|
Pour le désert : des petits sablés !
Bonjour,
Dès la sortie de la bourgade mongole de Zamin-Udd, le macadam nous laisse tomber. Net. Aucune ambiguïté ni d'espoir pour quelques hectomètres supplémentaires, … plus loin. Nous nous retrouvons brutalement face à cet infini que l'on sait faire 450 kilomètres de long. La moitié de la France du Nord au Sud, sans rien que de la piste sableuse, du vent, de la poussière, de la chaleur. Nous restons béats, le regard posé sur ce qui nous attend, posé sur pas grand chose, accroché au vide. Il se passe quelque chose à l'intérieur, un sentiment qui s'était éteint ces derniers jours et qui rejaillit : la peur ! Ca serre un peu les tripes, ça laisse hagard, la pomme d'Adam fait le yoyo. Alors ? Capables ou pas ?
Mais on n'est pas venu là pour jeter l'éponge. On va le sortir ce Gobi ! Nous passons plus de temps, dans les tout premiers kilomètres, à pousser le vélo qu'à rouler sur la piste naturelle, c'est à dire une marque sur le terrain laissée par le passage répété des véhicules. Pas très encourageant, ni très rassurant surtout. Plusieurs pistes, plusieurs directions, laquelle suivre ? Nous sommes sensés suivre la voie ferrée mais les chauffeurs de poids-lourds nous indiquent la ligne électrique. Les camions s'arrêtant plus facilement que le train en cas de besoin, nous optons pour les poteaux électriques.
Cinq kilomètres : nous avons déjà vidé chacun une bouteille d'eau de 1,5 litre. Une évidence s'impose : nous n'aurons pas assez d'eau. Nous en trimballons 7 kilos chacun. Alors à chaque bouteille vidée, nous agitons notre récipient quand un camion passe, ou croise, et ils nous refont le plein, à chaque fois. Aucun refus, et parfois même des bouteilles de glace... De l'eau fraîche dans le désert, sous cette chaleur torride, quel bonheur ! Nous avouons que nous aurons même toujours de quoi nous rincer en fin de journée, si c'est pas du luxe ! En fait la réserve minimum a tourné autour de quatre litres, en permanence.
Puis nous avons pris l'habitude de rouler sur ce terrain, sommes descendus de vélo moins souvent, avons pris notre rythme. Et finalement, dans la première demi-journée nous avalons, tels des fous enfin lâchés, la distance de 85 km de piste, boostés probablement par les poussées d'adrénaline précédentes, l'envie d'en découdre... La confiance est revenue.
Tout le long, les steppes. Plus ou moins sèches. Plus ou moins fournies. Quelques nomades, quelques troupeaux. De loin, le désert s'apparente à une pelouse mais à y voir de plus près, on trouve une maigrelette touffe d'herbe par mètre carré. Le désert n'est pas plat, pas tout à fait. Il est légèrement vallonné, de grandes cuvettes qui d'un bord à l'autre font une quinzaine de kilomètres. La piste principale est facile à suivre, n'est pas toujours en bon état, la tôle ondulée est un calvaire, les épines aussi, qui nous assurent de nombreuses crevaisons...
Nous avions imaginé la chaleur, le vent, la poussière, le sable, les efforts démesurés, la soif. Mais jamais, pas une seule seconde, nous n'avions pensé à une piste rendue impraticable par la pluie. Bourbier, glissades, flaques traîtres et sans fond consistant. Une journée complète de pluie, les camions patinent et s'enlisent, nous jurons comme des charretiers chaque fois qu'il faut dégager les garde-boue, les étriers de freins, les cales des godasses. Au moins n'avons nous pas trop chaud, nous finissons la journée avec la Gore Tex sur le dos, à planter le bivouac sous l'averse ! Mais où sommes-nous ?
Et puis il y a de belles journées aussi, vent dans le dos, qui donnent l'espoir d'avaler des kilomètres. L'espoir seulement... S'il y a une chose à ne pas prendre à la légère, c'est le ciel qui noircit et les nuages qui montent et s'obscurcissent, ce sont les colonnes blanches aussi sous ces nuages noirs... Nous avons juste le temps de monter la tente et y jeter les sacoches quand arrivent les bourrasques, terribles. Nous sommes dans la tente, à cramponner les arceaux de notre frêle demeure, bien vulnérables au milieu de ces éléments déchaînés. C'est de la folie, les sardines s'arrachent du terrain, pourtant parfait, sous les coups de boutoir. Effroyable. Puis le calme plat, pas longtemps, l'orage revient dans l'autre sens et nous prenons cette fois-ci des trombes d'eau, à en crever la toile, qui tient bon. Nous n'avons pas fait de rigoles, sommes à plat, l'eau passe sous la tente, on éponge, d'où l'intérêt de ne pas l'avoir jetée ! Mais les éclairages juste avant le déluge étaient sensationnels... irréels. Son et lumière. Nous sommes trop petits, des riens du tout dans le décor. Invisibles, dépassés par le trop grand des espaces sans fin.
Et par la suite, à chaque fois que nous verrons des nuages noirs se former, sans chercher à comprendre la direction du vent, nous nous poserons rapidement. La violence inouïe du vent et de la pluie ne permettent pas de rester dehors. Inutile de chercher à se mettre à l'abri du vent dans ces steppes, rien. Et le vent fait la girouette sans arrêt, un coup à gauche, un coup à droite, difficile d'orienter la tente. En vingt quatre heures il fait lui aussi le tour du cadran.
Gobi par migrationsenbent Nous avons fait notre bonhomme de chemin, nous sommes vautrés dans le sable plusieurs fois, la roue avant bloquant net, avons juré, nous sommes ravitaillés dans les bourgades poussièreuses et sans raison d'être de Saynshand, Choyr. Des gens vivent là, il y a des mines, la voie ferrée retrouvée. Vivre ici, quelle vie ? Deux bâtiments modernes, une épicerie, une école, un restaurant, et des yourtes ou des cabanes posées entre quatre bouts de tôle qui servent de barrière, de barricade, qui délimitent la parcelle comme dans un lotissement. Pas très esthétique, ni engageant. Gens indifférents. Les chauffeurs sont notre miel. Les bourgades, nous les voyons à vingt bornes, parfois plus.
On nous avait annoncé un trafic d'enfer, tout ce qui vient et va en Chine : il n'en fut rien. Pas de poussière, pas de chauffeur fou, pas de gaz. Nous en apprenons la raison après notre arrivée à Oulan Bator. Il y a du mouvement dans la province chinoise de Mongolie Intérieure et le gouvernement chinois a bloqué le gros du trafic et limité le nombre de trains vers Pékin... C'est ce qu'on nous dit... Beaucoup d' animaux le long de la piste ou à côté de la tente : chameaux de Bactriane, des vrais, avec deux bosses. Et puis des chevaux en pagaille, qui traversent la piste devant nous, effrayés, crinière au vent, hennissant, … superbes. Des oiseaux aussi, avec des grandes pattes, et qui annoncent un endroit humide. Et encore des groupes entiers de gracieuses antilopes qui bondissent à toute allure en parrallèle à la piste, à nous ! Quelques lièvres, de gros insectes qui font le bruit d'une tondeuse...
Le désert n'est pas monotone et quand nous enfourchons les vélos le cinquième jour en nous disant que nous rejoindrons le macadam à la mi-journée, nous trouvons que le temps a passé trop vite finalement dans ces espaces infinis où les éléments sont seuls maîtres à bord. Nous pensons que tout va aller facile maintenant mais nous payons les efforts des jours précédents, les muscles sont douloureux, ont été secoués et ballotés dans tous les sens. Les maillots aussi accusent la fatigue, ils sont raides et blancs de sel, nos lèvres éclatent, ensanglantées, malgré le port du foulard sur la bouche en permanence. C'est à ces signes qu'on se rend compte quand même de la difficulté de la tâche.
Neuf kilomètres avant Choyr, l'asphalte est là, net, comme à l'autre bout, ruban de velours. Choyr est considérée comme la ville marquant la fin du désert, les paysages seront ensuite plus verts, c'est vrai, trois touffes d'herbe au lieu d'une au mètre carré ! A Choyr il reste les bâtiments hideux, pour la plupart en ruines, que les Russes ont laissé derrière eux quand ils sont partis dans le début des années 90. Pour nous c'est un point de ravitaillement, il reste 230 bornes. Pour nous, le macadam retrouvé signifie aussi que nous avons fait le plus gros, et même s'il reste deux jours pour rallier la capitale et que les gens nous regardent sortir du désert un peu héberlués, nous savons que nous irons au bout, coûte que coûte. Nous avons réussi.
Quatre cent cinquante bornes de piste, bonne ou mauvaise, et deux cent vingt de macadam, 670 km en six jours et demi, la traversée du désert de Gobi est une affaire classée, restera un bon souvenir qui donne envie de faire des choses plus dures, plus engagées. Mais pourquoi ? Les éléments ne nous ont pas trop fait souffrir, avons-nous eu de la chance ? Les hauts plateaux chinois nous avaient donné plus de fil à retordre. Cela peut paraître quelque chose d'exceptionnel de dire « On a traversé le désert de Gobi en vélo » mais ce n'est pas si terrible, surtout dans la largeur. C'est accessible, ce n'est pas un truc de fous furieux où tu peux laisser ta vie. Ce n'est pas l'isolement complet, ni cinq jours sans eau ni ravitaillement. C'est moins engagé peut-être que la Pamir Highway au Tadjikistan, ici, il y a des épiceries dans les villages !
Oulan-Bator, le nom peut faire rêver. Capitale de ce pays qui fait trois fois la France pour seulement 2,8 millions d'habitants, la ville rassemble à elle seule 30 % de la population. La plus faible densité au monde au niveau national : 1,8 hab/km². L'artère principale : Peace avenue, est bordée de bâtiments modernes mais les suburbs ont envahi les collines et mangent du terrain. Yourtes et cabanes, barricades et barrières faites de matériaux de récupération, poussière, déchets, flaques de boue... tout l'apanage des quartiers pauvres et déshérités où ont atterri des milliers de gens qui pensaient trouver du travail à la ville et déserté leur steppe, suite aux problèmes d'eau, de climat, de sécheresse, qui ont fait crever leur bétail, leur gagne-pain, leur survie... Aux alentours, nous pouvons distinguer quelques forêts ridicules... à côté des nôtres, jurassiennes !
L'enregistrement des passeports et la prorogation des visas se fait vers l'aéroport, à 18 km de la ville, nous avons eu l'occasion donc de sillonner ces banlieues glauques dans le bus n°11 et d'apercevoir quelques centrales. Le quartier industriel est comme partout : gris et triste. Nous attendons nos passeports et prenons du repos. Il pleut.
Tout nous paraît plus simple qu'en Chine, nous déchiffrons le cyrillique, comprenons les enseignes et les directions, les rues... Plus de gens parlent anglais, ou russe (mais pas nous !), on s'en sort. On trouve des produits à manger qu'on ne voyait pas en Chine et notamment du chocolat et du fromage, du yaourt, la moindre petite épicerie permet d'avoir tous les produits de base. Plus de censure pour internet, plus de refus à l'entrée des cyber-cafés, plus d'histoire d'hébergement pour étrangers ou non, la possibilité de faire du change partout. Très facile après trois mois de Chine...
A bientôt. Khovsgol et Naadam. Nous avons récupéré nos passeports, devrons quitter le territoire au plus tard le 27 Août. Nous les avons photocopiés puis envoyés en France pour le visa russe. Nous pouvons partir pour Mörön, dans le nord du pays. Et une fois n'est pas coutume, nous mettons les vélos sur le minibus (toute une histoire) pour nous rendre au lac Khosvgol, pas le temps d'y arriver en vélo avant le Naadam. Sans Caroline, une française qui parle mongole, je ne sais pas si nous aurions pu monter à Mörön en minibus, la grosse galère !
Après moults péripéties administratives qui durent trois heures et ennuis pour notre chauffeur (nous avons craint de devoir retourner à la capitale car il paraît que nous sommes trop nombreux, 18 pour 10 places dans le véhicule...), nous roulons, roulons, et roulons encore, entassés et secoués. Nuit. Jour. Il faut une fois descendre du véhicule et passer le col à pied car la piste est trop raide ! Vingt sept heures plus tard, nous arrivons, presque frais, à Khatgal. Comme partout, des maisons à l'intérieur de terrains barricadés et des yourtes. Ambiance vacances et détente. La région du lac Khövsgöl fait l'objet d'un parc national. Ses dimensions (136 km de long et 36 de large, 262 mètres de profondeur), en font une des plus grandes réserves d'eau douce du monde. Ses eaux sont d'une transparence qui frise l'indécence : on voit tout à travers, les poissons, nombreux, n'ont aucune intimité. Nous sommes relativement proches de la frontière russe et pas si loin du lac Baikal. Le lac Khovsgol est entouré de prairies abondamment fleuries (flore alpine, on connait presque tout), et de vastes forêts de mélèzes recouvrent les collines. Sur chacune d'elle on trouve un « ovoo », un amoncellement de pierres avec des perches de bois qui en ressortent, le tout décoré de drapeaux bleus en général. Les autochtones font le tour trois fois dans le sens horaire. Rites chamaniques... Le lac est gelé la moitié de l'année. On trouve que les Montbéliardes et autres Abondance devraient passer chez le coiffeur : les yacks broutent en grognant. Et les « ger » blanches sont posées ici ou là, le tuyau du fourneau crache sa fumée, les gosses jouent à l'extérieur, le chien dort, tout va bien. Tout est paisible. Nous nous régalons les yeux toute la journée. Festival annuel mongole, le Naadam se déro ule normalement les 11 et 12 Juillet dans tout le pays. Les dates peuvent varier selon les bourgades. Nous avons la chance d'y assister. Les habitants ont revêtu leurs plus beaux vêtements et certains portent la tenue traditionnelle. Les lutteurs ont mis leur chapeau de lutin, leur belle culotte et leurs bottes. Les autres portent le grand manteau mongole. Partout, des chevaux, de la couleur. Il fait beau. Pendant deux jours nous assistons en alternance aux trois compétitions : courses de chevaux, tir à l'arc et lutte, le tout après la cérémonie d'ouverture. Les courses de chevaux ont lieu sur une distance de 20 à 40 km, et les animaux sont montés par des enfants pour une question de poids. Certains d'entre eux montent à cru, sans selle. Il faut voir comme ils galopent. Les plus jeunes ont 6 ou 7 ans. Le spectacle est prenant, nous les voyons arriver au triple galop au fond du paysage, soulevant la poussière, puis se rappocher très vite. Ils sont hauts comme trois pommes mais sont déjà des cavaliers hors paire, fouettent le cheval et donnent de la voix pour le faire se surpasser dans le sprint final. La lutte est spectaculaire aussi, mais plus que la bagarre elle-même, ce sont les protocoles qui précédent et qui suivent les combats qui sont uniques. Chaque lutteur, en général équipé de la tenue adéquate, arrive devant un juge. Il tourne alors une fois sur lui-même en simulant le vol de l'aigle. Le juge lui ôte son couvre-chef. Le lutteur va en trottinant faire le tour, toujours en imitant le vol de l'aigle, autour d'une espèce de totem où sont disposées des perches avec des cercles de poils. Difficile à décrire. Le drapeau mongole flotte au vent. En une sorte de danse lente et presque gracieuse, les musclés pour la plupart bien enveloppés, font un tour et rejoignent leur place de combat. Après le combat, qui peut aller très vite ou au contraire s'éterniser, le vainqueur fait de nouveau l'oiseau devant le totem, récupère son couvre-chef et va saluer son rival vaincu. Ils se tapent mutuellement sur la fesse. Le vainqueur va ensuite chercher des petits cubes de fromage dans une grande bassine, les distribue aux juges et les lance à la foule, en garde quelques-uns qu'il engloutit prestement. Le tir à l'arc attire moins de monde. Les tireurs sont au moins à cent mètres de la cible : un muret de cubes de paille. Le muret fait environ deux mètres de long et trente centimètres de haut. Il s'agit d'atteindre le milieu du muret, là où la cible est rouge. A cent mètres au moins, avec le vent, atteindre la cible paraît impossible mais certaines flèches, après une jolie parabole décrite dans le ciel bleu, parviennent à leur but. Impressionnant. A côté de ça, échoppes de vêtements, chaussons, bottes, babioles, stands de restauration et tir de fléchettes où l'ancien gagne un joli serre-tête rose pétant. Et des Mongoles ivres qui titubent et chavirent. Le soir dans le village, soirée chamanique. Un grand bucher est allumé, le chamane en transe effectue son rituel, le bucher tombe, la musique commence : de la techno à la valse. Nous étions prêts à remonter sur les vélos mais on nous annonce le « Yack festival ». Donc avant de reprendre la route nous allons jeter un oeil. Un troupeau de yacks est amené sur place et après les avoir quelque peu excités, les mecs les chopent au lassot, doivent monter dessus et tenir le plus longtemps possible en rodéo. Ca dure une heure, et nous partons. La suite de la route s'annonce difficile, non pas en dénivelée, mais parce qu'il n'y a rien, peu de yourtes, peu d'eau et contrairement au désert de Gobi, pas de trafic et pas de voie ferrée à longer. Nous devrons donc être très vigilants, faire attention à ne pas nous perdre, ne pas nous enfiler sur une mauvaise piste, et faire le plein d'eau à chaque fois que nous en verrons. Ce sera comme ça jusqu'à Uliastay.
Khatgal, où nous avons donc logé pendant quelques jours, est très touristique. Des dizaines de touristes occidentaux y arrivent chaque jour dans le but d'aller faire une randonnée à cheval dans les alentours, superbes. Mais, comme à chaque fois dans ces cas là, nous n'avons pour ainsi dire plus de contact avec la population, sommes noyés dans les touristes, l'ambiance est différente. Quand nous arrivons dans des endroits comme ça, nous sommes contents de parler avec d'autres voyageurs, mais après quelques jours nous sommes pressés de reprendre notre chemin vagabond. A bientot. Grandeur nature.
Ici, tu peux oublier d'aller, comme un rituel, tous les samedis Dans les supermarchés bondés, faire la queue, remplir ton caddie. Oublier de te lever pour te poser le cul dans ton auto Comme un quidam parmi d'autres, un inconnu un numéro Aller enrichir toute la journée des actionnaires pour pas un rond Qui feront jamais rien d'autre que de te presser comme un citron. Oublier encore de bouffer du macadam, du béton, du métro du Mc Do Des séries télévisées absurdes, du people et de ce qui passe à la radio. Oublier bien sûr ta carte bancaire, d'abonnement, de sécu, de fidélité Tes habitudes consuméristes, tes envies de confort, tes impôts à déclarer Tes cinq semaines de congés, RTT, récup et factures à payer. Oublier enfin les discussions autour de la sacro sainte machine à café Et la vie qu'tu mènes depuis des années, à décalquer suivant les pointillés.
Ici, c'est un pays où tu te rinces l'oeil en permanence Ici, ce ne sont pas les chiffres de rentabilité, d'objectif, de croissance Qui te remplissent le cerveau, mais le souffle du vent qui a du sens. Ici, quand tu poses le regard droit devant toi tu vois l'immensité La courbure de la terre, ta tête se met à tourner De te savoir à ce point-là à toi-même livré. Ici, des journées entières dans le paysage tu croises trois autos Les chevaux galopent à côté de toi, ne sont pas sous les capots. Aigles, grues, vautours et faucons, du ciel, surveillent tes déplacements Ca change des caméras chinoises et des flics omniprésents. Ici, c'est un pays ou l'homme est encore si peu présent Qu'il n'a pratiquement aucune emprise sur les élements. La nature t'explose à la gueule comme une bombe bien amorcée Tu fais pas le malin quand tu vois le ciel noircir et que tu sens le vent se lever. Ici, les gens vivent sous la yourte toute l'annnée Que le thermomètre indique plus ou moins quarante degrés. Ici, pas de goudron, pas de béton, pas de maison ni de panneau d'indication Les nationales sont des pistes ou à vélo, t'avances plus vite que les camions. Ici, c'est un pays ou les hommes n'ont pas encore mis la nature à leur merci Mais qui par leurs rites chamaniques continuent de dire à la nature : merci.
Ici, la plupart du temps dans les hébergements, pas de douche. Pour ça, il faut aller aux bains communaux, alors tu te douches et tu campes. Tu demandes de l'eau ! Vas donc à la « maison de l'eau », on t'y vendra de l'eau purifiée pour une misère, quand on ne t'indique pas la rivière. Ici, les gens vivent en famille sous la yourte, mangent du mouton et du yack, boivent du lait de jument, de chèvre, de brebis, font du beurre, du yaourt, de la crème, du pain, du fromage. Ils pêchent dans la rivière, y puisent l'eau pour se désaltèrer, se laver et faire les lessives. Ici pas de béton, pas d'immeuble, mais des bourgades paumées au bout de la piste, dont on fait très vite le tour, quelques milliers d'âmes, tous les deux ou trois cents bornes. On comprend mieux le « 1,8 hab/km² » une fois sur le terrain, une fois lâchés dans la nature... Et on comprend bien aussi pourquoi il a été un temps question de mettre tout le territoire mongole en parc national...
Mais ici quand même, ils sont pendus après leur téléphone portable, ils ont la télé sous la yourte, internet dans toutes les bourgades importantes (!!), et des motos pour se déplacer en petit nombre. L'image est toujours intéressante de voir une vieille femme vêtue de sa « del », le grand manteau traditionnel, monter à bord du Hummer familial ! Ici, c'est 4 x 4 ou camion, moto ou cheval mais peu de berlines : état des pistes oblige.
Les pistes : au choix, nous avons tôle ondulée, sable, caillasse, dévers, graviers, rivières à traverser, parfois une combinaison de plusieurs de ces éléments. On peut y ajouter vent de face et terrain vallonné et vous aurez compris que notre moyenne journalière frise le ridicule. Mais on s'en fout ! Après la pluie, c'est pas mal non plus ...
On nous avait dit qu'on ne rencontrerait pas grand monde, que la bonne piste se perd parmi les autres, que l'eau est précieuse et rare. Nous avons vu. Nous avons douté de notre itinéraire, nous orientant au soleil et à la boussole avec une carte couvrant tout le pays au 1: 2 000 000, n'attendant même plus le véhicule dont le chauffeur pourrait nous renseigner. Nous nous sommes sentis une fois de plus tellement petits et vulnérables. On ne peut pas se dire qu'en tirant vers le sud par exemple, on finira par retomber sur telle route : ça n'existe plus une fois sortis d'un rayon de quelques centaines de kilomètres autour de la capitale. Des pistes, des traces dans l'herbe, la même que ce soit la nationale ou celle qui mène à une yourte derrière la colline, et le regard qui porte à des dizaines de kilomètres sans aucune trace d'activité humaine dans le paysage. A part la piste. La Nature, avec une majuscule. On s'y sent libres, tellement libres.
On boit avec délectation le thé au lait, salé, dans les yourtes, qu'on appelle ici « ger », quand on en croise sur notre chemin. On mange du pain succulent recouvert d'une bonne épaisseur de crème de yack. Les gens ne se prennent pas la tête ici, et les chiens qu'on nous annonçait méchants sont de gentils toutous à coté de ceux du Sichuan ou du Qinghaï. Les températures sont agréables, parfois un peu chaudes, et les orages toujours aussi violents, quasi-quotidiens, on agrippe les arceaux de la tente en attendant que ça passe. La foudre est tombée une fois à 200 mètres de la tente, on a vu la fumée... Pourtant l'endroit était sans risque particulier, nous sommes vigilants. Quand il y a des arbres dans le décor, ce sont des mélèzes.
On a sué dans ces immensités, poussant notre vélo chargé de 35 kilos dès que la pente se fait un peu raide, lestés de jusqu'à 15 kilos d'eau, plus la nourriture pour plusieurs jours, sur les pistes sableuses ou en caillasse. On a scruté le ciel pour planter le bivouac avant que les orages ne nous surprennent, on a regardé le soleil en face pour trouver la bonne piste. On s'est ramassé plusieurs fois, le vélo devient parfois incontrôlable sur ces pistes, et on s'est dit : « Interdit de se faire mal ici », pas le droit, alors on a redoublé de prudence. On a croisé un type en train d'écorcher une marmotte qu'il avait piègée. Nous sommes restés sur les nationales ! On se demande où les gosses vont à l'école tellement certaines yourtes sont loin de tout, ils sont probablement internes, le taux d'alphabétisation du pays est de 98 %, tout le monde sait lire et écrire.
Entre Mörön et la bifurcation vers Tosontsengel, le moindre renseignement glâné ici ou là auparavant s'avère précieux. Depuis Tosontsengel, nous avons retrouvé un max de circulation, peut-être cinquante bagnoles par jour, l'axe le plus emprunté de tout le pays, des yourtes partout. Nous voulions rejoindre Uliastay mais nous avons revu le programme à la baisse pour surtout passer par la route du centre du massif central plutôt que par le sud qui offre moins à voir. Ce pays était sensé être nos vacances dans le voyage... Alors on a pris quelques jours de farniente autour du lac blanc, le Terhyin Tsaagan Nuur, mais avons tout de même gravi le volcan pour aller voir le fond du cratère. Puis nous sommes descendus jusqu'à Tsetserleg, avons retrouvé du macadam, avons pu prendre une vraie douche. On roulerait des semaines et des semaines dans ces paysages grandioses, c'est le Haut-Jura puissance mille. Se lever, déjeuner, replier, charger, rouler, regarder, sentir, écouter, profiter, se poser, manger, se coucher, et recommencer. Les gens sont extras, ont beaucoup d'humour. Nous avons croisé quelques Français en camion-camping-car, en moto, en routard ainsi que quelques cyclistes. Nous sommes en pleine saison touristique...
Nous sommes à Tsetserleg pour une journée au moins, le temps de nous mettre à jour et au propre avant de reprendre la route. Les journées filent trop vite. Les prochaines nouvelles viendront probablement de Kharkorin, que nous rejoindrons après moults détours, dans une dizaine de jours.
A bientôt. La mer est verte.
Bonjour,
Trouver un emplacement pour camper dans ce pays ne pose aucun problème. On s'installe n'importe où. D'abord, le terrain n'appartient à personne, et ensuite, pas besoin d'être discrets, et heureusement car dans ces étendues immenses nous sommes visibles de très loin. Il arrive qu'un autochtone vienne nous voir, à cheval ou à moto. Il s'assoit un moment vers nous, nous partageons avec lui quelques biscuits et comme nous avons du mal à communiquer, une fois les présentations effectuées, destination et provenance dévoilées, la conversation s'éteint d'elle-même, le type s'en va, il sait ce qu'il voulait savoir. C'est comme quand nous sommes conviés sous les yourtes, une fois passé le rituel du thé et du fromage sec à s'en pèter les dents, nous nous éclipsons, les laissant vaquer à leurs occupations. Plus que de la réelle hospitalité, nous sentons plus une incapacité à laisser l'étranger dehors.
A Tsetserleg, les habitants vont chercher l'eau à la source deux bornes plus haut en tirant des charrettes chargées de jerricans, les hommes vont titubant sous l'effet de la vodka qui est un véritable fléau dans ce pays, engendrant toutes sortes de comportements déplorables et notamment beaucoup de violence conjuguale et des sorties de route spectaculaires. Nous n'avons fait jusqu'à maintenant aucune renconte désagréable.
Après une nuit standing européen, nous avons quitté Tsetserleg plein sud direction Bayanhongor. C'est un itinéraire qui demande détermination et patience, beaucoup de rivières à traverser, c'est la saison des pluies, les chauffeurs nous disent que l'eau est en ce moment à mi-cuisses, dans le pire des cas à la taille mais pas au delà ! Nous aurons un haut col à passer. 230 bornes nous séparent de la ville convoitée. On est parti, on a roulé trente bornes, on a planté la tente car le ciel devenait menaçant, il s'est mis à pleuvoir. Pendant vingt deux heures nous avons entendu la pluie froide, serrée, dense et épaisse marteler le bout de tissu qui nous sert de toit, sans aucune accalmie, un vrai déluge, à tel point que nous avons sacrifié une bouteille plastique pour ne pas avoir à sortir pour pisser. Du coup, « L'axe du loup » de Sylvain Tesson y est passé dans la journée, lecture et commentaires. Et pendant que Michel, à l'opinel, me coupe des mèches de cheveux trop emmêlées pour être récupérables, les rivières enflent, gonflent, débordent, s'étalent, et envahissent le terrain. Le lendemain, les yourtes isolées sur des îlots de plus en plus petits, leurs habitants et les animaux ont été évacués par canot pneumatique. C'est la crue décennale. Notre tente n'a pas pris l'eau, c'est pas rien, les sommets sont blancs. Cette neige va fondre et encore alimenter les rivières pendant quelques jours.
Cette pluie nous a lavé de tout espoir de rejoindre Bayanhongor par les montagnes, les ruisseaux sont devenus des fleuves, nous entendons le rugissement des flots depuis notre campement. La nature nous claque la porte dans le nez et notre petit défi tombe à l'eau. Demi-tour. Nous passerons par ailleurs. Nous n'étions pas engagés, c'est peut-être mieux comme ça.
Alternant mauvaise piste et macadam nickel tout neuf, nous avons tiré plein Est un moment. Le lac Ogyi Nuur n'a pas grand chose à offrir d'autres que des camps de yourtes pour touristes et s'il paraît qu'on peut y observer de nombreuses espèces d'oiseaux, celles que nous avons vues, certes piaillaient fort et s'ébattaient joyeusement, mais les 4 x 4 garés à côté, les roues à la limite de l'eau, nous laissaient deviner des espèces en pleine migration estivale et pas du tout endémiques. Quelques bateaux à moteur sillonnent le lac, complètant le tableau d'une superbe réserve ornithologique propice à l'observation des bestioles à plumes...
Puis nous avons traversé la mer. Ici, la mer est verte. Nous ne sommes plus en vélo sur la terre mais en pédalo sur la mer tant le regard porte loin sans ne voir rien d'autre que des vagues vertes et figées. Des vagues toutefois terribles, des creux de cent mètres, et parfois la lame est dure à passer, nous sommes obligés de descendre du pédalo et de le pousser en nageant. Nous avons ressorti le compas, n'avons croisé personne, avons regardé le ciel, avons eu peur de manquer d'eau, avons douté sur la direction à prendre. Et quand nous avons vu au loin, après plus d'une journée d'errance, la route goudronnée, perpendiculaire à nous mais encore si lointaine, nous avons crié : « Terre !! ».
Il suffit, dans ce pays, de sortir à peine des axes les plus empruntés pour illico-presto être de nouveau envahi par ce sentiment d'isolement. C'est assez magique mais à la fois légèrement angoissant, à cause des réserves d'eau notamment et de la crainte de se faire mal. Personne ne viendra nous chercher là. Nous avons aperçu quelques points blancs, très lointains : des yourtes. Un océan de collines, même pas de ligne électrique à suivre. Cent mètres devant nous la piste disparaît dans les herbes folles et hautes, nous ne découvrons sa direction qu'au dernier moment. Mais cette route figure sur toutes les cartes, même au 1:2 000 000 ème, tout le pays sur un A3. Bref, une fois de plus, ça nous remet bien en place et nous fait prendre conscience, si besoin est, du peu de choses que nous sommes.
Frustrés de ne rien avoir de frais à ingurgiter sous ce soleil de plomb, nous avons descendu chacun 1,5 litres de jus de fruit frais, cul sec, dès que nous avons croisé un frigo. C'est terrible l'envie de frais quand t'as que du tiède et du chaud à ingurgiter. On imagine ce que doit être la soif, quand t'as plus rien, ni froid, ni chaud, ni tiède. Nous cherchons l'ombre en permanence ces jours, avec nos vélos et notre bâche, nous nous fabriquons un rempart efficace contre les rayons du soleil. C'est que ça fait des jours qu'on n' a pas vu un arbre.
Les dunes de Mongol Els sont un étrange cordon de sable au milieu de la steppe. Rien de bien imposant mais la présence de ces dunes là au milieu est un fait assez curieux. Quelques autochtones sont allés chercher des chameaux dans le désert et alpaguent le client pour lui proposer un petit tour entre les deux bosses de la bête sur les tas de sable. Des camps de yourtes à touristes s'alignent les uns derrière les autres, alignant leurs tarifs exagérés. Dormir sur un matelas pourri et sous une couverture miteuse sous une yourte coûte beaucoup plus cher qu'une nuit dans des draps propres dans une guesthouse avec possibilité de se laver, mais, mais, mais, c'est beaucoup plus exotique et l'exotisme n'a pas de prix ! Nous passons notre chemin.
C'est qu'il faut maintenant que nous allions à Kharkorin car le 6 de ce mois, nous y retrouvons trois amies venues tout droit de France avec leur vélo dans l'avion pour nous voir et pédaler ensemble dans les steppes jusqu'à la fin du mois. Comme il est écrit que rien ne doit se passer comme prévu, et qu'il y aura toujours quelque chose pour enquiquiner, avant d'arriver à Kharkorin, une de mes pédales bloque régulièrement, l'autre aussi a du jeu, j'arrive un peu à cloche-pied. Je reste à Kharkorin pour acceuillir les filles tandis que Michel part en stop à la capitale, sous l'averse, pour dévaliser le seul vélociste du pays. C'est la vie, nous n'en sommes plus à ça près cette année ! On se console en se disant que ça aurait pu arriver ailleurs, ça ne tombe finalement pas si mal.
Kharkhorin, je suis seule, et il pleut. A foutre en bas le moral d'un régiment de comiques-troupiers. Les flaques d'eau s'agrandissent d'heure en heure, transformant en bourbier immonde cette bourgade déjà pas franchement jolie. Les poteaux électriques crèvent les nuages tant ils sont bas. L'attente commence...
Et au moment même où j'envoie cet article, j'apprends que les filles sont en possession de nos passeports avec les visas russes mais que leur vélo ne sont pas arrivés avec les bagages... L'aventure pour elles commence, pour nous elle continue.
A bientôt.
Vallée de l'Orghon-Tsetserleg Bonjour,
Khakhorin est une ville glauque aux rues poussièreuses quand c'est sec et boueuses par temps de pluie. On ne voit pas bien le centre névralgique, peut-être l'office des telecoms, ou l'épicerie. C'est bizarre. Le seul hôtel en dur de la bourgade se situe en périphérie, presqu'au milieu des champs. Kharkhorin était la capitale du temps de Genggis Khan, il n'en reste rien, c'est devenu une ville fantôme, sans âme. Il y avait des palais et des temples, une fontaine célèbre et extraordinaire. Plus rien de tout ça à part quelques statues de tortues disséminées ça et là dans les vallées avoisinantes. A Kharkhorin maintenant, il y a un des plus importants monastères de Mongolie, bouddhiste, grand véhicule, celui du Dalaï Lama. Il n' a rien à voir pas ses dimensions avec ceux de l'Inde du nord mais il vaut le coup d'oeil, le mur d'enceinte est orné de 108 stupas et les bâtiments à l'intérieur sont joliment ouvragés. J'ai passé deux jours à traîner mes grolles dans ce bourg...
Voilà, Cécile, Lucie (deux soeurs d'origine italienne mais savoyardes) et Sophie, jurassienne, toutes trois sportives émérites, nous ont rejoint à Kharkhorin, et Michel est revenu de la capitale avec une paire de pédales neuves, non clipsables, mais pas d'amortisseur. Et quand les filles sont arrivées, voilà tout d'abord ce qu'il s'est passé : Cancoillotte en Mongolie par migrationsenbent Montage efficace des vélos, visite du monastère de Erdene Zuu, courses alimentaires, petit tour sur internet, repas au resto avant de partir et nous prenons la piste qui suit la vallée de l'Orghon. L'orage menace mais nous passons au travers des gouttes parce que c'est l'anniversaire de Sophie et qu'elle a peur de l'orage. Nous remontons, en un jour et demi, la rivière jusqu'aux chutes, dans un terrain de roche volcanique que nos pneus affectionnent tout particulièrement. La vallée est somptueuse, rien d'autre à dire. Somptueuse. Des yourtes, des chevaux, des moutons, des chèvres et des yacks, quelques habitants... Et de temps en temps, un rassemblement de yourtes, ce sont des camps de touristes ! Nous avons bénéficié d'une météo splendide, un peu chaud pour Sophie dont les cuisses rougissent dès les premières heures malgré la crème abondamment étalée, normal pour une blonde. Les premières douleurs postérieures apparaissent rapidement. On en prend plein les yeux et on a le vent dans le dos, ce qui est appréciable.
L'Orghon est une rivière brune. Et ce ne sont pas les orages dans la montagne qui lui donnent cette couleur, mais les chercheurs d'or qui en remuent le fond plus en amont pour trouver le précieux métal. Et pour leur activité, ils utilisent le mercure, matière extrèmement polluante. L'Orghon est une rivière morte, plus de vie, plus de poisson, et même les arbres qui bordent le cours d'eau sont morts. A part ça, la vallée fait l'objet d'un parc national et tout le monde (sauf moi), paie le droit d'entrée sans rechigner. Ce genre de truc me met hors de moi. Joli parc national pour les yeux, mais c'est tout, faut pas regarder en dedans. Ce cours d'eau, un des plus importants du pays, rejoint la Selenge avant d'aller ensemble alimenter le lac Baïkal de l'autre côté de la frontière.
Les chutes sont appelées chutes de l'Orghon mais se trouvent en fait sur un affluent de celle-ci, juste avant leur confluence. L'affluent est clair et pollué uniquement par les troupeaux et les camps de yourtes en amont dans la vallée. Nous installons notre bivouac sur sa berge, à l'écart des yourtes à touristes.
Cécile a un peu d'entraînement mais Lucie et Sophie n'ont pas un kilomètre dans les jambes et n'ont jamais pédalé sur un vélo chargé. Mais elles suivent et on a peur pour la suite, parce qu'une fois les muscles faits au mouvement, elles vont nous mettre des grosses pâtées, la honte quoi ! En attendant, nous avons considérablement réduit nos étapes, nous sommes en vacances !
Des chutes de l'Orghon, nous avons changé de parcelle sur le terrain de camping immense, et après avoir fait demi-tour jusqu'à Bat Olzii, bourgade bien glauque et dont la rue principale est un champ de mines que nous n'osons imaginer par temps de pluie, nous encapons par les montagnes direction Tsetserleg. Aucune piste sur nos cartes, qu'elles soient précises ou non, mais nous savons que c'est possible. Nous utiliserons notre GPS (Ger Positionning System, Ger étant la yourte). Nous ne savons pas si nous avons pris la bon ne piste tant il y en a, nous restons une demie-journée coincés sous la tente pour cause de pluie, seule Sophie était à l'aise, enfin du frais humide comme dans le Jura ! Dans la soirée, la pluie s'étant calmée Cécile nous fait un récital extraordinaire (ancienne chanteuse). Une fois de plus nous avons ressenti ce sentiment de liberté, à passer de combes en crêts et de vallées en cols dans ces étendues vertes magnifiques plus peuplées d'animaux que d'humains. Le passage des cols se fait souvent à pied en poussant nos chargements et de yourtes en yourtes nous progressons difficilement dans des chemins de bois ou de champs. Les derrières souffrent sur les selles, engins de torture !
A passer par le massif montagneux et les pistes qui ne sont parfois que des sentes, nous y avons gagné de magnifiques paysages, variés, passant des steppes aux forêts, des marais et tourbières aux vallées irriguées de cours d'eau que nous longeons pendant des kilomètres, quelques rencontres éphémères. Nous avons déjà pas mal sillonné cette région centrale mais chaque vallée nous offre des paysages différents et nous ne nous lassons pas. Les filles ont goûté l' « airag », le lait de jument fermenté, l'ont trouvé comme nous un peu aigrelet, mais il faut faire honneur, c'est la boisson nationale. Un matin il a même fallu que Michel et moi-même attaquions à la Vodka et à l'airag avant de remonter sur le vélo.... On ne recule devant rien.
Avant d'arriver à Tsetserleg, nous restons pour une journée entière encore pliés en quatre sous nos tentes, tentant au mieux de combattre la montée des flots ou les goutières. Mais le soleil est de sortie pour notre arrivée en ville et nous prenons un hébergement avec un vrai lit. Les genoux et les derrières vont mieux et ce matin pour la première fois dans ce pays, nous avons sorti les gants et les bonnets. A bientôt.
Etrange traversée. Bonjour,
Tsetserleg, les poivrots titubent toujours, peut-être certains sont-ils tombés entre nos deux passages. Des types couchés dans la poussière, ivres morts, bof. L'hébergement est bien mais il est impossible de s'y doucher, dommage, on se lave dans le lavabo. Dès le lendemain, nous quittons la ville un peu glauque, par le col qui nous permet de basculer sur Ihtamir. Mais le macadam, c'est pas assez marrant, nous quittons le velours pour retrouver les pistes cahoteuses. Les derrières souffrent, les jambes ne font pas mal, les kilomètres s'enchainent. Leur nombre journalier dépend de la menace orageuse. Les visites que nous avons le soir au campement sont plus ou moins intéressantes : certains ne voient que par les cheveux blonds et la blancheur/rougeur de la peau de Sophie, qui est obligée de s'inventer un mari pour avoir la paix, tandis que d'autres cherchent leur troupeau de moutons... à 23 heures, sous la pleine lune.
Nous avons suivi l'Orghon, nous nous sommes ravitaillés dans des bourgades poussièreuses, où les mecs ne donnent pas envie d'engager la conversation. L'alcool est vraiment un fléau, 55 % de la population adulte est imbibée à la vodka. Ils ne sont pas plus interessants qu'agressifs, le contact avec les autochtones se limite à ce dont nous avons besoin : eau, courses alimentaires, direction.
Mais petit à petit, les jours filants, les rencontres sont plus sympathiques, moins alcoolisées, moins impersonnelles. Quelques invitations à consommer de l'airag, le lait de jument fermenté, ou du thé, ou des tartines de crème brute bien épaisse. Beaucoup de signes le long du chemin. De plus, la météo, après une période un peu mouvementée, nous laisse un peu de répit. Plus besoin de courir devant les orages pour poser la tente avec précipitation à 15 heures, parfois pour rien d'ai lleurs.
Les paysages sont assez variés, bien que ce soit toujours vert et vallonné. L'apparition des arbres dans certains endroits ou le fait de longer des cours d'eau amène un peu de changement dans notre ordinaire. Avant Bulgan nous retrouvons le macadam, et ce, jusqu'ici, Erdenet.
L'état des troupes : Cécile et Sophie baissent régulièrement leur cuissard au bord de la nationale sans même s'accroupir, histoire de se mettre les idées au frais, d'aérer un peu les parties souffrantes... Lulu, pas forcément plus sage mais n'ayant pas ce type de souci, préfère faire un vol plané, sans gravité, juste pour qu'on ne l'oublie pas. Michel supporte tout ce petit monde avec une patience et une bonhommie impressionnantes, ayant bien du mal à en placer une au milieu de cette gente féminine envahissante, caquettante et pas toujours délicate. Quant à moi, je souffre terriblement des dents. Je me soigne, nous soupçonnons une névralgie, donc anti-inflammatoire. Nos endroits de bivouacs sont en général choisis avec soin, il faut de l'ombre, pas de chevaux et pas d'aboiement pour Sophie, il faut du plat, bref, il faut être bien. Parce que tous les soirs ou presque, il y a répétition. « Le lion est mort ce soir », à trois voix, nous sommes au point. Personne dans la steppe immense que ça puisse déranger, nous pouvons y aller à tue-tête ! Nous lâcher ! Il faut bien oublier les souffrances accumulées dans la journée.
Les éclairages sont toujours superbes et quand la blancheur des troncs des bouleaux nous renvoit sa lumière dans les rayons obliques du soleil au petit jour, cela confère au paysage une beauté toute particulière, presque mystèrieuse. Et l'habitat évolue lentement : de moins en moins de yourtes, de plus en plus de maisonnettes en bois. Les toits sont verts, bleus, rouge, et l'arrivée sur Erdenet est assez sympathique. Une mosaïque de toits, un paysage urbain multicolore et gai, quelques buildings en plein centre, c'est tout, le reste, toute la périphérie compose un damier éclatant au raz du sol. Erdenet doit sa raison d'être aux mines de cuivre qui entourent la ville. On a cru que c'était des dunes, de loin, mais ce n'était que les tas de gravats... Erdenet, c'est 80 000 âmes, une ville avenante et propre bâtie à flanc de colline, la troisième plus grande ville du pays.
En tout cas, les jours filent à la vitesse de la lumière, nous ne voyons pas le temps passer, nous avons pris nos habitudes, les rouages sont bien huilés, il faut dire qu'on n'a pas affaire à des fiottes ! Depuis quelques heures nous sommes dans une chambre d'hôtel, que dis-je, une suite, nous sommes les cinq ensemble sans nous marcher dessus, la lessive tourne, nous nous reposons, nous mettons à jour, glandouillons. Nous reprendrons la route demain, en direction maintenant de la frontière russe.
Autre grande nouvelle : Michel s'est fait couper les cheveux, l'a perdu un kilo d'un coup !
A la prochaine. Traversée infernale.  Bonjour, on ne savait pas pourquoi le post d'avant s'intitulait « étrange traversée » mais on sait pourquoi celui-ci s'appelle « Traversée infernale ». Pourtant ça démarrait bien, on avait un petit programme bien cool, pas trop de kilomètres par jour, un programme de vacances quoi.
Alors au début il faisait beau, on roulait sur le macadam, on avançait bien, on trouvait facilement notre chemin, je n'avais plus mal aux dents, les filles plus mal au derrière ni aux genoux... C'était bien. Ca a commencé à se détériorer quand on s'est écarté de la route pour planter le camp un soir. Nous nous sommes faits littéralement attaquer par des hordes de moustiques lancées à toute allure trompe en avant, armées sanguinaires assoiffées de notre liquide vital. On a eu beau allumer un petit feu, mettre du produit, rien n'y fit, manger vite fait et s'enfermer dans les tentes, pas de répétition ce soir.
Le lendemain nous quittons le macadam pour une piste bien cahoteuse, pénible et de surcroit bien vallonnée. Mais c'est joli et nous atteignons le monastère d'Amarbayasgalant, le plus beau du pays. Nous le visitons, il est très coloré, actif, et superbement décoré. Son emplacement géographique au milieu de vallées très vertes, très belles est idéal pour la méditation. Nous plantons le campement quelques kilomètres plus loin. Un autochtone vient s'inviter à manger, nous passons une bonne soirée.
Le jour suivant, nous passons un col forestier sous les mélèzes par une piste qui n'est plus empruntée par les véhicules mais qui est bien marquée. Nous sommes un peu seuls au monde et basculons dans une belle vallée sauvage, très marécageuse. Il fait moite, les moustiques sont un fléau et limitent nos arrêts, ils piquent à travers les vêtements. D'ailleurs ils ne piquent pas, ils empalent, nous n'avons jamais roulé aussi vite, nous appuyons sur les pédales tels des forcenés mais dès que notre vitesse chute sous les 9 km/h, c'est l'enfer. Nous ne pouvons rien faire d'autre que subir en gesticulant. Nous suons sous nos couches de vêtements qui s'apparentent plus à des camisoles. Nous ne pouvons même pas envisager de pique-niquer tant ils nous assaillent. A devenir fous. Vraiment. Nous progressons à la boussole, nous sommes là où il y a des moustiques, voulons aller là où il n'y en a pas ! Pas facile à trouver sur la carte ! Nous ne voyons qu'une ou deux autos. Les côtes se succèdent, la piste est moitié terre et moitié sable. Pas de yourte dans cette région céréalière, kolkhoze. Des kilomètres carrés de blé.  Le miel finit cependant toujours par arriver, deux autos se croisent à notre niveau, un type parle anglais tandis que l'autre est du coin. On nous indique qu'il vaut mieux faire un détour pour retomber sur une bonne piste et éviter les moustiques plutot que de prendre au plus court. Les chauffeurs nous laissent des boissons et du fromage, et se proposent même pour aller faire des courses et nous les ramener mais nous avons ce qu'il faut... Un kilomètre plus haut, un coin d'herbe rase nous tend les bras vers une source d'eau pure : le bivouac est tout trouvé. L'eau de rinçage de nos corps fatigués est noire comme c'est peu croyable, terre, transpiration et anti-moustiques ne font pas bon ménage. Ce soir-là, suite aux piqûres, nous sommes tous sous cortisone. Oui oui, c'est à ce point là ! D'ailleurs Sophie a commencé à enffler.
Nous sommes restés deux nuits à cet endroit, la pluie s'est mise à tomber le soir même, et tout le lendemain encore, puis la nuit qui a suivi, presque sans interruption, nous contraignant à l'inaction malgré l'ultimatum du passage de la frontière. Nos vivres s'épuisent, demain, coute que coute il faudra bouger... Mais s'il fait beau on vous le dira.
Le 25 Août, réveil à 6 heures, grosse journée en perspective, petit déjeuner plus que frugal, et froid. Au moment de replier les affaires nous découvrons dans l'abside de notre tente une invité surprise. A noter qu'elle s'est invitée toute seule. J'ai un mouvement de recul en voyant la bestiole, lovée entre mes deux sacoches sur la bâche : une belle vipère, cinquante centimètres de long. Ca surprend. Cécile a la phobie des serpents, sérieux, nous devons faire discret : raté ! Sortir une par une nos affaires sans affoler la bestiole, Michel et Lulu s'y collent, je suis dans la tente et dirige la manoeuvre, ça fait dix minutes que je tripatouillais dans mes sacoches, les paluches à moins de dix centimètres d'elle... D'ailleurs on ne sait pas depuis quand elle est là, peut-être a-t-elle passé la journée d'hier déjà à nos côtés. J'en ai des frissons rien que d'y repenser. Michel arrive à la prendre avec un baton et l'éjecte loin de nous.
Bon, nous sommes partis sur la piste plus que boueuse dans le petit matin humide, emmitouflés, transpirant dur dans nos Gore-Tex à cause des moustiques que rien ne calme. Nombreux dérapages, embourbage des vélos, on met les pattes dans la boue régulièrement pour dégager les garde-boue et les étriers de freins. Ca dure 28 bornes mais nous arrivons au village, enfin ! On a envie de crier : « Terre » ! Les gens nous regardent comme si on sortait des tranchées, nous sommes noirs. Le miel : un type adorable qui parle anglais, qui nous montre un resto, qui nous fait les pleins d'eau, qui nous indique qu'il vaut mieux prendre le bateau pour traverser l'Orghon et rejoindre ensuite le macadam, quitte à faire encore un détour, plutôt que de suivre la piste. Nous ajoutons sans cesse des kilomètres au programme mais notre temps disponible avant la frontière se réduit comme peau de chagrin.
Nous sommes escortés jusqu'au bac à six bornes par une équipe de gamins du village, fort sympathiques. Le passage se fait sur un raffiot qui traverse à la force du courant, maintenant le cap grace à un câble tendu d'un bord à l'autre. Nettoyage des vélos encore, puis treize kilomètres de piste sableuse et nous prenons pied sur le macadam avec encore envie de crier « Terre » ! Décidément. Depuis le matin le ciel est menaçant mais la pluie nous épargne : chance ! Nous encapons encore 45 bornes de route avant de nous poser. Au sommet du second col, des autochtones nous attendent avec du chocolat, du jus de raisin, de l'eau minérale, mais c'est à la vodka que nous trinquons avec eux. Hop, cul sec avant la descente. Whaouh ! Les moustiques nous laissent presque tranquilles, presque ! Dernière soirée de bivouac, nous sommes boueux, fatigués, humides, mais les affaires sèchent et nous passons une bonne soirée autour du feu.  Trente cinq bornes nous séparent de Sukhbatar, nous partons dans un brouillard épais. Terrain descendant agréable, nous arrivons en ville en milieu de matinée et visitons moult établissements avant de trouver chaussure à notre pied. La plupart n'ont pas de douche chaude et nous avons vraiment besoin de ça. Nous finissons par nous poser en plein centre dans un minuscule établissement très douillet : oh quel luxe ! Le restaurant attenant est un pur bonheur, un peu select, mais ça aussi ça nous fait du bien ! On se laisse aller !
Voilà, nous avons terminé notre virée avec les filles, nous passerons la frontière russe demain dans la matinée tandis qu'elles prendront le train pour rejoindre la capitale. Ces derniers jours furent un peu éprouvants mais l'équipe était de choc et là où certains auraient décrit l'enfer, nous écrivons que nous avons eu des conditions défavorables, mais rien de grave. On se rend compte une fois de plus qu'il y a toujours un moment où le miel arrive et que le hasard fait finalement bien les choses...
Ces trois semaines ont passé à la vitesse de la lumière, pas des fiottes les filles ! Et maintenant, plus personne n'a mal au derrière ni au genou, mais c'est fini pour elle. Nous allons échanger quelques affaires afin d'être équipés correctement pour affronter le climat sibérien automnal, passer encore quelques belles heures ensemble avant de nous dire au revoir et de continuer notre route, et pas la moindre. L'immensité russe, la Sibérie s'offrent à nous...
A bientôt.
|