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Si Bérie m'était contée...
Bonjour,
Nous avons donc quitté les filles avec un brin d'émotion quand même. J'ai l'impression d'être rentrée trois semaines et de repartir en voyage. La page est tournée.
Nous filons droit vers la frontière russe, que nous passons sans problème particulier même s'il faut montrer huit fois le passeport. Nous sommes dispensés de la fouille et du contrôle des bagages, les employés sont plutôt souriants d'un côté comme de l'autre. En une heure et demie nous sommes de l'autre côté, belle prouesse. La frontière est très bien matérialisée sur le terrain, difficile de passer en fraude, tranchée sableuse, double barrière de barbelés bien hauts, et miradors...
Nous attaquons directement par un col, 9 km, et arrivés en haut, une voiture nous demande notre destination : nous sommes sur une mauvaise route ! Ils nous filent des trucs à manger, nous faisons demi-tour en maugréant contre nous-mêmes pour cette grossière erreur. De plus, il y avait un gros panneau d'indication ! Pour une fois.
Plus de yourte mais des petites maisons en bois, plus de 4 x 4 énormes mais des vieilles Lada menaçant de tomber en pièces à chaque trou, et ils sont nombreux, plus de « Sainbanou » mélodieux et chantant mais une langue rugueuse et hâchée. Rencontre avec un cyclo espagnol géant. Nous n'avons finalement guère avancé.
Le lendemain, rencontre avec un couple de cyclos français et un Danois en route vers la Mongolie, nous pique-niquons ensemble sous un abri bus paumé dans la taïga. Il se met à pleuvoir, quelques heures seulement. Puis ensuite il vente si fort que nous sommes scotchés au terrain, 6 ou 7 à l'heure en vélo droit, le double en vélo couché. Nous nous posons, ça ne sert à rien de laisser autant d'énergie pendant une heure pour faire 6 bornes. Le vent vient du nord-ouest, il chasse les nuages...
Nous sommes en Bouriatie, république de Bouriatie, les gens ne sont pas russes mais bouriates et affirment bien cette identité. Noirs de cheveux et les yeux légèrement bridés, ils se différencient bien des blonds aux yeux bleus... Mais les montagnes, elles, sont bien russes, et maintenant, on sait bien de quoi il retourne, ce n'est que le début, quand on évoque ces toboggans incessants, cette mer démontée. Pas d'eau courante dans les maisons. Nous devons prendre de nouveaux repères, de nouvelles habitudes et attitudes... Les quelques mots de russe appris lors de nos passages dans les pays de l'ex-union soviètique nous reviennent en mémoire très vite. La route est étroite, très bosselée et pleine de trous, raccomodée dans tous les sens et n'importe comment, et ils roulent bien assez fort avec leur tas de tôle ambulant... Nous avons changé de paysage dès la frontière et évoluons sur des collines boisées de pins : la taïga qu'on a tant attendue dans la province de Bulgan en Mongolie...
Rallier le lac Baïkal depuis la Mongolie sans passer par Oulan-Oudé est un défi : mais pour une fois, on ne le savait pas à l'avance, il y avait une petite route marquée sur une carte... Nous avons du passer un massif montagneux en poussant les vélos entre les flaques de boue, sur une piste qui au fil des kilomètres s'amenuise pour devenir sentier herbeux. Des forestiers nous tombent alors du ciel pour nous confirmer que nous sommes bien sur la « route » de Babushkin. Ils nous regardent d'ailleurs arriver avec des yeux tout ronds, se demandant, comme nous, ce qu'on peut bien foutre là au milieu avec des vélos. On a poussé treize bornes et ramé plus encore, passant des rivières l'eau au genou, embourbant les vélos, remplissant de boue la chaîne et ses gaines, le dérailleur... Mais, mais, mais, on a remarqué qu'il y avait toujours quelqu'un qui débarquait à l'endroit où nous hésitions entre deux pistes ! Bon, tout ça pour voir la plus grande flaque d'eau douce liquide de la planète, 636 km dans la longueur, 60 dans la largeur et 1600 mètres de profondeur : bienvenue au lac Baïkal, la perle de Sibérie. Ce lac pourrait être le point final d'un périple, un objectif, un but en soi. Il est d'un bleu profond. Voir le lac Baïkal et c... Continuer bien sûr. Nous l'avons longé une journée, avons campé sur sa rive, et l'avons déjà quitté. La voie ferrée le longe, nous repasserons par là, dans l'autre sens. Les villages aux maisonnettes de bois coloré s'égrennent et les habitants attendent derrière leur seau de patates, de tomates, d'oignons ou de pignons de conifères qu'un automobiliste leur achète leur maigre production.
Oulan-Oudé fut rapidement atteinte mais nous n'y faisons qu'une halte internet et ravitaillement. Le centre-ville est vite visité, plaisant. La tête de Lénine grimpe aussi haut que les bâtiments qui entourent la place. Nous rencontrons un couple de motards suisses venant de Karabovsk, ils nous donnent de bons renseignements sur la suite de la route.
Nous avançons toujours sur la M55, Michel a fixé le taf journalier à 100 km. C'est assez : le matin, nous ne pouvons pas décoller très tôt, il faut attendre que les premiers rayons du soleil, quand il y en a, viennent réchauffer nos vieux os. Les gelées nocturnes se sont invitées jusqu'à l'intérieur de la tente, nous avons sous la main en permanence les surchaussures, les gants, le buff, et la veste coupe-vent. Nous sommes tout de même en train de traverser la Sibérie en vélo, et l'automne est bien installé. D'ailleurs la végétation commence à prendre les teintes qui conviennent. La route est toujours bosselée et granuleuse, nous sommes Orangina : secouez-nous, secouez-nous ! Mais après Chita ça ira mieux ! Nous croisons beaucoup de camions plein d'autos d'importation qui arrivent tout droit du Japon, des seconde-mains. La chaussée n'est pas très large et les bagnoles ne s'écartent pas trop, nous sommes vigilants.
Les Mongoles nous avaient bien dit qu'il faudrait nous méfier des Russes, à cause de l'alcool, la vodka qu'ils boivent du soir au matin et du matin au soir. Mais jusque là, même si effectivement nous avons aperçu quelques silhouettes titubantes, nous ne nous plaignons pas de l'accueil de cette population. Les gens sont sympas, curieux mais pas crampons, souriants, serviables, compréhensifs devant notre incapacité à parler leur langue même si nous progressons tous les jours.
Les paysages alternent : nous traversons d'immenses plaines à grands coups de lignes droites vallonnées, attaquons des reliefs incessants dans des forêts profondes et sombres, où se mêlent pins, mélèzes et épicéas, avant de passer dans des zones marécageuses et tourbeuses où la blancheur des troncs des bouleaux étincèle. Les teintes sont mordorées ou vert vif, les grandes herbes blondes, les arbustes nains rouges, déjà. De belles rivières méandreuses apparaissent et disparaissent, des ruisseaux dans lesquels nous puisons notre eau sortent de partout. Entre les grandes villes, des hameaux et villages ponctuent notre route, mais ils sont toujours à l'écart et pas asphaltés, nous filons sur le macadam.
Nos endroits de bivouacs sont faciles à trouver bien que plusieurs conditions soient à remplir : A l'abri des regards, A l'abri du vent, Pas de grandes herbes, à cause de la rosée qui nous mouillerait les pieds avant même de démarrer le lendemain matin, Pas trop près des marais, à cause des moustiques encore à peine présents malgré le froid, et à cause du brouillard matinal. Du bois, pour faire le feu, Si possible du bouleau, pour préparer la torche. La torche est un bâton au bout duquel on fixe à l'aide de bois, d'herbe, peu importe, de l'écorce de bouleau en quantité suffisante. L'écorce de bouleau prend feu instantanément si on allume. Cette torche est mise à portée de main, juste vers l'entrée de la tente, et servirait à éloigner un éventuel visiteur non désiré. Lequel ? On ne vous le dira pas, mais c'est une grosse bête poilue et griffue qui hante les forêts sibériennes. On n'en a pas encore vu, ni de traces, mais si on campe en forêt, on prépare une torche. Soleil levant : très important, pour que la tente sèche et ne pas avoir trop froid.
Voilà, dire qu'il y en a qui croient qu'on est en vacances ! Entre la frontière mongole et Vladivostok, ce sont plus de 4200 kilomètres, des températures qui deviennent basses. Nous faisons attention à toujours nous maintenir dans des conditions optimum de « confort », pas d'hôtel le long de la route, pas grand chose pour s'abriter, les abris-bus nous servent bien pour nos repas de midi, pris assis et à l'abri du vent.
Et le vent ? Vive le vent, vive le vent.... jusqu'à maintenant et à 90 %, effectivement, vive le vent, car nous l'avons dans le dos ! Et heureusement car il est froid, lui aussi.
Chita, 1100 bornes avalées déjà, en douze jours et demi, et ce matin en entrant en ville c'est du grésil que nous avons ramassé ! Chita : 400 000 habitants et impossible de nous loger : tous les hôtels sont pleins, les chers comme les moins chers, une femme nous aide, plus de deux heures à nous trouver de quoi dormir au sec et prendre une douche chaude. Les prix des hôtels sont élevés : pas une chambre sous les 50 Euros, en roubles ça fait 2000, alors en kopeks... Mais nous n'en aurons plus d'ici longtemps, Karabovsk peut-être, plus de 2000 km, alors.... Côté bouffe, c'est plutôt bien, on trouve de tout dans les grandes villes et tous les produits de base dans les épiceries des villages.
A Chita, comme partout, au centre, la place Lénine avec la statue imposante du monsieur. Les trois rues principales, parrallèles les unes aux autres sont bordées de bâtiments qui ont eu du style, mais qui tombent plus ou moins en décrépitude. Le vent s'engouffre, les caniveaux débordent, les gens pressent le pas, les voitures éclaboussent. Eclaircies bienfaisantes et averses glaciales mi-pluie, mi-neige, alternent à un rythme éffréné, éclairages provocateurs, contents d'être au chaud et au sec ce soir. Les dômes dorés de la basilique brillent et se reflètent dans les flaques.
Ce qui nous attend dans les prochaines semaines ? Du macadam, de la toundra, de la taïga, des jours qui rétrécissent et des températures qui chutent. Traverser la Sibérie en vélo n'est pas anodin mais nous sentons notre objectif à portée de pédales et notre motivation est gonflée à bloc.
A bientôt. Personne ne descend du train à Mogocha.
Chita, sortie de la ville : le premier panneau que nous voyons nous indique Kabarovsk à 2165 km. Pas de bourgade vraiment significative et importante d'ici là, à part Birobidzan mais si proche de Kabarovsk. L'ambiance est plantée.
Les trois premières journées sont conformes à ce qu'on avait eu avant Chita : températures agréables en journée, nuits fraiches, vent dans le dos, tout va bien, nous pouvons nous rincer le soir et l'objectif des cents kilomètres journaliers est respecté. Sans plus. Faut pas exagérer, une fois effectué le taf, nous nous posons bien vite, les jambes sont contentes de trouver un peu de repos après ce qu'on leur inflige. La route ne suit pas du tout la voie ferrée et ne traverse pas les villages, qui eux, sont le long de la voie ferrée. C'est le prix à payer pour avoir du beau macadam : le ruban court et rebondit sur les collines mais évite tout sur son chemin. Faire des kilomètres.
Nous avons d'abord tiré à l'Est, puis au Nord-Est, nous ne savons pas exactement où nous sommes, cette nouvelle route ne figure pas sur nos semblants de cartes. De temps en temps, un panneau nous indique la distance restant à parcourir jusqu'à Kabarovsk, et tous les kilomètres, d'un côté les chiffrent vont croissant tandis que de l'autre, ils diminuent.
Nous avions fait les grosses réserves alimentaires à Chita, bien nous en avait pris, car je le répète, sur cette route : rien à part un pauvre café tous les quatre-vingt kilomètres, où l'employée semble attendre son heure de gloire. Les gens sont toutefois bien sympathiques. Quelle vie ! La grosse partie du très faible trafic est composée de voitures qui arrivent tout droit du Japon, pas encore immatriculées, juste un papier collé sur le pare-brise, facilement reconnaissables. C'est deux tiers des véhicules, berlines, camions, bus, tout compris. Les chauffeurs sont sympas et nous font signe régulièrement. Si nous faisons signe pour une raison ou une autre au bord de la route, même lancés à 120 km/h, les gens s'arrêtent. Certains le font spontanément pour nous prendre en photo.
Après Chernyshersk, les conditions sont devenues difficiles. Ca a commencé par un jour de vent de face, fort, du vent qui nous scotche, on ne fait pas cent kilomètres. Les jours suivants, le thermomètre ne passe pas au dessus de zéro, le ciel est gris, il tombe un mélange de pluie et de neige, puis seulement de la neige. De la neige sèche, qui ne tient pas, même si les sommets blanchissent et resteront blancs plusieurs jours, peut-être jusqu'au printemps, nous ne savons pas, nous avons passé notre chemin. De la neige comme quand il neige par vent du nord chez nous, ça cingle le visage dans les descentes, on rentre la tête dans les épaules et si on pouvait fermer les yeux derrière les lunettes on le ferait, comme ça on ne pleurerait pas. Vent, froid, neige, toujours dehors, nuit et jour. Les priorités sont : rester au sec, se préserver, avancer. Nous avançons, emmitoufflés dans nos Gore-Tex, surpantalons, surchausses et plastiques pour les pieds. Les nuits sont très froides, l'eau gèle dans les bouteilles et il faut mettre le miel et le Nutella dans les duvets sous peine de se priver de petit-déjeuner : à casser au pic à glace. Ca jette un froid.
Nous ne sommes plus toujours capables ces jours-là, de faire cent kilomètres, mais nous avançons tout de même, c'est l'essentiel. En dix jours, seulement deux heures passées au chaud, en deux fois, dans des cafés. Nous voulions faire des courses à Mogocha, 600 bornes de faites depuis Chita, mais comme toutes les autres bourgades, Mogocha est à l'écart. Je reste avec les vélos à la bifurcation, au chaud au café, en profite pour faire sécher bâche et tente, et Michel s'y rend en stop, 12 bornes, ça marche bien. A Mogocha, les températures enregistrées l'hiver descendent sous les – 60 ° C, ça ne rigole pas, et personne ne descend du train ici.
Mogocha, Amazar, Yerofey-Pavlovich, Urusha, Skovorodino, les noms défilent, nous n'avons plus de carte mais elle est imprimée dans la tête, nous flirtons un moment avec le 54 ème parrallèle entre Urusha et Skovorodino. Les kilomètres indiqués sur les bornes sont parfois fantaisistes, nous pouvons ainsi faire 145 km en une journée, ou en deux heures, ou en trois jours... tout en faisant toujours 100 km dans la réalité.
La route est belle et si les paysages sont un peu toujours les mêmes, ils sont absolument magnifiques. Nous sommes juste au bon moment, c'est une explosion de rouge, de jaune, de blanc, de vert. C'est grandiose : l'été indien. Les collines sont recouvertes par l'or des bouleaux, les fonds de tourbières sont rouge sang, les mélèzes encore bien verts. Même lorsque nous avons eu de la neige et des jours gris, cet univers en couleurs vives éclatait. Et ça dure des centaines de kilomètres. Un peu plus loin, à la latitude maximale atteinte durant ce périple, les feuilles des bouleaux dégringolent en de folles danses dans le vent et c'est au tour des mélèzes de jaunir. Les sous-bois sont magnifiques, on aimerait à peine plus de soleil. Mais ces couleurs à perte de vue, ces forêts sans fin, ça doit être pour ça qu'on est venu ! Pour quoi d'autre ?
Il n'y a rien, rien. Nous avançons, tournés droit vers notre objectif, sans rien d'autre en tête que de bouffer des kilomètres. C'est que nous avons peur du froid. Une fois redescendus en latitude et en altitude, nous le savons, il fera moins froid et nous serons passés. Mais d'abord nous devons passer. Le petit-déjeuner se prend dans la tente, le repas du soir à cinquante centimètres du feu que nous allumons systématiquement. Ca fait des semaines que nous n'avons pas pris un jour de repos, nous n'en éprouvons pas le besoin, nous allons bien, et depuis Chita pas l'ombre d'une salle de bain, ni d'une douche, le corps est lavé, ou plutôt rincé, mais pas la tête, il fait décidément trop froid..., ça commence à faire des dread's.
De temps en temps nous apercevons ou entendons un train, mais la route ne longe jamais la voie ferrée et c'est bien dommage car ça tirerait moins sur les guiboles. Bon, dans un autre sens, ça nous donnera autre chose à voir au retour, et pour le retour j'aimerais que ce paysage soit sous la neige...
Voilà, nous avons préparé ce post avant d'arriver à Skovorodino, point le plus septentrional de notre périple, ne savons pas s'il sera posté de cette ville ou de plus loin. Nous allons bien et avons fait plus de deux mille kilomètres déjà en Russie, en vingt deux jours. Nous retiendrons de cette route qu'elle est infernale pour les jambes : les dénivelées positives vont de 900 à 1400 mètres par jour, en quinze, vingt, trente fois, des bosses de 1 à 5 km, jamais plus. Alors on monte et on descend, on sue et on se gèle, et on recommence. Mais quand même, c'est quelque chose que ces étendues immenses. Par endroits, il semble que l'homme n'a jamais mis les pieds, les marais sont impraticables, l'eau est à fleur de terre partout entre les touffes d'herbes épaisses, et les sous-bois sont impénétrables. C'est sauvage, vraiment sauvage. C'est encore un endroit sur terre où la nature est à l'état brut. On prend l'eau dans les tourbières, dans les rivières ou les marais, et même dans les restos qui ponctuent la route, il n'y a pas l'eau courante. Bon, c'est pas grave, ici, c'est plutôt la vodka qui coule à flot ! Il passe des journées sans qu'on ne voie aucune construction, aucune maison, rien. Le macadam, les panneaux indiquant la pente à venir et sa longueur, les kilomètres, les double-voies quand ça monte à plus de 5%, et les petites coups de klaxons des chauffeurs. C'est tout, c'est tout notre quotidien, et pour le moment nous ne nous en lassons pas, nous goûtons et nous délectons de ce grand calme, la qualité du revêtement nous laisse tout le temps de rêver et de laisser vagabonder l'esprit...
Nous poursuivons notre chemin vers Vladivostok, venons d'ailleurs de passer dans la province « Amour », les croupes et les mamelons sont peut-être un peu plus arrondis, un peu plus doux... Il nous reste environ, et seulement, 2100 km à faire, et l'impression parfois que ça passe trop vite, que le but se rapproche à vitesse grand Vé, qu'on n'a rien le temps de voir arriver. On ralentira sur la fin !
A bientôt. La grande traversée.
Bonjour,
La dernière fois, j'ai écrit que les bouleaux perdaient leurs feuilles. Après Skorovodino, nous sommes descendus en latitude, avons tiré Sud-Est, alors les feuilles sont remontées sur les branches et les mélèzes sont redevenus verts. Et puis d'ailleurs ils n'étaient plus seuls, nous avons vu apparaître des chênes et quelques érables. C'est bien, ça a mis du rouge dans le jaune qu'était dans le vert. On a revu quelques prés de fauche et des zones cultivées, le terrain s'est fait plus plat. Terminé les massifs montagneux et la crainte de la neige. Nous avons rangé les gants, les surpantalons et les surchausses, à part pour partir le matin, quelques kilomètres. Nous avons alors profité des couleurs de la nature sous des températures clémentes, avons poussé le vice jusqu'à ressortir les jambes, deux jours, et avons eu de nouveau Eole à notre avantage. Pas longtemps. Nos cents kilomètres quotidiens sont devenus une formalité, nous n'avons pas poussé les machines, il faut en garder sous la pédale, nous nous sommes arrêtés plus tôt, avons refait un peu de couture et de mécanique.
Après 11 jours sans lavage de tête (j'ai pas dit lavage de cerveau), nous avons fini par nous résoudre à sortir le réchaud en plein midi sous un abri bus au soleil pour faire chauffer de l'eau et sortir le shampoing : du grand bonheur. Nous avons découvert 3 kilomètres plus loin que dans certains cafés il y a possibilité de prendre une douche pour quelques milliers de kopeks !!! C'est fait pour les chauffeurs, … et les autres.
Nous avons parfois pris notre repas de midi dans ces cafés, pas grand chose dans l'assiette, et seule la note est salée. Mais à chaque fois nous devenons les mascottes et on y va de séance photo en démonstration de vélo couché. Sur la route, certains chauffeurs nous voient, qui nous ont déjà vu, il y a des abonnés à ce trajet entre Chita et Kabarovsk, et ça fait un mois que nous sommes dessus.
Pour revenir à la météo, nous pensons vraiment que c'est la bonne période pour faire cette route. Le froid n'a pas été trop mordant dans les montagnes, ailleurs c'est clément, les couleurs sont un enchantement, les jours assez longs et les moustiques nous foutent à peu près la paix. Et puis Septembre et Octobre, contrairement à ceux qui précèdent, sont des mois à faibles précipitations et nous n'avons que peu de risques d'avoir des jours entiers de pluie. Nous en avons cependant eu un, juste avant Birobidzhan. Nous sommes restés plantés la journée entière dans un endroit pas forcément sympathique ni confortable, au bord d'un chemin boueux à 2 bornes de la route. Et on a rigolé toute la journée. Rigoler, dans le jargon camping, ça veut dire creuser des rigoles contre l'inéluctable montée des eaux dans la tente ! Ca rigole moins tout d'un coup, et suivant le terrain, ça peut même rigoler jaune ! Le lendemain (aujourd'hui) n'étant guère mieux, on a décollé tout de même, ( il n'y avait plus le choix, les duvets étaient mouillés), et roulé jusqu'à la ville où nous nous payons une chambre « luxe » à la gare. C'est qu'il nous faut beaucoup d'espace pour faire sécher toutes nos affaires pleines de boue ! Et puis on pense l'avoir bien méritée ! Plus de deux mille bornes sous la tente, c'est pas rien ! Ce matin, le sommet des collines est couvert de neige !
La bureaucratie russe est toujours la bureaucratie russe et ça prend un temps fou pour avoir une chambre d'hotel : paperasses en bas, puis clef vers la dame d'étage... Et si on avait bien remarqué que les Russes en général sont très disciplinés et très polis, on remarque bien également qu'ici, rien ne se monnaie, et les « niet » tombent parfois très brutaux suite à ce que nous demandons avec le sourire. La Russie n'est apparemment pas un pays où on discute, c'est comme ça, un point c'est tout. On s'en accomode, ça a ses avantages aussi, pas de double tarif, les prix sont affichés....
Sur ce tronçon, nous avons laissé toutes les bourgades à l'écart. Pour les courses, on trouve du pain et du chocolat dans les cafés. Pour le reste, on a vécu sur les réserves dans les sacoches et quand il faut vraiment se ravitailler, j'attends avec les vélos à la bifurcation et Michel va en ville en stop. Les Russes sont pour l'instant très sympathiques et nous fournissent en eau le long de la route, en pastèques et en miel aussi. Oui oui, ici, c'est la saison des pastèques, parce que l'été il fait jusqu'à 40 degrés, climat continental de fou, et l'hiver idem mais en négatif. Les chauffeurs, les ouvriers de la voirie, un peu tout le monde, les gens s'arrêtent et nous prennent en photo. Quand ils prennent connaissance de notre trajet, uniquement en Russie, ils se prennent la tête à deux mains, puis font le signe des montagnes russes et disent même parfois : cauchemard ! Ce mot doit être identique chez nous et chez eux !
Et puis nous avons été invités à dormir. Nous avions déjà planté la tente au bord d'un chemin en forêt et une bagnole s'est pointée, avec trois occupants qui cherchaient leurs trois vaches. Quelques minutes plus tard, nous démontions notre campement et suivions la bagnole, de nuit, jusqu'au village. Petite maison, gens très modestes, c'est un peu vieillot, genre ferme du Haut Doubs dans les années cinquante, mais ils ont le coeur sur la main. Nous remangeons, la purée était un délice, nous avons droit à de l'eau chaude pour nous laver, des linges tout neuf qui n'essuient pas pour nous sécher, et Nina est contente de nous montrer qu'ils ont le téléphone, la télévision et.... un ordinateur. Tenez vous bien, dans ce bled paumé de quelques âmes, ils nous connectent à Internet ! Pendant le repas nous écrivons nos ages avec le doigt sur le mur de la cuisine contre lequel est adossée la table minuscule, et s'ensuit une séance de photos de famille... Nina appelle tout le monde au téléphone : des Français chez eux, vous ne vous rendez pas compte, ils vont à Vladivostok en vélo, ils sont partis de chez eux il y a dix mois, et ils campaient sur le chemin des vaches. Nous sommes l'événement. Nous espérons que l'expérience se renouvellera. En guise de petit-déj nous aurons une platrée de pâtes et un sac de victuailles à emmener dans les sacoches, et pas question de refuser !
A partir d'Obluche, nous avons neuf heures de décalage horaire avec vous, sommes entrés dans la province autonome juive, petite, et avons tiré à l'Est. Eole s'est montré parfois méchant carrément avec nous, force 8 plein museau, on n'avance pas vite. Puis nous avons retrouvé des montagnes russes bien casse-pattes. Le compteur a passé depuis un moment les 20 000 kilomètres et d'ailleurs depuis ce jour, je me traîne une tendinite carabinée à l'intérieur du genou droit, que je soigne.
Cette route est en montagnes russes parce que le terrain en fond de vallée ne permet pas une stabilité suffisante. D'ailleurs quand la route passe dans les marais, souvent, elle s'affaisse ou fait des vagues malgré les mètres cube de remblais. Pas de consistance et peut-être des mètres de tourbe en dessous. Alors elle passe dans et sur les collines, là où le sol est surement plus stable, plus rocheux et du coup elle monte et descend sans arrêt. Aucun tunnel sur cette route, et seulement des petits ponts pour enjamber les cours d'eau, pas de viaduc. Elle a été faite par tronçons mais la route dans son intégralité a été inaugurée cette année seulement, au printemps, par le président Poutine. Il reste quelques kilomètres non asphaltés. Alors Poutine est monté dans une Lada et a fait la route, mais la Lada est tombée en panne et il a fallu en faire venir une autre afin que le président puisse terminer le trajet ! On a du mal à imaginer comment ça pouvait être avant mais les photos vues sur Internet montrent des camions enlisés jusqu'au moyeu dans la boue. Nous ne nous attendions pas à avoir de l'asphalte tout le long et avons été agréablement surpris avant d'arriver en Russie, d'entendre plusieurs témoignages allant dans le même sens : la route est terminée ! Eh ben heureusement ! Parce que honnêtement, la même chose sur piste aurait été très long, très très long. Quatre mille bornes de taïga, de tourbières, de marais, de forêts. Belle route. Avant il n'y avait que la voie ferrée, que nous prendrons normalement au retour.
Et à force de faire des kilomètres et des tours de pédale, les bourgades ont défilé, on a dépassé la moitié du chemin entre Chita et Kabarovsk, avec la borne où le même chiffre est inscrit des deux côtés, puis celle où on attendait peut-être une agréable surprise mais qui fut aussi impersonnelle que les autres, la 1664, nous avons salivé un peu il faut l'avouer. Et nous avons approché Birobidzhan, où nous nous trouvons actuellement. Ces derniers soirs, il fut difficile de planter la tente dans des endroits secs et sains : des tourbières et des marais et des hordes de moustiques à nouveau, minuscules, mais tout aussi assoiffés que les autres. Nous avons diminué la distance journalière, car nous pouvons nous le permettre maintenant, et puis à cause aussi de cette foutue tendinite. Après plus de 20 000 bornes, on n'y croit pas. Du coup je me suis remise à boire abondamment. Les paysages de la province autonome juive (où il ne reste que 2,5 % de Juifs) sont superbes, les collines qui dépassent des marais sont recouvertes de toutes les couleurs automnales.
Kabarovsk n'est qu'à deux jours de vélo de Birobidzhan, où nous comptons prendre quelques jours de repos et loger chez des couchsurfers avant la dernière ligne droite plein sud vers Vladivostok. Le texte de ce post est tout mélangé, c'est pas structuré, tant pis, c'est le foutoir.
A la prochaine. J'ai tant révé du fleuve Amour Bonjour,
Nous arrivons à Kabarovsk après deux jours passés à jouer au chat et à la souris entre sérieuses giboulées neigeuses et éclaircies bienfaisantes. Depuis Birobidzhan, le terrain est plat, désespérément plat. De chaque côté de la route granuleuse à souhait : des marais, des marais, encore des marais. Impossible de s'écarter de la route sans se noyer dans cet élément mi-terre mi-eau qui occupe des milliers de kilomètres au carré. A Sminovitch, nous arrivons dans la tourmente et trouvons refuge pour un moment dans une station-service où l'employée nous offre chaleureusement thé et biscuits. L'hôtel de la bourgade propose des chambres à 70 euros sans douche ! Ca fait beaucoup ! L'averse passe, le ciel s'éclaircit, nous reprenons la route, le terrain est gaugé, les voitures éclaboussent, il est 17 h30, inch'allah !
Nous avisons alors un chemin pas trop boueux. Au bout de ce chemin, l'emplacement est parfait, herbe rase, soleil levant, pas trop de boue, plat, horizon dégagé à peine pour voir arriver l'ennemi (!) mais il y a une vieille Lada, portes grandes ouvertes. Personne. Nicolaï arrive un peu plus tard, le sourcil broussailleux, pas très volubile, il traîne un peu la jambe. Nous entamons la conversation. On ne comprend pas trop ce qu'il fait là, nous pensons qu'il va partir mais non, il passe la nuit dans sa Lada, sans jamais lancer le moteur. Il fait un froid à fendre les pierres. Dans la nuit, la portière claque une ou deux fois. Au matin, il nous convie à nous chauffer au feu qu'il a allumé, nous propose du thé, nous dit en russe le nom des oiseaux qu'on entend. Mystérieux mais attachant personnage. Tout ce que nous savons est qu'il nous a vu sur la route, qu'il habite Birobidzhan, qu'il a une fille. Nous partons.
A l'entrée de Kabarovsk se situe le grand pont qui enjambe le fleuve Amour. Il mesure 3,5 km de long. Interdit aux piètons, interdit de prendre des photos. Nous nous arrêtons plusieurs fois pour faire des images ! Il nous faut au moins une demie-heure pour couvrir la distance, le pont monte d'un bout à l'autre, les giboulées se succèdent. Ambiance. A l'autre bout, nous avisons le poste de police et demandons à téléphoner à nos hôtes qui viennent nous chercher. Le policier garde son assise, ne sourit guère, mais sort son portable, va jusqu'à préciser notre position, et nous laisse rentrer au chaud pour attendre. Froid mais très serviable. Nous suivons la voiture jusque chez nos hôtes, à 15 km, pas très loin du centre. Natasha et Serguei sont informaticiens en freelance, disponibles, aux petits soins pour nous. Lessive, douche, repas, conseils, tout.... L'ambiance est chaleureuse et Serguei nous fait découvrir la ville et les environs pendant deux jours. Adorables. Cette première expérience de couchsurfing est une réussite.
Kabarovsk, 600 000 habitants, est une ville très agréable, le centre au moins, avec moult parcs et jardins qui bordent le fleuve mythique, les gosses qui courrent après les pigeons et les vieux qui leur balancent des miettes (aux pigeons !). Fontaines et bassins, rues très en pente. La ville est batie sur des collines, on la croit plate mais arpenter les boulevards et les avenues nous rappelle le relief des dernières semaines : montagnes russes, on n'en sortira décidément pas. La météo est parfaite, il fait même chaud. Les bâtiments de l'époque stalinienne côtoient les églises orthodoxes aux dômes étincelants. Dans la soirée nous assistons à un spectacle de sons et lumières avec les jets d'eau et feux d'artifice. Ces deux jours de repos nous font le plus grand bien, nous réalisons que nous étions fatigués tout de même.
Nous apprécions de plus en plus ce peuple russe. Les gens nous envoient des baisers quand ils apprennent que nous sommes Français, il n'y a jamais aucune moquerie par rapport à mon vélo. Ils sont polis, les jeunes comme les moins jeunes. Ils sont très serviables, calmes, simples. Sous la froideur et la dureté de leurs traits, il y a une gentillesse envers nous, je ne sais pas, mais ils nous sont très agréables et nous nous sentons vraiment bien pour l'instant dans ce pays. Il nous est très facile de nous faire comprendre avec nos quelques mots, notre vocabulaire s'étoffe chaque jour, et nos relations avec eux donnent vraiment envie d'en apprendre pour pouvoir mieux communiquer. Nous espérons que tout cela va continuer, nous aimerions plus souvent dormir dans les familles.
Sur ces bonnes paroles, j'envoie ce post, vous aurez été gâtés ces derniers jours. Les prochaines nouvelles viendront de Vladivostok.
A bientôt. La ville au bout de la route.
Bonjour,
Après trois nuits et deux jours passés à nous reposer et à visiter Khabarovsk, nous reprenons la route. A la sortie de la ville nous découvrons le kilométrage exact jusqu'à Vladivostok : 768 km : une bagatelle par rapport au chemin parcouru mais pas la porte à côoté non plus. Nous nous sommes fixés 80 kilomètres par jour comme objectif. Toujours des objectifs ! Et nous nous en expliquons : cette route russe est longue, très longue, ce sont 4200 km en tout, quelques villes seulement dignes d'une halte, alors si on ne se fixe pas quelque chose et qu'on commence à s'arrêter pour un oui pour un non, nous n'en viendrons jamais à bout. D'ailleurs la lassitude commence à s'installer, on la sent qui se pointe, nous sommes toutefois trop proche de l'objectif final, au bout de la ligne droite, pour qu'elle ait raison de nous. Si on met trop de temps à traverser l'Est russe, on risque de perdre la motivation, il faut rester dans le coup, il faut tenir jusqu'au bout, il faut profiter de l'élan... Bon voilà, c'était un peu pareil en Chine. En fait, quand les conditions deviennent moins confortables, plus difficiles, nous avons besoin de nous fixer chaque jour un objectif réaliste, de jouer avec les chiffres et les kilomètres... Si on dépasse l'objectif tant mieux, si on le tient c'est bien, si on n'y arrive pas on fera mieux demain !
Les trois premiers jours furent agréables bien que le vent soit de face constamment, mais pas trop fort. On a ressorti les jambes et les bras, on a arrêté de faire du feu le soir, c'était bien. Nous avons eu peur toutefois quand la cassette du vélo de Michel s'est fait la malle sur la route ou presque, l'écrou d'un côté, les billes de l'autre, nous sortons le démonte-cassette, remettons tout en place, ça ne rebougera pas jusqu'à Vladivostok. Ouf ! Le troisième soir, nous avons été inquiètés par une épaisse fumée de l'autre côté de la colline, nous pensons à un feu de friches, mais de la friche, il y en a des kilomètres au carré. Nous surveillons. Le quatrième jour, le vent a été plus fort et les feux se sont multipliés. On a commencé à psychoter pour trouver un endroit sûr pour poser la tente. On a peur du feu. Sous la tente, dans un sommeil profond, on peut se retrouver pris au piège facilement. Le feu avance et progresse, de jour comme de nuit, le vent peut changer de direction dans la nuit, tous nos sens restent en alerte. Et une braise incandescente sur notre toile suffirait à la faire flamber, avec nous dedans. On plante la tente ce soir-là au bord d'une rivière et pas trop loin de la route, tant pis pour le bruit.
Le cinquième jour a un goût de fin du monde, une atmosphère lugubre, glauque, ça crâme partout, nous voyons les fronts de flamme qui courent sur plusieurs kilomètres, la fumée envahit le ciel et masque le soleil. Nous avançons dans un brouillard malodorant, passons quelques zones foulard sur le museau. Ce sont des feux volontaires, les grandes herbes folles et jaunes qui dansaient dans le vent laissent la place à un sol complètement calciné, d'où sortent les troncs des arbres, noircis à leur pied. De plus ce jour là, le vent est violent, de face. On s'accroche pour faire nos 80 bornes et on termine sous la flotte. Des jours à se foutre une balle tant c'est déprimant, mais nous avons le moral, nous avançons malgré les difficultés et avons dépassé la moitié des 768 km... Le sixième jour, c'est l'apocalypse, de chaque coté de la route : un mur de flammes, deux ou trois mètres de haut, la chaleur est intenable, la fumée nous fait tousser et pleurer, il nous est impossible de nous arrêter, les flammes viennent lécher les sacoches parfois, nous ne voyons pas à vingt mètres. Les bagnoles passent vite. Le goudron fond par endroits et nous dégoulinons. On ne sait plus où rouler car au bord, les flammes sont trop proches mais au milieu, il y a la circulation. C'est l'enfer !
Allez allez, arrête ton char Ben-Hur. C'est vrai quand même jusqu'à la fin du cinquième jour. Nous avons eu ensuite des conditions agréables au niveau météo, toujours du vent de face, et quelques feux au loin. Le trafic s'est fait de plus en plus dense, très pénible. La route est parfois trop étroite, les véhicules passent trop vite et trop près. Un jour, nous sommes filmés et photographiés sous toutes les coutures par une télé locale. Tous les jours quand le thermomètre est à son maximum, nous nous heurtons à des cohortes de coccinelles, des milliers, des nuages de coccinelles en plein vol. Alors dans les montées, elles se posent sur nous, jusqu'à quarante ou cinquante, c'est trop, elles rentrent dans le tee-shirt et dans les lunettes, elles s'accrochent et tiennent bon. Dans les descentes, on prend leur carapace à pleine vitesse, elles nous percutent avec violence et quand c'est dans la figure, ça fait mal !
Nous arrivons à Ussurisk, dernière grosse bourgade avant Vladivostok, aucune réponse positive de la part des couchsurfeurs dans la ville au bout de la route, nous irons à l'hôtel ! Il reste un peu plus de cent bornes, pas des plus faciles. Montée-descente-montée-descente-travaux-poussière-montée-travaux-descente-poussière... Il fait beau mais la brume nous empêche de voir la mer, on ne sait même pas si on devrait la voir !
V'la Divostok : la ville au bout de la route.
Après un dernier bivouac avec des odeurs de fumées intempestives à cinquante six kilomètres du but, nous commençons mal la journée : un kilomètre après le départ, un accident s'est produit sur la chaussée, un pièton maintenant mort git sur le macadam, bousculé par une bagnole. Ca jette un froid, pas de badaud, personne d'autre que deux bagnoles de police et ce corps sur la route. Nous passons à deux mètres et la pomme d'Adam fait un aller-retour dans la gorge. Tout le long nous avons remarqué que les Russes qui périssent sur la route sont réincarnés en volant décoré de fleurs, il y en a des centaines le long de cette route. Nous sommes assez contents et soulagés d'arriver sains et saufs.
Trente bornes, plein de bosses et bien de la poussière et des travaux plus tard nous trouvons une espèce de monument marquant l'entrée de la ville, nous immortalisons l'instant, il reste toutefois au moins vingt-cinq bornes à faire, et bien des bosses encore à passer à 6km/h. A un moment nous avons aperçu la mer à droite. On ne doit plus être loin. L'entrée en ville se fait petit à petit, pas bien marquée, c'est énorme, 730 000 habitants, ça bouchonne, nous nous faufilons, demandons notre direction dans le tumulte et le vacarme ambiant. La pollution nous prend un peu la gorge et se colle à nous, nous encrasse. Le centre est casse-pattes, c'est indécent de finir par un truc pareil ! Nous nous attendions bien sûr à des haies d'honneur, des caméras et tout le toutim, des invitations, des hôtels grand luxe et des buffets gargantuesques, la fanfare, des lumières, des visites guidées et un billet de retour offert. Rien. Nous arrivons comme deux cyclistes crasseux, le cheveux hirsute, les joues poussièreuses et les fringues délavées par le soleil et les kilomètres parcourus. Tout juste si les gens n'ont pas peur de nous quand on les accoste pour demander un renseignement ! Et puis la gare est apparue sur la gauche, tout au bout de la péninsule sur laquelle est bâtie la cité. Il paraît que ça ressemble à San Fransisco, pour la situation sur les collines mais pas plus alors. Le nom de la baie est toutefois emprunté à Istambul : la corne d'or. Bien.
Nous stoppons là. Nous sommes au bout de la route, nous ne pouvons pas aller plus loin, à droite, à gauche, devant : la mer. Il fait chaud. Nous sommes arrivés et contents de l'être. Les sentiments qui ressortent à ce moment là ressemblent à de la satisfaction, du soulagement peut-être, de la joie aussi. C'est : « Yeh ! On l'a fait ! ». C'est le bonheur d'avoir tout fait sur le vélo, et la certitude d'avoir réalisé un truc ! Un gros truc ! Peut-être même un truc de fous ! Et je ne voudrais pas refaire, le chemin à l'envers …. Arrivés, nous sommes arrivés ! De la jungle birmane à la taïga russe. Il nous tarde vraiment de prendre une douche et de nous poser sur un vrai lit (depuis Chita, et encore...)
Nous n'avons pas vraiment le temps de réaliser ni de savourer l'instant. Il faut trouver à se loger. Nous atterrissons, après deux heures de recherches à arpenter les trottoirs trop pentus de la ville, dans un hôtel avec vue sur la mer, wifi gratuite, eau chaude, frigo, vélos sur le balcon, petit-déjeuner inclus, buffet à volonté. La chambre est vieillotte mais assez spacieuse, le papier-peint date de Mathusalem, on s'en fout, le reste compense, nous sommes à cinq minutes à pied de la gare et du centre névralgique et le soir, depuis notre balcon, nous voyons le soleil qui descend dans la mer... Ah ! C'est romantique ! Juste aujourd'hui car ils annoncent trois jours de pluie, aurions-nous eu de la chance ?
Le compteur indique 21 495 kilomètres. On n'y croit pas nous-mêmes, il va falloir digérer tout ça, nous ne réalisons pas encore. Dix mille visages déjà, autant de paysages, et ce n'est pas terminé. C'est tout simplement énorme. Et en tout exactement 44 518 bornes pour traverser l'Asie. Nous ne connaissons pas la ligne droite. Nous aurions pu aller plus à l'Est par la route, bien sûr, plus au nord, à Port-Vanino, nous avons hésité, mais seule Vladivostok est le terminus du vrai transsibérien. Voilà.
Vladivostok est toute entière en travaux, des ponts, des buildings, les rues, tout est en construction pour la conférence internationale de 2012 sur l'économie. Six milliards de dollars d'investissements. Le taux de chômage de la région (Primorski) est quasi-nul ! Les rues éventrées laissent voir la boillasse de la ville, les tuyaux en tous genres du sous-sol. La ville n'est « ouverte » que depuis 1992, elle était fermée depuis 1958. Son développement est donc très récent. Nous avons deux jours encore pour visiter, dans la brume, avant de monter dans le train pour arriver à Moscou le 23 à 11 heures. Les vélos prendront probablement un autre train, ils nous attendront à la gare de Moscou, et sont peut-être déjà partis...
La suite du voyage n'est pas encore très bien définie, nous verrons suivant les conditions météo, nous avons encore un peu de temps devant nous, et même pas marre de pédaler, avons très envie de rentrer en vélo depuis St-Pétersbourg. Alors restez connectés, y'en aura encore, nous ne faisons qu'un intermède !
A bientôt.
Vladivostok.
La première impression que donne la ville n'est pas forcément très agréable. Embouteillages, gaz, tout est trop serré, les rues trop en pente sont étriquées, et de plus en ce moment, elles subissent une grosse opération chirurgicale, tout est ouvert, tout est en travaux. Pour la première journée que nous passons ici, la ville est noyée dans la brume, nous ne savons distinguer le ciel de la mer, l'horizon n'existe plus et le haut des buildings disparaît dans les nuages. Monde en noir et blanc. La pluie n'est pas là pour arranger les choses. Nous avons mille choses « administratives » à faire, ça tombe bien.
Vladivostok signifie littéralement « diriger l'Est », en anglais « To rule the east », a été fondée en 1860 et est devenue une base navale en 1872. La voie ferrée, le transsibérien y arrive en 1891, inaugurée par le tsar Nicholas II. Vladivostok devient un énorme port où marins, spéculateurs et marchands de tous les pays arpentent les quais. Pendant la guerre contre le Japon en 1904-1905, la chute de Port-Arthur donne à Vladivostok un rôle stratégique crucial. Les Japonais ont le dessus et tiennent la ville jusqu'au 25 Octobre 1922, date à laquelle les forces russes entrent victorieusement et reprennent la cité, la dernière à tomber. Dans les années qui suivent Staline fait déporter ou tuer la plupart des étrangers habitant la ville. Fermée de 1958 à 1992, la ville explose ensuite et son développement est très récent.
La ville est située sur une péninsule étroite et montagneuse. Ca monte et ça descend partout, tout le temps. Au sud, on ne distingue pas bien la différence entre la péninsule elle-même et les deux îles qui la prolongent. Tout est dense, les canaux maritimes entre la ville et les îles sont étroits et encombrés. Un pont monumental est en construction pour relier la corne d'or au centre ville ainsi qu'un autre pour relier la corne d'or à la première île. Les piliers se trouvent une petite place entre les constructions et le pont enjambe parcs, bâtiments et rues avant de jeter son tablier haut par dessus les flots. L'accès au pont se fait par un tunnel sous la colline, gigantesques travaux !
Dans les rues principales, les rails du tramway et les fils électriques qui vont avec semblent obsolètes. Nous n'avons pas vu un seul tramway, moyen de transport apparemment abandonné. Nous avons traîné nos baskets sur les collines par un premier jour où le soleil brille dans le ciel mais où la brume enveloppe les bas-quartiers, le port et la gare. Entre les rues, les escaliers abrupts permettent d'atteindre rapidement le promontoire où les deux frères moines qui ont inventé l'alphabet cyrillique portent leur croix et dominent la baie. La vue est belle certes, on y voit les bras de mer, le bout de la péninsule, le port... Point de passage obligé pour la séance photos lors des mariages, la balustrade est chargée de cadenas, et en ce samedi, les mariés défilent les uns après les autres à une cadence infernale. Ca fait la queue !
Pour dégringoler, nous pourrions prendre le funiculaire mais préférons le photographier depuis les escaliers. De ci, de là, les bulbes dorés d'une église orthodoxe ressortent tandis qu'à côté, les fléches pointues d'une église luthérienne crèvent le ciel. Le plus grand poète russe, Pushkin, a droit à son petit monument ainsi que tous les soldats morts au combat pendant la seconde guerre mondiale, ou celle contre le Japon. On trouve des mémorials à tous les coins de rue, amiral machin et capitaine truc...
Nous sommes revenus au niveau de la mer et découvrons l'arc de triomphe, rien à voir avec celui qui est à Paris, il est tout petit et très coloré, dans un jardin public. Puis nous débouchons sur le mémorial de la seconde guerre mondiale, avec sa flamme éternelle, ses plaques de marbre chargées de noms, ses fresques, et le C56, sous-marin d'une longueur impressionnante. Dans le port sont amarrés quelques bâtiments de la marine russe, tous ne sont pas forcément encore en activité.
Nous arrivons alors sur la place Bortsov revolutsii. Les étales de légumes, fruits, miel, poissons, bonbons et autres denrées alimentaires sous les parasols colorés mettent de la couleur au pied des statues monumentales. Derrière, les bâtiments historiques de la ville s'alignent, restaurés et repeints, ça a du cachet. Le marché est tranquille, les gens aussi. Quelques encâblures encore et nous atteignons l'embarcadère d'où nous pouvons prendre un bateau pour le Japon, la Corée, Shangaï, Petropavlovsk Kamchatski ou Magadan... nous ne sommes pas concernés, pas cette fois-ci en tout cas. Nous prenons le train, donc retour à la gare ferroviaire. Sur un poteau décoratif et discret quelque part sur le quai est inscrit « 9288 », c'est la distance que nous avons à parcourir par le rail pour rallier Moscou. Un coup d'oeil au service des bagages spéciaux nous permet de constater que nos vélos sont déjà en route, manière de dire... Troisième jour, le ciel n'est pas totalement dégagé par contre la brume a disparu et la vue est bien meilleure. Nous profitons encore de ce jour pour affuter nos mollets, si toutefois c'est nécessaire avant six jours et demi d'immobilité. Et finalement, cette ville qui au premier abord semble bien trop surpeuplée nous dévoile ses rues piètonnes, ses parcs et jardins, ses places, et son bord de mer, qui après travaux, c'est certain, auront vraiment belle allure. Nous avons passé un agréable séjour ici, admirant de notre chambre le coucher du soleil sur la mer. Les températures sont plus que clémentes, plus de 20 degrés, nous sommes en chemise mais les autochtones sont plus frileux que nous et ont déjà sorti les petites laines, preuve que le climat ici n'est pas très rigoureux. Nous sommes au 43 ème parallèle, le sud de la France, profitons-en, ça ne va pas durer !
A demain dans le train !
Petite histoire du Transsibérien. Dans la seconde partie du 19 ème, les états industriels les plus avancés engagent une compétition mondiale qui prend la forme de conquêtes continentales. A travers l'Afrique, les Amériques et l'Asie, les expéditions se multiplient dans les contrées reculées, exploitent les matières premières et « apprivoisent » les autochtones. Le chemin de fer devient symbole de puissance, de richesse. Le nombre de kilomètres et la production de puissantes locomotives deviennent l'indicateur de développement industriel tandis que le design des gares exprime la prétention impériale.
Les ambitions russes se tournent vers l'immense Sibérie et la lointaine côte pacifique. L'oural est déjà relié à Moscou et St Pétersbourg. La distance de Saint Pétersbourg au Pacifique est mesurée lors d'une expédition terrestre hasardeuse et l'itinéraire est arrêté pour la plus longue ligne de chemin de fer du monde : le grand Transsibérien (The great transsiberian railway). Le sud est privilégié pour permettre aux futures populations de vivre dans un climat propice aux cultures, mais les industriels des villes du nord, où se situent les mines, râlent de se voir mis à l'écart.
En Mars 1891, le tsar Alexandre III décide la construction de la ligne et les travaux démarrent dans la foulée. La première pierre est posée à Vladivostok par son fils Nicholas. La ligne est un défi, le tracé coupe d'épaisses forêt, enjambe d'innonbrables rivières, passe des chaines de montagnes et traverse d'instables zones de marais et de tourbières. Les travaux s'effectuent à la pelle et à la pioche par des ouvriers recrutés à travers tout le pays qui travaillent sous le soleil cuisant, dans le froid glacial, risquent les maladies mortelles, les bandits et les tigres pour un salaire de misère et poussés par des chefs tyraniques. Malgré les obstacles, la construction avance rapidement et simultanément sur sept tronçons différents. En 1905, lors de la révolution, les ouvriers du transsibérien sont en mesure de paralyser le pays et 8 000 gardes sont employés pour empêcher tout mouvement et calmer les meneurs. Mais les ouvriers s'organisent en un mouvement puissant et commencent par faire grève pendant deux mois en début d'année. Au début leurs exigences concernent leurs salaires et le temps de travail mais deviennent vite politiques, comme le droit à la grève. Le mouvement prend encore de l'ampleur et s'étend à une grève générale des chemins de fer du pays. Le mouvement s'éteint après Octobre, le tsar promettant l'instauration d'une monarchie constitutionnelle.
La construction du pont de 2,6 kilomètres sur le fleuve Amour à Khabarovsk en 1916 marque la fin des travaux et l'ouverture intégrale de la ligne dont un des buts principaux est d'établir des populations à l'Est et de développer la Sibérie, dont le sous-sol regorge de richesses. Entre 1860 et 1890, 500 000 personnes migrent et entre 1891 et 1914, ce sont plus de 5 millions de nouveaux immigrants qui s'installent en Sibérie. Le prix du ticket pour parcourir 3200 km est de 20 roubles, prix dérisoire qui permet au citoyen ordinaire de faire le voyage.
Le développement de la Sibérie est tel que rapidement une seconde voie parrallèle est construite, les ponts en bois sont remplacés par des ponts en fer ou en acier et les rails légers par d'autres plus lourds et plus « durables ». Dans les années 50 et 60, le développement de la Sibérie est boosté par la découverte de gaz et de pétrole. Une raffinerie est installée à Omsk et des usines chimiques à Irkoutsk. En 1970, 13 villes sibériennes dépassent déjà les 250 000 habitants. Les populations autochtones sont intégrées dans la masse et en 1970, elles ne représentent que 4% de la population. Le développement de la Sibérie provoque évidemment des effets destructeurs sur l'environnement, les préoccupations des dirigeants étant loin de toute considération environnementale. L'éclatement du bloc soviètique et les faillites qui suivirent freinent cependant la desctruction, ainsi que la ratification en 2004 du protocole de Kyoto. On pourrait parler longtemps des effets environementaux désastreux des usines russes autant que chinoises (beaucoup de cours d'eau chinois finissent un jour ou l'autre dans le fleuve Amour) sur la région.
En 2008, les dirigeants de 100 firmes japonaises se sont réunis à St Petersbourg concernant l'octroi de 638 milliards de dollars pour la rénovation et l'amélioration de la ligne avant 2030. A noter que la ligne actuelle est complètement saturée, le trafic y est impressionnant, le moindre incident paralyserait l'ensemble du trafic. Les trains sont ponctuels. A la prochaine ! Etude du comportement social d'un échantillon de la population russe en vase clos.
Deux heures du matin, les portes des wagons s'ouvrent toutes en même temps, les « provodnitsa » descendent les quelques marches et se postent sur le quai pour contrôler les passeports et les billets des passagers. Dans la salle d'attente, il y avait une seule famille avec des enfants très turbulents. Evidemment, ils occupent les compartiments à côté du notre. A 2 h 27 pétantes en ce 17 Octobre, le train s'ébranle et nous voici partis pour six jours et sept nuits. Notre arrivée à Moscou est prévue pour le 23 à 11 heures, dans cent soixante heures. Sur les billets, tous les horaires des trains grande distance sont indiquées en heure de Moscou, le décalage est de 7 heures, nous sommes donc officiellement le 16, et il est 19 h 27. La provodnitsa est comme une hôtesse de l'air, sauf que les hôtesses de l'air ont le sourire et ne poussent pas des gros soupirs de raz le bol quand un passager demande un renseignement. Elles sont au nombre de deux par wagon et se relaient, passent le balai dans les compartiments et le couloir une fois par jour, nettoient et approvisionnent en papier les toilettes, veillent à ce qu'il y ait de l'eau chaude et régulent le chauffage, ferment les toilettes quand on approche des gares, jettent les poubelles sur le quai lors des arrêts, gèrent les conflits, et brandissent un baton jaune pour confirmer que tout est en ordre avant le départ du train ou pour appuyer les ordres qu'elles aboient aux passagers. Ce dernier point est valable dans notre wagon uniquement, les autres provodnitsa du train sont agréables et souriantes ! Et la notre n'est pas celle de la photo ci-contre.
Voilà, nous sommes sur le chemin du retour, nous commençons à rentrer, déjà. Ca fait bizarre. Heureusement, nous allons le faire très lentement cette année. Le train est aux trois quarts vide, et nous passons la première nuit seuls dans notre box. Le lendemain, la météo est maussade, nous croisons quelques giboulées et à Khabarovsk, le vent qui balaie le quai est glacial. Le train se remplit mais nous avons la chance de rester encore seuls dans notre compartiment. Avant la seconde nuit, la tempête de neige blanchit le sol et à Obluche, il y a déjà quelques centimètres de poudre blanche.
Nous entamons sereins une seconde nuit. Pas longtemps. Deux types débarquent dans notre compartiment pour y prendre place. Le hic est qu'ils sont pleins comme des huîtres, titubent méchamment, empestent la vodka à cinquante mètres, en ont visiblement encore une cargaison en stock dans leurs bagages, parlent fort et ricanent. Ne pouvant pas monter seuls sur leur couchette, ils s'écroulent sur celle de Michel, le bousculant sans ménagement. Nous faisons appel à la provodnitsa qui nous dit que c'est comme ça en Russie, qui les aide à atteindre leur couchette et qui maudit ces p... de Français, sans discrétion. Je lui dis que je n'ai pas payé pour être avec des saoûlards, elle me répond qu'ils ont payé aussi, qu'ils ne peuvent pas prendre l'avion parce qu'ils sont ivres, mais que nous aurions pu, nous, prendre l'avion. Là, ça cause ! Pas de solution, nous devons supporter. Je découvre un compartiment vide un peu plus loin et commence à déménager mais elle me renvoie vers les ivrognes, en promettant qu'à Belogorsk, dans trois heures, on verra avec la police.
Nous nous recouchons mais les deux compères sont infects et après quelques minutes je vais m'allonger, sans déménager, dans le compartiment vide. Le train stoppe, nouvelle gare, et bien sûre, deux femmes montent et occupent le compartiment où j'étais. La provodnitsa finit par examiner la situation et leur demande si ça les dérange que nous soyons là, nous demande à nous si le fait qu'on se retrouve sur des couchettes supérieures nous enquiquine. Trop contents d'apercevoir peut-être le bout du tunnel, nous déménageons prestement. A noter que les occupants des box voisins avaient l'air de défendre leurs compatriotes alcoolisés, comme quoi nous redevenons vite des étrangers indésirables dès que le vent tourne. La provodnitsa nous a bien dit que notre déménagement était provisoire, une nuit seulement, qu'il faut qu'elle voie pour la suite avec son « boss ». Transsibérien : un train de rêve !
Nous nous attendions à de la neige au réveil mais rien, le ciel est grand bleu, les flaques sont en glace, nous avançons doucement, le soleil brille et surchauffe encore le wagon que les provodnitsa maintiennent déjà à vingt huit degrés en permanence. Nous étouffons sans pouvoir ouvrir les fenêtres. Pour commodités nous avons des toilettes, des prises de courant en 220 V dans le couloir, ce qui me permet de travailler sur l'ordinateur, et de l'eau chaude disponible à volonté, pas pour se doucher mais pour des boissons chaudes. Les gosses ont repris leurs courses folles dans le couloir, les jouets émettent des sons qui finissent par agacer quand ça dure des heures, vivement que les piles soient mortes. Les avions en papier volent et excitent les mômes. Les parents ont-ils une once d'idée en prenant ce type d'occupation pour leurs bambinss chéri dont un passe son temps à pointer son majeur en l'air devant les autres passagers ?
Nous apprenons vers onze heures que nous pouvons rester dans ce compartiment en compagnie de ces deux femmes un peu simplettes jusqu'à Moscou. Nous avons perdu dans l'opération nos couchettes inférieures mais on s'en fout. Deux passagers normaux prennent place dans le box des ivrognes et comme par hasard, moins de dix minutes après, la provodnitsa intervient déjà ! Les parents des différents gosses sont limite de se foutre sur la gueule et bizarrement, nous récoltons maintenant quelques sourires. A notre bout du wagon c'est calme et on fait connaissance avec d'autres passagers. Un type cherche désespérément sa couchette mais il se trompe de wagon, il est largement imbibé ça va sans dire, il ouvre quatre fois le même box, est quatre fois surpris de ne pas reconnaître ses compagnons de voyage, il a fallu lui dire son erreur de wagon ! Les provodnitsa sont hyper autoritaires et ne font pas la différence entre les gens corrects et les autres, c'est un peu dommage. Dans le train il y a un wagon restaurant. Les arrêts les plus longs permettent de faire des achats à proximité des gares.
A l'extérieur le paysage défile, nous passons sous les ponts sur lesquels nous sommes déjà passés et revivons le film à l'envers. C'est toujours aussi superbe et l'ampleur, la dimension, les kilomètres fascinent. Les feuilles sont définitivement tombées, c'est un peu plus gris mais c'est tellement sauvage. Un gamin balance une caillasse sur le train, qui vient exploser la partie extérieure du double vitrage, là où Michel était. Aux alentours de Skorovodino, Amazar et Mogocha, pas de neige mais les rivières pourtant importantes sont déjà recouvertes d'une épaisse couche de glace, ce qui en dit long sur les gelées qu'il a pu faire depuis notre passage il y a moins de trois semaines... Le soleil se couche à nouveau, nous avalons petit à petit le décalage horaire. La police monte à Mogocha mettre de l'ordre dans le fond du wagon...
Le jour se pointe vers 8 h 30, nous sommes à Karimskaya, bientôt Chita. La nuit a été calme, nous dormons comme des loirs. Dans la journée nous étendons nos relations aux deux compartiments voisins, tandis que la provonitsa, (que j'ai surnommé l'altérophile en culotte courte parce qu'entre ses heures de service, elle arpente le wagon en short, il faut que je prenne une photo) montre maintenant les crocs quand elle s'adresse à nous, qui ignorons pourquoi, peut-être une forme de racisme primaire... Les paysages ne varient guère, c'est incroyable ces millions de kilomètres au carré sans grosse modification du terrain ! Taïga ! Ca donne tout de même envie d'aller voir plus au nord, ces étendues me fascinent. Dans la soirée la provodnitsa réussit à s'engueuler avec sa collègue du wagon restaurant, souriante ! Y'a d'la vie dans notre wagon, les familles aussi se prennent la tête ! Le wagon n'est jamais aéré, au bout de trois jours ça commence à sentir sérieusement mauvais, un mélange d'odeurs de bouffe (les Russes aiment bien le poisson fumé), de parfum, d'haleine pas fraîche, d'alccol fort, de fringues qui puent la clope et la sueur... Le prestigieux train n°1 est climatisé, nous sommes dans le n°239. Plus le numéro est élevé, moins le service est bon... Fallait-il le savoir !
Nous longeons le Baïkal, dans la nuit complète, Michel s'est relevé, le train passe parfois si près que les vagues viennent s'écraser au pied du mur de soutènement de la voie ferrée. Dans le milieu de la nuit, sans nous en rendre compte nous passons Irkoutsk. Quand le jour se lève pour la quatrième fois, rien n'a changé à part quelques têtes dans le wagon, les maisonnettes sont toujours identiques, pas de culture, mais des friches, des bouleaux et des conifères. Le ciel est dégagé et les gosses n'attaquent pas trop fort ce matin. L'avantage d'être dans un wagon de familles est que le soir, ça se calme dès que la nuit tombe alors que dans un wagon où il y a des jeunes et des bidasses, ça joue aux cartes et picole bien en parlant fort jusque tard dans la nuit. Certaines personnes vivent enfermées dans leur compartiment depuis quatre jours, nous n'avons pas encore vu leur visage. En général, les gens laissent leur porte ouverte sur le couloir dans la journée, pour l'impression que ça donne d'agrandir l'espace vital en ayant la vue sur le paysage des deux côtés. Les gosses turbulents sont partis vers l'autre partie de la famille dans un autre wagon, on y gagne calme et silence, ça fait du bien à tout le monde. De l'autre côté de la vitre il se met à neiger, il fait enfin une température acceptable à l'intérieur. Je passe régulièrement une partie de mon temps avec les gens du compartiment voisin et le voyage devient agréable. Sur le quai, sous la neige, lors des arrêts, nous achetons quelques produits frais aux vendeurs ambulants, qui vendent aussi des plats de type Bolino, des jus de fruits, de l'eau, des saucisses, des poissons fumés et sèchés, bref, de quoi se nourrir la moindre. Dans la soirée, nous arrivons à Krasnoyask, au delà du 56 ème parrallèle, et nous traversons le fleuve Yenisei.
Nous ouvrons l'oeil alors que le train entre en gare de Novossibirsk, 1 500 000 habitants. La gare est phénoménale, comme à Krasnoyarsk, Oulan Oudé ou Chita. Cinquante minutes d'arrêt, nous prenons l'air tandis qu'un contrôleur tapote une à une les roues et les ressorts du train pour déceler les éventuelles fissures. Ca tinte le long du quai, dans la froidure. Ils refont aussi les pleins d'eau et de charbon dans chaque wagon, pour le chauffage. A la sortie de la ville, nous passons l'Ob. Une des provodnitsa m'a adressé la parole normalement ce matin, et même souri ! On progresse... Chacun a trouvé sa place dans ce wagon et l'ambiance est maintenant plutôt détendue et sereine. Le wagon est toujours surchauffé, mais le voyage est agréable et les heures passent vite. Aux passages à niveau, il y a une barrière, des feux et une sonnerie, un garde-barrière et en plus, des volets métalliques qui se lèvent, sortent de la route. Si avec ça il y a des accidents ! La journée passe, ciel gris et paysage d'une monotonie de folie. Désespérément plat, peu de villages. Cependant quelques cultures font leur apparition dans le décor. Plus on avance, plus le wagon est calme. Les gens s'installent dans une semi-léthargie, les regards deviennent vitreux à force de voir défiler du paysage, on ne mange presque plus rien, on somnole, on attend le prochain arrêt important qui nous permettra d'aller prendre l'air, de nous dégourdir les jambes, de nous réveiller un peu. Nous passons Omsk et la rivière Irtych.
Le sixième jour démarre tôt, nous avons mis le réveil pour voir la gare de Yekaterinbourg, à quatre heures. De toute façon, le décalage horaire n'est pas totalement absorbé et nous sommes réveillés très tôt. D'anciennes locomotives à vapeur sont mises en exposition sur le quai des gares les plus importantes, une par gare. Les familles aux enfants turbulents, qui occupaient trois compartiments, sont descendues du train dans la nuit. Le wagon est de nouveau à moitié vide. Une trentaine de kilomètres à l'ouest de Yekaterinbourg, à la borne 1777, nous apercevons dans la nuit le mini monument qui marque le passage en Europe. Voilà, nous sommes revenus en Europe, il est 4 heures ce 22 octobre, heure de Moscou. De moins en moins à dire sur le paysage qui ne varie guère. Et l'habitat est le même d'un bout à l'autre du pays. Nous étendons encore nos connaissances et voyons des photos de la partie caucasienne de la Russie, frontière avec la Géorgie. Heureusement que le voyage dure une semaine car certains mettent déjà cinq jours à se décongeler puis deviennent ensuite si volubiles qu'ils donnent l'impression de vouloir rattraper le temps perdu ! Nous sommes invités partout, serons obligés de revenir dans ce pays. Lors d'un voyage jusqu'à l'autre bout du train par l'intérieur, nous nous rendons bien compte qu'un tiers des gens sont sous l'effet de l'alcool...
Dans la journée nous passons Perm, dont la gare est un gros bâtiment cubique et gris, puis Kirov, latitude maximale atteinte. En effet nous ne suivons pas tout à fait l'itinéraire du transsibérien et passons plus au nord. Nous avons vu des photos du train n°1, le tissu clair remplace la moleskine des banquettes, le wagon est plus clair, plus sophistiqué mais finalement pas grand chose de plus. La télé dans les compartiments ne nous intéresse pas du tout, si c'est pour se retrouver avec des Russes qui l'écoutent fort à longueur de journée, bonjour le cadeau ! Nous ne regrettons plus notre choix.
Finalement, nous faisons un bon voyage et avons un bon aperçu du comportement social des Russes en vase clos ! Le nombre de gens pleins est impressionnant. Sur le quai d'une petite gare où l'on pouvait acheter des crocodiles en peluche grandeur nature, nous rencontrons un type extraordinaire : il maitrise l'anglais et le français en plus du russe évidemment et commence à me parler de la France mieux qu'une encyclopédie, comme ça, sur le vif, en avouant n'avoir pas parlé autre chose que le russe depuis cinq ans, et il est plein comme une huître ! Cinq minutes suffisent, sinon, c'est lui qui va m'en apprendre sur mon propre pays et j'aurai honte. Ce type saoûl qui n'a plus que deux dents devant vend des bières et autres alcools sur un quai de gare... Notre poignée de main fut franche. A Kirov, nous dépassons le 58 ème parrallèle. Il ne fait pas froid, les flaques ne sont pas gelées. Le gulf stream étendrait-il son influence jusqu'ici ? Epicéas et pins se mêlent aux bouleaux déplumés. Nous entamons notre dernière nuit.
Tout le monde est debout à 4 heures du matin dans le wagon, nous passons la Volga à Kostroma, même s'il fait nuit, nous voyons qu'elle est très large. Nous avons absorbé sans souci quatre ou cinq des sept heures de décalage horaire. Le ciel est gris, jour de pluie. Vers sept heures, alors qu'il reste quatre heures de voyage, les gens se préparent à descendre du train. Nous avons le temps. Nous ne pouvons même pas dire avoir trouvé le temps long, on prend nos habitudes. Ce qui fut finalement le plus pénible ? La température excessive dans le wagon et le manque d'aération. Lors des arrêts prolongés, les provodnitsa étaient très à cheval sur le fait que les portes du couloir restent bien fermées ! A noter que nous sommes mal tombés, les autres wagons sont plus frais et les provodnitsa ont le sourire !
Ce pays est immense. Le train roule comme un TER chez nous. Nous avons fait cent trente arrêts dont une vingtaine de plus de vingt minutes, avons passé au moins sept heures arrêtés dans les gares sur un total de cent soixante. Ce qui est surprenant, c'est de voir que d'un bout à l'autre de la Russie, les habitations sont absolument identiques partout et que le terrain est lui-même d'une monotonie impressionnante. Et les parties offrant le plus d'intérêt sont indéniablement celles que nous avons pédalées, entre le Baïkal et Vladivostok.
Des gares, des trains, des panneaux d'affichage, des salles d'attente, des rails, des quais, des marchands ambulants, le paysage qui défile à travers la vitre : notre vie pendant une semaine. Fin de l'intermède, nous arrivons à Moscou à la gare Yeroslavski, le train est à l'heure. Nous allons pouvoir reprendre le voyage... et une vie normale. A bientôt. Citadins.
Dix jours déjà sans vélo, nous arrivons à Moscou par une journée froide et grise. Le vent balaie le quai, nous recoiffe, et nous cherchons à nous mettre à l'abri. Nos vélos ne sont pas arrivés, il faudra venir le 25 à partir de 8 heures, mais le 25, ils nous demanderont de payer deux jours de stockage car les vélos étaient là le 23 ! Nos hôtes, Mickaël et Irina, eux, sont au rendez-vous, et en vélo ! Une petite heure après être descendus du train, nous prenons... le train, pour aller jusque chez eux, dans le nord de la ville. Nous nous installons vite fait puis il est décidé d'une ballade à pied. Pour ce faire nous devons d'abord prendre... le métro. Le métro de Moscou est superbe, certaines stations méritent qu'on descende du train juste pour les visiter avant de continuer le trajet. La promenade nous fait d'abord découvrir la chaine de restauration « My My », au décor de vache. « My My » est la transcription de « Meuh meuh » en cyrillique ! Ensuite nous enjambons la rivière qui porte le nom de la ville, à moins que ce ne soit l'inverse, et longeons les quais avant de prendre une averse bien froide sur le dos mais de néanmoins poursuivre jusqu'à l'un des plus grands bâtiments de Moscou : l'université. Moscou possède sept bâtiments appelés les sept soeurs, construits à l'époque stalinienne, qui sont particuliers. L'Université est le plus somptueux, les autres sont devenus hôtels, ministères ou logements. Depuis l'esplanade, nous avons une vue d'ensemble sur la ville et la rivière qui la traverse en prenant son temps, faisant des méandres autant de points de repère pour le touriste tout juste arrivé !
Irina et Mickaël travaillent et pour le restant de notre séjour à Moscou, nous nous débrouillons. Etant donné la météo maussade, lundi débute par une visite des plus belles stations du métro. Les gens se ruent habituellement sur la place rouge, nous visitons l'underground ! Les escalators sont impressionnants par leur hauteur. Nous avons ensuite poussé la porte du Kremlin, y avons visité toutes les églises histoire de nous mettre au chaud. Par quelques détours, nous avons atterri par hasard sur la place rouge, qui n'était pas vide mais pas loin ! Le musée national d'histoire et la basilique St Basile, le Kremlin et la superbe façade du magasin GUM : voilà ce qui entoure la place. Et le mausolée, pourtant imposant, de Lénine passe presque inaperçu tant les autres monuments sont énormes. La place est pavée et fait une forme un peu en banane, ce qui est plutôt original. Une des plus belles places du monde, indéniablement. Mais le ciel est gris, les photos aussi et les dômes ne scintillent pas du tout. Par contre nous, on sautille,... pour ne pas mourir de froid ! Un tour dans le quartier Kitaï Gorod et ses belles façades, un passage en douce devant Lubianka : l'ex-siège du KGB, et nous voici revenus, de nuit cette fois-ci, sur la place rouge. C'est mieux pour les photos, au moins, le ciel couvert ne gâche plus le tableau !
Le lendemain, la météo n'est pas meilleure, et suite à l'expérience de la veille, nous mettons une épaisseur de plus, ainsi que gants et bonnet pour poursuivre notre visite de la ville.
Comme les feuilles tombent des arbres, on voit plein de gens armés de balais qui en font des tas. Et puis le centre ville est très propre, pas un mégot, pas un papier. A part ça, les Moscovites féminines, comme dans toutes les grandes villes russes, sont extrêmement élégantes, et même sophistiquées et souvent perchées sur de hauts talons aiguille, portent à 95 % les cheveux longs. On a remarqué dans le métro pas mal de gens qui lisent des livres électroniques. A part ça, beaucoup trop de gros 4 x 4, Mitsubishi, Toyota, mais surtout BMW, et Porche, bien panossés et pas une vieille Lada dans les rues de la capitale. Les jeunes militaires russes portent toujours le manteau long et la chapka comme dans les vieux films et ça nous fait bizarre, ça n'a pas changé un poil. Les Russes nous citent tous Alexandre Dumas père et Maurice Druon, Louis de Funès et Patricia Kaas, sans oublier Joe Dassin dont ils sont tous fanatiques. Dans le métro aux heures de pointe, ça court autant qu'à Paris.
Pas un vendeur de glace ces jours, mais pas non plus de marrons chauds, par contre, un grand choix de chapkas (chapeaux en poils) et de matruchkas (poupées russes). Les Russes mangent beaucoup de kartochka (patates), sous forme de purée. Nos hôtes partent bosser à 10 heures et rentrent douze heures plus tard, ils sont sportifs. Nous sommes arrivés à la gare Yaroslavski et repartons de la gare Leningradski, elles se touchent. Les Russes qui nous ont accueuillis chez eux jusqu'à maintenant occupent de petits appartements dans des bâtiments hideux très soviètiques. Une cuisine, salle d'eau, une autre pièce et c'est tout. Par contre pour entrer, au moins un code et trois clés, ils se barricadent sans savoir pourquoi. Dans le métro, les Moscovites font la même tête que les Parisiens, c'est pas vraiment la fête. Les automobilistes ne sont pas trop mal élevés, il arrive qu'ils stoppent leur engin pour laisser passer un pièton ! Il n'est pas rare que les magasins d'alimentation soient ouverts 24/24, nous ne savons plus quel jour nous vivons.
Moscou regorge de choses à voir, de musées, de bâtiments, de façades et ce n'est pas en trois jours que nous verrons ni ne connaîtrons la ville. Et puis, il est difficile de flâner et de musarder par les températures glaciales qui nous font plutôt accélérer le pas... Mais ça faisait longtemps qu'on n'avait pas vu une ville aussi riche en patrimoine.
Le 26 Octobre à 22 heures, nous sommes sur le quai avec vélos et bagages. Les portes s'ouvrent, la provodnitsa descend, nous avons des billets pour les vélos mais le train ne comporte pas de wagon spécial bagages et on ne voit pas comment faire entrer et caser nos véhicules entre les couchettes. C'est un wagon dortoir, sans compartiment. Cinq minutes avant le départ nous sommes toujours sur le quai avec notre barda, un jeune russe tente de nous aider depuis trente minutes. Au dernier moment, nous démontons les roues et perchons un vélo au dessus de notre couchette, tandis que l'autre voyagera au dessus de la tête d'autres passagers compatissants à l'autre bout du wagon ! Le voyage dure 7 h 30, ça nous a paru une minute ! Nous avons somnolé plus que dormi.
Gare de Saint Petersbourg, nous remontons nos vélos sur le quai et attendons que le jour se pointe avant de traverser la ville. Plus de douze bornes pour aller chez Rimma, avec qui nous habiterons quelques jours. Par la fenêtre nous avons une vue imprenable sur la baie. Le temps est le même qu'à Moscou et les escalators dans le métro tout aussi longs. Les quais qui bordent les nombreux canaux ainsi que la rivière Neva sont magnifiques, une succession de façades très travaillées, pastel, et les monuments, musées ou églises sont grandioses. Moscou paraît si petit, ici, ce sont toutes les rues du centre et des îles qui offrent à voir. C'est très vaste. Trois jours ont juste suffit à survoler l'essentiel, il est vrai que les journées commencent tard, le jour ne se lève qu'après neuf heures, et les Russes chez qui nous habitons plus tard encore ! Saint Pétersbourg est une très belle cité comme souvent les villes bâties sur l'eau. Chez Rimma, nous sommes très à l'aise. Elle travaille comme femme « à tout faire » dans une famille. Ménage, repassage, garde des enfants, des chiens, repas parfois... Son salaire lui permet de vivre décemment et de partir en vacances à l'étranger, Europe, Asie du Sud-Est. Elle vit seule. Comme ailleurs, l'appartement est simple et petit mais douillet. Elle ne possède pas de moyen de locomotion.
On pourrait comparer St Petersbourg à Venise, sauf que les rues et les canaux ici sont beaucoup moins étriqués, plus larges, la ville est plus aérée. Les bateaux mouches promènent les visiteurs mais point de gondoles, trop vaste. Les dômes dominent les toitures, ils finiront par étinceler le dernier jour, et au hasard de nos pas, nous débouchons soit sur un canal soit sur un bras de la Neva, que de nombreux ponts enjambent. Pendant une heure trente chaque nuit, les tabliers de ces ponts sont levés pour laisser passer les gros navires. Pour y assister, il faut y être à deux heures du matin, mais à cette heure là, ni métro ni minibus... St Pétersbourg s'étale sur les rives de la baie et occupe aussi les îles que forme le delta. Celui qui visite Moscou après St Pétersbourg prend le risque d'être déçu.
Nous avons terminé notre séjour ici par une promenade en ville avec Rimma, puis par un « concert » offert, violon et piano au théâtre philarmonique de la ville. On était évidemment gaupés comme des rhinocéros, et coiffés comme des choucroutes, et on dénotait la moindre parmi le beau monde petit bourgeois (euh non, petersbourgeois !!!). Rimma m'a prèté un grand châle pour cacher un peu la misère, surtout que j'ai fait une tâche de graisse sur mon futal au resto juste avant. Au plafond de la salle il y a avait des angelots et des dorures sur les murs. Les femmes avaient fait leur chignon et agitaient un éventail, nous, on était plutôt épouvantail. Les anciens tentaient de régler leur sonotone. Décidément, nous ne sommes pas très à l'aise dans la haute société qui ne l'était même pas. Bon, on a écouté du piano et du violon pendant deux heures, les spectateurs disciplinés ont apporté des fleurs pour les artistes et ont applaudi à s'en choper des ampoules. Le piano était Steinway et le violon Stradivarius.
Nous avons passé quatre journées pleines et nous sommes bien reposés avant de nous remettre en selle même si le seul fait de mettre le nez dehors nous incite plus à rester au chaud ! Ce n'est pas la température qui fait le froid, ce sont les 93% d'humidité.... bord de mer. Toutefois, une journée de ciel bleu nous prouve que nous pouvons avoir du beau temps, c'est possible ! La météo nous annonce une semaine nuageuse mais sèche, températures saisonnières mais vent d'ouest modéré à fort... Va falloir mettre le nez dans le guidon !
A bientôt Sortie de Russie. Il fallait du courage pour démarrer en vélo ce lundi matin de St Pétersbourg. D'ailleurs on a bien failli ne pas repartir, avons longuement hésité. Un coup il pleut, un coup ça s'arrête alors un coup on y va, un coup on n'y va plus. On a fini par y aller. La sortie de la mégapole de 4,5 millions d'habitants nous a pris plus de deux heures. Traversée intégrale. Trente cinq kilomètres. Pas franchement une partie de plaisir... Dans la banlieue, on ramasse la flotte, la partie ne s'annonce pas facile. Nous abattons 75 kilomètres le long de la côte avant de poser la tente au bord de la mer, grise, comme le ciel, comme l'horizon, comme tout.
Le lendemain matin après une nuit sèche et calme, nous sommes arrêtés par les militaires au bout d'un kilomètre. Nous sommes soit disant en zone frontalière, nous ne pouvons pas passer, il sort même un papier où il est inscrit dans toutes les langues que nous devons passer par la route « magistrale » ! Bien sur, mais si on veut passer la frontière faut bien entrer en zone frontalière. C'est louche, nous sommes à plus de cent bornes. Soit, demi-tour ! La « magistrale » que nous avions bien pris soin d'éviter est une nationale pas plus large qu'il ne faut et assez chargée en trafic. Comme la veille, le vent de face est fort et nous n'attendons pas autre chose dans les jours qui viennent. En fin d'après midi, un crachin nous fait appréhender le bivouac, nous demandons l'hospitalité dans un bâtiment agricole et nous retrouvons à quatre dans une pièce sommaire mais chauffée. Alexander est le chef, l'ouvrier Iliaz est kirghize. Ce dernier vient bosser une année pour se faire un max de fric avant de retourner chez lui où il n'y a pas de travail, à Osh. Nous passons une excellente soirée. Alexander nous dit alors que la zone frontalière interdite est en fait une zone on ne sait quoi « army atomic »
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