Vers le Sud à petits pas.

 

Vallouise. Vallouise. J'ai eu bien du mal à m'arracher. Ok, 1 jour de déluge, un autre avec pluie le matin et averses l'après-midi mais que trouver comme excuse quand le lundi matin il fait beau et que j'ai juste envie d'un vrai jour de repos, lecture musique sieste. Parce que les 2 précédents ont été très occupés, pas vraiment des vacances : définition de l'itinéraire précis pour les 6 à 7 semaines à venir, lessive, entretien des chaussures, réparation de mon bâton de marche, exécution de quelques tâches administratives… En ce lundi matin les éventuelles quelques gouttes qui pourraient tomber dans l'après-midi ont été celles de trop. Je connais ça, ce n'est pas une baisse de motivation ou un coup de mou, c'est seulement que j'ai besoin de me poser. Et je suisctrop bien ici. Et tous comptes faits, je ne suis pas à un jour près, un bon millier de kilomètres pour descendre jusque dans le Lubéron, peut-être les calanques de Cassis, deux mois. Ceci dit quand les zamis ont commencé à parler de me faire payer partie du loyer, j'ai pris mes jambes à mon cou !

 

1er septembre, rentrée des classes, je reprends le chemin de l'école... buissonnière, de la vie. Je ne pars donc que mardi matin pour faire à l'envers ces deux journées qui auraient du m'amener ici. Il est tombé tant d'eau et tant de neige au dessus de 3000 m que j'aurais vraiment souffert de devoir attendre sous ma tente. 1700 m de dénivelée positive, paf, direct, de Vallouise à Condamine à 2940 m. Les sommets sont plâtrés, ça a de la tronche. Sous le Col de la Pisse je discute si longtemps avec le berger que je finis par poser ma tente à quelques centaines de mètres de son chalet. La nuit sera bien froide, bonne gelée, la tente est raide et blanche de gel le lendemain matin mais les premiers rayons du soleil viennent vite faire fondre la glace. Après avoir rejoint Le Monetier par le lac de l'Eychauda, je fais du stop jusqu'à Briancon. Je dois absolument trouver une paire de semelles intérieures correctes pour mes chaussures, faire mon plein d'essence et un tout petit ravito. Je trouve tout ce qui me convient dans la zone commerciale y compris les semelles dont je rêvais. Je refais du stop pour sortir de la ville et me fait prendre par Sophie, qui habite dans un hameau dans la montagne, pile poil sur mon itinéraire. Je me retrouve invitée à manger et passe la nuit au chaud et me laisse faire. Je suis maintenant au pied du Queyras.

 

Mon itinéraire dans ce massif zigzague dans tous les sens. Je commence par du hors sentier, sur la montagne de l'Alpavin, déserte. Dans les creux, des lacs. Sur les sommets, de la caillasse. Entre les deux, des pâturages. Ce sera comme ça plusieurs jours. Je cherche les itinéraires sans sentier mais pas trop raides pour que ça passe sans me mettre en danger, et les sentiers non balisés. Col de Neal, col de la Rousse où une vipère me file entre les pieds. À Arvieux, ravito et dévalisage de la pâtisserie très sympa, sandwich, quiches etc. Là je rejoins pour un court tronçon le GR5, lac de la Roue où nous avions bivouaqué en 2003, Souliers. Col de Peas, et une variante par celui de Marsailles, où je plante la tente avant de descendre sur les Fonds de Cervieres par les lacs. Aux Fonds, jamais on ne m'a servi un sandwich si bien garni, en qualité et en quantité, pour un prix normal (4,5 euros). Et ça fait du bien car je passe le nombre de fois où on me tranche deux lamelles de pain transparentes tellement elles sont fines, entre lesquelles on glisse une tranche de jambon blanc premier prix et du fromage insipide acheté débité et sous plastique pour des tarifs qui défient l'entendement, jusqu'à 6 euros à l'auberge de Basse Rua ( que je refuse de payer, faut pas déconner, le foutage de gueule a des limites, j'en enlève 2 et c'est encore trop cher payer pour la bouchée fournie). Je trouve que je suis souvent beaucoup trop polie et que je manque cruellement de répartie. Je suis souvent extrêmement déçue et évidemment reste sur ma faim. Le touriste de fin de saison n'est pas le mieux reçu. C'est comme pour avoir la météo dans les refuges CAF (les Drayeres vers Nevache et Chambeyron). Avant, elle était systématiquement affichée et actualisée. Mainten7ant, même en la réclamant, je ne suis pas entendue. Leur mission première a visiblement changé, il ne s'agit plus maintenant de renseigner le montagnard ou le randonneur, de l'héberger, mais de tirer des bières et de vendre des tartelettes myrtilles à un tarif prohibitif ( la plupart du temps importées, congelées, cueillies par des gens payés au lance-pierre, sur des pâtes qu'il n'y a plus qu'à dérouler). Parfois 3 ou 4 jours sans réseau, il serait pourtant bon de savoir un minimum à quoi s'en tenir avant de s'engager sur certains itinéraires. Ok, voilà, j'ai fini de râler, certains établissements m'ont mise en colère, je me suis tue et me suis barrée, le poing dans ma poche et le sourcil en chevron, retournant à mes paisibles marmottes.

 

Col du Malrif, Abries Ristolas, col vieux, Agnel et Chamoussiere. Je renonce à grimper à l'observatoire de Château Renard en aller retour en voyant le manque d'intérêt de la chose depuis le bas et file directement au col de la Noire, Maljasset, col Tronchet, la Riaille, col Albert, de Clausis, Ceillac. Ravito. L'église est toujours la même, l'épicerie aussi, très sympa, comme le boulanger. En 2003, j'avais effectué une descente express en courant du col Fromage pour arriver avant la fermeture de la mi journée qui dure 3 h 30. Refusant de passer encore par le lac Saint Anne, je gravis le pic d'Estreins, descends dans le val Rua et emprunte un morceau du tour des pics de Font Sancte par le col des Houerts pour ensuite aller couper l'Ubaye dont j'ai vu la source en amont de Maljasset. Là encore,j'emprunte une sente et remonte jusqu'au col le vallon de Chillol pour retrouver un sentier au niveau des lacs Marinet. Un petit tour en Italie pour contourner les aiguilles de Chambeyron et je recroise l'Ubaye au pont du Châtelet (Fouillouse), que j'avais encore bien en mémoire. Et hop, je remonte aussi sec en face au col de Serenne pour suivre la crête jusqu'au col de Vars. C'est sur ce tronçon là que j'ai chopé les intempéries, ça tombe bien, je dors à 2720 m près d'un petit lac sur la crête. Hum... la nuit fût fraîche mais tranquille. Le lendemain, après avoir traversé la route au col de Vars, je grimpe dare dare au col du Crachet et installe ma tente dans le vallon en contrebas alors que les premières gouttes s'écrasent. Il est midi. Demie journée repos, je m'enfourne un San Antonio entier, doucement bercée par le bruit de l'impact des gouttes sur ma toile. 

 

Le Queyras est un massif lumineux, d'ailleurs il regorge de cadrans solaires. Lumineux par son ciel, par ses lacs à l'eau limpide, par ses mélèzes dont le vert est printanier quand ils sont éclairés et qui laissent passer les rayons quand on se trouve dessous, lumineux car les vallons sont ouverts et larges, lumineux par la couleur de la roche (pas toujours). Petits hameaux accrochés aux flancs montagneux, maisons couvertes de bardeaux, fontaines rafraîchissantes, agriculture de montagne avec des petits engins et des bras costauds, sentiers souvent très roulants.

 

Et je suis passée en Ubaye, descendant gentimment vers le sud. Là aussi j'ai cheminé hors sentier sur des crêtes magnifiques. Hop, un coup je vois Barcelonnette, hop, le lac de Serre Ponçon, hop, les Orres. Les sommets sont des tas de cailloux en pile d'assiettes, la porcelaine est fragile et les bouquetins provoquent des chutes de pierres. J'ai traversé le tunnel de Parpaillon, où motocyclistes et propriétaires de gros 4 x 4 viennent s'amuser et surtout faire des selfies avec leur engin sur une piste, devant un tas de cailloux au bord du ravin. 3 virages en piste, un tunnel boueux et étroit, 3 virages sur l'autre versant et ils se prennent pour des héros, gopro rivée sur le casque. Pfftt ! Un troupeau de moutons faisait obstruction à la sortie du boyau.

 

Sur mon chemin, j'ai eu affaire à des cohortes de sauterelles qui m'ont assaillie parfois, tentant d'imiter Tarzan avec les poils de mes mollets. J'ai aussi été spectatrice, lors de mon bivouac de ouf en face des aiguilles de Chambeyron, d'un combat de bouquetins. C'est le début du rut. Face à face, debout sur leurs pattes arrières avant de se laisser tomber, têtes baissées, j'entends le bruit des cornes qui s'entrechoquent, une heure de bagarre. Les marmottons grossissent, les vautours volent en meute et les os blancs et parfaitement nettoyés des moutons jonchent parfois les alpages. En Italie, juste avant de repasser en France par le col de la Gypière, j'ai reposé mon corps une nuit dans un "bivouac", une espèce de container amélioré, une table, 9 couchettes garnies de matelas et couvertures. Juste qu'il faut manger un par un car l'espace est extrêmement réduit… j'y étais seule. 

 

En partant de Vallouise, je m'étais promis de ne plus bivouaquer au dessus de 2000 m, à cause du froid qui commence à piquer, surtout avec cette météo perturbée. Je n'ai jamais dormi aussi haut, souvent aux alentours de 2500 m, mais aussi à 2825 m, 2720 m etc. Parce que c'est à ces hauteurs que se trouvent la lumière du couchant ou du levant, les sources, le silence. Ah j'ai été fort tranquille et c'était très beau. Les promesses n'engagent que ceux qui y croient…

 

Poursuivant mon bonhomme de chemin, j'ai suivi un moment le sentier de ceinture en Ubaye, mais étant en forêt souvent et à plat tout le temps je m'y suis vite ennuyée et suis remontéevsur les crêtes dès que ce fut possible. Tête de la Gipyere, Petit et Grand Ferrant, col de la Rousse, cirque magnifique de Bragouse et pic de Charance pour une jolie vue sur le cirque de Morgon. Arrêt à la cabane de l'Aiguille, où Félix et Noemie seront jusqu'à fin octobre avec leur troupeau. Encore une fois je traverse l'Ubaye, à Lauzet, et la suite sera pour la prochaine fois.

 

Mon itinéraire ces 15 derniers jours était une fois de plus exigeant au niveau physique, des dénivelés de taré, souvent au delà de 2000 m positif par jour pour juste 20 km. Mais il était beau, sauvage, hors des sentiers battus. J'ai pu parfois ressentir cette impression qui m'est exquise, de petitesse, d'être à la merci des éléments, consciente (et c'est bien ça qui est jouissif) que personne ne viendra ou ne passera par là pour me ramasser si je fais un faux pas. Je redouble de prudence. L'étude de la carte au préalable, je scrute, analyse, plans A, B, parfois C. Des heures, parfois une journée entière sans voir personne, que c'est bon. Des cheminements en crête, des cols où je me demande bien, au pied, où va bien pouvoir passer la sente. Toute petite dans la grande montagne. À part les week ends, c'est devenu très tranquille, ça commence à tourner au roussi par endroits. Une autre saison va commencer.

 

Et l'organisme ? Le corps suit, je me demande comment mais il suit sans broncher. Certes, je n'oublie pas de lui donner du carburant, lui procure des heures de sommeil longues et réparatrices et ne prends pas les descentes en cavalant. Et de l'eau. Mais tout de même, à accumuler ainsi les journées difficiles et les bivouacs frisquets, je le trouve bien résistant et doté d'une capacité de récupération impressionnante. Fourbue et courbatue le soir, fraîche et toute neuve le lendemain matin. J'ai pris mon rythme de croisière, élevé, mais un rythme qui me convient bien, puisque je ne saurai donc jamais faire dans la demie mesure, ni rester sans rien faire. Je ne cherche à faire aucune performance, je me lève le matin, en général de bonne heure car impatiente de démarrer pour aller voir de l'autre côté de la montagne, et je marche, toute la journée, pas forcément très vite, mais comme quelqu'un qui marche depuis 4 mois en montagne, et le soir je m'arrête assez tôt, pour avoir le temps de choisir mon emplacement, de me laver, de m'installer tranquillement, de me faire à manger, de prendre mes notes, le tout avant la nuit. Et au final, ce sont donc 8 à 9 heures de progression quotidiennes, d'où la distance parcourue et les mètres gravis. (2200 km, 153 000 m de d+)

 

S'il fallait, pour une quelconque raison, que le périple s'arrête maintenant, il me comblerait déjà. Depuis Vallouise (pourquoi Vallouise ?) tout n'est que bonus. Je vis conformément à ce que j'avais rêvé, je m'abreuve aux sources, me lave et cuisine avec l'eau trouvée dans la nature, je dors sur la terre, dans l'herbe, sous les arbres, sous la lune, bercée par le bruit du vent, le bruissement des feuilles, le cri des marmottes, le grondement du torrent ou dans le silence obsédant. Je cueille autant que je le peux les baies succulentes qui bordent mon chemin et m'enivre des odeurs naturelles. Je tape la discute avec les bergers et les bergères. Je suis dehors H24, 7/7 à part quelques incursions rapides dans les pâtisseries et épiceries. Je surveille la couleur du ciel et les irrégularités du terrain, je m'extasie des couleurs sur les (ou des) reliefs, loin des préoccupations et turpitudes du monde fou et de l'époque déraisonnable que nous vivons.

 

De Vallouise à … Vallouise. 

Tournerais-je en rond ?

 

De Vallouise, pour mon jour de repos, je n'ai pu m'empêcher tout de même d'aller jusqu'au Pré de Mme Carle au dessus d'Ailefroide. En stop. Là haut, on peut voir des restants de glaciers qui descendent des grandes montagnes que sont le Pelvoux et la Barre des Écrins. Et puis Ailefroide est un spot mondial d'escalade en tous genres, les gens se promènent baudriers autour de la taille et crashpad sur le dos. D'autres font les via ferrata. Bref, ça grouille de partout. 

 

Bien, j'ai repris les sentes par la crête des prés des Bans, avant de passer au Col du Bal puis au pas de la Cavale. Ahah, vous les mettrez dans l'ordre que vous voudrez ! Je ne vais pas vous détailler tout l'itinéraire, j'ai passé, entre Vallouise et Vénosc, deux à trois voire 4 cols quotidiennement. Les Écrins, massif de hautes montagnes, ne me permettant pas de trotter sur les sommets, je me contente de tourner autour et d'emprunter les cols. Il ne reste pas grand chose des glaciers mentionnés sur ma carte et certains ruisseaux de fonte ont par conséquent disparu. IGN, Michelin et consorts devraient rapidement gommer pas mal de bleu sur leurs cartes. Car si le massif est encore généreux en eau grâce à ces quelques tâches de glace qui résistent comme elles peuvent, si les bergers s'enorgueillissent d'avoir des alpages traversés par de tumultueux ruisseaux, cela ne saurait durer bien des années encore. Pour le reste, c'est de la caillasse. Et des petits villages où on trouve une épicerie saisonnière seulement s'il y a plus de deux campings. 

 

J'ai eu droit encore à des bivouacs somptueux en tenant compte de la législation du parc national (entre 19 et 9 heures à plus d'une heure de marche des limites du parc), en face du Vieux Chaillol, ou avec la Grande Tête de l'Obiou dans le lointain ou encore le scintillement des paraboles du plateau de Bure au sud. Et une fois, depuis le col du Vallon, vue depuis mon lit à 2530 m sur le Rateau, la Meije, l'aiguille du Plat de la Selle, la Barre des Écrins fermant l'horizon. J'ai croisé du monde, ils font tous le GR54 du tour des Écrins, j'en suis sortie plusieurs fois pour des variantes et des rallonges. Champsaur, Valgaudemar, Oisans. J'ai mis plein de lacs aussi sur mon itinéraire. J'ai croisé et discuté longuement avec un jeune berger qui travaille sans patou sans avoir plus d'ennuis que les autres. Ces histoires de loups me paraissent au final bien compliquées à comprendre mais il me paraît évident après toutes ces discussions que les "petits" troupeaux qui sont moins dispersés sont tout de même moins touchés...

 

De Vénosc en Oisans, village faussement traditionnel regorgeant de galeries d'artistes et artisans dans le plus pur style bobo à mort, où ne subsistent des temps anciens que quelques outils suspendus aux façades de vieux chalets et le cadran solaire, où les cartes sont en double langue et les prix en triple tarif, il y a un télécabine qui monte jusqu'aux 2 Alpes, 700 mètres plus haut. J'ai pris le sentier, suis montée pendant plus d'une heure quinze sous les grincements, tremblotements métalliques et autres jérémiades de cet engin mal graissé. En haut, on vous propose de vous transporter par moyens mécaniques toujours jusqu'au glacier de la Girose à 3300 m, histoire probablement d'en accélérer la fonte. L'hiver les remontées vont jusqu'au pic de la Grave à 3600 m. Ceci dit, le petit télésiège très lent, couinant lui aussi, 2 places et non débrayable fonctionne pour descendre gratuitement les piétons des 2 Alpes jusqu'à Mont de Lans. Il est communal et fait partie du réseau de transport en commun gratuit pour relier les différentes parties de la station. J'en ai profité, je dois l'avouer, pour économiser 400 m de dénivelée négative à mes genoux. Prendre une remontée pour descendre, en short, et avec la muselière obligatoire sur le bec : digne des Bronzés. 

 

De là, j'ai pris le maquis, quittant les GR et même les chemins balisés pour tracer sur les sentes ancestrales qui sont un plaisir à suivre, voire à chercher sur le terrain entre les piquants. En effet, elles étaient faites pour des gens chargés souvent et des animaux, elles sont parfois bordées de jolis murets pour les séparer des champs, elles sont soutenues par des murs dans les endroits délicats, la pente en est régulière… Ayant quitté les hautes montagnes, j'ai renoué avec les lignes de crêtes à suivre sur des kilomètres dans les herbes folles, et les sommets accessibles. J'ai ainsi gambadé toute une journée sans voir un chat avec à ma gauche le massif des Grandes Rousses ou survivent là aussi quelques reliquats de glaciers et à ma droite le massif d'Arves et ses fameuses aiguilles. Depuis les sommets jurassiens, elles apparaissent comme deux oreilles de chat, reconnaissables sans erreur possible entre tous ces pics. Elles sont en fait 3. 

 

Après un bref passage à St Jean d'Arves, commune composée de 22 hameaux je suis montée pour traverser ce chaînon d'Arves au niveau du col d'Emy par une sente non balisée d'un côté et une descente en freeride sur l'autre versant. J'atterris alors à Valloire où la muselière est obligatoire dans la rue. Pour ne pas avoir à la porter, je me débrouille pour toujours être en train de manger quelque chose !

 

Quittant le massif d'Arves, j'entre dans celui de Thabor-Cerces. Je suis quasi à la frontière italienne. Ici aussi les marmottons s'aventurent à l'extérieur des terriers et apprennent à donner l'alerte. Ils s'époumonent tant qu'ils peuvent mais ne sortent de leur petit corps que de petits couinements qui me font mourir de rire. 

 

Ce n'est pas la première fois que je viens traîner dans ce secteur du Thabor. En 2003, sur le GR5, nous étions passés au pied, dans la Vallée Étroite, dont la partie amont a la particularité d'être en France mais dont tous les accès sont italiens. Et puis une autre année, j'étais venue en raid à ski de rando dans le coin mais la mauvaise météo avait limité les sorties. Je tiens donc ma revanche sauf que.... depuis deux jours je sais qu'une forte perturbation se pointe et que la seule solution pour gravir le Thabor (3178 m) est d'y aller en direct sans faire les détours prévus par le lac de la Bissorte notamment. Soit. Je fonce, faisant quelques très grosses étapes, et je parviens au sommet sans un nuage à l'horizon, avec une vue superbe sur les alentours immédiats aux roches colorées ainsi que sur les grands sommets des Écrins et beaucoup plus loin encore. Enfin !

 

Pendant une journée et demie encore je bénéficie d'un temps correct et en profite pour sillonner les Cerces, voir de haut ou de près ses très nombreux lacs et tourbières magnifiques au pied d'aiguilles et de pics bien pointus. Je vois aussi à plusieurs reprises des vestiges de mines de fer dont une, à 2700, était suffisamment importante pour qu'on y monte l'électricité, en témoignent l'alignée de restes de poteaux en bois. Depuis Vallouise, mes bivouacs se situent entre 2000 et 2700 m, presque tous dans d'excellentes conditions et offrant des vues somptueuses, le dernier au bord du lac des Cerces ne déroge pas à la règle. Les nuits sont fraîches, pas froides encore. 

 

Puis la perturbation annoncée déboule en quelques heures, je passe un dernier col à 2700 m sous les premières gouttes et dégringole à Le Monetier les Bains. Un coup de stop jusqu'à Briançon où Carine me récupère et me rapatrie à Vallouise le temps de laisser passer le déluge. Oui, parce que l'aventurière se met au sec car n'aime pas l'eau, surtout froide. En fait, de très fortes précipitations sont prévues avec un gros rafraîchissement et une limite pluie-neige vers 2000 m. Passer 2 jours pleins sous ma tente sans bouger à me peler et surveiller les possibles infiltrations me paraît stupide quand j'ai la possibilité de rejoindre facilement et passer de bons moments avec mes amis Carine et Julian, au sec. Je ferai le tronçon manquant dès que le soleil réapparaîtra pour en terminer avec ce tour des Écrins augmenté. Un colis m'attend à Vallouise, avec des légumes déshydratés préparés pendant le confinement en avril, de nouvelles semelles intérieures, et des gants. 

 

Début septembre, la rentrée scolaire dans deux jours, prémices d'automne, la population sur les sentiers devrait considérablement diminuer, les commerces saisonniers ferment leurs portes, je ne pourrai plus compter sur les épiceries de stations pour me ravitailler, les jours diminuent, mes étapes se feront probablement plus courtes (et c'est bien ainsi). Après le petit bout qu'il me manque dans les Écrins, je continuerai vers le Queyras puis l'Ubaye. En ces temps difficiles où porter la muselière devient une obligation de plus en plus répandue, plus je pourrai rester longtemps marcher dans les montagnes sans infos et connexions réelles mieux je me porterai… Tant que la météo sera favorable et les températures supportables, je continuerai à descendre peu à peu vers le sud. Quelques belles régions encore en perspective...

 

Et aujourd'hui l'eau tombe drue et sans interruption. Quel délice que d'être au sec, au chaud, le frigo plein, une bonne compagnie et un pot de cancoillotte à portée de bouche ! Je devrais faire mes Vallouise lundi.

 

La Grande Tête de l'Obiou se paie la mienne. De Chamrousse (Belledonne) à Vallouise (Écrins).

 

Bon ce matin, cool, je prends mon temps pour aller à Corps sans crier, je prends mon temps pour faire des courses, me restaurer, recharger mes batteries un peu, oublier mes bâtons à l'épicerie, y retourner, cueillir des framboises en chemin. Grosse chaleur, après le pont au dessus du barrage du Sautet, je monte tranquille jusqu'au col de Samblue où je prends de l'eau, déjà, à seulement 1470 m. Il va falloir porter lourd et longtemps. J'atteins le col des Faïsses au pied de la Grande Tête de l'Obiou. Et là je vois qu'il n'est finalement que 14 h 30 donc vu que demain est annoncé nuageux le matin puis orageux l'après-midi, je me dis que je peux tenter le sommet aujourd'hui. 1000 m de dénivelé en plus des 1000 déjà faits seront vite avalés sans mon gros sac. Je le pose donc à 1950 m. à un endroit où je pourrai bivouaquer au retour. Je prends juste ma chemise, ma petite doudoune, un chouillas à manger, mon fric, mes papiers, mon téléphone, mon appareil photo, un buff, ma frontale sait-on jamais, mes bâtons et c'est parti. Je monte dare-dare. C'est tout de même bien technique, je comprends pourquoi certains passages assez longs sont en pointillés sur la carte, il faut avoir le pied sûr mais je suis en forme et j'avance très fort. Le col est vite atteint, vue superbe et assez impressionnante, belles lumières. Je croise les dernières personnes qui redescendent, me voilà seule dans la montagne, en tête-à-tête avec elle. Des vires, de la varappe beaucoup, il faut mettre les mains, les deux, et il y a parfois du gaz, il ne faut pas se louper mais les prises sont bonnes et nombreuses, un gros escalier… Je suis les points rouges qui indiquent le cheminement. Des petites descentes et remontées, du vide à gauche, des passages sous voûtes spectaculaires, j'avance bien, l'alti grimpe lui aussi. Je ne suis plus très loin. Tout va bien, sauf qu'au détour d'un virage, un changement de direction, le dernier avant le sommet, une autre vue, un autre coin de ciel s'offre à ma vue, mais celui-là n'est pas bleu, il est gris foncé, bien en enclume. Carrément. Un beau nuage noir, le seul du ciel, et le vent qui vient dans ma direction. S'il y a un endroit où ne pas se faire prendre par la pluie ou l'orage, c'est bien ici ! Je me tâte, je suis si près du sommet, c'est vraiment la dernière ligne droite et pas la plus difficile, il ne me reste que très peu de pointillés, la fin est débonnaire. Mais il faudra redescendre. Je regarde encore ce nuage noir, je suis seule, il est 16 h 45, tout le monde est redescendu, je ne peux pas prendre le risque, je ne peux pas attendre non plus de voir la suite, pas ici, où tout n'est que falaise et rocher délité. La prudence me dit de descendre, et vite. C'est ce que je fais, à regrets, crever si près du but alors que j'étais en top forme, il n'y avait pas d'orage annoncé. Je jette un coup d'oeil à Iphigénie, mon appli de cartographie embarquée, je suis 120 m sous le sommet, je suis à 2660m, je suis à la crête qui mène au sommet voisin. Non, je ne peux pas me mettre en danger, même ou surtout pour 120 m de cailloux empilés, je fais demi-tour et descends dare-dare. C'est con, ça laisse un petit goût amer. Bien sûr il n'est rien tombé, ce nuage noir s'est étalé puis dissipé. Je suis verte. Je ne sais pas ce qui s'est passé mais cet épisode météorologique soudain et bizarre m'a fait manquer le sommet de la Grande Tête de l'Obiou, ou est-ce le temps perdu à retourner chercher mes bâtons à l'épicerie... Je ne remonterai pas demain, je resterai sur ma faim. Crever à la porte. À 17 h 45, je suis à mon sac, des heures de jour devant moi encore. J'ai cavalé comme jamais. J'ai monté ma tente dans les bourrasques, le vent est partout, pas d'endroit à l'abri même dans les creux, je me suis lavée dans ma tente, j'ai mangé deux barres de chocolat fondu, j'ai pris mes présentes notes, ça aurait été tellement beau de tout faire le même jour : passer les 1500 km et les 100 000 m de dénivelé positif et gravir la Grande Tête de l'Obiou ! Ce sommet est si esthétique vu d'en bas, une forteresse. Ainsi va la vie ! Pas de bol sur ce coup là ! Les nuages annoncés le lendemain matin sont venus vers 14 heures, mais je suis ailleurs déjà, loin…

 

Bon, mais nous n'allons pas rester là dessus hein ! Et puis avant, depuis Chamrousse, il y a eu le plateau des lacs et le sommet du Taillefer, beaux, il y a eu le Coiro avec son sentier taillé dans la falaise dans des temps anciens. Et puis après la Grande Tête de l'Obiou, il y a eu tout le flanc de ce côté Ouest du Dévoluy, qui n'est pas sauvagement massacré par les stations de sports d'hiver, pas de remontée, pas de pylône, rien que des alpages et une cabane de berger de temps en temps. Et puis des Chourums. Chourum ? Oui chourum. Ce sont des gouffres. Le Dévoluy est calcaire, karstique, sans eau, et il est tout troué comme un Emmental, et il y a donc des gouffres appelés ici des chourums, mais il y a aussi des avens, et des baumes. Ils figurent sur la carte. En tout cas entre le col des Faïsses et le col du Charnier je n'ai croisé personne, ni eau. À ce dernier col j'ai eu la surprise de constater que j'entrais de nouveau dans la réserve du Vercors, oui oui, au dessus de la Jarjatte, mais je suis bien toujours géologiquement dans le Dévoluy, vous suivez ? Et j'y ai pris un orage qui a duré 5 heures, coincé dans ce cul de sac. Il est tombé des sacs d'eau sur ma tente.

 

Bon, à force de tournicoter et de tricoter, col des Aiguilles, col du Festre et crac, La Joue du Loup. Seulement le nom fait rêver, l'endroit beaucoup moins. En plein dans les remontées de la montagne de Bure, que j'avais idéalisée. Entre ça et Supermochedévoluy, il y a de la ferraille au mètre carré dans la montagne ! Bon, j'ai débarqué sur le plateau de Bure où il y a de grandes paraboles qui regardent le ciel. J'aurais aimé des explications, je suis allée voir sur le net. Là haut, même si l'endroit est touristique à mort : rien, pas un petit panneau sur l'activité et la présence de ces appareils. Pic de Bure, et descente sur Gap en passant par Matachare, Conode, la Barre des Baux et les Baux où je suis invitée spontanément par Patrick et Nadine. Je plante ma tente dans la pelouse toute jaune mais profite d'une vraie douche, d'une petite lessive, d'un super bon repas, bref, des bonnes gens comme je les aime. Il y avait aussi David et Virginie et les enfants, des cousins. Convivialité au menu. Le lendemain j'arrive à Gap sous les nuages noirs et suis logée dans l'hypercentre chez Isabelle en WS. Son fils habite en vallée de Joux à 15 km de chez moi et elle en revient aujourd'hui même. Me voici prête à remonter au nord vers les Écrins par le sud du Champsaur...

 

Nan parce qu'ici, c'est vraiment le Sud. Il y a l'accent qui commence à chanter, il y a de la lavande un peu dans les côteaux, les tuiles sont plates, les insectes frottent leurs élytres à n'en plus finir, il y a beaucoup plus de piquants dans la végétation, l'herbe est jaune et ça sent fort la bonne odeur des pins et des mélèzes quand le soleil cogne. Et il cogne fort. J'ai aimé rencontrer Cyrille, un accompagnateur en montagne sympathique avec qui j'ai partagé un (son) pique-nique et des infos en Retrouvance.

 

Le Dévoluy, si on enlève la partie station, est un territoire très peu peuplé qui était beaucoup plus vivant il y a 140 ans et était aussi et d'ailleurs beaucoup moins boisé. La montagne était occupée, elle ne l'est plus, c'est relativement sauvage, la Retrouvance, le Buech. Hameaux oubliés, voire en ruines. Mais encore une fois un bel endroit. 

 

À partir de Gap, je suis dans le Champsaur, le Sud des Écrins en quelques sortes. Je commence par m'extirper de la ville en bus gratos avec mon masque et ma casquette, incognito, puis tends le pouce encore pour 5 km. Ensuite j'ai foulé la pointe Saint Philippe et le Piolit, superbe vue sur le lac de Serre Ponçon, puis le col de la Coupa, les Gourniers, le col de la Règue à deux pas du Mourre Froid, puis le col des Tourettes qui porte bien son nom. Je ne vois personne, le silence est impressionnant, carrément, à part le glissement d'un planeur de temps en temps, rien. Des kilomètres sans croiser âme qui vive, la montagne pour moi. En ce 15 août, qui est aussi un samedi, la fin des vacances pour beaucoup, les Français sont sur les routes. À moins qu'on ne soit reconfinés et que je ne sois pas au courant… À l'étage sous les sommets schisteux, il y a des pelouses nickelles et des sources à profusion, c'est facile. Bivouacs de rêve entre 2000 et 2500 mètres d'altitude, au frais. Col des Terres Blanches, lacs de Faravel et Palluel, c'est bien joli, l'accès routier n'est pas très loin, je recroise des randonneurs. Je vais planter mon bivouac vers le Clôt Chichin mais n'y ai pas vu Fred. Encore une soirée avec un gigantesque son et lumière, j'y prends goût. Toute petite sous ma toile de tente dont je viens de resiliconer toutes les coutures, je suis bien, au milieu des éléments déchaînés, je me sens tellement vivante. Une dernière journée, longue comme un jour sans pain à cause d'un sentier inexistant qui m'oblige à un long détour, et me voici à l'Argentière la Bessée où je me ravitaille pour les 6 prochains jours. Mon ami Julian me récupère sur la route et je suis chez lui et Carine sa coloc, à Vallouise pour un jour complet de repos. Je repasserai ici dans 300 km...

 

Albertville - Chamrousse

 

Salut, 

 

J'ai repris mon chemin solitaire depuis Albertville après avoir passé quasi une semaine en bonne compagnie dans le Beaufortain. D'abord avec mes parents, puis avec Stéphanie chez qui je suis ensuite restée une journée complète pour préparer la suite et me mettre à jour. J'ai apprécié la compagnie mais je dois avouer que c'est également avec plaisir que je retrouve mon rythme, ma liberté, mon mode de vie et ma solitude. 

 

Droit dans le pentu. De 368 à 2484 m.

 

Sur les hauteurs d'Albertville face aux Bauges, se trouvent deux chaînons méconnus qui font partie de la Vanoise : Grand Arc et Lauzière. C'est par là que je suis passée. Sur le Grand Arc on peut suivre la crête tout le long, plusieurs kilomètres avec quelques passages nécessitant les mains ou bien aériens, mais la Lauzière est trop escarpée, à part le mont Bellacha dont le sommet est facile. Pour la suite j'en ai suivi le flanc Est jusqu'à Saint François Longchamp. Espaces très peu habités, sauvages, j'y fis quelques jolis bivouacs sur fond de Mont Blanc et Vanoise avant de plonger par le col de Sarvatan dans la vallée de l'Arc, que je traverse à Épierre. Comme l'autoroute.

 

Belledonne. 

 

Nouveau massif, totalement inconnu de moi. Il me tardait d'y être. 

M'y voilà. 

La partie nord est là aussi très peu peuplée, même les alpages y sont rares en comparaison avec le Beaufortain où la vie était partout. Il faut dire qu'ici, on passe très rapidement de la forêt à la caillasse et les pentes sont abruptes. Peu de place pour les troupeaux, sauf ceux de bouquetins, verts pâturages quasi absents du paysage. J'en verrai toutefois quelques jolis, de part et d'autre du col de Merlet. Ici, pas d'élevage pour le lait, ce serait trop compliqué à cause du relief et des accès, alors on n'y fait que du nourrissage pour la viande. On ne fabrique pas de fromage sur Belledonne.

 

Des pierriers de gros blocs beaucoup, des sentiers très peu roulants, une muraille, des névés, de l'eau, une multitude de lacs, des rhododendrons, des myrtilles. Au nord, pas bien des randonneurs, à fortiori quand je sors du GR qui traverse le massif en 9 jours. Pour cause le peu de refuges gardés ouverts, le terrain accidenté, les accès parfois un peu éloignés qui rebutent les touristes glacière à la main. Pour moi c'est bonheur ! La moitié sud est beaucoup plus fréquentée, c'est la cour de récréation des Grenoblois.

 

Quelques rencontres. Franck, membre de l'équipe organisatrice de l'Échappée Belle, qui me prend en photo et trouve mon projet "dingue". Simon, un jeune avec qui j'ai partagé une cabane et une demie journée de marche. La dame du refuge du Pré Carré qui trouve mon entreprise si folle qu'elle m'offre le thé, et qu'elle en parle à d'autres randonneurs qui du coup, me reconnaissent avant de me connaître, dont un avec qui je trotte quelques heures. Les vendeuses de l'épicerie associative de Saint Colomban m'offrent une part de tarte aux fruits, maison. Bref, ils me donnent l'impression d'être en expédition, d'être une extra-terrestre, de faire un truc hors norme. Certains me disent que je suis sortie du système, je les rassure, il n'en est rien, je suis rattrapée par les impôts qui depuis 15 jours et par un incessant échange de mails me réclament ma 2035, faite par précaution le 23 avril sur le net mais qu'apparemment je n'aurais pas signée… L'enregistrement que j'en avais fait ne leur suffit pas, iI me faut tout refaire. Re bonheur !

 

Bref, je rappelle que je ne fais que marcher, jour après jour, j'ai toujours une carte vitale, une carte bancaire et il me faut gérer la paperasse en cours de route avec mon seul téléphone. Je fais partie du "système", on ne peut s'en défaire, je mets un masque pour entrer dans les épiceries que je place sur ma route. Et je suis probablement beaucoup moins dingue ou méritante que tous ces gens que je vois aujourd'hui passer devant ma porte, le dos courbé sous leur poncho, transis de froid, trempés de pluie, marchant depuis plusieurs heures sans ne rien voir puisque la visibilité est réduite à quelques dizaines de mètres, et me demandant si le refuge est loin encore. Où est le plaisir ? 

 

C'est que le ciel est un peu capricieux depuis deux ou trois jours. Les endroits de bivouac doivent être choisis avec attention, non pas en fonction de la vue ou du soleil mais de la sécurité. Pas de creux, pas de pied de falaise ni de gros bloc rocheux, pas trop près d'étendues d'eau, pas sur les crêtes, à l'abri des possibles bourrasques, accès à l'eau, attention aux ruissellements… Je me suis demandée un soir alors que le son et lumière battait son plein jusqu'à quelle taille de grêlons une toile de tente pouvait résister. À des gros grains de maïs sans problème pour la mienne ! Rebelote deux jours plus tard aux Sept Laux.

 

Je suis en ce moment dans un espace très sommaire, depuis hier soir, la première cabane de berger du secteur. Un des murs est constitué du rocher de la montagne, elle est en pierres, le sol en béton, aucune ouverture à part la porte qui baille, une palette pour poser mon derrière, une armature bancale en guise de bas-flanc. C'est que le ciel était annoncé méchant, j'avais fait ma réserve de nourriture en conséquence, pris 2 jours de rab, et étudié longuement la carte pour savoir où m'arrêter quand viendraient les nuages. Plan A, plan B, plan C. Il faut aussi de l'eau pour un bivouac, et beaucoup d'eau si on pense se trouver coincé un jour ou deux. J'ai constitué ma réserve avant le déluge. J'ai de l'essence assez pour manger et boire chaud plusieurs jours. 

Je me suis arrêtée avant la pluie, vers 15 heures.

Je suis au sec. 

Je suis à l'abri du vent.

Je pisse dans ma gamelle pour ne pas sortir sous le déluge dans la tempête et la rince ensuite.

Il ne fait pas bien chaud mais j'ai ce qu'il faut.

Les souris me tiennent compagnie, j'hésite à en faire rôtir quelques unes et suspends mon sac à un clou pour la nuit.

En arrivant, juste avant la pluie, je voyais Grenoble, le sud de la Chartreuse et le nord du Vercors où j'étais il y a plusieurs semaines. La vue depuis cet endroit quand tout est dégagé doit être spectaculaire. Troisième passage aux alentours de Grenoble.

Par la porte ouverte, je vois passer des gens qui sont "obligés" d'avancer. Parce qu'ils n'ont qu'une semaine de congés, parce que tout est minuté, programmé, parce qu'ils ont réservé tous leurs hébergements, parce qu'ils n'ont pas de tente, parce qu'il faut rentabiliser jusqu'au temps "libre", parce qu'ils ont de l'argent mais que ni le temps ni la liberté ne s'achètent. Ils vont se chercher avec les dents, se gagnent. Si confort et liberté vont rarement de paire et que nous ne les marierons point, aujourd'hui ma liberté et mon temps me permettent de rester au sec. Confort par ce temps de chien. Mon sac pèse 17 kilos, parfois plus quand je sors de l'épicerie, mais aujourd'hui je suis au sec, je ne marche pas dans le brouillard, le vent, le froid et sous la pluie pour rejoindre par obligation un refuge réservé qui sera plein et bruyant. Certes chauffé ! Je verrai le paysage quand le soleil reviendra. Ce n'est pas moi la courageuse, la dingue…, ce sont eux, à s'imposer ces terribles conditions.

 

Certes, la liberté n'existe pas. Ce qui existe, c'est le degré de contrainte qu'on accepte. Dans un article sur la survie en milieu naturel, l'auteur disait trois secondes, trois minutes, trois jours, trois semaines, trois mois. Trois secondes sans faire attention, trois minutes sans respirer, trois jours sans boire, trois semaines sans manger, trois mois sans se laver. Des contraintes indépassables. Enfin si tu veux vivre. Au delà, la limite à ta liberté, c'est la contrainte que tu acceptes.

 

La liberté n'existe pas. Ce qui existe, c'est le degré de contrainte qu'on accepte ou qu'on s'impose. (Merci Olivier)

 

Je lis, j'écris, je me repose. Demain sera un autre jour, peut-être le même, j'attendrai encore. J'ai une source à moins de 5 minutes. Le luxe du temps.

 

Le berger qui habite à côté de la source marquée sur la carte mais non visible du sentier, est passé hier soir. J'avais vu sa compagne en allant chercher de l'eau. Ancien accompagnateur en moyenne montagne fatigué des évolutions de la clientèle et du métier, qui lui apportaient plus de déceptions et dépit que de plaisir, il garde chèvres et moutons qui lui appartiennent, sur ce terrain communal qu'il loue l'été, bail de 6 ans. 300 têtes, 4 patous et plusieurs autres chiens. Le loup est bien présent, une attaque quotidienne en moyenne sur l'ensemble du massif. De jour. Car le loup a compris que la nuit les moutons sont en enclos et gardés étroitement par les chiens. Ce berger là arpente le terrain avec son troupeau tous les jours, et aujourd'hui, c'est loin d'être idyllique ! Un autre me disait que les alpagistes ont du mal à trouver des éleveurs, que ceux-ci n'ont pas envie de donner leurs agneaux et brebis en pâture aux prédateurs, que le terrain n'est plus entretenu, que la forêt est "sale" et les pentes herbeuses avalancheuses faute d'être "tondues".

 

Deux fois déjà dans ma cabane, des marcheurs se sont engouffrés, paniqués, croyant se faire attaquer et poursuivre par les 4 gros patous. Pourtant, partout sur les sentiers, des panneaux indiquent la conduite à tenir avec les chiens de travail… Ces gens savent-ils lire ? Ils se mettent à courir, et les chiens derrière eux aboient encore plus fort et gambadent à leurs trousses. La surfréquentation de certains secteurs est un réel problème pour les bergers, des gens viennent se promener avec des chiens, non tenus en laisse… à proximité des troupeaux.

 

À dix minutes peut-être, en contrebas de mon antre, il y a un refuge gardé. J'aurais pu y aller, enfin non… hier soir il était plein, j'ai écopé du surplus de clients sans tente, qui pensaient pouvoir dormir à la belle… avec la météo pourrie annoncée. Doit-on continuer à faire en sorte qu'un maximum de gens aient accès à la montagne, à coups de clics et de paiements paypal ? Je ne le pense pas, la montagne, comme la plongée sous-marine ou le parapente, il faut apprendre, progressivement. Je vois décidément trop d'aberrations sur les sentiers, surtout les week-ends. Ce matin je n'avais pas envie de descendre au refuge, pas envie de porter un masque toute la journée, pas envie de retourner dans la société, j'y aurais à coup sûr engouffré plusieurs dizaines d'euros en crumble et autres gourmandises. Dans ma tanière, il y avait un kilo de spaghettis, j'ai tapé dedans, ça change des coquillettes. Sauf que manger des spaghettis à la petite cuillère n'est pas simple. Je n'ai pas de fourchette par économie de poids. Tout se mange à la cuillère, … sauf les spaghettis ! 

 

Je suis à une petite journée de marche de Chamrousse, qui marquera la fin du massif de Belledonne. Je suis quasi sous le Grand Pic de Belledonne, point culminant du massif et sous lequel subsiste l'unique glacier du chaînon. Pour combien de temps encore ? J'ai sillonné pas mal, dessinant de jolies arabesques en 3D sur la carte en 2D. La ligne droite ou les sentiers trop bien balisés ne suffisant toujours pas à me satisfaire, il faut toujours que j'aille voir de l'autre côté. Le poids du sac empêche les parcours hors sentiers en mode sanglier et me cantonne sur des sentes. Les dénivelées positives allant de 1600 à 2300 m par jour, tous les jours depuis Albertville, pour une vingtaine de km, j'ai mérité mon jour de repos. Pas plus ici qu'ailleurs la Terre n'est plate.

 

Mon itinéraire depuis Albertville est passé par la Thuile, le Grand Arc, le Petit Arc, Bellacha où un magnifique spoutnik explosé marque le sommet, col de la Madeleine, St François Lonchamp pour ravitaillement, le col de Sarvatan, le col de la Perche, la pointe de Rognier, le col de prè Rèmy, le col du Fort, le col de la Frêche, les Grands Moulins, Ferice, Pré carré, col de Merlet, lac et col des Balmettes, col de Bellard, Glandon, lac et col de la Croix, col de la Vieille, les Sept Laux, col de la Vache, Pas de la Coche, lac de Crop, col de la Mine de Fer, le col de la Sitre et celui de la Pra avant de rejoindre Chamrousse par des lacs encore.

 

J'ai fini par décoller de mon antre, une éclaircie m'a fait sortir du duvet le lendemain vers 9 heures. Je me suis mise en route, les intestins en vrac, sans manger. L'éclaircie était prometteuse mais j'ai fait l'étape avec une visibilité limitée et n'ai pas vu les sommets blanchis par la neige de la nuit ni les lacs sous le soleil. Vent, froid, mais pas de pluie. En descendant sur Chamrousse, je vois le Mont Aiguille entre deux nuages. Je me paie le luxe d'un lit dans un gîte, première fois que je paie pour dormir depuis le début de ce périple. Et j'ai trop d'administratif et de bricoles à faire (ma 2035 entre autres choses) pour envisager repartir le lendemain matin, je reste donc deux nuits, salutaires pour mes intestins. Une fois toutes ces tâches terminées, je suis allée me promener quelques heures vers le lac Achard et la Croix de Chamrousse histoire de voir une montagne complètement défigurée par les remontées mécaniques moches et les travaux en tous sens, entendre le bruit des installations et des pelleteuses, me noyer anonyme dans la foule. Je vois tout le Vercors et la Chartreuse, je vois les Grandes Rousses, la Meije et la barre des Écrins, je vois aussi la suite de mon parcours : le Taillefer et l'Obiou.

 

Des montagnes à perte de vue...

 

Aravis, Bauges, Beaufortain

 

Maintenant que je suis sortie de la Yaute, je peux le dire sans craindre de me faire casser la gueule au détour d'un sentier : je trouve que les Hauts Savoyards manquent d'imagination. Oui parce qu'en trois jours j'ai passé 4 cols de la Forclaz. Quelle originalité ! Bon, de chez Claire et Batiste au Grand Bornand je suis partie par le col des Annes, Méry, puis suis montée sous la Pointe d'Areu que j'avais déjà gravie en d'autres temps. Et j'ai basculé vers Doran par le passage de…. dans le mille… la Forclaz ! Puis le col Doran, Chombaz, les Fours, Croisse Baulet où paissent des moutons des Bouchoux dans le Jura, Bonjournal, et toutes les crêtes hérissées de pylônes de remontées mécaniques jusqu'à plonger sur la Giettaz au pied du col des Aravis et où je fais un petit ravitaillement. De là, montée vers le Charvin que je préfère contourner d'abord, passant par le lac, pour le gravir par le sentier le plus facile plutôt que par les câbles. Oui parce que c'est 14 juillet, donc la fête du slip, et qu'il est hors de question que j'aille m'entasser avec d'autres sur cette crête aérienne, à cause du Co Vide. Co, partager. Co Vide, partager le vide, et accessoirement les chutes de pierres. La procession du dimanche. Le cortège dominical. J'ai contourné disais-je, suis allée poser ma tente et mon sac vers le refuge de l'Aulp de Marlens et ai attendu quelques heures. Repos. À 16 h 45, après avoir sifflé une bière et engouffré une glace à 2 boules et 4 balles, j'ai enfilé les chaussures et suis allée au sommet en un aller-retour express efficace, seule dans la montagne, toute la cohue ayant regagné son chez soi dans son automobile. C'était bien même si au final, ça m'a fait une journée à 2300 m de positif. Quand même, et 26 km. 

 

Le lendemain je suis descendue dans la vallée à Marlens, et j'ai donc quitté les Aravis. J'ai tendu le pouce jusqu'au Carrouf d'Ugine et suis repartie illico presto dans le versant pentu après avoir remis 4 jours de nourriture dans mon sac. Retour dans les Bauges. Je serais bien passée par la Dent de Cons, rien que pour le nom, mais 5,5 km de crête effilée m'ont un peu refroidie. Et puis la Dent de Cons, comme un fait exprès, c'est la séparation entre la Savoie et la Yaute, et comme chacun le sait, faut pas mélanger les serviettes et les torchons. Déjà une Dent pour les séparer (celle qu'ils ont les uns contre les autres ?), c'est quelque chose mais en plus la Dent de Cons ! Bon, j'ai grimpé sur cette crête, mais plus loin, comptant mettre à mon actif la Belle Étoile mais le lendemain est sans visibilité, je navigue dans le brouillard, le sol est très glissant, je me contente de passer le col de l'Alpettaz (encore un !), de repasser donc dans la Yaute et de plonger sur Tamié, célèbre pour son abbaye que je n'ai aperçue qu'entre les houppiers fournis des grands hêtres. Ensuite, j'ai été invitée à me mettre à table dans une famille franco kurde dans un hameau regroupant une douzaine de maisons. Kebab, ayran, thé et café, on me propose même une douche, on me propose tout, même ce dont je n'ai pas besoin. Sillonner les sentiers de montagne de l'Hexagone pour se faire inviter par des Kurdes ! Au refuge de la Tournette, je m'étais vue offrir des fruits frais par une équipe d'Iraniens étudiants à Lausanne que j'avais photographiés à leur demande avec leur téléphone. Ah, que de bons souvenirs cela a fait réapparaître… Pendant ce temps, chaussures et chaussettes sèchent au soleil. Oui parce que ce matin, la végétation haute et touffue sur les bords du sentier très étroit m'a trempée jusqu'à la taille, et par moments jusque sous les bras. Si si. 

 

Bien, ils m'ont remerciée de n'avoir pas eu de scrupules à entrer chez eux ! Tu parles d'une joie ! Ce n'est pas le tout, après avoir immortalisé ces visages accueillants, il a fallu repartir, et monter en haut du télésiège de la Sambuy, par le versant sauvage et raide. Comme je suis repassée dans la Yaute, le passage délicat, que j'évite, s'appelle comme au Charvin, le pas de l'Ours. Toujours très inspirés ces sacrés Hauts Savoyards ! Je passe la nuit sous un abri couvert luxueux en espérant que le lendemain les nuages me lâcheront. Mais c'était croire au Père Noël, je suis dans le brouillard au sommet de la Sambuy et dans la purée de pois à Chaurionde. Du coup j'abandonne l'idée de l'Arcaloz et descends direct le vallon d'Orgeval jusqu'à École. Après renseignements pris sur l'état de la source de la grange du col de Potat, je monte bivouaquer à l'Epion sous la dent d'Arclusaz que je gravis le lendemain à la fraîche et avant la cohue du samedi. S'ensuit une descente en stop du Col du Frêne jusqu'à Albertville où je suis logée chez une amie avant de retrouver mes parents pour quelques jours dans le Beaufortain.

 

Le temps des cerises, on le sait, s'est enfui depuis longtemps et a été remplacé par celui des fraises et des framboises qui jalonnent les bords de sentiers et dont je me gave dès que possible.

 

Dans le Beaufortain, le relief, la montagne sont différents, les sentiers plus roulants, moins caillouteux, les vaches brunes maquillées. Les cols s'appellent des Cormets. Avec les deux fidèles septuagénaires (193 ans à nous trois), nous avons débuté par une demie journée vers le refuge d'Arolle et le lac de Brassa. Le Mont Blanc est dans les nuages mais il fait beau tout de même, des ruisseaux coulent, c'est beau. J'ai déjà marché dans ce massif mais plus au Nord et je suis fort contente d'y repasser, en ayant gardé un bon souvenir… de brouillard, d'orages et autres réjouissances du genre. J'ai une revanche à prendre.

 

Avec mes parents nous avons gravi le Mont Mirantin, sommes passés au col des Lacs et celui de la Bathie, celui de la Forclaz (oui encore !) et celui de la Louze vers les lacs de la Tempête. Le Grand Mont à 2686 m ne nous a pas résisté depuis le lac Saint Guérin (Saint Guérin est le protecteur des troupeaux) tandis qu'un orage s'abattait sur Albertville et sur le nord du massif, donnant lieu à des éclairages particuliers très contrastés. Le jour suivant nous écourtons la rando pour cause d'orage, prenons la grêle et faisons juste la crête dominant le lac de Roselend entre le passage de Miraillet et celui de la Charmette par les monts Acrays, discutons avec l'agricultrice venue s'occuper des 50 vaches dont la moitié sont en pension et ne leur appartiennent pas, pour la plupart des tarines. Comme dans les Bauges où les versants sont pentus, on peut voir ici des petits tracteurs, avec des petites pirouettes, des petits andaineurs bref, une agriculture à taille humaine. Un Beaufort est fabriqué avec le lait d'un troupeau unique, pas de mélange, beaucoup de salles de traite mobiles, agriculture de montagne, prairies fleuries, pas d'engrais, coopératives et groupements d'éleveurs pour l'estive. J'aime cette moyenne montagne facile, moins escarpée que les massifs précédents et donc plus reposante. Et qui regorge d'eau.

 

Mes parents repartent dans le Jura, me posent à Beaufort où Stéphanie d'Albertville me récupère. Nous montons jusqu'au Plan de la Lai et effectuons une très belle boucle par le Col Du Coin, le lac D'Amour, le col Tutu, le refuge de Presset le col du Grand Fond et rejoignons la route du Cormet de Roselend. Sur les cartes, le col Tutu se nomme le Passeur de la Mintaz, il est situé au pied de ce bout de rocher que Gargantua a envoyé valser d'un bon coup de pied depuis les Aravis, la Pierra Menta. D'ailleurs la Tournette constitue le fauteuil de ce même géant. Dans le Beaufortain, le mot de Passeur définit également un col, plus escarpé toutefois qu'un Cormet qui est toujours large et ouvert. Mon petit tour dans le Beaufortain, un extra qui n'était pas prévu, s'achève sur cette magnifique journée. La pluie donne prétexte à un jour complet de repos, qui en définitive s'annonce bien ensoleillé. Je reprendrai la route demain après avoir défini la suite de mon parcours...