De Saint Lary Soulan à Lescun

 

Saint Lary Soulan, je fais mon petit ravito 5 jours au Carrefour Montagne juste avant d'apprendre qu'à 1,6 km, il y a un vrai supermarché avec donc probablement des fruits secs et à coques en vrac, des lentilles corail, voire du sarrazin, le tout sans que j'y laisse un bras. Je fais le pari de tenir jusqu'à Luz Saint Sauveur avec ce que j'ai d'essence pour mon réchaud. 

 

Dans la montée après Soulan, une douleur au talon du pied droit me fait légèrement traîner la patte. Le lendemain matin, il me faut plus d'un kilomètre pour m'échauffer et marcher normalement…

 

La météo a changé, il a beaucoup plu dans la nuit et tout le jour je chemine dans le brouillard très humide et de plus en plus froid au fur et à mesure que je monte. À la Hourquette d'Ancizan, la visibilité est de 100 m, ça mouille. Après le lac d'Arou, je prends une sente bordée d'herbes hautes et les gouttelettes se décrochent pour venir imbiber mes chaussettes puis transformer mes chaussures en baignoire. Après le col de Crabe, je m'installe dans la cabane spartiate de Montarrouye et écoute la pluie dans la nuit. Dix minutes de rayon de soleil ont permis à ma tente de sécher. Primordial !

 

Le jour suivant je pars sous le ciel bleu mais 30 minutes plus tard, déboulant de derrière le col de Couradette, les nuages et grondements montent vitesse grand, grand, grand Vé. Il y a bien un abri de berger plus haut mais… Ça pète très fort autour de moi pas loin du tout, il se met à pleuvoir, et très vite à grêler. L'apocalypse, bourrasques, éclairs, tonnerre, je suis pile poil là où il faut ! J'ai ma veste de pluie et le sursac mais suis restée en short, plus facile et rapide à faire sécher ensuite. Je me demande si je vais avoir des bleus quand les grêlons de plus d'un centimètre commencent à me marteler les cuissots. Et bordel je ne trouve pas ce pu*** d'abri. Je n'ose plus sortir le téléphone pour me situer précisément de peur de le noyer et ça flashe si fort que j'en ferme les yeux en rentrant la tête dans les épaules. Une seconde entre la lumière et le son… Pas fière plus que ça, pas de panique non plus, pas de solution, ça va forcément passer. Dans ma mémoire, l'abri se situe dans la continuité du lac en contrebas… l'abri ! L'abri ! Je ne peux pas ouvrir les yeux ! L'abri ! Un tas de pierres de 2 x 3 mètres, empilées proprement au milieu d'autres pierres empilées pas proprement. Toit en tôle recouvert de pierres pour ne pas que les tôles s'envolent ! Vas-y le repérer dans le paysage... et alors dans l'orage ! Voilou tiens ! En 5 minutes, 5 cm de billes blanches par terre, mes cuisses toute rouges, ma culotte trempée, mes os aussi, et je ne passe pas par la porte de l'abri, trop étroite, trop basse. Ôter le sac, le faire passer en force en travers, puis passer de biais.. Ahhhh, ahhh, ah ben le plus gros est passé, fin de l'orage, petite pluie fine. Dans l'abri glauque mais hôtel dans ces conditions dantesques, trois "couchettes", matelas pourris comme incrustés dans la pierre, minuscule table rabattable, j'ôte la veste et le t-shirt, enfile un mérinos sec, remets le t-shirt humide par dessus pour qu'il sèche et attends, 15 minutes, puis poursuis mon chemin. J'y suis arrivée 15 minutes trop tard… Le reste de la journée fût bien ensoleillé, magnifique mais froid. Mes grolles et chaussettes encore trempées de la veille en ont repris une dose. La météo annoncée instable m'incite à changer mes plans et je m'installe à 14 h 30 dans un abri en tôle dans lequel je monte une partie de ma tente pour "l'hygiène". Mes souliers sèchent, mes batteries rechargent, je prends un anti inf pour mon talon et ôte 4 tiques ( nuque, aisselle, côte flottante, arrière du genou). Mûries de bestioles ! À part ça, je suis dans le Néouvielle et c'est superbe ! J'étais venue déjà, il y a longtemps. 

 

Je sillonne ce massif du Néouvielle par les sentes non balisées, me faisant passer par les Hourquettes dominant des lacs tous plus bleus et limpides les uns que les autres. Les pêcheurs montagnards abondent, oui montagnards, parce qu'il faut marcher longtemps pour accéder à ces joyaux et venir taquiner les truites.

 

Pour descendre directement sur Luz Saint Sauveur autrement qu'avec le bruit des motards du Tourmalet dans les écoutilles, je vais dormir une nuit au refuge de Packe au col de Rabiet. Un nid d'aigle que ce refuge caf non gardé à 2509 m, avec d'un côté au loin le Pic du Midi de Bigorre et de l'autre la brèche de Roland. Rien que ça. Le refuge de Packe, un des plus anciens du massif pyrénéen, est de forme ogivale, ce qui permettait une construction entièrement en pierres prélevées sur place avec une voûte pour toiture. Il domine le lac du Rabiet, le Turon de Néouvielle et le Pic Long ferment l'horizon au Sud-Est. Il est dans un courant d'air effroyable, c'est la tempête en permanence. Paysage dramatique au moment où les brumes commencent à monter et à danser comme des dingues dans les bourrasques très violentes du soir. J'y suis seule, j'y suis bien.

Le lendemain à Luz Saint Sauveur, j'achète un peigne, mes cheveux sont irrécupérables, le vent s'en est mêlé.

 

Luz Saint Sauveur, le pays Toy, une des sept vallée du Lavedan en Bigorre, je me pose dans une auberge et après une lessive manuelle dans le camping adjacent, je demande à une femme de m'inspecter partout où je ne peux me voir pour contrôler la présence éventuelle d'autres tiques. J'ai attaqué certaines à l'opinel quand elles sont inaccessibles au tire-tique (va t'ôter une tique toute seule au milieu du dos ou derrière la nuque !) après vidéo au smartphone pour confirmer ( je filme à l'aveugle et regarde la vidéo ensuite…) et je veux aussi savoir si c'est propre, s'il n'y a pas d'auréole autour etc. Ensuite je file à la pharmacie (samedi aprem…) pour confirmer mon diagnostic : inflammations des tendons et ligaments sous et à l'arrière de la malléole externe. Surcharge. Anti inf, froid, repos, massages doux… Ce n'est pas pire, le dimanche est pluvieux, je me repose et me mets à jour. Courses, essence, prévision en détail de la suite, prise de renseignements sur l'état d'enneigement pour certains passages auprès du poste montagne…

 

Deux jours et demi de repos complet à Luz ne servent pas à grand chose sinon quelques belles rencontres et passer ces 2 journées pluvieuses au sec. À part ça, je tue le temps. 

 

Pour sortir de là, je me fais pousser jusque sous le lac des Gloriettes en auto. Toute la matinée je traîne sérieux la patte et le moral, par conséquent, est moyen. Mais le cirque d'Estaubé est beau. Hourquette d'Alan, refuge des Espuguettes, souvenirs… J'y demande une semelle intérieure de godasse, par hasard, et ils ont ! Pour me faire une talonnette… Cela ne fonctionnera pas et ce bout de semelle me servira finalement à réparer mon sac à dos. Après le 3eme bain froid du jour, soudain, je peux presque courir. Je profite donc à fond du paysage et traverse le cirque de Gavarnie dans la liesse, qui plus est avec un agréable compagnon de quelques heures. Je campe ce soir là avec vue sur le fameux cirque éclairé. Un must. Mes ligaments et tendons sont totalement dégonflés et je n'ai plus mal. 

 

Malheureusement le lendemain dès que j'enfile les chaussures la souffrance commence. J'ai fini le traitement Ketoprofene et n'en prendrai pas plus, je serre les dents et tire la jambe toute la journée. Ne sachant plus à quel saint me vouer, je m'arrête dormir à la cabane de Lourdes, ne reculant devant aucun sacrifice ( mouarf…) 4 couchettes, 9 Espagnols et un chien…

 

Le lendemain, jour de mon anniv, annoncé pluvieux dans l'aprem, je pars tôt et ô, sans m'en rendre compte, sans cachet mais juste massage et bains froids, voilà que je ne claudique plus. Hier soir c'était douleur et gonflé, ce matin tout est normal. J'en perds mon latin. Comme quoi Lourdes… ( re mouarf). La Hourquette d'Ossoue juste sous le Vignemale est vite avalée, avant les nuages trop enveloppants. Pas de douleur de tout le jour, je revis, la dernière fois c'était il y a 9 jours. Je n'abuse cependant pas et me pose quelques kilomètres avant Cauterets dans une cabane encore, que je partage avec un marcheur du GR10 d'agréable compagnie. 

 

À Cauterets, tout va encore mieux que prévu. J'y descends à pied par le magnifique sentier des cascades qui porte très bien son nom. Celles du Hérisson peuvent presque pâlir de jalousie. Et de là, un gentil garçon m'a prise en stop pour aller mettre 48 cts d'essence dans ma bouteille à la station 2 km en aval, et m'a remmenée au village. Ravitaillement fait pour 6 jours, c'est un couple espano danois dans une voiture française qui me pousse jusqu'au pont d'Espagne. Les allers et retours, très peu pour moi. 

 

La suite de l'itinéraire, toujours aussi beau. Le vallon de Marcadau, les lacs d'Embarrat, du Pourtet, Nère, Cambales. Des cols hauts encore, celui de Cambales, difficile mais superbe, encombré de quelques névés, m'amène jusqu'à toucher la frontière sans pour autant la franchir au col de la Peyre St Martin. Trois jours pleins que mes pieds vont bien, j'en prends soin. Je retrouve l'espoir, l'océan se rapproche.

 

Un changement notable : les vacanciers et ce qui va avec en terme de comportements ont débarqué. Il y en a pour 2 mois et ça me gonfle déjà… Le premier m'alpague à Cauterets alors que je tends le pouce :

 

Eh, les vacances c'est à pied, il faut marcher !

Viens donc qu'on cause 5 minutes !

 

L'est pas venu. P'tit joueur !

 

J'en étais où ? Oui, le Port de la Peyre Saint Martin, descente, remontée à Migouleou, puis au col d'Artouste qui marque une étape. Je quitte le Lavedan ou vallées des gaves pour entrer dans le Béarn. Lac d'Artouste et son petit train touristique, refuge d'Arremoulit, passage d'Orteig et montage de la tente en catastrophe tant l'orage est arrivé vite. Les premières gouttes s'écrasent, je jette mes affaires à l'intérieur et laisse passer la trombe. Première accalmie, je sors me laver. Seconde accalmie je cuisine. Du vent toute la nuit. 

 

Le jour suivant, je coupe la route qui monte au Pourtalet au niveau de Soques dans un brouillard à couper au couteau, et rattrape le soleil sous le refuge de Plombie au pied du Pic du Midi d'Ossau, autour duquel je tourne un peu toute la journée, jusqu'au col d'Ayous. Les vallées d'Ossau et d'Aspe sont noyées dans des brumes humides. Par le Chemin de la Mature (Napoléon, pour les mâts des navires, faisait venir des troncs d'en haut, le chemin taillé dans la falaise devait faire la largeur permettant à deux boeufs de passer côte à côte, un certain nombre d'attelages ont dû finir au fond des gorges d'Enfer…), je descends à Urdos, taille la bavette avec l'épicière sympathique, coupe la route du Somport et monte le vallon du gave de Baralet. Le lendemain étant annoncé plutot très moche, bouché, pluvieux orageux, il faut que je trouve un abri. Mouarf, j'ai trop de chance, il y a une cabane non occupée par les bergers en haut, très très spartiate me dit-on, mais mieux, un berger croisé en cours de montée me dit spontanément d'aller chez lui, cabane de Courgue Sec et de voir avec la bergère. Le courant passe immédiatement, j'y passe deux nuits et de très bons moments de convivialité partagée. Éleveur et son employée saisonnière, ils traient les vaches à la trayeuse et les 250 brebis à la main, puis fromagent sur place deux fois par jour, 300 litres de lait. Le saloir (cave) est 50 mètres plus bas, partagé avec l'estive voisine, il assume aussi l'affinage. De A à Z. Levés à 6 h, couchés à minuit. Les bonnes journées une sieste est possible. Les trajets dans la vallée se font avec des ânes, il y en a 7 ici, 5 patous aussi, et aussi 5 gros gorets qui se goinfrent du petit lait, 4 autres chiens… La cabane est petite mais correctement équipée, eau chaude au gaz, électricité au photovoltaïque, douche à l'intérieur. Les discussions vont bon train.

 

Le jour suivant je pars sous le ciel bleu mais suis très vite rattrapée par les brumes montantes. Vent fort, brouillard épais qui mouille, je retrouve la visibilité beaucoup plus bas. 

 

Et ici s'arrête cette partie, à Lescun, le pays basque n'est qu'à une journée de marche…