste qu'ils reçoivent, Sasha n'est lui-même ni cycliste ni voyageur. Comme la plupart du temps dans ce pays j'ai l'impression, ils ne sont pas riches, ils ne sont pas pauvres non plus, la maison est simple mais confortable et bien équipée. Pas de véhicule, un grand jardin, et finalement des vies probablement plus saines que les nôtres.

 

Arriver à vélo dans les grandes villes et à fortiori les capitales nécessite, avant de parvenir au centre, de traverser des banlieues qui donnent généralement de bonnes indications sur l'état de précarité d'une certaine partie de la population. En traversant la périphérie de Kiev, j'ai eu l'impression de me trouver dans un village. Toujours des maisons simples avec des jardins, des rues non revêtues et des gens au regard appelant la confiance. Alexi me confirme la chose : il n'y a pas vraiment de quartier malfamé à Kiev et la sécurité y est totale jour et nuit. Je pourrais installer ma tente dans un parc public me dit-il, sans pour autant être ennuyée, peut-être juste la police me demanderait-elle d'aller ailleurs, et encore... Je n'ai pas vu un seul mendiant ni un seul SDF à Kiev. Ce pays est étonnant et contre tous les préjugés qu'on pourrait en avoir. De plus et contre toute attente, Kiev est vraiment une capitale qui vaut le coup d'oeil, la nature environnante aussi offre des attraits. Pas de grisaille post soviétique, pas de friche industrielle fumante, je ne retrouve absolument pas le passage de l'URSS dans l'architecture de la ville. C'est coloré, les chauffeurs ne klaxonnent pas, c'est aéré, les avenues sont larges, certaines parties sont piétonnes, plusieurs édifices sont classés par l'Unesco et il y a des choses à voir à chaque coin de rue. Je ne m'attendais pas à autant d'atouts. D'ici, je pourrais faire une excursion à Tchernobyl qui est devenue une destination touristique prisée. On peut visiter l'ancien site repris par la végétation, et la ville fantôme de Pripyat etc... L'excursion coûte cher, 150 dollars, et à vélo ce ne sont pas moins de 390 km aller retour. Je ne suis pas certaine de vouloir visiter les ruines de cette arme de destruction massive. C'était en 1986, j'avais 16 ans et je m'en souviens. A Kiev je suis logée par Alexi, Géorgien d'origine venu s'installer en Ukraine par amour (pour sa femme Annia ah ah, pas pour le pays). Tout le monde a du travail me dit-il et ce pays est confortable. En trois ans sur leurs (gros) salaires, ils ont économisé assez pour se permettre d'acheter un appartement au 15ème étage d'un bâtiment moderne dans un quartier moderne dans l'Est de la ville. La ligne bleue du métro vient jusque là. Je suis là aussi chouchoutée et le premier soir, après déjà mes 80 km de vélo plus visite d'une partie de la ville l'après-midi, nous retournons passer la soirée dans le centre, prendre un dessert dans une pâtisserie renommée et faire un tour de grande roue au bord du fleuve. Le lendemain je poursuis ma visite et me déplace en métro. C'set fou le nombre d'églises qu'il y a dans cette ville ! J'ai voulu visiter un musée, celui qui se situe sous la jupe de l'immense statue de la Mère Patrie, musée qui retrace les incessants combats entre ce pays et la Russie. Rien en anglais, je suis ressortie.

 

Une partie du pays est toujours en guerre contre la Russie : le Donbass, à l'Est, et il est dangereux d'aller s'y balader en ce moment. La Russie continue à vouloir mettre la main sur des territoires qui ne lui appartiennent pas. La Crimée est occupée, l'Abhazie est occupée, l'Ossétie est occupée et à l'image de tous ces secteurs, le Donbass est occupé. Il y a un mur interminable ici à Kiev, où sont affichées les photos des Ukrainiens morts au combat depuis 2014. Des photos s'ajoutent sans cesse, par tranches de six mois. Les Ukrainiens n'aiment pas les Russes, et pour cause, alors j'évite de dégoiser les quelques mots que je connais en russe, préfère m'abstenir pour ne pas les froisser. Par contre, chez Alex et Annia, ils parlent russe car lui ne parle pas ukrainien. Beaucoup de gens parlent russe à Kiev.

 

Voila, j'ai arpenté cette ville pendant deux journées et soirées bien remplies. Je vais poursuivre un peu le long du Dniepr vers le sud jusque dans les environs de Krementchouk, puis je couperai je pense vers Mikholaiev pour aller à Odessa en espérant de pas trop mauvaises routes et des gens toujours aussi sympathiques.

Slovaquie.

 

C'est donc avec une main droite affaiblie, des doigts en partie inopérants, des cachetons à avaler et un gros doute que je quitte Bratislava où l'appartement de Peter et ses colocataires me fut bien précieux pour me reposer à l'abri de cette chaleur caniculaire. La première journée me mène jusqu'aux environs de Nitra, dans la plaine. Le soir, chez Jozef et Erika, je goûte au plat national : poulet fromage accompagné de légumes assez fortement assaisonnés. Le lendemain je rentre dans les montagnes et vais dormir en hauteur au lac Pocuvaldo. On pourrait croire à un lac naturel, comme pour ses petits voisins mais il n'en est rien. Pas très loin il y a Banska Stavnica. Banska signifie « mine ». On y trouvait de l'argent et de l'or. Et il fallait de l'eau. Pour se prémunir d'une éventuelle sécheresse, des réserves avaient été crées : ces lacs, petites flaques lovées dans un écrin de verdure. Le camping n'est pas encore ouvert, trop tôt pour la saison, donc je peux y planter ma tente gratuitement. J'y suis seule, en forêt, et passe la nuit à croire que j'entends des ours tout près alors que les gens n'arrêtent pas de me dire que ça ne risque rien.

 

Banska Stravnica, que je traverse le lendemain, est classée au patrimoine mondial de l'Unesco. En effet ces cités minières étaient fort riches et le patrimoine architectural bâti à cette époque a traversé les décennies. Je suis ensuite accueillie chez Jan, Evit et leurs trois garçons à Banska Bystrica. Nous visitons à pied le centre-ville et toutes les particularités me sont expliquées en détails par Evit qui est originaire d'ici. Je suis dans les montagnes et ce n'est que le début. Je passe des vrais cols, avec des vraies pentes, bénéficie de vraies descentes, et éponge de vrais orages. Je joue au chat et à la souris, ne gagne pas toujours. Dans un village où je m'abrite in-extremis sous un garage particulier, la dame qui me voit par la fenêtre me convie à entrer. Ce n'est pas de refus car les rafales sont tellement fortes que même sous le toit, j'étais trempée. À Martin, j'achète une nouvelle chaîne et remplace la vieille qui est complètement morte depuis un moment. Je m'enfonce dans le massif des Tatras qui fait frontière avec la Pologne et ai bien de la chance d'arriver chez Pavul et Suzana juste avant la pluie encore. Encore une belle soirée chez ces gens hors du commun, qui habitent loin de tout dans un petit coin de paradis dans une maison en bois au beau milieu de la forêt.

 

Les parcs nationaux se suivent et se touchent, de Mala Fatra je passe à celui de Tatransky (Tatras). Il y a les Basses Tatras et les Hautes Tatras, où subsistent quelques traces de neige sur les plus hauts sommets que je vois depuis la route et la vallée. Malheureusement, la météo continuant à être plus que capricieuse, je ne profite guère. En route je rejoins trois jeunes hommes polonais qui font le tour des Tatras. C'est un circuit classique en quatre jours. Ce sont de gais lurons qui ne se prennent pas la tête, improvisent beaucoup et sont là pour vivre l'inattendu. Ah ah, je fais partie de l'inattendu.. Je reste avec eux la journée. Bivouac au bord du lac de Lipovsky où le bain post-étape est vraiment le bienvenu. En bons Polonais deux d'entre eux ne rechignent pas à se rendre jusqu'au prochain village et revenir (17 km aller retour) juste pour aller acheter quelques bouteilles de vin dégueulasse pendant que le troisième tente de monter les tentes sous la pluie qui se repointe. Le lendemain, toujours avec eux, nous trouvons refuge à la mi-journée et après seulement 40 km, dans des chalets en construction pendant que tombe la pluie et que les éclairs fendent le ciel. Toute cette partie de mon itinéraire devrait être magnifique, les sommets sont entourés de nuages noirs en permanence.

 

Ma main reprend peu à peu ses fonctions mais après une semaine de traitement c'est encore loin d'être du 100%. J'ai décidé de rester avec mes joyeux compagnons jusqu'à ce que nos chemins se séparent, nous ne sommes pas du tout sur le même rythme, ni à vélo, ni de vie, mais il me plaît d'avoir leur compagnie. Les trois parlent anglais. Nous bivouaquons la nuit d'après sous le balcon d'un restaurant désaffecté et glauque à l'arrière d'un hôtel luxueux qui ne nous donne pas l'autorisation mais nous dit en quelques sortes qu'ils ne nous ont pas vus. C'est que nous sommes dans le PN des Tatras et normalement, toute tente est interdite (Est ce par précaution à cause des ours ??). Le lendemain un des trois loupe un croisement et part plein pot en descente. Le temps qu'il réponde au téléphone, les kilomètres ont défilé et nous l'attendons une heure avant de reprendre notre route. Peu après nos chemins se séparent, eux vont vers la Pologne et le Nord, je vais au sud.

A partir de ce point, il faut que je me méfie encore d'un autre danger, en plus des ours : les gipsis. Les Romanichels quoi, les manouches, qui vivent en camp, soit aux abords des villages soi carrément en grosse communauté. Il me faut éviter ces grosses communautés et ne pas m'arrêter ni aller traîner dans leurs quartiers, c'est du moins ce que les gens me disent. Ils sont reconnaissables de loin, bidonvilles. Ces gens ont le teint très foncé, les enfants sont en général assez sales, les femmes parfois aussi. Jusque là, quand j'ai eu à traverser leur quartier parce qu'il est sur la route principale, les gamins m'ont fait signe et saluée avec un grand sourire, pourvu que ça dure. Le risque est de me faire intimidée et dévalisée. Je me renseignerai au fur et à mesure mais en fait, plus j'avance plus on me dit que ces gens sont inoffensifs. Qui croire ?

 

Mes tours de pédale me mènent dans un autre parc national :: Slovenky Raj, ou « le paradis slovaque ». J'y arrive sous la pluie après un col en pleine forêt et la première maison est un restaurant/ranch. J'y demande un coin pour planter ma tente à l'abri de la pluie. On m'accorde cette faveur, j'ai même des toilettes, l'électricité, des sourires, bref, je suis bien et pense être en sécurité par rapport aux ours. Je dors donc sur mes deux oreilles et me rends toutefois compte le lendemain matin que le local à poubelles est solidement grillagé et fermé avec des targettes. Quand j'en demande la raison, on me dit « les ours ». Il y a des loups aussi, mais les petits agneaux et les chèvres restent dehors la nuit et à part un petit et vieux border, il n'y a pas de chien de garde. Dans le PN Slovenky Raj se trouve une énorme grotte glacière classée au patrimoine mondial de l'Unesco, je suis passée devant, ne suis pas entrée. J'ai traversé le parc par une minuscule route très agréable et ai posé mon vélo chez des particuliers à une des entrées du parc où il y a plein de départs de randos. Il faut payer pour aller marcher, 1,5 euros pour une journée, mais au moins ils distribuent une carte sommaire. En fait il y a des gorges à remonter, plusieurs, très étroites, très sombres, très humides, c'est quasi de la randonnée aquatique, et c'est très équipé : échelles, câbles... Très sauvage et aussi fréquenté par les plantigrades. J'ai passé la journée à marcher, monter et redescendre (les gorges sont toutes à sens unique, on ne peut que les monter, il faut redescendre par d'autres chemins). Et quand je suis passée récupérer mon vélo et mes affaires, relavée de ma journée, j'ai demandé à dormir dans le garage, puis ai finalement planté ma tente dehors quand le père est rentré et m'a assuré qu'il n'y a pas d'ours ici. Un peu plus haut oui, à quelques kilomètres oui aussi, mais pas là.

 

La Slovaquie regorge de sites classés par l'Unesco. Le lendemain je visite ainsi la petite ville de Levoca et passe par Spissky Podhradie et son château en ruines, spectaculaire et immense, perché sur une colline que l'on voit à des kilomètres à la ronde. Les Slovaques sont bien gentils en général, et relavée encore après une étape contre le vent, je trouve à planter ma tente sur la pelouse d'une famille. Je ne serai pas invitée ni douchée mais on m'amène de l'eau gazeuse, du gâteau maison, des fruits du jardin, du pain et de la confiture... Le lendemain après une étape sous le cagnard encore qui me voit passer par le joli bourg de Bardejov classé par l'Unesco, je réitère et plante ma tente sur la pelouse de particuliers dans un minuscule village. Plus je vais vers l'Est et plus les gens sont pauvres... et gentils. Ici j'aurai même une douche, donc rinçage de ma tenue de vélo.

 

Pour ma dernière étape en Slovaquie, je longe de plus ou moins loin la frontière polonaise, par une route blanche sur la carte, qui épouse bien le terrain dans de superbes paysages bien vallonnés et très verts, mélange de forêts et de champs que je m'étonne de voir non fauchés. Il faut dire que la densité de population dans le secteur est extrêmement faible, je croise un minuscule village tous les 8 km. C'est très tranquille. La journée est caniculaire encore, plus de 35°C, j'arrive dégoulinante de transpiration à Snina, dernière ville slovaque avant la frontière. Une route que je pensais surchargée de poids lourds et que j'appréhendais mais qui est tout à fait déserte me mène jusqu'à la frontière de l'Europe.

 

Frontière, la première de ce périple où je dois sortir mon passeport. Elle est matérialisée sur le terrain par un double grillage avec deux mètres de no man's land entre les deux. Les Slovaques sont détendus, l'Ukrainienne de service adorable. Elle parle un anglais parfait et s'intéresse plus à mon vélo et mes périples (qui apparaissent au fil des pages de mon livret grenat) qu'à la ligne qu'elle est sensée m'autoriser à passer. Elle m'indique la banque d'état, planquée un peu plus loin et que rien n'indique afin que je fasse du change à un taux avantageux, et m'apprends, à ma demande, les quelques mots de politesse à savoir obligatoirement dans tout pays où l'on met les pieds. Bref, super sympa. Le tampon donne droit à 90 jours. Le meilleur quand même c'est que j'avais peur de ne pas avoir assez de place sur mon passeport pour terminer mon séjour américain l'an dernier, et voilà qu'elle a abattu le tampon à moitié à cheval sur un vieux tampon à moitié effacé du Pérou en 2012, donc j'ai toujours mes deux pages libres... Je vais être obligée d'aller ailleurs encore pour finir de remplir ce passeport avant mai 2020...

 

J'ai bien aimé la Slovaquie, c'était tranquille et joli, avec des gens calmes, souriants, et des conducteurs respectueux pour la plupart.

 

Premiers constats ukrainiens : la route est défoncée, raccommodée, tape-cul de manière indécente et en fait infecte, les bagnoles sont déglinguées, claquent et gémissent et grincent et menacent de se disloquer dans les trous du macadam, fument noir et mauvais, les gens sont dehors et les chiens en liberté. Je crois que ce pays va me plaire. Je ne comprends plus rien, il faut que je me réhabitue au cyrillique et vite fait afin de pouvoir au moins faire la transcription. Les denrées alimentaires ne coûtent que dalle. J'ai acheté de l'amidon de pomme de terre en pensant que c'était de la purée déshydratée...

 

Je suis installée chez Alissa à Dubrynychi, elle n'est pas là et je ne la verrai pas. Elle est cyclo et surtout guide en cyclisme. Ce que je fais à pied ou en raquettes, elle le fait à vélo : accompagner des clients sur des séjours. Elle est en Roumanie. Une volontaire russe de Sochi tient son « bed and bike » en son absence. Une grange aménagée : en bas des tables, un coin cuisine et une salle de bain moderne. Dehors une douche froide au jet, une douche chaude ballon chauffé au soleil et cerisier à point dont les branches vont jusque dans la douche de sorte que je peux manger des cerises directement sur l'arbre à pleines dents tout en me rafraîchissant sous l'eau froide du jet. A l'étage supérieur des matelas disposés sur un plancher. Déco faite d'objets usuels et tenues vestimentaires traditionnelles brodées. Wifi à tous les étages. Alissa est Warm Shower et met un lit gratuit à dispo des cylos de passage. Je serai bien ici pour préparer la suite, me reposer, faire une lessive... et mettre ce site à jour !

 

D'ailleurs la suite est simple :rester quelques jours encore dans les montagnes en passant par les parcs nationaux quand c'est possible puis croiser le Dniestr et aller à Kiev. A l'heure où je vous écris, je sais que j'aurai un endroit connecté où dormir et me laver à Snyatin dans cinq ou six jours. De Kiev, je compte descendre le long du Dniepr, passer par Odessa pour aller rentrer en Transnitrie puis Moldavie.

 

Je retrouve peu à peu des forces dans les doigts de ma main droite mais certains gestes me sont encore impossibles. Mon annulaire et mon auriculaire ne peuvent toujours pas atteindre l'extension, de même que je ne peux écarter mes doigts comme à gauche. Le traitement pour le nerf continue et ma main fonctionne toutefois beaucoup mieux qu'à Bratislava... Affaire à suivre !

Initiales BB. Berlin-Bratislava.

 

Tout ce que je connais de Berlin avant d'y mettre les pieds se résume à peu de choses : mon père y a été à 14 ans en train, seul, pour voir son correspondant juste avant la construction du mur en 1961, évidemment sans savoir qu'il y aurait ce mur quelques semaines plus tard. Berlin Est, Berlin Ouest, 28 ans, Guerre Froide, des gens, des familles, des amis séparés en l'espace d'une nuit. Fuites. Chute du mur en 1989 et déplacement peu après de la capitale de Bonn à Berlin. Vraiment pas grand chose, je me sens bien ignorante.

 

J'arrive sur mon vélo vert exactement par la Bernauer Strasse, rue qui séparait l'Est de l'Ouest et où un tronçon de mur est resté, mémorial d'un kilomètre de long, couloir de la mort, explications, musées, le tout gratuit. Je loge juste à côté, quelques centaines de mètres. Partout dans la ville sur l'ancien tracé du mur il y a cette ligne de pavés de 42 km de long. Le mur de la honte. Je ne vais pas vous refaire l'histoire, Wikipédia sera plus précis et plus complet. Aujourd'hui par endroits, le mur est resté debout. Ce sont des lieux touristiques. On trouve donc la portion de Bernauer Strasse, très documentée, mais aussi East Side Gallery le long de la rivière Sprée, où 1,5 km de mur ont été peints des deux côtés par différents artistes dans les années 90, haut-lieu du street art berlinois. Il y a aussi Charly Check point ou des soldats américains fantoches font payer 4 dollars le selfie avec eux. Oui oui, dollars, éh, ancienne zone américaine ! On trouve aussi dans les rues devant certaines maisons qui étaient habitées par des Juifs des pavés dorés gravés d'un nom, d'une date, de quelques mots qui sont malheureusement souvent « déporté à Auswitz ». J'ai vu aussi et bien évidemment la porte de Brandebourg, symbole à elle seule, et le labyrinthe du Mémorial de l'Holocauste, suis montée dans la coupole du Reischtag, ai flâné dans l'immense jardin Tiergarten de 200 hectares, me suis perdue dans les quartiers incontournables du graff et du street art que sont Kreuzberg et Friedrichshain, ai longé la rivière Sprée sous une chaleur caniculaire, vu la cathédrale, la place Alexander et les autres principaux monuments de cette ville si différente des autres cités allemandes. En effet ici, on se demande où sont les Allemands. L'impression est qu'il y a de tout sauf des Allemands, d'ailleurs mon hôte Ivan est Ukrainien, ne parle pas un mot de la langue de Goethe. J'ai croisé Marx et Hengel au coin d'un parc, j'ai mangé des Kebab et des pizzas, bu quelques bières. Le dernier jour, j'ai visité quelques parties souterraines de la ville, guidée par une association. Bunker, abri civil antinucléaire, ancien tunnel : 2,5 heures très denses pour mieux se rendre compte et encore une fois que la folie des hommes de pouvoir met partout et toujours à mal le peuple innocent et inoffensif, que quelques têtes avides de puissance décident pour des millions d'autres qui ne font que subir.

 

Berlin l'enchanteresse... Il y en a pour tous les goûts. Comme à mon habitude je n'ai pas visité les intérieurs, aucun musée. Aux quartiers guindés et stricts j'ai forcément préféré les déjantés, bien que je ne sois pas descendue dans les boîtes souterraines la nuit qui envoient des décibels et pas que, du vendredi soir au lundi matin non stop. J'aime le déjanté gentil, moins le déjanté trash.

 

Accessoirement j'ai commandé et reçu une nouvelle tente, en ai renvoyé une vieille en France, et ce fut un excellent prétexte pour rester deux jours de plus que les deux déjà prévus en attendant qu'elle soit livrée. J'en ai profité pour préparer la suite, mon itinéraire pour les prochaines semaines se dessine précisément jusqu'à Bratislava, un peu plus grossièrement jusqu'à mon entrée en Transnitrie depuis l'Ukraine. J'entrerai bientôt dans des pays où il me faudra autre chose que des euros et où je ne comprendrai plus rien. Rien du tout. J'ai fait la coupe de voyage d'été par mes propres soins à la tondeuse, yeah, peaufinée par Ivan qui a ôté les quelques mèches qui m'avaient échappé là où je ne pouvais pas voir.

 

Et puis j'ai repris la route. Après quatre jours et demi en mode touriste, j'ai rebasculé sur le mode cycliste avec ma tête de punk à chien. J'ai relongé des lacs encore, traversé des forêts, de plus en plus de pinèdes qui dégagent tout ce qu'elles peuvent de senteurs sous l'effet d'une chaleur caniculaire soudaine, sur des rubans d'asphalte d'un mètre cinquante de largeur. J'ai bivouaqué dans ma nouvelle tente qui nécessite plus de superficie au sol et plus de temps de montage que l'ancienne mais qui est plus spacieuse, plus légère, et permet plusieurs configurations suivant le climat.

Et puis j'ai passé une frontière sans la voir autrement que sur la carte. Sur le terrain, rien, même pas un petit panneau à prendre en photo. Je suis en Pologne. Pas longtemps. 8, peut-être 10 kilomètres et je passe encore une ligne imaginaire, je suis en Tchéquie. Ce sont les plaques d'immatriculation qui me renseignent. Le relief a changé soudainement, après des semaines à faire des centaines de kilomètres sans en faire un seul en vertical et en cumulé, me voici de nouveau sur le petit plateau, arc-boutée sur les pédales, à dégouliner sous la chaleur. Dans la première bourgade digne de ce nom : Frytland, je retrouve des maisons aux pignons colorés et variés, le carillon sonne 15 heures pendant 10 minutes et la banque consent à me changer 30 euros. Il y a aussi un beau château, perché sur une colline. La Tchéquie est la Suisse de l'Europe de l'Est. Pas pour ses glaciers ni son chocolat, non, mais peut-être pour ce que disait Coluche de l'Helvétie : « Tout ce qui n'est pas interdit est obligatoire », et puis tout est payant aussi. Tu veux te garer pour aller marcher dans la nature ? Le parking est là, pas ailleurs, et le parcmètre là, ou le gars dans sa guitoune ici, et pour l'accès au sentier, tu dois prendre un ticket ! Nan mais ça va pas non ! Bon, la vie y est beaucoup moins chère, surtout les produits de première nécessité. J'ai changé trop d'argent.

 

Avec mon vélo bien chargé mais vent en poupe au plat, 30 km/h, j'ai rattrapé une cycliste, vélo et chaussures high tech, mollets dessinés qui vont avec. Je lui ai dit bonjour dans sa langue et suis restée derrière. Elle s'est retournée, consternation sur sa tronche, j'imagine dans sa tête : « putain, une touriste chargée ! », ne m'a pas répondu, j'ai vu la chaîne descendre d'un pignon, elle s'est mise en danseuse et a appuyé. Je m'arrête dans une épicerie minuscule, demande à la dame si elle a un coca frais. Pendant qu'elle va le chercher derrière, je me dit qu'il faut que je remette un peu d'eau dans mon bidon. Je vais à mon vélo, choppe la gourde, et lui demande poliment si je peux avoir un peu d'eau. Non ! Je lui montre l'évier derrière elle, elle me montre le frigo avec ses bouteilles en plastique à vendre. J'ai remballé ma gourde, elle a remballé son coca. J'adore les Tchèques !

 

Bref, j'ai tracé un chemin qui passe dans et sur les montagnes, qui longe la frontière et fait des incursions en Pologne. J'ai vu des ancolies, des céraistes et des lupins au bord de la route et ça m'a fait du bien. J'ai eu des longues montées, des cols, et de belles descentes, toujours sur de petites routes et ça m'a fait du bien aussi ! La cohabitation avec les automobilistes ne se passent pas trop mal, quand je ne suis pas contente je gueule. Comme en Allemagne, il est interdit de camper sauvage, mais en Allemagne le fait d'être vue parfois n'avait aucune conséquence. Ici je n'en sais rien, mais je n'irai pas plus dans leurs campings. Alors je me planque encore mieux. Le pays est petit et sera vite traversé.

 

Lors d'une incursion de 75 km en Pologne, j'ai recroisé la route par laquelle nous étions rentrés de Russie avec Michel après notre folle épopée en Asie, j'ai longé la même rivière quelques kilomètres, dans l'autre sens, et cette fois-ci j'étais sur une petite route de l'autre côté, pas sur la principale. J'avais chaud, il y a 8 ans, j'avais froid ! Et alors que je demande de l'eau à des particuliers pour mon bivouac, voilà que je suis invitée spontanément pour les 4 heures. Boissons fraîches et pâtisseries maison. C'est la première fois du voyage. Et on m'envoie planter ma tente à un endroit au bord de l'eau où il y a toujours du monde, c'est gratuit. Ahah, merci de l'info, donc un endroit où je n'irai pas même si je dis ok.

 

Dès le lendemain j'ai repassé la frontière pour faire un bout en Tchéquie. J'essaie de rester dans les montagnes sans trop faire de détours, je reste dans les zones peu peuplées et verdoyantes, si possible ombragées. Depuis quelques jours, ma main droite me fait des caprices, je n'ai plus du tout de force dans les doigts, peine à faire mes lacets, à prendre des pièces dans mon porte monnaie, à écrire à la main... La situation est handicapante et me préoccupe. J'essaie de changer de position sur le guidon, les fourmillements ont quasi disparus mais maintenant ce sont ces doigts qui ne répondent plus. Les heures de conduite pourtant ne m'infligent aucune douleur. Je quitte la Tchéquie par une journée caniculaire, par un chemin de bois quelque part dans les montagnes après une belle montée interdite aux autos. Me voici en Slovaquie, où je n'ai encore jamais mis les pieds. La frontière Tchéco-slovaque est matérialisée par des bornes sur le terrain, j'en suis surprise car le divorce entre ces deux nations ne date que de 1993. Il ne me reste plus qu'à me laisser glisser vers le sud jusqu'à la capitale, Bratislava.

 

J'avais prévu d'y faire une arrivée triomphale sur la berge du Danube. C'était sans compter Mapsme qui pour la première fois m'envoie dans une voie sans issue, mais vraiment sans issue. Demi-tour donc et comme je refuse de refaire un détour de 15 km (euh, j'ai déjà 100 km dans les jambes et il en reste 25 mini), je me retrouve sur la Nationale 2 pour faire finalement une entrée par des 4 voies, des échangeurs, zones commerciales et industrielles, banlieues tristes même sous le soleil. Je verrai le Danube le lendemain...

 

Dès mon arrivée dans la capitale je fais ouvrir un dossier médical à mon assistance santé et me dirige vers un toubib. On me dit d'aller dans un hôpital, où l'on m'envoie vers un neurologue qui, après diagnostic me renvoie à l'hôpital. Deux pathologies détectées : le nerf du canal carpien qui est comprimé, et même problème plus haut au niveau du coude. Ce qui provoque la défaillance de mes doigts. Il me faut trouver un autre réglage pour mon guidon, et soigner à la fois l'inflammation et les nerfs endommagés. Je ressors avec mes médocs comme une petite vieille et suis tout juste limite de me faire mes petites cases avec mes doses à chaque repas ! B6, B12, Magnésium, Voltaren fort, gel pour masser ! Si je ne me fais pas trop de souci sur l'efficacité de ce traitement, je suis dans le doute quant à la position de mon guidon, de mes poignées pourtant ergonomiques, de l'inclinaison de mes cornes... Le travail du lendemain.

 

Le centre-ville de Bratislava est très vite visité. Grand comme un mouchoir de poche, j'en ai vite fait le tour. Le Danube n'est même pas bleu, mais il est large tout de même. Le petit centre historique est sympa, quelques bâtiments tout juste remarquables, une église, une porte, deux rues, deux statues et deux places, le château pour la vue sur la ville et le fleuve. Assez peu de touristes, ils sont tous à Vienne qui n'est qu'à 60 km. Le reste de la ville est comme une énorme banlieue. C'est réducteur comme vision, je sais, il y a aussi quelques musées.

 

En Slovaquie je paie en euro et la langue, même si je n'en comprends pas une bribe, est assez jolie à entendre, moins dure que ce qui tombait dans mes écoutilles depuis un moment. Je loge chez Peter, qui va bientôt partir vers la France à vélo en suivant plus ou moins l'Eurovélo 6. Quant à moi, je vais remonter au nord du pays, dans les montagnes et les parcs nationaux en espérant une petite dizaine de degrés en moins et du vent en poupe ! Mon itinéraire est prêt, comme toujours pas le plus simple ni le plus court. Depuis Berlin où j'étais à 1074 km de chez moi j'ai fait 1010 km, et je suis maintenant à 1089 km de mon petit village au frais par la route. Cherchez l'erreur ah ah ! Une nouvelle contrainte va venir compliquer mes bivouacs : les ours. Et s'il y a une chose qui peut me faire fréquenter les campings officiels, c'est peut-être celle-là !

Gouda – Berlin.

 

Je passe à Gouda, voilà, quand on passe à Morbier on ne voit rien de spécial et sûrement pas du morbier. Et je file à Amsterdam en traversant des villages ou chaque maison est reliée à la route par un petit pont enjambant un canal. Angeline et son mari habitent vraiment au cœur de la capitale, au bord d'un canal. Il faut dire que c'est difficile de faire autrement. Je suis installée sous le toit dans une espèce de mini studio. Bref j'ai une piaule, une salle de bain et un frigo, un micro-onde, un peu de vaisselle... Je vis ma vie j'ai une clé de la maison. La machine à laver et le sèche linge me mettent tout en ordre dans les deux heures suivantes pendant que je casse la croûte et me douche. Ça, c'est fait !

 

Amsterdam. Déjà, c'est le plan de la ville qui attire l'attention, avec des canaux en arc de cercle comme des boulevards périphériques successifs et les autres, qui les coupent à angle droit. Un quadrillage relativement serré de voies d'eau. Entre, il y a les habitations. Ce sont toutes des maisons mitoyennes avec pignon sur rue, et toutes sont de hauteur, de couleur, et d'allure différente. Pas une n'est identique. Par contre, ce n'est pas super coloré, je trouve que d'un canal à l'autre tout se ressemble, le manque de soleil n'arrange pas. Les maisons sont tout en profondeur et en hauteur, à une époque les impôts payés étaient basés sur la largeur sur rue... et à l'arrière, il y a un jardin. La palissade ou la haie du fond fait la séparation avec la maison qui donne sur le canal voisin. Quand je demande à mes hôtes ce qu'il y a à voir ou à faire dans la ville, ils me disent que Amsterdam regorge de musées. Rembrandt, Van Gogh, le musée de la ville, le musée national, de la marine, ceci ou cela. Je n'aime pas les musées, je m'y ennuie à mourir. Et sinon ? Ben marcher, flâner. Ok, soit. Me voici partie en baskets, chemise et pantalon propres. Gare centrale monumentale, bâtiment en forme de coque de bateau pour le musée de la science Nemo, un port qui n'est pas celui que chantait Brel, des canaux, des canots, des vélos par milliers. Ici, tout le monde est à vélo, que tu sois en cuissard, en costard, en blouson noir, en talons, en tailleur, en jean's ou en survêtement casquette écouteurs, tu pédales. Petit, grand, vieux ou jeune, homme ou femme, pour faire des courses, aller au boulot, au sport ou te rendre à un rendez-vous galant avec ton bouquet de fleurs à la main, tu pédales. Les sacoches remplies de victuailles ou tes gosses devant et derrière ou dans la caisse du vélo cargo, tu pédales. Des milliers de vélos Gazelle, Batavus et autres, sur lesquels les Hollandais se tiennent bien droits, circulent dans tous les sens. Pas un ne porte un casque, les voitures ne font pas la loi dans ce pays. Des milliers de vélos de toutes les couleurs, toutes les formes, souvent dénués de tout superflu, des vélos dans leur plus simple appareil : un cadre, deux roues, un guidon, des pédales et une selle. Frein à rétropédalage, parfois v-brake. Des milliers de vélos accrochés à tout le mobilier urbain, aux barrières des ponts, aux garages à vélos. Des vélos entassés dans des parking souterrains pour vélos ! Une autre planète. Sur ma route il y a deux jours, la piste cyclable aboutissait à un escalier roulant descendant, puis il fallut traverser par un tunnel réservé, remonter de l'autre côté. La rivière était traversée... C'est un truc de dingue que la place des vélos dans la culture de ce pays. De tous temps et par tous les temps, aux Pays-Bas on pédale. Souvent aux carrefours, ce sont les deux roues qui sont prioritaires. Par contre si par malheur ou par erreur, le cyclo n'est pas à sa place alors bonjour l'agressivité et les coups de klaxon.

 

À part ça, Amsterdam... je lui ai préféré Bruxelles, Anvers, Bruges ou Gand. Mais bon, histoire de goût. Finalement, j'ai tout de même opté pour la visite d'un musée, un petit, un rigolo, un excitant (sans mauvais jeu de mot), le moins cher : le musée du sexe ! En plein centre-ville, désuet. Je suis passée devant la maison Anne Franck, me frayant un chemin dans l'interminable file de Japonais qui attendent pour y entrer. À tous les coins de rue dans cette ville, ça sent la beuh, en vente libre, parfum de glace, cake et autres, tout se trouve en version cannabis ou champignons. Dans toutes les rues aussi sont collés les McDo, Burger King et Starbeurk et autres ! Heineken est partout, évidemment, elle est d'ici. Quasi tout le monde déambule avec un truc de merde à grignoter ou une cannette alu à la main. Des centaines de « coffe shop », la consommation n'est pas en crise. Touristique à mort, Amsterdam est loin de m'envoûter. Après m'être assurée d'avoir à peu près fait le tour des bâtiments remarquables et jolis endroits, je termine la journée sur le même thème qu'elle a commencé, je vais faire un tour dans le district rouge, le quartier des professionnelles du sexe, qui apparaissent aguicheuses derrière des vitrines éclairées d'un néon rouge. Marchandise. C'est le seul mot qui me vient à l'idée, seul quartier encore vivant après la nuit tombée, tout le reste a été déserté depuis longtemps.

 

Je reprends la route par Edam et autres très jolis villages de pêcheurs. Les ports sont chouettes, les canaux charmants, dommage que le ciel soit si gris et si bas, l'atmosphère aussi peu limpide, sinon, j'aurais pris quelques photos... Je monte le long de la côte jusqu'à Enkhuizen. Rien ne sert d'aller plus haut puisque le grand pont vers Le Helder qui me permettrait de continuer vers l'Est est fermé aux cyclistes pour cause de travaux sur la piste cyclable. Je prends donc la grande digue de 28 km qui traverse la mer jusqu'à Lelystad, la ville du Batavia, célèbre bateau du temps des conquêtes. La piste cyclable est là aussi en travaux et fermée mais je crois que j'ai de la chance... et un peu de culot. Je suis passée, j'étais de bonne foi. Je campe dans un mini-bois sous des houppiers si fournis qu'ils laissent tout juste passer la lumière du jour, je suis à l'abri du vent. Ces arbres sont magnifiques, de grands feuillus très hauts. Ma tente est installée sur un lit de feuilles mortes bien doux et au matin elle est sèche, pas de rosée sous une telle frondaison.

 

Pas grand chose à signaler sur la route jusqu'à Brême à part de belles maisons aux toits de chaume remarquablement bien faits, plus ou moins récents donc plus ou moins clairs. Après une nuit encore aux Pays-Bas, je traverse une frontière invisible sur le terrain et entre en Allemagne pour la seconde fois depuis mon départ. Le soleil daigne enfin se montrer un peu, le pays est toujours aussi plat, les pistes cyclables parfois bien tape-cul. L'itinéraire que je trace sur mymaps est approximatif car mapsme me fait passer par des minuscules routes voire des chemins et à la fin de la journée je ne saurais retracer exactement mon trajet. C'est déjà un défi que de retenir les noms des villages que je traverse. J'arrive à Brême en fin de matinée. Mon hôte et une amie m'emmènent manger au restaurant là où était avant le port, immense. Aujourd'hui c'est un quartier en pleine mutation, dévolu aux résidences et aux affaires. Le centre-ville est relativement vite vu. Ingrid qui m'accueille chez elle est originaire d'ici et prof de français, la visite guidée est donc efficace !

 

J'aurais pu aller à Hambourg dans la journée suivante, en direct, mais la météo s'annonçant clémente, j'ai décidé d'aller voir le long de la Weser comment c'est. Donc je descends cette rivière jusqu'à ce qu'elle se jette en mer du Nord à Bremenhaven. Je n'ai pas vu souvent la rivière, plus souvent le talus de la digue qui la sépare des terres. La traversée de la Weser se fait par un bac. Je longe ensuite la côte avec un bon vent dans le dos jusqu'à Fribourg/Elbe où je reprends un bac qui me fait traverser la très large Elbe, là aussi à son embouchure. L'Elbe est un des grands fleuves d'Europe et prend sa source en Tchéquie, arrose notamment Hambourg, second plus grand port d'Europe et seconde plus grande ville d'Allemagne. J'y arrive le jour des élections européennes et de la fête des mères, sous un ciel qui parfois crachine. Cependant je parviens à passer le restant de la journée à arpenter le centre et surtout l'ancien port et ses canaux prisonniers de hauts bâtiments en brique rouge qui servaient autrefois d'entrepôts sans me faire mouiller. Depuis le balcon du Elbphilarmonie, la vue sur l'immense port et la ville donne péniblement une idée de l'ampleur de l'un comme de l'autre. Je loge tout près de l'Alster, le lac au centre de Hambourg et à peine rentrée chez mon hôte super gentil et attentionné, il se met à pleuvoir dru. Hambourg est une ville particulière à cause de ses grands bâtiments austères, hauts et très droits, on est loin des maisons dansantes de Amsterdam ou des couleurs de la Belgique.

 

Il a plu toute la nuit mais au matin le ciel est dégagé. Je repasse donc par le centre et l'ancien port avant de quitter la ville, en remontant l'Elbe jusqu'à Lauenberg/Elbe. En fait j'ai beaucoup longé la digue, il n'y a que sur la fin que j'avais vraiment vue sur le fleuve. Puis j'ai quitté la rivière pour longer le canal Elbe/Lubeck jusqu'à Molln. Plus de la moitié de mon étape se fait sur des pistes bien roulantes. J'ai changé de paysages aujourd'hui. Ce n'est plus tout plat, c'est très vert, il y a des forêts et des lacs en quantité. D'ailleurs j'ai planté ma tente au bord de l'un d'eux.

 

J'ignorais que l'Allemagne avait aussi sa région des 1000 étangs, ou des 1000 lacs. Et pourtant, en ce 28 mai, je ne fais qu'aller d'un lac à l'autre. Entre ces étendues d'eau douce bordées le plus souvent de forêts et de roselières, je traverse une campagne occupée de terrains cultivés en céréales qui ondulent au gré du vent et prennent des teintes irisées. À Schwerin, je découvre un château magnifique qui se mire dans l'eau et de là où je pose mon bivouac sur les rives du lac de Dobbertin, j'ai la vue, également inattendue, sur un énorme monastère de briques rouge, toujours. Cela fait également deux jours que je trouve les gens plus ouverts, plus cools, moins strictes, plus souriants, comme le ciel qui enfin laisse échapper un peu de ciel bleu. Il fait toujours frais mais au moins les couleurs sont là. Je suis bien contente d'avoir fait le choix de passer par cette région, croissant de lune vert sur la carte du nord de l'Allemagne, troué de toutes ces flaques d'eau. J'ai également renoué avec un peu de relief, ce qui n'est pas pour me déplaire. La taille des villages est inversement proportionnelle à celle des tracteurs que j'y croise, je suis dans une des zones les moins peuplées du pays.

 

Le lendemain je continue à relier les lacs par des pistes cyclables en forêt, souvent non revêtues mais roulantes, un régal. Mon vélo vert se comporte à merveille dans ce terrain, souple comme une anguille, il est aussi confortable qu'un VTT suspendu, je me régale. Une seule fois je me retrouve par terre, en voulant éviter la collision avec un chevreuil ! Certains lacs sont plus touristiques que d'autres et je traverse l'un d'eux en bateau pour éviter 30 km de contournement. Ces lacs sont en partie reliés entre eux par des canaux, et je crois que le tout permet d'aller rejoindre l'Elbe. Pour le troisième soir consécutif, je pose mon bivouac au bord de l'eau dans les moustiques, et je ne comprends pas comment je fais pour ramasser encore et toujours des tiques. La fermeture éclair de ma toile intérieure de tente a rendu l'âme, je pense définitivement, j'ai donc passé une partie de la journée à voir avec Vaude d'une part, et avec mon hôte à venir à Berlin pour la réception éventuelle d'un colis. L'affaire devra être résolue d'une manière ou d'une autre pendant ma présence dans la capitale allemande. Inch'allah !

 

La météo annoncée il y a quelques jours était une fois de plus trop alarmiste et finalement les journées sont ensoleillées et de moins en moins froides, je parviens maintenant à rouler en tee-shirt. Week-end de l'Ascension, horreur, des blaireaux et grandes gueules ont envahi par centaines des lieux charmants, les transformant tout à coup en endroits infréquentables. Les Berlinois sont lâchés et sont venus envahir le havre de paix qu'est cette région paisible dans une Allemagne surpeuplée. Je croise des groupes de jeunes à vélo dont l'un tire toujours une carriole avec la sono hurlante et les munitions liquides. Cette fois-ci pas question de poser ma tente sur une aire aménagée, je me noie en forêt, sans chemin ni sentier d'accès à un endroit où la piste cyclable s'éloigne de la route. Une clairière pleine de moustiques (comme partout) et dont le sol est tapissé de mousse bien sèche m'accueille pour la nuit. Je vois les cimes se balancer loin en haut et entends le vent dans les arbres, la température est idéale pour moi, c'est à dire chemise manches longues et pantalon (à cause des suceurs de sang). Le centre ville de Berlin où je suis attendue demain n'est plus qu'à 50 km.

 

J'avais colmaté comme j'avais pu les interstices dus à ma fermeture éclair défaillante mais dans la nuit ils ont fini par trouver le chemin et les minuscules insectes se sont rassasiés sur mon visage qui est tout bouffi au matin. Paupières gonflées, joues enflées, une tête à faire peur. Je serai bien contente d'avoir une nouvelle résidence secondaire dans quelques jours, je vous en ferai la présentation dans le prochain post. L'arrivée au centre-ville de Berlin est un jeu d'enfant, je suis accueillie par l'Ukrainien Ivan dans son magnifique appartement en cours d'aménagement à deux cents mètres du mur démonté en 1989 après 28 ans d'existence. Faire et défaire... Je me pose pour quelques jours. Mais en attendant mes impressions berlinoises, voici le nouveau dicton allemand : Pâques à Bois d'Amont, Berlin à l'Ascension.