Fin de l'échappée par les pieds

 

Banyuls, j'aimerais revenir sur l'endroit où j'ai dormi avant d'arriver à Cerbère, à savoir le col de Banyuls. La route y monte côté espagnol, la route y monte côté français mais d'énormes blocs de pierre bloquent le passage de véhicules. "On" m'a dit que ces blocs avaient été mis là pour fermer la frontière et empêcher le passage de migrants et le terrorisme… Comme si trois cailloux au milieu de la route… mouarf ! Bref… c'était un peu glauque.

 

Bien, Banyuls, cela fait deux fois que je fais demi-tour devant une étendue d'eau trop grande pour être traversée ou contournée à pied dans le temps disponible, si ça continue faudra que ça cesse ! Boule de flipper, il faut que j'arrête d'aller d'Est en Ouest et vice versa, je me retrouve chaque fois le bec dans l'eau. 

 

En quittant la côte à Banyuls, je trouve un petit coin pas très discret pour dormir sur les hauteurs de la bourgade, à proximité du GR10. Avarie de matelas, la valve lâche et je dors sur du "gonflé à moitié". Pas top, je sens le sol dessous et c'est irréparable… je vais terminer ma marche comme ça. 

 

Le lendemain est une superbe étape en crête, offrant de jolies vues sur le littoral méditerranéen, Argeles, Leucate… La forêt de Massane m'impressionne par la taille énorme de ses bouquets de hêtres et marcher sous et entre ces grands arbres me fait éprouver un véritable bien-être. J'y dors, dans une cabane entourée de brouillard en compagnie d'un autre randonneur. Ensuite, j'ai voulu dormir une nuit au dessus de Las Illas, au col frontière, après avoir suivi la crête toute la journée. Surprise ! Route macadamée côté espagnol qui s'arrête net à la frontière pour laisser place à une piste côté français, et surtout une flopée de militaires, pour la plupart très basanés ou noirs, parlant français comme ils peuvent ou pas du tout, armés jusqu'aux dents et qui jouent à la guerre sous le ciel noir qui menace de s'épancher. Des véhicules français estampillés " vigie pirate". Je débarque là au milieu comme un chien dans un jeu de quilles, ma poche à eau pleine à la main, à la recherche de 6 m2 plats où installer ma couche pour la nuit… Ça flashe et gronde. Je leur demande la raison de leur présence, "protection" me répond un black avec un fort accent. Eh ben je ne me sentais pas du tout en sécurité, j'ai fait demi-tour et suis descendue un bout avant de finalement poser ma tente sous un chêne et les premiers grêlons. Des grillages le long de la frontière délimitent un no man's land imposant. Las Illas, grillage tout neuf de 2 mètres de haut, surmonté par un fil électrifié. Sur les 40 cm au sol, grillage renforcé à petites mailles et 50 cm en retrait du grillage, 3 rangs de fils électrifiés sur 50 cm de haut au total. Le sentier balisé longe ce grillage pendant trop longtemps puis on passe une porte métallique pour poursuivre en Espagne vers Las Salinas, puis repasser la frontière... sans porte ni grillage. Pour rappel, j'ai passé la frontière des dizaines de fois en 3 mois, sur les routes ou les chemins, sans jamais voir un contrôle et c'est bien comme ça, autant dire que l'argent dépensé pour tous ces dispositifs et déploiements dérisoires, n'est à mes yeux qu'un honteux gaspillage. J'ai eu la désagréable impression que l'État a armé des migrants pour empêcher l'intrusion d'autres migrants sur l'Hexagone ?!

 

Ensuite et pour aller jusqu'à Amélie les Bains, beaucoup de fouillis de végétation impénétrable, et des ronces dont les branches ploient sous le poids des mûres gonflées de sucre et de vitamines. Tous les jours je me goinfre, les avalant par pleines poignées. Roc de Fraussa, col du Drapeau, bivouac et descente sur Amélie les Bains où je fais mon dernier ravito sur cette partie pédestre. Lors de ce bivouac, dans la nuit je me lève pour pisser, sors sans frontale à poil. Alors que je me soulage, j'entends arriver le galop d'un animal, sanglier, qui vient droit vers moi. Quand il fût à 20 mètres, je ne le voyais pas et vice versa, toujours aussi pressé, je lui ai demandé " tu vas où comme ça ?" La bestiole s'est arrêtée net à quelques mètres, je pouvais maintenant le voir et vice versa, s'est interrogée, m'a identifiée, a grogné, fait demi-tour et détalé en gueulant aussi vite qu'il était arrivé.

 

Amélie, le Canigou n'est plus très loin, j'y accède le jour suivant par la Batėre puis la crête du Barbet et la Cheminée. J'y étais déjà montée, il y a… 31 ans. S'ensuit une interminable descente vers la vallée de la Têt, plus de 2500 mètres plus bas, que je traverse au niveau de ce qu'il reste du lac de Vinça. Et en ce 10 septembre au réveil, il me reste 19 km et 1000 m de d+ à parcourir dans le Fenouillèdes avant de poser mon sac. C'est chose faite à 14 heures. 

 

Fin de la partie pédestre. 

La boucle est bouclée, la mission accomplie. 

Le sentiment d'accomplissement bien présent. 

Non, je ne connais pas les Pyrénées pour autant, je n'ai fait que passer mais disons que j'ai une idée du "à quoi ça ressemble". 

Pour tout le reste, il faudrait y vivre.

 

J'ai trouvé une diversité, certes paysagère, mais pas que. Les Pyrénées orientales ne ressemblent en rien aux vallées ariégeoises, pas plus qu'au coeur des Pyrénées, qu'au pays basque. Les Pyrénées espagnoles ne ressemblent guère aux françaises. Des sous-bois inextricables, du maquis, des fougères, des champs de cailloux, des lapiaz, en passant par des pâturages et quelques forêts… Des vallées espagnoles, larges, baignées de soleil, aux vallées ariégeoises abruptes, sombres et noyées dans le brouillard, mystérieuses. Des sommets très minéraux. Des lieux touristiques accablés par une masse humaine parfois compacte, aux endroits où le sentiment d'isolement et donc de vulnérabilité étaient forts. Du macadam aux singles envahis par les ronces, de la terre battue où l'avancée est rapide aux chaos de blocs rocheux où j'ai joué les équilibristes. Des pâturages ouverts aux sous-bois qui ont entamé ma peau… Des zones où chaque creux révèle un lac, chaque thalweg un ruisseau, aux longues étapes sans eau. Des fonds de vallées encaissés et sans horizon, étouffants, aux crêtes aériennes et aérées avec vue sur l'infini…

 

J'ai trouvé une diversité linguistique, et identitaire, affirmées. À la question "espagnol ou français ?" que j'ai souvent posée pour savoir dans quelle langue poursuivre, on m'a répondu " basque, catalan, espagnol, français" Sur un massif qui somme toute n'est pas très grand, cela fait déjà pas mal. Et des querelles de clocher bien sûr entre ces différentes entités. Et tous ces différents mots suivant les vallées pour désigner les cols, les cabanes, les sommets m'ont enchanté. Des tucs, des hourquettes, des cayolars, des burons, des turons, des jasses, des puigs, des pics, des ports, des coll et collados des soums, des cirques… La géologie de ce massif m'a semblé complexe et très diversifiée également, en partie responsable évidemment de la diversité paysagère… Des lacs, beaucoup, très beaux. 

 

J'ai trouvé une diversité dans les pratiques agricoles. Au pays basque, toutes les estives sont accessibles par le macadam, les sources sont captées pour alimenter les cayolars, les éleveurs montent à tour de rôle pour la surveillance et les soins du bétail. Beaucoup de chevaux. Pas ou peu de traite et fabrication sur place, pas de prédateurs, la vie est belle et "facile". Pas de chiens, ni de protection ni de travail. Au coeur des Pyrénées, des bergers qui bossent avec des ânes ou des mules pour leurs ravitos, qui traient 2 fois par jour et à la main quelques centaines de brebis et quelques vaches (salle de traite mobile), qui fabriquent sur place… sur la brèche de 5 à 23 heures, avec parfois une sieste d'une heure, le tout dans des conditions parfois extrêmement spartiates, avec la menace de l'ours, et maintenant du manque d'eau. Magnifiques patous et borders collie. Et puis des régions sans rien, comme les PO, où il n'y a que des piquants et des griffants sur un sol caillouteux ingrat, même pas bon pour des chèvres. 

 

J'ai aimé cheminer dans les nombreux vestiges des exploitations minières d'altitude, et j'ai aimé lire les panneaux ou écouter les explications sur tous les échanges historiques transpyrénéens, qu'ils soient commerciaux ou humains. Le bois, le minerais, la retirada et autres passages "clandestins". J'ai aimé jouer à saute-mouton en permanence sur cette frontière, passant du français à l'espagnol et vice-versa.

 

J'ai cheminé seule à 95%. Au moins. J'ai fait quelques belles rencontres, éphémères. J'ai évité autant que possible les endroits à moins de deux heures des parkings, j'ai croisé du monde quand j'étais sur le GR10. Dès que je pouvais sortir de cette autoroute pour prendre des GR de pays, ou la HRP, ou le GR11, les rencontres étaient plus espacées, voire absentes. Et sur les chemins non balisés, sentes de bétail ou "à travers en mode sanglier", c'est le calme complet où les rencontres sont plus souvent animales. Profusion de sangliers dans les étages forestiers, de jour comme de nuit, du cerf un peu plus haut, puis des isards, des marmottes et une quantité incroyable de grands rapaces et charognards, les nettoyeurs…

 

J'ai aimé être en Espagne quand il faisait un temps pourri dans les vallées françaises que les "entrées maritimes" noyaient sous un brouillard dense et humide. J'ai aimé voir les volutes et les nuages français bousculés par le vent se heurter à cette crête frontière sans pouvoir la franchir. À quelques dizaines de mètres de distance seulement, d'un côté grand bleu, de l'autre la mouise pendant des jours.

 

Les sentiers des Pyrénées sont souvent cassants, techniques, nécessitant une attention de chaque instant, à chaque pas. Je me suis parfois rabattue sur les GR parce que cela me "fatiguait" d'avoir toujours besoin de regarder où et comment poser le pied. Je me suis vautrée parfois, rarement, mais ces chutes sans gravité sont chaque fois de sérieux rappels à l'ordre parce qu'avec un sac lourd, on ne tombe jamais légèrement, on se vautre comme une m…

 

Le ciel a été généreux en soleil et la météo éprouvée sur ces trois bons mois de marche peut se résumer en 2 mots : chaleur et orage. En effet, j'ai passé des heures à dégouliner et à chercher l'ombre, trouvant les jours parfois beaucoup trop longs, attendant l'extinction du chalumeau avec impatience, ne sachant pas où me mettre pour être bien. Et j'ai passé des heures, heureusement beaucoup moins nombreuses, sous ma tente martelée avec force par des gouttes épaisses et serrées, voire de la grêle, secouée par des bourrasques inquiétantes, à une distance trop faible des impacts de foudre. Dans ces grosses tourmentes et quand le craquement et le flash sont simultanés, je fermais les yeux, recroquevillée sur ma mousse isolante, la tête rentrée dans les épaules et après l'impact à chaque fois je murmurais pour moi-même : "Loupé, je suis vivante.", mais je ne brillais pas. J'ai tenté au mieux de me protéger de tous ces aléas météorologiques, ai passé deux nuits en refuge gardé et deux nuits en hôtel pour ne pas me mettre en danger. Et puis une journée complète sous ma tente sans bouger. 

 

Mon itinéraire fût extrêmement tortueux, j'ai visité et traversé, ou parcouru, beaucoup de lieux, patiemment, repassant parfois à quelques centaines de mètres plusieurs jours plus tard après un grand détour. Dès que je pourrai, je mettrai ma trace sur ce site. J'ai sillonné, de chaque côté de la frontière. Les raisons principales qui m'ont fait modifier le tracé que j'avais longuement préparé à l'avance ont été la présence de neige, la météo, la nécessité de trouver de l'eau ou de la nourriture, le besoin de "repos". Je m'explique sur ce dernier point. J'avais préparé une trace ambitieuse, jour après jour, avec des sections parfois longues, hors sentiers, sur des crêtes… Hors comme expliqué précédemment, après des parties de 3 ou 4 jours très techniques, où il fallait parfois mettre les mains, j'éprouvais le besoin de terrain un peu plus facile, plus roulant, nécessitant moins d'attention. Avancer en permanence en "navigant" requiert beaucoup d'énergie et d'avoir toujours le nez sur la carte. Mon sac était lourd pour ça, hors, si je voulais rester en hauteur et ne pas redescendre trop souvent, j'étais obligée de prendre parfois plus d'une semaine de nourriture. Dilemme toujours. Les Pyrénées ont ceci de très différent d'avec les Alpes qu'elles ne sont pas fragmentées par des vallées profondes où se lovent villages importants et villes où l'on peut facilement acheter à manger au passage. D'autre part, ma volonté d'être autonome, seule et tranquille, et la complexité de mon régime alimentaire font que je ne fréquente pas plus les refuges que les gîtes, restaurants et autres… La liberté se paie parfois en kilos dans la besace. Dans tous les cas, cet itinéraire m'a comblée.

 

Ma carcasse ne m'a pas fait souffrir et j'en suis fort contente. Je termine certes un peu fatiguée mais mes pieds, mes genoux et mon dos n'ont quasi pas couiné, ce qui était loin d'être gagné en partant. La douleur intense qui m'a fait boiter pendant 9 jours était à priori due à une épine calcanéenne. Il s'en est fallu de quelques jours seulement pour que j'abandonne la partie cette année encore… Mon sac était trop lourd, évidemment, et j'ai parfois évité des parcours en crête techniques parce que ainsi chargée, je perds trop en équilibre, dextérité, aisance… 

 

Au niveau du matériel, pas de souci notoire. Mes semelles de chaussures terminent bien bien lisses, la seconde couche bien entamée par endroits, mais elles sont allées au bout. L'intérieur est nickel, elles ne sont plus étanches… plus de 2000 km de montagne. La valve de mon matelas a rendu l'âme, j'en attends un nouveau, en test. Mon sac à dos léger, forcément fragile, a nécessité quelques points de suture. J'ai pu être autonome en énergie avec mon panneau solaire et ma petite powerbank. Une chose m'a frustrée sur cette longue itinérance pédestre, celle de ne pouvoir écrire autant et comme je l'aurais souhaité. Toujours j'ai bâclé ma prise de notes quotidiennes et les posts de mon site parce que, faisant tout sur mon téléphone et rechargeant uniquement au solaire, j'étais en permanence soucieuse d'économiser ma batterie. La tente Vaude s'est bien comportée, elle tient très bien à l'eau et au vent si elle est bien orientée. La partie moustiquaire a des trous de 2 cm, provoqués une nuit par des grillons, criquets, bref ce genre de bestioles. Bâtons de marche nickel. J'ai utilisé tout le matériel, parfois très peu, comme veste et pantalon de pluie. 

 

Que dire de plus ? N'hésitez pas à me poser des questions sur des choses qui vous intriguent, vous interrogent. Je gérais les orages en tentant de planter ma tente et avoir de l'eau avant que ça pète, ce qui demande un peu d'anticipation car on ne plante pas la tente n'importe où quand il y a menace d'orage. (Pas près d'étendues d'eau, pas au pied de falaises, pas sur les crêtes, faire attention aux cuvettes, aux écoulements, aux terrains qui ne drainent pas, protection contre le vent et les bourrasques…)

 

Il y aurait tant à dire… 1709 km à pied, 102 760 de dénivelée positive. 88 jours de marche + 4 jours de repos complet. À ajouter à ce qui avait été fait l'an dernier.

7 nuits payantes ( refuge d'Espingo : tempête, Luz St Sauveur 3 nuits : épine calcanéenne, Hendaye, 2 nuits : canicule, refuge de Fourcat : météo) 

 

Je digère gentiment, des images d'endroits magnifiques me reviennent, la mémoire a commencé son tri sélectif. Il me tarde de voir mes photos autrement que sur l'écran de mon appareil photo. Je récupère physiquement, je savoure ce temps de transition éphémère entre marche et vélo.

D'ailleurs après un seul jour de repos complet j'ai ressorti le vélo, tout doux tout doux, désireuse de refaire un minimum la selle et de faire tourner les jambes avant de remonter dans le Jura. Je fais toujours mes étirements quasi quotidiens. 

 

Et non ! Je ne sais pas quelle sera ma prochaine folie, mes prochaines découvertes. Je n'ai pas encore de projet en tête.

PS : aucune des photos de cet été n'a subi la moindre retouche. Elles sont telles que prises avec mon petit compact. Je n'ai ni le temps, ni l'envie, ni l'autonomie de batterie nécessaires.

Et hop !

 

 

Et ben ayet, la voilà !

 

Bien, j'étais au Pas de la Case en train de choisir le parfum qui pourrait masquer l'odeur de 3 mois de vagabondages pyrénéens quand je t'ai écrit la dernière fois. La météo annonçait des journées très orageuses pour la semaine qui suivait et je me demandais comment j'allais pouvoir gérer cette situation. Eh bien le soir même, la foudre a tapé trois fois à moins de 300 mètres de la tente, le son et lumière a duré pas moins de 8 heures, oui oui, 8 heures, avec durant tout ce temps interminable, une pluie battante. J'avais soigné l'installation et, bien que je n'aie guère dormi, j'étais au sec jusqu'au bout de la nuit. Et à 10 heures, je reprenais mon chemin… après avoir laissé sécher la tente. J'ai encore fait des détours, par le vallon d'en Beys et un bout du tour des Péric, par les lacs de Camporells, une zone que j'ai trouvée magnifique. Des eaux tortes encore dans les mousses des tourbières calmes… entrecoupées de jolis pierriers, gros blocs où lenteur est gage de sûreté. Il y eu de la pluie encore, mais l'orage infernal de la première nuit a bouleversé la situation et les journées suivantes ont finalement été assez calmes. Pas d'orage avant 17 heures…

 

Un passage à la biocoop et au casino de Boquére, (le casino où on fait les courses hein), et me voici de nouveau lestée pour quelques jours. Je traverse les villages de Eyne et Llo puis récupère la crête et la frontière espagnole au col de Finistrelles. Les gorges du Sègre, outre leur intérêt géologique, sont jolies mais n'ont rien de très spectaculaire. Une fois sur la crête, je n'en suis guère redescendue, j'ai recroisé ma trace de 2021 au col de Carança et ai vu de haut Nuria, côté espagnol. La seule raison de quitter la crête est d'attraper de l'eau pour mes bivouacs. Les orages se sont calmés, il tombe parfois une averse en fin de journée mais c'est gérable facilement. Enfin… sauf quand ça se met à taper dès le début d'après-midi.

 

Après un parcours en crête descendante sur des kilomètres jusqu'à Lamanère, au fin fond du Vallespir, je suis entrée dans la forêt. J'avais oublié que les arbres permettent de marcher à l'ombre mais aussi que la végétation envahissante est le domaine des tiques, moustiques… et que sous les arbres, à l'ombre, ma batterie ne charge pas… Saint Laurent, pas en Grandvaux mais de Cerdans, quelques courses au 8 à 8, ma foi plutôt bien achalandé, et je repasse la frontière sous un ciel déjà noir à 10 heures du matin. 

 

Arrivée à Maçanet de Cabrenys après 10 km en stop pour abréger les kilomètres sur le macadam, je fais sécher la tente et repars. Mais à la Viajol, l'outre au dessus de ma tête, soudainement percée par un furieux glaive, se vide à n'en plus finir. Il y a une auberge de jeunesse municipale dans ce petit patelin, je succombe. J'ai une douche chaude, la première depuis Hendaye, une serviette de bain au moins aussi bonne que la douche elle-même, une lessive machine, la première depuis que je marche le 8 juin, la possibilité de charger à bloc tous mes appareils, une cuisine à dispo, un lit propre et confortable. J'y suis seule, j'ai 120 m2… Et j'en profite pour me mettre à jour d'un tas de choses. Le tout pour 15 euros… 

 

Le jour suivant je n'ai croisé qu'un seul randonneur. Le début de journée fut assez monotone, en forêt sur de la grosse piste forestière carrossable. Puis j'ai passé la voie ferrée, l'autoroute, les zones commerciales et la vieille ville à La Jonquera avant de remonter en face. Maquis, le soleil cogne fort, ni ombre ni eau. Rien du caillou et des piquants, des griffants… Je passe vers un château qui émerge de la forêt, perché sur une butte. Et à la ferme voisine, la femme voudrait me faire croire que je ne trouverai plus d'eau jusqu'à Cerbère,... pour m'en vendre. Mais ça ne marche pas. Après un bivouac fort sympathique au bord d'un ruisseau dans les bois, je remonte à 700 m, puis descends à 192, et remonte me poser au refuge du col du berger mort, aussi appelé col de Banyuls. Quoi ? Col de Banyuls ? Ah oui, depuis ce col à 361 m, je pourrais juste me laisser glisser jusqu'à la grande bleue et avoir les orteils dans l'eau dans 10 km, sauf que je veux suivre la crête pyrénéenne jusqu'au bout, et arriver à Cerbère… avant la suite. Comme je n'aurai pas d'eau sur les crêtes qui s'annoncent énergivores et que les nuages noirs montent déjà malgré l'heure précoce, je m'arrête à 12 h 30. Et alors ? Un gentil employé du parc, espagnol, venu donner une interview, est allé me chercher 6 litres d'eau au village. Avec les 4 que j'ai déjà ça devrait aller jusqu'à Cerbère, putain de chaleur, putain de sécheresse. Il y en a plein des sources, des ruisseaux, des rivières mais cette année " todo es seco". Eh oui tout est sec, que du caillou. Certains habitants de maisons isolées ont la bonne idée de mettre à dispo des randonneurs qui font le GR11, des bonbonnes d'eau en bord de chemin c'est dire… Du col de Banyuls je vois la mer au nord, je vois la mer au sud, mais le lendemain, c'est à l'Est que j'irai, là où je ne vois que des tas de cailloux recouverts de piquants et de griffants. Mouarf !

 

Voilà, le lendemain donc, je pars de la cabane du berger mort sous un ciel dont je ne sais s'il va s'eclairicir ou au contraire s'assombrir. Ce fût la seconde option. Trois heures d'orage pour mon parcours en crête qui doit être de toute beauté. Cependant, un peu avant d'arriver à Cerbère, la pluie s'arrête, le son et lumière également, et le ciel se dégage pour laisser voir Port Bou à droite et son énorme gare ferroviaire internationale et Cerbère à gauche, ave son énorme gare ferroviaire internationale. Re mouarf ! 

 

Voilà, oui, je suis arrivée à la mer, pas eu besoin de me tremper, j'y suis déjà ! J'ai acheté des fruits et les ai mangé tout en séchant… en partie, parce que les grolles, ce ne sera pas avant demain. 

 

Et puis je suis partie, j'ai pris le sentier côtier jusqu'à Banyuls. On est samedi, donc il y en a qui piaillent on dirait une bassecour, y'en a qui braillent comme des porcs qu'on égorge et y'a des chiens qui aboient, alors ça m'agace, voire m'énerve et je passe mon chemin. Le sentier côtier est joli, une fois que t'as passé le club vacances moche, le camping hideux et l'arrière de l'hôpital, il y a un peu de nature. 

 

Banyuls, je ne me suis pas attardée non plus. Qu'est ce que je peux bien aller faire sur une plage au milieu de corps gras laiteux, moi qui suis sèche et bicolore ? Hein ? 

 

J'ai remis un peu d'essence pour mon réchaud, 21 cts, puis j'ai racheté deux trois trucs pour assurer ma subsistance jusqu'au col du Perthuis à 35 km, et j'ai pris 6 litres d'eau sur mon dos et j'ai repris le maquis pour me poser un peu plus haut. Voilà. Et c'est bien. 

 

Non, je n'ai pas versé de larmes en voyant la mer, non, l'aller retour n'est pas tout à fait terminé. De Banyuls, il me reste 135 km à faire à pince…

 

Alors à bientôt…

 

C'est bientôt la mer ?

 

Salut, 

 

À Vielha, je ne sais pas. Je crois que c'est à cause de la chaleur d'une part et puis aussi du manque d'eau sur les crêtes. Au dernier moment sans que je ne puisse les faire changer d'avis, mes pieds et mes jambes ont décidé de prendre un bout de GR11 le long de la Garonne au lieu de monter droit dans le crêt. Je les ai suivi… C'était reculer pour mieux sauter, 2 heures plus tard, ils étaient fourbus de marcher dans la fournaise et le bruit de la route voisine alors on est montés, droit dans le pentu, mais un pentu avec un ruisseau… Ça change tout ! Ceci dit, l'endroit était un peu glauque, le terrain pas facile, la sente pas marquée pour gravir la serra d'Arinho. Je n'ai vu personne. Le lendemain, je me suis rendue, toujours à pied, vers le vallon de Liat, magnifique, avant d'aller voir côté français en passant le col de la Hourquette. Toujours aussi sauvage, je ne vois personne là non plus et commence à me poser des questions : mais où sont les gens ?? Je suis alors passée proche des cabanes de Bentaillou. Des ruines, des baraquements d'anciennes exploitations minières en ruines. Je prends un sentier en balcon taillé dans la roche, j'y vois des trous de galerie. Je vais ainsi pendant 5 kilomètres, sans voir personne, le sentier est indiqué sur la carte mais comme une simple sente. L'histoire du lieu m'intrigue. Je débouche dans le vallon d'Urets où là, il y a carrément des pylones métalliques rouillés qui montent jusqu'au col du même nom qui fait frontière. Les installations continuent en Espagne. Côté espagnol sous le mail du Bulard, il y a encore des rails et des wagonnets. Je suis en fait au coeur de la plus haute exploitation minière d'Europe, à 2600 m d'altitude. Je suis ce qu'il reste des rails jusqu'au Port d'Orla. Là, je repasse en France. Les vallées du Couserans sont trop encaissées, trop difficiles. Les ruines s'arrêtent là. Mais pas moi. Dans un brouillard à couper au couteau ( comme souvent côté français alors qu'en Espagne il faisait grand bleu), je descends le vallon d'Orla, je pense à Maupassant. C'est lugubre, austère, glauque et s'il y a un endroit où je pourrais me trouver nez à nez avec un cousin de Canelle, j'imagine que c'est ici. Je n'en verrai pas. Plus bas je prends la voie Decauville, encore des galeries et restes de wagonnets, je rejoins pour un temps le GR10, et recroise 4 personnes, les premières depuis que j'ai quitté la Garonne. Je remonte dans le brouillard et dors à la cabane du Clôt du lac. Il n'y a ni lac ni eau, c'est un col. De là je fais le lendemain toute la crête du Tuc du Pourtillou puis passe le port de Barlonguere, longe l'étang long, domine l'étang rond mais remonte au port de Claouere, et repasse en Espagne, au soleil. Je dérange quelques dizaines de magnifiques cerfs aux andouillers imposants. Je reviens en France par le port de Salau, et descends me ravitailler en partie en stop à Seix. 

 

Je n'y fais pas long feu, retends le pouce et me fait déposer à Le Trein, au pied du Tuc de Soubirou que je ne voudrais surtout pas laisser de côté… un tel nom attise ma curiosité. La cabane d'Ardio est la bienvenue. Encore de la chance puisque 30 minutes après être posée, juste le temps de laver t-shirt, short et moi-même et l'orage éclate. Je suis au sec à l'abri comme souvent ces temps ci. Je parviens jusqu'à maintenant à passer entre les gouttes, pourvu que ça dure. Et ce n'est pas ici que je vais voir passer du monde. L'estive n'est pas en activité.

 

Le jour suivant, je pars par les crêtes du Tuc de Soubirou, plus difficiles que ne le laissait voir la carte. Des sentes encore une fois, qui n'existent plus et le brouillard qui s'en mêle. En mode sanglier dans des pentes herbeuses raides sans visibilité, j'adore… Doucement mais sûrement, j'ai fini par rejoindre le GR et passer le col de Marterat pour la seconde fois cette année. En Espagne il fait beau, mais l'orage gronde, j'enfile un poncho et continue vers les lacs de Cervascan, superbe massif. Le lendemain je n'ai pas bougé de ma tente, j'ai avalé deux bouquins et pas mal de chocolat. Brouillard, pluie, vent je suis à 2300 m, il fait 6 degrés. Bonjour le grand écart ! Et puis le jour d'après il a fait beau et j'ai profité comme il se doit des jolis paysages et de la chaleur revenue. Alors que j'étais près de Vicdessos pour mon ravito, un ultratrail m'invite à modifier ma trace. Je remonte le vallon de Bassies, qui m'en colle plein les pupilles et descends direct le lendemain à l'épicerie.

 

Samedi 20 août, je sors de l'épicerie de Vicdessos, je tends le pouce pour monter idéalement jusqu'à l'étang de Soulcem, à 15 km, au bout d'un cul de sac improbable, en plein après-midi, pas l'heure la plus favorable. Le troisième véhicule s'arrête, Eric me demande où je vais, il me dit de monter. Et me pose une demie heure plus tard… à l'étang de Soulcem ! Ça tient du miracle. Un type super sympa.

 

J'ai alors passé des cols et longé des lacs, passé la frontière je ne sais combien de fois. En passant devant le refuge de Fourcat, j'ai craqué. Noyée dans le brouillard ave déjà 1700 m de d+ et 17 km pour la journée, j'ai craqué pour la chambre indiv à 10 euros ( privilège du métier qui me donne droit à mi tarif sur les nuitées). Et j'en ai profité pour me laver les cheveux. Ouch ! Ça faisait si longtemps. La dernière fois que j'ai dormi dans du dur c'était à Hendaye ! 

 

Je commence à avoir un peu de lassitude parfois à faire tous ces détours pour voir les différentes vallées. Je ne suis jamais déçue, certes, mais bon voilà. Et puis les sentiers des Pyrénées ne sont pas roulants, c'est cassant, les kilomètres ne se déroulent pas vite et il faut une attention de chaque instant et c'est ça je crois, qui commence à me peser. Et puis le fait de toujours manger la même chose ou quasi, j'ai envie de légumes et de fruits, grave ! Le fait de toujours avoir à regarder où poser les pieds me fatigue parfois, fatigue mentale. Oh, sauf cas de force majeure j'irai au bout, évidemment, ce n'est plus si loin et je serais plus frustrée encore d'arrêter si près du but. J'ai la forme, pas de douleur… tout va bien.

 

Après quelques jours de superbe parcours espagnol en partie sur le GR11, et un tout aussi bel itinéraire pour traverser tout le nord de l'Andorre, me voici au Pas de la Case à faire les boutiques de tabac, d'alcool et de parfums. Nan… je déconne, mais toujours est-il qu'il a fallu faire 3 magasins pour rassembler sardines, muesli et fruits secs ou à coque. Bref, un autre monde ! 

 

La distance jusqu'à la mer ? Je tiens le bon bout, je peux quasi compter les jours restant sur les doigts, à moins que la météo… et je fais des incantations tous les matins pour que mes grolles ne me jouent pas de mauvais tour ! Mais elles ont l'air décidées à me tenir compagnie jusqu'au bout...

 

L'échappée par le haut

 

Sallent de Gallego, le supermercado, comme souvent en Espagne, n'en a que le nom. C'est en fait une petite épicerie. Ni lentilles corail, ni quinoa, ni sarrasin, ni fruits secs, ni polenta. Me voici donc au régime gluten pour une semaine, pâtes, pâtes et pâtes. Et sans concentré de tomates parce qu'il n'y en a pas non plus. Bien lestée, je pars pour plusieurs jours qui vont me demander de l'énergie, avec des passages techniques et des incertitudes, c'est à dire des traces récupérées sur Internet mais rien sur ma cartographie. Les sentes existeront elles, seront elles praticables et à mon niveau ? Prévoir des plans B au cas où. La première partie est facile, je suis le GR11 jusqu'à Bachimana, puis je le quitte, et avec lui la foule. À partir de là, des cairns à suivre scrupuleusement, le domaine des izards, des chocards, des craves. Beau, très beau. Et les sentiments de petitesse, de vulnérabilité, d'isolement qui reviennent au galop. Baignade et bivouac dans un silence intense. Dans les fonds de vallée, accessibles en auto, je retrouve la foule, allez j'en profite parfois pour m'offrir une tortilla patata et un coca… J'ai effleuré ma trace de l'aller au Port de Boucharo. À l'époque je boitais sévère, le pire jour, juste avant la cabane de Lourdes… pour ceux qui suivent. Mais de Boucharo, je suis partie vers la Brèche de Roland, que je tiens à passer, tout de même. Je suis donc allée bivouaquer sur la caillasse autour du refuge au pied du passage. Bivouac particulier, pas moyen de mettre une sardine, menace d'orage. En fait il ne fera ni vent ni pluie mais nous avons tout de même le son et lumière. Magique. Les trombes d'eau sont pour l'Espagne. Le lendemain, après la Brèche, tout le monde file vers le refuge Goriz et le Mont Perdu, mais je descends jusqu'en bas à la Pradera. C'est là que j'ai fait, je crois, le passage le plus engagé de ma vie. Sur la carte un sentier, sur le terrain, 50 mètres de via ferrata dont la moitié horizontale, les pieds et les mains sur des barres métalliques scellées dans la roche, un câble pour s'assurer mais je n'ai pas de baudrier, le tout dans le vide complet avec plusieurs centaines de mètres de chute en dessous. Concentration extrême, le sac serré à mort contre le dos pour éviter tout déséquilibre. J'ai eu des courbatures pendant 2 jours suite à ce passage… Mais qu'est ce que cet itinéraire était beau ! Je remonte en face de manière à avoir la grandiose vallée d'Ordesa et le massif du Mont Perdu juste en face. Je dors hors la loi dans le parc d'Ordesa où il est maintenant carrément interdit de bivouaquer et mets le réveil à 6 heures pour partir avant le passage éventuel des gardes. C'est alors le jour du Mont Perdu. Passage à Goriz où c'est la fête du slip, une cinquantaine de boyscouts font un vacarme d'enfer. Je monte. Au lac glacé je laisse mon sac et gravis comme une fusée les 350 mètres restants. Redescendue encore plus vite, un jeune homme engage la conversation et me demande où je vais ensuite. Lac de Marboré. Il y a quelques passages délicats et il préférerait qu'on soit deux. Vamos ! Oscar passe en fait comme une fleur, un gaillard de 27 ans, et moi aussi (comme une fleur, pour le reste c'est trop tard). Un peu d'escalade, une cheminée à désescalader, 15 mètres et l'affaire est jouée. Ce secteur en met plein les yeux encore. Je descends au collada de la Pineta et m'offre un joli bivouac entre les bosquets de buis odorants. 

 

Le jour suivant commence par 500 m de grimpette très raide sur une toute petite sente cairnée où il ne faut pas mettre le pied à côté sous peine… de mort assurée. Rien de difficile en soi mais beaucoup d'attention requise. Je ne suis pas friande de ce type de terrain mais bon, quand il faut je fais. La suite est débonnaire jusqu'au col de la Munia qui me fait basculer dans le cirque de Troumouse. Le début de la descente est facile puis vient la barre de 50 mètres à désescalader. Non, ce n'est pas vertical, mais c'est de la vraie désescalade tout de même, du 2, allez. Mais avec le gros sac et pas d'assurance, il ne faut pas se la mettre. À monter ça irait tout seul, à descendre c'est plus délicat. Je passe bien et vais dormir à la cabane d'Aguila où j'arrive vers 15 heures. Le temps de me baquer dans le ruisseau et de rincer mes habits et les premières gouttes s'écrasent. Orage. 

 

Jeudi, les orages sont annoncés tôt, je passe vite la Hourquette d'Heas, puis celle de Chermentas, pas un nuage, les lacs de Barroude, le col du même nom. De nouveau en Espagne, je vais dormir à la cabane de Barrosa, au sec. Dans la soirée, l'éclairage est permanent, ça prend sévère sur Parzan mais rien de méchant là où je suis avec Cédric, un sérieux marcheur qui rallie le Mont Blanc au pic d'Orhy et qui a croisé Loïs, l'homme kilt. Discussions intéressantes jusque tard. 

 

Parzan, 3 supermercados, une station service, quelques bars et restaurants, de la connexion. L'occasion pour moi de me mettre à jour dans beaucoup de choses et de reprendre à manger pour les jours suivants. 3 heures plus tard, je suis à 2200 m, côté français, dans un bout de cabane au dessus de Saint Lary Soulan. J'ai du mouiller le maillot dans la dernière heure pour arriver avant l'orage sans savoir d'ailleurs si ce serait ouvert. La vie est belle, je regarde tomber la pluie à travers le carreau. Le berger n'est pas très causant, je lui fous la paix.

 

Le lendemain, ciel bleu, je monte sur les crêtes avant de basculer côté espagnol, un peu, avant de revenir sur France par le col d'Aguas Tortes. Je passe la nuit à la cabane de Prat Caseneuve, partagée avec les bergers. Dans la soirée, un orage infernal fait trembler 3 fois la cabane. La foudre tombe tout près et la bergère qui était dehors se prend un coup de jus, ça ne rigole pas. Louis et Alisson ont 700 brebis sur le secteur qui se situe en fait au dessus de Saint Lary Soulan. S'ensuit un coup de vent tempêtueux et j'ai de la chance d'être en sécurité plutôt que sous ma tente. Je repasse ensuite côté espagnol par les lacs de Pouchergues et Clarabide, puis le col de Gias, terrain technique, je ne croise qu'une seule personne. La descente sur le refuge d'Estos me prend du temps. Midi, l'orage menace déjà mais je continue vers le col supérieur de Paul sous le sommet des Posets. Je me pose à mi pente alors qu'il commence à pleuvoir. La chance me sourit puisque j'arrive juste au seul endroit où il y a un bout de plat pour poser mon bivouac, à 14 h. Je ne vois personne. 

 

Puis je monte au col de Posets, entièrement minéral, avant de redescendre vers des lacs turquoises, et de remonter au collado de Plana qui me permet de basculer vers Benasque par un itinéraire ponctué de lacs. 

 

Tous ces derniers jours, l'orage s'invite systématiquement en milieu d'après-midi et j'ai la chance de trouver sur mon chemin des cabanes ouvertes où je m'installe régulièrement pour la nuit. 

 

Toute cette partie entre Sallent de Gallego et Benasque fut somptueuse, sauvage, techniquement assez difficile, avec des sentes peu empruntées, balisées par des cairns que j'ai parfois cherchés dans le paysage. Peu de monde dès qu'on sort des sentiers battus et des itinéraires balisés. De la vraie montagne…

 

À Benasque, je me ravitaille pour aller jusqu'à Vielha. Et j'entre dans la seconde partie de ce parc naturel : maladeta. C'est le nom d'un sommet juste à côté du Pic d'Aneto. Je dois revoir mon itinéraire car il y a un bout de glacier qui nécessite du matériel. Par le fait, le trajet suivi pour venir jusqu'à Vielha a été très sauvage, très exigeant, beaucoup de blocs, de caillasse, peu ou pas de cairns sur ce qui, d'après la carte récupérée à la maison du parc, auraient dû être des sentiers. J'ai tournicoté deux jours, des cols et des lacs, des orages très violents parfois et dès le début d'après midi. J'ai pris de la grêle, ma tente a été inondée, à 2600 m, c'est pas cool. Mais ma foi, j'ai séché, je me suis débrouillée et finalement cela restera une belle anecdote. J'ai juste oublié de prendre une photo quand j'étais pieds nus dans mes crocs à 2600 m, à patauger dans 10 cm de grêle et d'eau, en train de tailler des rigoles d'évacuation à l'opinel pour que ma tente retrouve la terre ferme et arrête de flotter… Assurément des grands moments ! 

 

Me voici donc à la porte de Vielha, je connais la ville par coeur, 3ème fois que j'y passe. La dernière fois c'était le 17 juin, jour de fête du val d'Aran, tout était fermé et j'avais dû me ravitailler pour 6 jours dans l'épicerie d'une station service…

 

A une prochaine !

 

Salut, 

 

J'étais dans une chambre d'hôtel climatisée la dernière fois que j'ai écrit. C'était à Hendaye sur l'Atlantique. J'en suis repartie le lendemain et ai commencé par suivre un chouillas le GR10. Pas longtemps. Un chemin de traverse m'a fait choper le GR11, le frère espagnol du GR10, plus sauvage, moins couru. À la mi-journée j'ai rencontré Loïs, qui se reposait. Je crois que je lui ai niqué sa sieste. Loïs traverse les Pyrénées plus ou moins par la HRP, au plus court, en autonomie complète. Cela signifie qu'il a avec lui, dans son sac à dos, 30 jours de nourriture. Il marche en kilt. Son équipement est réduit au minimum mais il a tout de même une tente légère. Côté vestimentaire 2 caleçons, son kilt, 2 paires de chaussettes, un t-shirt manches longues à capuche qu'il porte en permanence, un poncho, une petite polaire, une casquette. Chaussures de trail Sportiva Ultra raptor. Pas de réchaud, pas de couteau, pas de smartphone mais un gps. 35 kg au départ. Il n'ira qu'en s'allègeant au fil des jours, il doit avancer tous les jours, quelles que soient les conditions, ses jours sont comptés. Toutes ses étapes sont prévues, progressives, ainsi que ses menus. J'ai marché quatre jours plus ou moins avec lui puis suis partie faire quelques détours. 

 

Je me souviendrai longtemps d'un bivouac de merde, on peut le dire comme ça. Ça a débuté par du crachin, t'avances, puis ça a commencé à mouiller, tu mets le poncho et le couvre-sac, ça se calme donc tu continues en dédaignant un abri potentiel, il n'est que 13 heures. Toute façon t'as pas assez d'eau pour ton bivouac. Plus loin tu hésites, t'as toujours pas d'eau mais ça mouille et tu sais que tu trouveras dans une bonne heure un ruisseau. T'arrives au ruisseau vers 16 heures par une sente dans des grandes herbes qui ont gaugé ce que tu avais encore de sec, et là tu poses ta tente sur des herbes d'un mètre de haut chargées de flotte, que tu prends soin de coucher en te faisant bouffer par les taons que tu déranges. Bien sûr il est difficile de tout garder au sec pendant le montage de la tente. Tu termines enfin et quand tu t'allonges tu réalises que tu as une pente latérale qui va t'obliger toute la nuit à lutter contre la gravité de manière sévère. Et puis il pleut carrément alors tu manges des fruits secs ou à coque, tu ouvres une boîte de sardines et tu ne touches pas aux 4 litres d'eau après lesquels tu as tant couru… Nuit blanche ! Le lendemain tu remballes ton barda trempé dans le brouillard humide, tu enfiles ton short, ton t-shirt, tes chaussettes et tes chaussures trempées, tu continues le single track dans les hautes herbes chargées de flotte qui te trempent jusqu'aux aisselles et tu croises les doigts pour que ce putain de brouillard se lève pour pouvoir faire sécher tout ton matos dans la journée. À ce moment là, Loïs me dit que le pays basque sans cette expérience n'aurait pas été le pays basque… D'accord, une seule fois en 2 semaines, c'est de la chance… Et on a pu faire sécher après la forêt d'Iraty, pour ensuite suer comme des porcs sous le cagnard…

 

J'ai trouvé plus joli le pays basque côté espagnol, plus d'étendues nature, moins de fougères. En revenant côté français avant le pic d'Orhy, alors que je stoppe demander de l'eau dans un cayolar, je me retrouve attablée devant une assiette pleine de légumes et de roti suite au gargantuesque repas de famille qui en est au dessert. J'apprends alors que tous ces chevaux, élevés par centaines, sont destinés à la boucherie. Et qui donc mange autant de cheval ? Les Japonais ! La viande part au Japon ! Si ce n'est pas l'autre bout du monde, ça n'en est pas loin ! Pas un centimètre carré d'herbe qui ne soit brouté en Haute Soule. Partout des cloches, aux brebis par milliers, aux vaches et aux chevaux par centaines. Toutes les sources sont captées pour abreuver le bétail et alimenter les cayolars et c'est un défi que de trouver de l'eau dans la nature, pauvres marcheurs que nous sommes ! Je suis obligée d'en demander et de porter lourd si je ne veux manquer. Je n'ai pas traîné pour traverser toutes ces collines et retrouver vite les montagnes en profitant du beau temps, mais ai tout de même gravi le point culminant du pays basque, le pic d'Orhy, à 2017 m par un jour tempêtueux. La mer de nuages n'est pas loin dessous. Par les crêtes j'ai rejoint le refuge Bonagua pas très loin du col de la Pierre Saint Martin qui marque la limite du pays basque. J'ai fait du stop pour rejoindre ce col. Le pic d'Anie est dans mes objectifs et il me faudrait marcher 7 km sur le bitume en plein cagnard… Mon chauffeur me dépose au col et me fournit 6 litres d'eau, pour mon bivouac et la journée du lendemain. Je campe 50 mètres plus haut et chance encore et toujours, au matin, la mer de nuages dégueule par le col mais ne m'atteint pas. Tout est sec chez moi, 30 mètres plus bas tout est trempé. Je pars dans cette magnifique et immense zone karstique et gravis le pic d'Anie par le Pourtet, puis dans un terrain technique et malaisé, je rallie la Table des 3 rois. La mer de nuages est toujours là côté français, à 1900 m, et il va falloir y plonger si je veux de l'eau car le côté espagnol est encore plus aride. Et très vite dessous, ça mouille. Beurk. Je demande à tout hasard à Sandra, bergère de la cabane Pedain, s'il y a un petit coin pour mon matelas au sec et après quelques minutes de discussion sympathique, elle m'envoie dans une dépendance à 30 mètres que je ne voyais pas dans le brouillard. J'y trouve 2 lits. Cool. Belle conversation le lendemain matin pendant qu'elle trait ses brebis, où j'apprends que la luzerne qu'elle achète pour l'hiver aux Espagnols pour nourir ses brebis est passée de 220 à 400 euros la tonne, car c'est à ce prix là que les pays du Moyen Orient l'achètent ! Entre la sécheresse comme jamais elle n'a vu en 20 ans dans cette estive, qui va probablement la contraindre à redescendre avant la fin de l'été et la mondialisation qui fait que les Espagnols préfèrent envoyer l'herbe à l'autre bout du monde plutôt qu'à 3 km à vol d'oiseau chez les voisins, tout va bien ! 

Ce jour là, je suis dare-dare repassée côté espagnol au dessus du lac d'Ansabert pour faire un très chouette détour par le col d'Achert, le Bisaurin à 2670 m, et de revenir au col du Somport par le lac Ibon de Estanes. Détour de 2 jours où je n'ai croisé que quelques personnes, des paysages somptueux, des baignoires naturelles dont j'ai longuement profité tandis que les nuages par panaches se laissent voir derrière la crête frontière. Autrement dit, l'itinéraire officiel de la HRP est dans la mouise depuis plusieurs jours et ceux qui le suivent scrupuleusement sans s'adapter ne voient rien et sont humides, voire mouillés. 

Du col du Somport je devais prendre les crêtes pour rejoindre celui du Pourtalet mais ces crapahuts ont mis mes jambes à mal et des orages sont annoncés les 2 prochains jours. Je change ma trace et suis le GR11, pose ma tente à 12 h et m'octroie un peu de repos en attendant les orages annoncés mais le ciel se dégage dans l'aprem et ma tente est une étuve ! Pas un grondement, pas une goutte… mais cette petite journée de 11 km et 530 m de d+ m'aura fait du bien. 

 

Le lendemain matin fut cependant conforme aux prévisions avec un orage d'enfer, des cataractes, de la grêle, la foudre qui est tombée une fois tout près, vraiment, l'eau du ruisseau qui est montée de manière impressionnante, pas toutefois jusqu'à m'atteindre, et ma tente dans une baignoire de 4 cm. Mon matelas qui flotte mais le tapis de sol qui tient bien le coup. Toutes mes autres affaires sont dans des ziplocks, donc pas de souci. Après les hostilités, il fût facile et rapide de faire sécher la tente et de partir le coeur léger. Ça en est normalement terminé avec ces orages. À la station de ski de Formigal, des ouvriers font l'entretien du matériel, je leur demande une lime, que l'un d'eux va chercher, il propose de faire le job, interrogateur, et tout le monde rigole quand je me déchausse et montre la corne sous mes talons !!! Je pousse ensuite en stop jusqu'à Sallent de Gallego pour éviter encore 7 bornes à côté de la route. Je trouve les Espagnols à qui j'ai affaire très serviables et souriants, agréables et enjoués et ça fait du bien. Le soleil est revenu, je prends 7 à 8 jours de ravito à Sallent de Gallego et disparais de nouveau dans les montagnes avec une semaine de beau temps en perspective…